Gabriel Kuhn

Gabriel Kuhn (1972 – )

Né à Innsbruck, Austriche, Gabriel Kuhn a vécu durant son enfance et son adolescence dans différents pays dont la Turquie, l’Angleterre et les Etats-Unis. Ses premiers pas de militants ont été effectués dans le contexte des mouvements autonomes allemands de la fin des années 1980. Depuis 2006, il vit en Suède.
En 2000, il fonde Alpine Anarchist Productions (AAP), un projet de publication en ligne, dont de nombreux essais écrits de sa main sous divers pseudonymes (dont Teoman Gee)
Depuis 2005, il collabore régulièrement avec la maison d’édition radicale et au journal anarchiste suédois Brand.
En 2010, il s’est vu refuser l’entrée aux Etats-Unis, placé selon lui sur la « No Fly List. » 1
Il a notamment compilé, traduit et édité des textes politiques de Gustav Landauer dans Revolution and Other Writings. 2
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1. Voir Terrorists, US Immigration, and a Canceled Tour
2. The State as a Social Relationship: Gustav Landauer Revived. Une interview

Biblio sommaire
Turning Money into Rebellion: The Unlikely Story of Denmark’s Revolutionary Bank Robbers  PM Press/Kersplebedeb Sortie prévus : août 2014
Sober Living For the Revolution: Hardcore Punk, Straight Edge, and Radical Politics PM Press février 2010

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Soccer vs. the State: Tackling Football and Radical Politics PM Press Février 2011
Traductions et compilations
Gustav Landauer. Revolution and Other Writings PM Press 2010
All Power to the Councils PM Press Juin 2012

Autres textes et ouvrages en lignes en ligne
Life Under the Jolly Roger: Reflections on Golden Age Piracy PM Press 2010
“New Anarchism”: Some Thoughts
Militancy Beyond Black Blocs

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“Nouvel Anarchisme”: Quelques réflexions

Préambule

Personne ne peut sérieusement prétendre que les répercussions des manifestations de 1999 autour de l’OMC n’ont pas changé de façon significative la manière d’appréhender le terme « anarchisme » dans les médias, le discours universitaire et l’opinion publique. Cela a inévitablement affecté les débats idéologiques au sein du mouvement anarchiste lui-même. C’est dans ce contexte historique que le terme récent de « Nouvel Anarchisme » semble trouver sa légitimité descriptive [1]. Il n’en dit cependant pas beaucoup sur sa valeur quant aux idées anarchistes en général. Quatre ans après Seattle et l’émergence du Nouvel Anarchisme, une recherche sur l’impact du phénomène au sein du mouvement anarchiste international peut tout juste être entreprise. Les réflexions qui suivent ne se veulent rien d’autres qu’une humble contribution à cette tâche. Elles seront centrées sur 1) le caractère spécifiquement Américain- États-unien du Nouvel Anarchisme (en comparaison notamment avec le continent européen), et 2) la relation entre le « nouvel » — à défaut d’un meilleur terme —et le très mal nommé anarchisme ‘classique’.

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1) Le Nouvel Anarchisme comme phénomène Américain-Etats-Unien [2]

Mon engagement personnel dans le mouvement anarchiste remonte à 1989, lorsque j’étais lycéen dans l’ouest de l’Autriche. Je ne mentionne pas cela pour personnaliser inutilement cet essai mais parce qu’il me semble utile de souligner que tout ce que j’écris puise ses racines dans mon héritage européen et ma sensibilisation politique dans le mouvement autonome des années 1980 et 1990.

Le Nouvel Anarchisme est avant tout une invention Américaine-Etats-Unienne. Cela n’est dit ni pour flatter les camarades américains ni pour relativiser le phénomène. Ce n’est qu’un constat. Le moment de sa naissance fut novembre 1999 à Seattle, et —malgré la participation internationale — les manifestations contre l’OMC furent un événement très américain. Comme cela fut suffisamment analysé, à la fois l’orchestration et l’impact des manifestations furent marqués par la nature spécifique du militantisme américain (utilisation sophistiquée des médias, théâtralisation, mises en scène) et la prédominance des médias basées aux États-Unis.

Dans la continuité historique d’association de l’anarchisme avec la violence, les médias institutionnels ont qualifié d’anarchistes les manifestants qui participèrent au destructions de biens lors de la réunion de l’OMC. Dans une autre continuité historique, après les manifestations, des anarchistes pacifistes se sont empressés plus que jamais pour souligner que leurs méthodes de résistance différaient radicalement de celles attribuées au ‘black bloc’ devenu instantanément célèbre. Comme conséquence des débats internes, publics et académiques qui s’ensuivirent sur l’identité anarchiste, ‘l’anarchiste’ devint le nouveau prototype d’une politique radicale. Cela est survenu simultanément, semble-t’il, dans les processus d’auto-définition des militants radicaux et dans l’opinion publique. Une fois qu’il fut admis que les anarchistes pouvaient être agressifs comme pacifistes, porter des masques noirs ou des chemises bariolées, vivre en squats ou en communautés rurales, s’opposer au travail comme être professeurs, etc., les militants radicaux aussi bien que les observateurs adoptèrent le terme ‘anarchiste’ comme l’étiquette la mieux adaptée désormais pour pratiquement toute personne active politiquement à la gauche de Al Gore [3] (ou au moins de Ralph Nader). Considérant comme historiquement démodées, (ou, du moins, idéologiquement inappropriées), les vieilles étiquettes radicales ‘rouge’, ‘marxiste’, même ‘socialiste’, les plus radicaux se reconnaissaient comme ‘anarchistes’, et ceux qui en parlaient ou qui écrivaient à leur sujet disposaient d’un terme branché et fort pour le faire. Tout le monde était content. Des groupes anarchistes de lectures, des nuits anarchistes de poésie, des émissions de radio anarchistes, des teach-ins anarchistes, des cours de jardinage et de cuisine anarchistes firent leur apparition de Boston à Berkeley. Soudain, les anarchistes étaient partout: “salut, je suis Dave,un anarchiste de …”, “nous,en tant qu’anarchiste…”, “dans une perspective anarchiste…”, etc. En même temps, la couverture de l’‘anarchisme’ et ‘des idées anarchistes’ ont du augmenter de 1000% dans les médias institutionnels comparé, disons, au milieu des années 90, et la proportion doit être semblable en terme d’intérêt académique sur les sujets concernant les anarchistes sous formes de thèses, de bourses de recherches et de conférences. Pour résumer, dans un effort simultané des militants, des journalistes et des universitaires, l’‘anarchisme’ est sorti de l’obscurité presque totale et est devenu un terme familier presque du jour au lendemain.

Néanmoins, cela est resté un phénomène presque exclusivement américain. Même si les échanges explicites au sujet de l’anarchisme ont augmenté sans aucun doute à travers d’autres continents, depuis novembre 99, cela reste limité, la plupart du temps, à observer, — ou, dans certains cas à s’adapter aux — évolutions aux États-Unis. En Europe, par exemple, le mouvement/ la scène anarchistes, son rôle et son statut dans le contexte plus large du radicalisme, de la politique et de la société européenne, ont beaucoup moins évolué qu’aux États-Unis. (Je suis, en réalité, tenté de dire qu’ils n’ont presque pas évolué du tout. Cela semble vrai également pour l’Australie, l’Asie et l’Afrique. Pour ce qui concerne l’Amérique du Sud, je ne peux rien affirmer puisque j’en sais trop peu.) Je pense qu’il y a plusieurs raisons à cela, qui, je l’espère, aideront aussi à expliquer plus en détail pourquoi j’ai qualifié le Nouvel Anarchisme de phénomène américain-états-unien:

1 – La culture européenne n’est pas en mesure (encore) de mesurer le degré d’installation presque total de la société du spectacle aux États-Unis, qui permet la marchandisation capitaliste systématique de, disons-le, tout. Dans une grande mesure, le ‘Nouvel Anarchiste’ est un héros pop-culturel. Et le concept de transformation d’un militant politique radical en héros pop-culturel fonctionne tout simplement beaucoup mieux dans le modèle socio-économique américain que dans le contexte des réalités sociales européennes.

2 – Les milieux universitaires aux États-Unis travaillent sous une pression sociale concurrentielle beaucoup plus importante qu’en Europe. La nécessité d’être ‘productif’ et ‘original’ est beaucoup plus grande. Par conséquent, la tentation de suivre, et donc de renforcer, les mouvements d’opinion public (‘pop-culturels’) afin de les exploiter intellectuellement est beaucoup plus forte. Je dirai même que la plupart des intellectuels européens verraient d’un mauvais œil beaucoup de travaux actuellement présentés comme une ‘recherche anarchiste ’ ou ‘une recherche sur l’anarchisme’ lors de conférences en Amérique du Nord. Cela ne veut pas dire qu’ils auraient nécessairement raison mais simplement qu’ils le feraient.

3 – Même si il a existé des mouvements radicaux de masse aux États-Unis au 18ème siècle et au début du 20ème [4], l’Europe a connu, en général une tradition de gauche radicale plus forte et — particulièrement significatif dans ce contexte — une tradition d’extrême gauche plus vivante qu’aux États-Unis. En conséquence de quoi, tout les termes se référant à une tradition — de celui plutôt inoffensif de ‘socialiste’ jusqu’à celui généralement effrayant de ‘maoïste’ — pourraient être assez aisément supprimés aux États-Unis, et pas seulement par les conservateurs et les libéraux mais aussi par les radicaux politiques parmi lesquels beaucoup se revendiquent fièrement aujourd’hui anti-gauchistes. Cela ne pourrait pas se passer de la même façon en Europe. Même s’il y a eu des ajustements drastiques dans le nouveau paysage politique au sein de la gauche radicale européenne après les changements politiques en Europe de l’Est à la fin des années 80 , ( les plus apparents ont été les changements de dirigeants, de lignes politiques et de noms des partis de la gauche radicale), les termes gauchistes ont été redéfinis plutôt que éliminés. Ainsi, alors qu’aux États-Unis, il était facile à une nouvelle étiquette de s’imposer , ce n’était pas le cas en Europe. Alors qu’il y avait un vide d’(auto) identification chez les radicaux politiques aux États-Unis,la plupart d’entre eux, en Europe, se définissaient encore comme ‘socialistes’, ‘trotskistes’, ‘autonomes’, ou autres. Il y avait simplement moins besoin de l’anarchisme (ou de toute autre étiquette politique radicale ) pour combler un vide. [5]

4 – La quatrième raison ressemble davantage à ces coïncidences historiques qui finissent par jeter une grande ombre : Quoi que l’on puisse penser de John Zerzan et du mouvement anarcho-primitiviste — de son idéologie ou de sa représentativité réelle au sein du mouvement anarchiste américain actuel — les médias auraient pu ne pas se saisir aussi rapidement du terme ‘anarchistes’ pour étiqueter ceux impliqués dans la destruction de biens à Seattle, si il n’avait pas eu un impact sur la politique radicale à Eugene et dans les émeutes en lien avec la manifestation de Reclaim The Streets en juin 99. Si l’image de l’anarchiste violent, masqué et vêtu de noir, avait été totalement absente des médias institutionnels, Seattle n’aurait peut-être jamais accouché d’un Nouvel Anarchisme. Encore une fois, les primitivistes n’ont peut-être jamais été rien de plus qu’une petite minorité et n’ont jamais été très représentatifs du mouvement anarchiste aux États-Unis; néanmoins, depuis assez longtemps maintenant, ils ont été parmi les plus bruyants. Et dans une société où être bruyant compte pour beaucoup, cela aide — parmi les radicaux (‘anarchistes’) comme partout ailleurs.

Identifier le Nouvel Anarchisme comme phénomène américain sert d’abord des buts d’analyses . Cela ne signifie pas que je suggère qu’il n’a pas d’ impact ailleurs sur le mouvement anarchiste. La culture américaine s’exporte bien et, dans une certaine mesure, imprègne la culture mondiale, et cela est vrai aussi pour les idées politiques radicales. Être un anarchiste aujourd’hui ne représente pas la même chose qu’il y a dix ans. Certainement pas aux États-Unis, mais pas non lus en Europe ni, je pense, nulle part ailleurs.

2) ‘Nouvel’ Anarchisme vs. Anarchisme ‘Classique’

Pendant les dix premières années de mon engagement dans le mouvement (de 1989 à 1999), être anarchiste était une bizarrerie et le milieu ressemblait beaucoup à un ghetto social sujet assez souvent au ridicule et au mépris, même de la part des radicaux non-anarchistes. Au mieux, nous étions considérés comme d’incurables idéalistes, poursuivant des rêves d’une société juste propres aux contes de fées beaucoup plus qu’au monde réel. A l’exception peut-être d’un ou deux pays où les luttes historiques anarchistes ont valu à l’anarchisme au moins une sorte d’acceptation et de crédibilité (l’Espagne et la Grèce en sont probablement les exemples les plus marquants), on ne se revendiquait pas souvent anarchiste dans des réseaux radicaux axés sur un militantisme politique autour d’une question spécifique, juste pour éviter le risque de ne pas être pris au sérieux. (Comme dans le contexte de ma sensibilisation politique, il m’a toujours semblé curieux que, même si les idées politiques du mouvement autonome européen reprenaient largement des principes anarchistes, ‘l’anarchisme’ était presque totalement absent comme terme politique d’auto-identification. Nous étions ‘autonomes’, pas ‘anarchistes’). Il existe, bien sûr, des raisons historiques à cela, mais les retracer ne me semble pas essentiel dans le cadre de cette réflexion. Ce qui me semble l’être, c’est de rappeler l’isolation et le mépris du milieu socio-politique dans lequel nous nous situions en tant qu’anarchistes durant presque toutes les années 1980 et 1990.

Comme indiqué auparavant, cela a changé radicalement depuis novembre 1999, notamment aux États-Unis. Il est désormais courant dans les journaux de lire au sujet des anarchistes, de se présenter comme anarchiste, de qualifier votre voisin d’anarchiste. Les anarchistes semblent finalement avoir été reconnus. Cette absence de reconnaissance dont se lamentait tant le milieu anarchiste, au point de faire de cette position de ‘parias sociaux incompris’ une partie à part entière de notre identité, oh, si tragique d’anarchistes. Par conséquent, devant ces évolutions récentes, tout le monde devrait être heureux. Mais beaucoup d’anarchistes ‘classiques’ ne le sont pas. En réalité, beaucoup d’entre eux ne se sentent pas très proches des ‘nouveaux’ anarchistes qui semblent seulement responsables d’avoir fait de l’anarchisme un terme courant. Dans les formes les plus extrêmes de désapprobation, les anarchistes ‘classiques’ se dissocient même du Nouvel Anarchisme ou vont jusqu’à déclarer qu’il n’y a rien d’anarchiste dans tout cela.

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Un aspect quelque peu ironique du scepticisme des anarchistes ‘classiques’ vis à vis du nouvel anarchisme est que ce dernier apparaît comme trop populaire. Alors que, d’un coté, étendre le mouvement a toujours été, pour nous anarchiste, un de nos plus grands désirs, et être ostracisés un de nos plus grands soucis, il y a, d’un autre côté, un certain confort dans les cercles sociaux intimes d’une poignée de révolutionnaires triés sur le volet dans lesquels nous évoluons. Dans une certaine mesure, notre statut de petite minorité est le garant de notre vertu dans un monde où les masses sont sujettes à un lavage de cerveau par les élites dirigeantes maléfiques. Une raison (rarement admise ouvertement) est que tout ce qui est populaire est suspect. Et pour un assez grand nombre d’anarchiste ‘classiques’ cette logique s’applique aussi maintenant au Nouvel Anarchisme : il attire des foules assez conséquentes donc il doit y avoir quelque chose qui cloche.

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Je pense qu’il est clair que, lorsque cette suspicion découle uniquement de la crainte de perdre ces cercles élitistes confortables dans lesquels on pouvait s’installer auparavant comme obscur anarchiste éclairé, nous n’avons pas de temps à perdre à y prêter attention, puisque nous ne pouvons pas laisser cette vanité révolutionnaire dicter nos débats. Toutefois, lorsque certains anarchistes craignent seulement que l’usage inflationniste du terme ‘anarchisme’ tire son contenu vers le bas jusqu’à perdre sa substance révolutionnaire, et où, suite à cela, beaucoup d’anarchistes de longue date se trouvent dans une soudaine crise d’identité politique, alors, je pense que nous avons une raison valable de discuter des problèmes possibles que soulèvent la popularité croissante du Nouvel Anarchisme. Et je suis de ceux qui pensent aujourd’hui qu’une fois que l’anarchisme aura totalement dégénéré en show télévisé sur MTV, nous aurons à chercher d’autres termes pour nous positionner comme radicaux politiques anti-étatistes dans cette société. Néanmoins, tant qu’il y a un mouvement anarchistes sérieux en vie, l’anarchisme ne dégénérera jamais totalement (tout comme le mouvement punk n’a jamais totalement dégénéré grâce à The Offspring ou Blink 182). Il semble impossible de déterminer où se situe la ligne où le terme ne sera rien d’autre qu’une mode et devra être défini par chaque camarade anarchiste. Selon moi, toutefois, nous sommes encore loin de franchir cette ligne. Il survit assez du ‘vrai’ esprit anarchiste pour ne pas laisser l’ennemi s’emparer de notre identité, aussi rusées ses tentatives soient-elles.

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Comme compromis possibles pour aujourd’hui, je propose les suivants :

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Les anarchistes classiques acceptent que le mouvement a entrepris des transformations majeures ces dernières années, transformations qui affectent inévitablement leur perception et identité en tant qu’anarchistes; et, en second lieu, ils acceptent aussi que — malgré tout le possible héritage historique — personne ne peut jamais avoir le monopole de la définition de l’anarchisme, afin que finalement, les récentes évolutions cessent d’être considérées comme une simple nuisance mais soient acceptées comme un défi salutaire. En même temps, les nouveaux anarchistes s’engagent résolument à essayer d’éviter de transformer l’anarchisme en simple mode; ils s’engagent à pourvoir de sens le terme plutôt que de le jeter au hasard à tout vent.

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Je pense que si nous suivons ces recommandations, tous les anarchistes, ‘classiques’ et ‘nouveaux’, maintiendront l’anarchisme comme une notion politique forte et éloquente pour définir un mouvement radical anti-étatiste. Et nous lui éviterions d’être vidé de son sens par une axiomatique capitaliste sans autre but qu’une exploitation commerciale et (par conséquent) la continuation de ce statu quo indigne.

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Néanmoins, revenons aux différences idéologiques les plus marquées entre anarchisme ‘nouveau’ et ‘classique’. Afin d’expliquer le fossé (parfois profond) qui existe entre les deux, et d’essayer de faire une évaluation de l’état et du potentiel actuel du mouvement anarchiste (notamment au regard de sa (des)union, nous devons essayer de définir ce qui est réellement nouveau dans le Nouvel Anarchisme. Je vois trois aspects caractéristiques principaux (le premier étant directement lié à la définition du Nouvel Anarchisme comme phénomène principalement américain-états-unien — et les trois étant étroitement liés les uns aux autres:

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1) Le Nouvel Anarchisme est anti-historique. Bien qu’on puisse trouver ici ou là des références sur Bakounine ou Kropotkine , et bien que Sacco &Vanzetti aussi bien que Emma Goldman aient été élevés au rang d’idoles politiques contre-culturelles, et même si quelques jeunes anarchistes savent faire l’éloge des héros anarchistes de la guerre civile espagnole, le milieu des nouveaux anarchistes ne consacre pas beaucoup de temps aux études théoriques et notamment à celle des figures et des mouvements anarchistes historiques. Cela vient en partie de la vision de l’anarchisme ‘classique’ supposé appartenir à une tradition gauchiste rejetée (voir le point 2 ci-dessous), mais aussi en partie du fait que la plupart des nouveaux anarchistes sont très jeunes (adolescents ou la vingtaine), et, bien que radicaux et tout ce qui s’ensuit, ne semble pas être bien différents de leurs semblables conservateurs dans leur curieuse certitude que l’arrivée de leur génération coïnciderait avec la naissance d’une nouvelle époque. (On pourrait aussi avancer ici que — en lien avec la description du Nouvel Anarchisme comme phénomène principalement américain-états-unien,— la société américaine présentent, en général, des aspects anti-historiques, mais je crains qu’une telle discussion nous emmène trop loin dans le cadre de cet essai). Par conséquent, l’étude des textes classiques anarchistes est souvent considérée comme une perte de temps , les anciens anarchistes de longue date suspectés d’être de dangereux gauchistes, et toute tentative historique pour créer des sociétés anarchistes/communistes balayées d’un revers de la main comme des échecs flagrants.

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2) Comme déjà mentionné auparavant, le gauchisme souffre d’une tradition plus récente et plus faible aux États-Unis qu’en Europe et il est, par conséquent plus aisément discrédité et rejeté. Il est vrai qu’il a existé de tous temps des courants de l’anarchisme qui se sont considérés en dehors de tout schéma droite/gauche et qui étaient totalement opposés aux idées et aux programmes politiques socialistes, mais ceux-ci étaient (et sont encore) majoritairement américains (de Tucker aux milices quasi-anarchistes — on pourrait avancer que c’est un miroir de la profonde incrustation de la société dans une idéologie individualiste franchissant la ligne du darwinisme social capitaliste, pour ses extrêmes, mais ce n’est pas la place d’un tel argument non plus dans le cadre de cette étude). Comme souligné auparavant, dans le contexte européen, les anarchistes ont toujours fait partie de la gauche depuis l’apparition de l’anarchisme, en essayant de résoudre la Question Sociale du 19ème siècle par des moyens progressistes radicaux. Et même si il y a eu des redéfinitions importantes (mentionnées auparavant également) sur ce qu’est la gauche et sur ce qu’elle peut encore défendre en Europe, je pense que peu d’anarchistes européens s’embêteraient à s’en dissocier passionnément. En fait, même si certains peuvent s’en désintéresser dans un cas comme dans l’autre (considérant le schéma gauche/droite comme obsolète dans une époque ‘post-politique’ postmoderne ), certains autres , sans doute, resteront attachés, au moins sentimentalement, à une identité radicale de gauche. Maintenant, que cela soit du ou non à des forces traditionnelles et une complexité différentes dans les pays respectifs, il semble évident qu’il existe une différence visible dans la définition du gauchisme entre les milieux américains-états-uniens et européens : En écoutant ou en lisant des dénonciations du gauchisme par des camarades américains anti-gauchistes, il apparaît que, pour eux, le gauchisme est assimilé à ce que j’appellerai probablement, pour ma part, le stalinisme : autorité institutionnalisée, oppression, brutalité, intolérance, totalitarisme, dictature, rigidité, bureaucratie, structure de parti, etc. Je pense que si cela définissait réellement le gauchisme dans son ensemble, il serait très difficile de trouver un anarchiste qui ressentirait un quelconque sentiment de proximité avec cela. Cependant, ayant été politisé dans un contexte européen, la gauchisme a toujours été pour moi un terme complexe et très vague. Par essence, il ne signifie rien d’autre qu’un engagement en faveur de la création d’une société d’égaux débarrassée des hiérarchies que nécessitent l’ oppression et l’exploitation ; qui permettrait à l’individu d’évoluer et de se développer comme créature unique en solidarité avec les autres, plutôt que d’être condamné à une existence de compétition survivaliste égocentrique (bourgeoise). C’était cela le gauchisme et rien d’autre. Et c’était cela que, en fin de compte, voulait tout anarchiste avec une conscience sociale (contrairement aux ‘anarchistes individualistes’ quelque peu niais). Alors, évidemment en tant qu’anarchiste, vous étiez un gauchiste. Sauf que, malheureusement, il y avait d’autres gauchistes (la grande majorité, en fait) qui avaient des idées différentes sur les façons d’atteindre les objectifs mentionnés ci-dessus : alors que vous croyiez à une résistance décentralisée, extra-parlementaire, autonome, indépendante, autogérée, d’autres gauchistes exigeaient — à des degrés divers — l’organisation, la discipline, la coercition, l’éducation, et le leadership. Mais cela n’a jamais voulu dire que nous étions moins gauchistes qu’eux. Cela signifiait seulement qu’il existait une gauche anti-autoritaire (‘libertaire’, ‘autonome’), et une gauche autoritaire (des marxistes orthodoxes aux jeunes guérilleros et guérilleras urbains maoïstes), et que, en tant qu’anarchistes, nous appartenions à la première. Et c’était tout. Et j’ai l’impression que cela n’a pas beaucoup changé de nos jours. L’anti-gauchisme du Nouvel Anarchisme semble soulever un point intéressant et juste dans sa critique de réductionnisme de lutte des classes (là où se développe actuellement une telle critique, elle semble s’épuiser assez souvent en diffamation d’épouvantails gauchistes quasi-fascistes). Cependant, le réductionnisme de lutte des classes a été critiqué au sein même de la tradition anarchiste ‘gauchiste’ depuis très longtemps. (J’en dirai un peu plus plus loin)

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3) Pour utiliser des termes largement discutés dans les milieux anarchistes durant la dernière décennie, pour la plupart des gens (militants et observateurs) le Nouvel Anarchisme adopte davantage les valeurs de l’anarchisme ‘style de vie’ beaucoup plus que celles de l’anarchisme ‘lutte de classes’ (ou social) [6]. Je pense que nous devons nous mettre d’accord sur cette affirmation. Si l’anarchisme de lutte des classes signifie un attachement à l’analyse de classe marxiste comme outil principal de compréhension de l’oppression dans une société capitaliste, et si il demande un militantisme politique axé sur l’attaque (et le démantèlement ultérieur) des forces économiques modelant notre monde en espérant qu’une société anarchiste émergera des cendres du capitalisme; et si l’anarchisme ‘style de vie’ défend la croyance dans une transformation sociale qui commence par notre vie privée en étant végétarien, en faisant pousser des légumes, en boycottant Nike, en rejoignant des groupes communautaires, en formant des collectifs, etc., alors le Nouvel Anarchisme semble s’accommoder et s’accorder avec l’anarchisme ‘style de vie’ plus qu’avec celui de ‘lutte de classe.

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Selon ce qui a été dit ci-dessus, le conflit entre anarchisme ‘nouveau’ et ‘classique’ peut se résumer ainsi : essayer de prolonger une trajectoire politique anti-autoritaire marquée par au moins 150 ans d’ agitation politique au nom d’idéaux anarchistes vs. Réinventer l’anarchisme comme mouvement politique par une nouvelle génération ; rester attacher à une identité gauchiste (et, par conséquent, rester ouvert à un travail politique au sein d’un contexte gauchiste, y compris des alliances avec des gauchistes non-anarchistes, notamment dans des campagnes axées sur des questions spécifiques) vs. Utiliser un militantisme anti-gauchiste, suggérer que les gauchistes sont une partie intégrale du système à renverser comme les capitalistes, la bourgeoisie, ou même l’extrême-droite; s’attacher à des racines idéologiques dans l’histoire de la lutte des classe et des mouvements ouvriers vs. Adopter le slogan “le personnel est politique” comme première maxime pour s’engager dans la lutte pour le changement social.

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Personnellement, je me trouve entre les deux actuellement. J’ai toujours pris plaisir à lire les textes anarchistes classiques et à étudier l’histoire du mouvement anarchiste — et cependant, je me suis toujours opposé avec véhémence au camarades qui considéraient cela comme essentiel pour une ‘conscience anarchiste’ ou qui dénigraient ceux qui « agissaient sans réfléchir ». Je n’ai pas le moindre problème à être associé avec le gauchisme ; en fait, je ressens même un attachement sentimental envers le projet historique gauchiste de révolte et de tentative de renversement d’un système économique/politique//social d’oppression et d’ exploitation — néanmoins, je n’ai jamais adhéré à une quelconque organisation politique (en tant que structure qui demande une adhésion à un certain nombre de règles préétablies et un engagement au moins temporaire), aussi anodin que cela puisse paraître, (par exemple, lorsque de nombreux camarades ont rejoint une ‘liste de gauche’ pour participer aux élections du conseil des étudiants dans l’université ou j’étudiais à l’époque en Autriche — et à un moment où les conseils étudiants avaient une assez grande influence — il ne me serait pas même venu à l’idée d’en faire autant). Enfin, j’ai assez de respect pour les luttes de la classe ouvrière pour être sincèrement indigné lorsque des camarades les traitent de haut comme étant des « vieux trucs marxistes” — et néanmoins, lorsque les débats entre anarchistes lutte de classe et style de vie ont commencé, je me suis toujours rangé du côté des derniers.

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Je vais essayer d’être plus précis concernant les points exposés ci-dessus :

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Ajout 1) Je pense que l’étude de la théorie et de l’histoire anarchiste présente encore beaucoup d’intérêt car elle peut inspirer l’action, stimuler la réflexion et vous inciter à mettre votre époque, vos luttes et vous-mêmes en perspective . En même temps, cela n’est bien sûr pas indispensable pour être un-e « camarade ». Une beauté de l’anarchisme est la diversité qu’il implique et cette notion inclut une diversité de camarades et de leurs centres d’intérêts, de leurs besoins, de leurs expériences, et de leurs expressions de l’identité anarchistes. Cependant, nombreux ont été celles et ceux qui ont donné beaucoup de sueurs et de larmes, parfois leur vie, à la cause anarchiste et même si on ne peut pas nier que les temps ont changé et que certaines formes de pensées et d’actions ont pu perdre leur signification dans le contexte actuel, la sueur, les larmes et la vie de ces camarades restent des contributions essentielles à la cause anarchiste, ‘classique’ ou ‘nouvelle’, et — d’une manière ou d’une autre — on est tous sur leurs épaules. Alors, pour une simple question de respect, ce n’est pas terrible de dénigrer les anciennes générations d’anarchistes, que l’on se préoccupe ou non de les étudier. Des demandes comme « oublier les hommes barbus » peuvent avoir leur côté drôle, mais, finalement, elles ne sont que prétentieuses, stupides et, en outre, contre productives (à bien des égards) pour un mouvement intellectuellement ouvert et actif, ce que, j’espère, nous voulons tous.

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Ajout 2) La question du gauchisme et de l’anti-gauchisme est, je pense, seulement une question de termes et de définition et, somme toute, sans réelle importance. Je pense que très peu des frictions actuelles continueraient si les gauchistes convaincus et les anti-gauchistes déterminés exposaient leur définition respective du gauchisme et expliquaient leur position dans le cadre du différent terminologique. Je suppose que la plupart des anarchistes seraient d’accord pour dire que le gauchisme est pompant car ce que certains appellent gauchisme anti-autoritaire et d’autres anti-gauchisme est étonnamment similaire. L’étiquette que les individus choisissent pour définir leur identité radicale dépendra de questions socio-culturelles et cela n’a que peu de signification comme la plupart des disputes sur les termes. Mais, alors que le différend lui même n’est pas un réel problème, l’importance que lui donne les gens peut-être plus problématique. Ma préoccupation est simple: dans certaines diatribes des anarchistes anti-gauchistes, ‘le gauchiste’ semble être devenu notre pire ennemi. Pas le gouvernement, pas les capitalistes, pas la bourgeoisie, pas même l’extrême-droite: c’est après le fléau gauchiste que nous en avons! Où cela est-il supposé nous mener? A mettre nos ‘ennemis gauchistes’ dans le même sac que les dirigeants politiques conservateurs, les patrons de grandes entreprises, les flics ou les skinheads? A ne plus même faire de distinction entre nos ennemis réels et le marxiste libertaire travaillant dans une librairie associative, ou le libraire pacifiste qui lit Rosa Luxembourg, ou le social démocrate sincère qui essaie de sauver les pensions de retraite des ouvriers? Allons. Cette attitude ne peut nous mener qu’à une chose : l’isolement d’une prétendue avant-garde révolutionnaire supérieure qui devient si éloignée des masses qu’à la fin elle ne peut jouer aucun rôle dans leur libération. (Assez curieusement, c’est une position dont sont souvent accusés les gauchistes.) Par ailleurs, un bon sens salutaire semble suggérer qu’une telle indifférenciation des ennemis est tout simplement stupide et injuste. Comment peut-on sérieusement prétendre qu’une brute raciste, le dirigeant d’un parti fasciste ou le riche directeur d’une multinationale sont sur le même plan qu’un wobbly? Le débat est sain. Même sur les termes. Mais je pense qu’à un moment donné il devient nécessaire de se poser la question de l’importance de certains débats pour le mouvement et l’impact qu’ont ceux-ci sur lui. Si 90% du temps et de l’énergie des camarades est consacré à combattre les ‘gauchistes’(ou, encore une fois, j’en ai peur, assez souvent de simples épouvantails gauchistes), ou est supposé aller le mouvement et dans quelle genre d’unité? Les luttes internes sectaires entre factions sont un des aspects le plus malheureux de l’histoire gauchiste et ont si souvent arrêté sa progression et son développement, l’ont divisé et affaibli, l’ont dépouillé de son potentiel révolutionnaire et ont permis à ses ennemis de le priver d’une victoire historique. Ce serait dommage et ironique de voir les anti-gauchistes faire de même au sein du mouvement anarchiste.

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Ajout 3) En ce qui concerne la question de l’anarchisme lutte de classe vs style de vie, elle a été suffisamment débattue et la conclusion assez simple me semble la suivante : Lorsque l’anarchisme de lutte de classe est synonyme de réductionnisme économique marxiste, il est probablement de peu d’utilité dans le combat anarchiste contre un système d’oppression qui est devenu multi-forme ; et changer notre vie comme composante essentielle d’une lutte plus vaste en faveur du changement social semble également un peu trop simpliste (avec beaucoup de Nouveaux Anarchistes auto-déclarés assez hypocrites sur ce point, mais ce n’est pas la question ici). Mais cela signifie-t’il que nous devons ignorer les luttes historiques de la classe ouvrière et l’immense savoir révolutionnaire qui a été acquis durant ces luttes ? Je ne le pense pas. Je pense plutôt que intégrer la lutte historique entre les classes dans nos vies personnelles et nos tentatives personnelles pour changer les choses, rendrait à la fois justice à leur signification révolutionnaire historique et nous aiderait à éviter l’isolement personnel et la privatisation bourgeoise de la vie qui semblent être les plus grands dangers inhérents à l’anarchisme style de vie (et je suis d’accord ici avec ses critiques).

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Pour terminer

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Il n’y a pas de conclusion à cet essai. Je n’en ai jamais promis une. J’ai seulement voulu offrir quelques idées qui pourrait avoir un quelconque intérêt dans les débats sur les questions discutées. Heureusement, les débats sont toujours plus intéressants que les conclusions de toute façon. Le flux, le changement et la transformation caractérisent une société libre dans la diversité — et c’est ce que j’appellerai une vie anarchiste. Alors, à la place d’une conclusion, rien ne vaut un résumé personnel final :

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Le ‘nouvel anarchisme’ est une bonne chose parce que que ce qui est nouveau est toujours excitant. Mais ‘l’anarchisme classique’ n’est pas obsolète, parce que, bon, “le passé ne va pas n’importe où, n’est-ce pas?” L’important semble être de garder le mouvement anarchiste mouvant, changeant, se transformant, sans renier la force de sa continuité historique. La force est dans la diversité. La diversité dans l’unité. La force est unité. (Ou quelque chose comme cela). Si certaines de ses réflexions présentées dans cet essai peuvent contribuer à cette force, je ne pouvais pas espérer mieux.

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Notes de l’Auteur

[1] Je ne me réfère pas ici précisément à l’usage du terme par David Graeber dans son article pour New Left Review “Les Nouveaux Anarchistes”. Je me réfère à son usage plus large dans les milieux anarchistes contemporains . J’espère que cela se clarifiera au cours de ce texte.

[2] A mes camarades canadiens : J’ai hésité à parler du Nouvel Anarchisme comme d’un phénomène américain-états-unien ou comme nord-américain. D’un côté, je ne voulais pas taire la contribution des militants canadiens au sein du mouvement. Mais en même temps, beaucoup de ce qui est souligné ici est purement états-unien, et donc parler de nord-américain aurait englobé une fois encore le Canada dans ce qui concerne en réalité seulement les États-Unis. Donc, pour finir, j’ai décidé que américain-états-unien, somme toute, semblait plus approprié que nord-américain.Il reviendra individuellement aux camarades de décider dans quelle mesure le contenu de cet essai s’applique au Canada.

[3] Même si aujourd’hui beaucoup d’anarchistes prennent carrément leurs distances vis à vis des ‘gauchismes’ de toutes sortes — mais nous y reviendrons.

[4] Il a existé, bien sûr, une composante du gauchisme radical dans les mouvements des années 1960. Cependant, ce à quoi je fais référence comme mouvements radicaux de masse au 19ème siècle et au début du 20ème étaient des mouvements portés par la classe ouvrière, étaient centrés spécifiquement sur la question sociale (la question du travail, si vous voulez), et étaient explicitement ‘socialistes’, ‘communistes, ‘syndicalistes’ ou ‘anarchistes’ dans leur orientation. Les mouvements des années 1960 — sans nier l’ influence des idées politiques gauchistes au sein du SDS, des Panthers, des Weathermen, etc. — étaient, dans une large mesure une révolution ‘culturelle’ plus vaste, et n’étaient portés par la classe ouvrière. J’espère que cette distinction est censée (notamment dans le contexte de ce texte).

[5] Le fait que — à part être un moment fondateur pour le Nouvel Anarchisme — Seattle est devenu aussi un jalon dans l’histoire du mouvement contre la mondialisation, qui est évidemment un phénomène mondial qui dépasse le cadre américain-états-unien, n’est pas, à mes yeux, contradictoire. Alors que le sujet de l’opposition à la mondialisation avait constitué un mouvement mondial bien avant Seattle, et que certaines formes de résistance employés à Seattle ont inspiré sans aucun doute des militants non-américains (Seattle a provoqué, par exemple une résurgence du phénomène du black bloc, à l’origine européen, en Europe même), l’(auto)étiquettage anarchiste s’est limité presque exclusivement aux Etats-Unis. Les militants altermondialistes européens , par exemple, parlent peu de l’anarchisme, sont rarement qualifiés d’anarchistes et, encore moins, ne se qualifient pas eux mêmes d’anarchistes. (Les raisons de cela, je pense, sont les mêmes que celles que j’ai essayé d’esquisser ci-dessus .)

[6] Je suis généralement d’accord avec ceux qui pensent que la distinction entre anarchisme lutte de classe et style de vie n’est pas à la hauteur d’une analyse complexe du mouvement anarchiste du fait de sa dichotomie simpliste. Néanmoins, en même temps, je crois que la distinction à une valeur analytique et, puisqu’elle est devenue, par ailleurs, très influente, je la considère encore comme un outil terminologique utile dans le contexte de ce texte.

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Le militantisme au-delà des Black Blocs (2001)

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Au sujet de la terminologie: Dans le contexte de ce texte, “pacifiste” signifie une opposition à la destruction de biens et des attaques physiques contre les forces de l’ordre et de la loi au cours de manifestations politiques. “Violent” signifie l’usage de telles méthodes et “militant » signifie une volonté de les mettre en oeuvre “Black bloc” signifie des militants qui (principalement en petits groupes) dans des manifestations, vêtus de noir, le visage cahé et parfois armés, démontrant une telle aptitude par leur seule apparence. J’ai conscience qu’il existe bien d’autres intreprétations possibles de ces termes, mais il me faut demander aux lecteurs de ce texte d’accepter les interprétations offertes comme celles que j’ai choisi pour communiquer ce que j’essaie de dire de la meilleure manière possible. (1)

Depuis que la destruction de biens a attiré l’attention des médias sur les manifestations massives anti-OMC de Seattle en 1999, le débat a été permanent au sein du mouvement anti-mondialisation au sujet de la légitimité et de l’utilité de la résistance militante employée la lutte contre le pouvoir politique et des milieux d’affaires qui contrôlent nos vies. Ces débats s’enlisent souvent dans des confrontations idéologiques ou pragmatiques entre les approches pacifistes vs. Non-pacifistes de résistance, et généralement, le célèbre “black bloc” devient l’entité insurgée représentant cette dernière.

Je considère ce court texte comme une modeste contribution au débat sur les vertus (ou non) de la destruction de biens et des combats de rues contre les forces de l’ordre et de la loi. Ses principaux buts sont a) défendre le droit à des formes de protestation non-pacifistes en général b) critiquer certains aspects actuels de la culture black bloc, et par conséquent c) aller au-delà du seul rapport entre manifestation militante et tactiques black bloc. J’espère qu’une telle approche aidera à analyser et débattre des questions soulevées ici de manière peut-être plus complexe et différenciée.

Sur la destruction de biens et le militantisme contre les forces de l’ordre et de la loi en général:

La critique bourgeoise à laquelle doivent habituellement faire face les activistes militants ressemble à peu près à cela : une bande de racketteurs, ivres, des fauteurs de troubles professionnels sans beaucoup (ou aucun) conscience politique, sans aptitude à l’organisation, sans aucun programme politique sérieux, sans réels buts politiques, sans parler de la moindre suggestion pour mettre en place une société juste d’égaux. Les activistes sont accusés de ne pas aimer le capitalismes parce qu’ils sont des losers, de ne pas aimer le travail parce qu’ils sont paresseux, de ne pas aimer les flics parce qu’ils ont des problèmes avec l’autorité et de jeter des pierres parce qu’ils n’ont pas de cerveaux. En bref, les activistes militants ressemblent aux hooligans des matchs de football déguisés en anarchistes ou en marxistes avec de drôles de tenues et de coiffures, là pour la violence et pour rien d’autre. (Et bien évidemment, l’amalgame entre violences de rue de l’extrême-gauche et de l’extrême droite est devenue un truisme quasi incontestable dans les médias institutionnels.)

Que les tenants du système et la bourgeoisie en donne cette version, passe encore. C’est ennuyeux, mais que pouvons-nous attendre d’autre? Plus dérangeant est le fait que ce tableau du black bloc dépeint par des dizaines d’ »alternatifs » ; de « gauchistes », de « critiques », même de prétendus groupes ou individus « radicaux », ne sont pas très différents. Dans certaine communiqués publiés par des militants pacifistes après Seattle – via internet, dans les journaux ou revues des mouvements, ou en commentaires dans les médias institutionnels, – il a semblé que les gamins masqués aux vêtements déchirés et avec des lance-pierres dans la poche arrière étaient devenus leurs pires ennemis ; qu’importe les patrons des grandes entreprises ou les dirigeants du gouvernement. Depuis, après presque chaque grande manifestation contre l’OMC ou le G8 , nous avons entendu les mêmes vieilles prises de distances répétitives vis à vis des manifestants « violents », les mêmes tentatives moralisatrices pour les discipliner comme si ils étaient de vilains garnements, des gosses désobéissants , les mêmes plaintes sur comment ils avaient encore gâché une autre grande manifestation, et comment ils allaient prendre en otage l’avenir d’un mouvement si prometteur de vrais changements. Une grande partie du mouvement anti-mondialisation, semble t’il, souhaite désespérément exclure les activistes militants de ses rangs, les discréditer en tant que militants politiques sérieux, les rejeter comme camarades, leur dénier leur droit à résister de la manière qu’ils veulent, et manquer de respect pour leur contribution à la cause anti-néolibérale.

J’ai des sentiments tout à fait contraires. Je pense qu’ils associent, à divers niveaux, l’ignorance, les préjugés et l’auto-satisfaction, et qu’ils sont à la fois injustes et irréfléchis.

Il ne s’agit pas de déclarer les manifestants militants comme avant-garde de la libération et leurs méthodes étant les seules vraiment révolutionnaires. Ce n’est pas mon opinion, et je ne suis pas d’accord avec les camarades qui suggèrent cela comme réactions de défense aux critiques permanentes dont ils sont l’objet de la part des activistes pacifistes. Il ne s’agit pas non plus de s’apitoyer sur soi-même et de pleurnicher d’être traité et critiqué injustement, d’être les victimes d’une chasse aux sorcières, ou d’être incompris ou abandonné par son propre peuple. Je comprends et respecte les gens qui se posent des questions sur les manifestations militantes. Je sais qu’il y a des problèmes de comportement, parfois irresponsables ou imprudents, et certains dangers inhérents à être prêt à adopter le violence comme moyen politique justifié (J’en dirai plus ci-dessous).

Néanmoins, j’ai la ferme conviction que les militants sont une force légitime dans le milieu radical et ce serait bien si cela était accepté et partagé par les partisans de différents moyens de résistance. Principalement parce que je ressens de la sympathie pour de nombreux individus prêts à s’engager dans des manières militantes de protestation et je trouverais plus approprié de les respecter plutôt que de les diaboliser dans un contexte plus large de nouveaux mouvements sociaux. Mais aussi parce que je pense sincèrement que des tactiques militantes peuvent contribuer positivement aux mouvements qui sont étendus et divers par nature, et que cela a été le cas lors des campagnes anti-mondialisation.

Mon opinion quant aux méthodes militantes pourrait s’expliquer le mieux à travers une référence à ma compréhension de l’éthique : Je ne crois pas que l’éthique consiste à trouver ou proposer des règles générales et universelles de conduite. Elle consiste à réfléchir sur les conséquences socio-écologiques de nos actions quotidiennes et de prendre des décisions morales concrètes à partir de là. Alors la question ici est de savoir si il y a vraiment une bonne raison morale pour quelqu’un de s’abstenir de casser une vitrine de McDonald même si il ou elle aimerait le faire, ou de s’abstenir de se battre physiquement avec les flics. Et, honnêtement, je ne vois aucun raison à cela. Dans le premier cas, , je pense que, bon, c’est une vitrine appartenant à une société qui fait des millions de dollars par jours et qui est assurée jusqu’au cou. Quel peut-être le problème ici? Et dans le second cas, je comprends qu’une défense brutale et toujours intransigeante d’un système économique mondial destructeur par des unités de police quasi militaires peut provoquer des réponses allant au-delà des moyens pacifistes. Peut-être est-il vertueux de rester non-violent lorsque l’on est menacé par des canons à eau, des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc mais cela ne me rend pas nécessairement pour autant moins vertueuse les réponses militantes. (Étant admis, encore une fois, qu’il s’agit d’une décision au cas par cas. J’ai un problème bien sûr, avec le pillage des magasins du coin, ou avec la mise en danger d’autres personnes par des émeutes incontrôlées. Mais le fait que les militants doivent se donner leur propre limites ne rend pas problématique la désacralisation symboliques des biens d’une société ou le fait de jeter des pierres à une police semi militaire.)

Pourtant de nombreux activistes pacifistes pensent qu’il existent de bonnes raisons morales pour s’abstenir de telles actions: Certains d’entre eux se réfèrent à un code moral arrêté, principalement sous la forme d’une version stricte de ce qu’ils comprennent comme un pacifisme intransigeant. Cela ne m’intéresse pas d’ouvrir un débat sur ce que sont respectivement la violence ou le pacifisme. Je ne le considère pas comme d’un quelconque intérêt dans le cadre de ce texte parce que j’ai déjà contesté la conception de l’éthique (statique, universelle) centrée sur de tels codes moraux, pacifistes ou non. Je considère les gens qui proclament être en phase avec la vérité morale beaucoup plus effrayants que les gamins qui se cachent le visage derrière des bandanas pour piquer des Nike dans une galerie marchande. Je respecte réellement les formes d’actions politiques pacifistes mais j’attends aussi des pacifistes auto-proclamés qu’ils respectent les formes de manifestations politiques qui pourraient entrer dans leur définition de la violence. C’est la règle de la diversité. Je ne me soucie pas non plus réellement de savoir si une destruction de bien est violente , mais seulement si elle est légitime dans le contexte plus large d’un mouvement social. Je pense qu’elle l’est. Et aucun code moral universel ne saurait me convaincre du contraire, parce que aucun construction abstraite que je considère comme illégitime et dangereuse n’en est capable.

Plus fréquemment sans doute, les militants ne sont pas tant critiqués pour leur manque de vertus morales que pour leur contre-productivité politique dans le contexte d’un mouvement global, principalement le mouvement altermondialiste. Je considère cette critique tactique plus sérieuse que celle idéologique. Ses principaux arguments semblent être : Les militants ne représentent qu’une infime minorité du mouvement mais détournent la majorité de la couverture médiatique du fait de leur capacité à fournir des opportunités au sensationnalisme des médias, et, de ce fait, déforment les idées de l’opinion publique sur ce que sont réellement les manifestants et sur ce qu’ils veulent vraiment. Au lieu de les considérés comme des personnes engagées, et néanmoins honnêtes citoyens qui défendent la justice sociale, les libertés civiques la protection de l’environnement et l’obligation des dirigeants du monde à rendre des comptes, l’opinion publique les dépeint comme une foule de cinglés qui prennent leur pied en cassant et en incendiant. Donc, la violence des militants détournent l’attention des vraies questions. Au lieu de débattre des raisons de protester des manifestants, les médias et l’opinion publique ne retiennent que les images des combats de rues. En fin de compte, les militants discréditent le mouvement entier. Avec pour conséquences : 1. Les militants donnent à l’ennemi une excuse pour ne pas débattre des questions mises en avant par les manifestants: “Nous ne cédons pas devant le terrorisme!” 2. Les militants isolent le mouvement de l’opinion publique: ce qui aurait pu se développer risque de se désagréger, à cause de l’imprudence de quelques fétichistes irresponsables des pavés. 3. Les militants donnent aux forces de sécurité de Babylone le prétexte pour réprimer sévèrement le mouvement dans son ensemble: violences policières lors des rassemblements, surveillance quotidienne de tous les dissidents, peut-être un nouveau McCarthysme.

Mon ressenti face à cette façon de penser repose sur la différenciation entre les objectifs politiques réformistes et révolutionnaires :

Dans un contexte réformiste, je suis prêt à prendre en compte (au moins en partie) les arguments ci-dessus. Si vos objectifs sont la sécurité sociale pour les ouvriers, la protection de zones forestières, le contrôle public des sociétés multinationales, la transparence des modes de prises de décisions politiques, un statut légal pour les soi disant immigrés illégaux,, un arrêt de l’extension continuel du complexe militaro-industriel, une augmentation du financement pour l’éducation et les arts, etc, vous pourriez très bien vouloir penser à une tactique. Vous voulez changer le système de l’intérieur et vous jouez les règles du jeu. Très bien. Et je pense vraiment que les considérations tactiques sont importantes parfois, tout comme est il est parfois important de mener des campagnes à l’intérieur du système, puisque atteindre ces objectifs est tout à fait honorable et rendra potentiellement le système plus supportables pour certaines personnes et/ou communautés pendant un certain temps. (Je ne crois pas au credo révolutionnaire systématique selon lequel toutes les réformes sont nécessairement mauvaises parce qu’elles maintiennent les gens opprimés et satisfaits plutôt que terrorisés et rebelles. Je pense que c’est une vision cynique.) Et tout comme je pense que les activistes militants ont la responsabilité de fixer leurs propres limites morales concernant leurs tactiques (voir ci-dessus), je considère qu’il est aussi de leur responsabilité de ne pas compromettre le possible succès de campagnes réformistes par d’éventuelles actions militantes inappropriées (si, par exemple, le patron d’une grande société est déjà le dos au mur face à un vaste soutien de l’opinion public aux revendications de ses ouvriers pour une augmentation de salaires, piller sa maison serait probablement un acte absurde). Mais encore une fois, il s’agit de décisions au cas par cas et la responsabilité en incombe aux seuls militants. En aucune façon, cela ne remet en cause le droit révolutionnaire inaliénable que j’accorde aux actions militantes ou ne permet à quiconque de leur donner des conseils.

D’un point de vue révolutionnaire, cependant, les arguments ci-dessus paraissent peu convaincants:

La réputation et l’image médiatique? Au diable, je pense que nous ne sommes pas Calvin Klein essayant de vendre le plus possibles de sous-vêtements via des publicités manipulatrices et des campagnes de relations publiques. Et quelle définition retiendrions-nous pour activistes “respectables”? Celle du New York Times’? de Oprah Winfrey? De Tipper Gore?

Une couverture compréhensive des médias? Oui, bon. Je ne pense pas qu’on puisse ajouter grand chose à cela.

S’aliéner l’opinion publique? En premier lieu, des esprits révolutionnaires ne seraient pas aliénés par quelques gamins qui jettent des pierres. Ensuite, que signifie vraiment cette idée? Est-ce qu’elle implique une avant-garde militante avec une conscience sociale supérieure dont le devoir historique serait d’éduquer les masses au lieu de se les « aliéner »? Les masses n’ont-elles pas un cerveau et une volonté propres ? Si vous voyez des gens à la TV renverser des voitures de flics et y mettre le feu, ne vous demanderiez-vous pas pourquoi ils font cela? Et si ces actes se déroulaient dans le cadre d’une grande manifestation comprenant des milliers de manifestants pacifiques, ne vous demanderiez-vous pas ce qui les différencient ? Et quel est le but de cette manifestation? Et qu’est ce que les différents groupes ont à dire au sujet de leurs motivations et de leurs actions? Vous vous poseriez vraisemblablement ces questions. Alors , pourquoi les ‘masses’ ne se les poseraient elles pas? Elles n’auraient pas les outils pour se former leurs propres opinions? Qui sont les élitistes dans ce cas?

Rendre impossible le dialogue avec l’ennemi ? Je ne veux pas discuter avec Bill Gates ou George W. Bush.Je veux qu’ils fassent leur valise et qu’ils dégagent.

Provoquer une vague de répression sur ceux impliqués dans le mouvement, y compris les pacifistes et les réformistes? J’admets que c’est une possibilité à ne pas prendre à la légère. Mais si tu veux la révolution, qu’est tu supposé faire? En cédant à chaque fois que l’état menace de montrer sa face la plus hideuse, nous n’irons nulle part. En outre, si un flic fout une raclée à un manifestant pacifique parce que quelqu’un a jeté un pavé, c’est encore le flic qui tient la matraque, pas le camarade qui a jeté le pavé.

Au sujet du rôle qu’ont joué les militants au sein du mouvement anti-mondialisation, je pense qu’il faut prendre en considération un certains nombres de choses concernant ceux qui les critiques sans cesse, eux et leurs actions:

1. Je ne pense pas que le mouvement aurait la force qu’il a dans le discours politique mondial aujourd’hui sans ses parties les plus militantes. (En supposant qu’une telle présence, inévitablement obtenue, canalisée et perpétuée via les médias institutionnelles, est une bonne chose. Je ne suis pas totalement sûr de cela aujourd’hui, mais ce texte n’est pas le lieu où approfondir cette réflexion.) Pourquoi Seattle est-il devenu un tel symbole ? L’année précédente, des milliers de personnes dans de dizaines de villes avaient manifesté contre la réunion de l’OMC à Genève. Pratiquement personne ne s’en souvient aujourd’hui. Bien sûr, plusieurs facteurs ont contribué à faire de Seattle un événement spécial. Cela s’est passé aux États-Unis, ce qui a été une première surprise puisque les américains n’ont pas la réputation d’être très concernés par les questions sociales et environnementales et que, ensuite, cela garantissait une attention et une couverture dans les médias institutionnels mondiaux dominés par l’influence américaine. Il y eut aussi le nombre impressionnant et la diversité des groupes présents. Bien sûr. Mais la plus grande partie de l’attention s’est centrée sur les émeutes, et, grâce à cela principalement, il est devenu manifeste qu’à partir ce de jour, les puissants de ce monde ne pourraient plus se déplacer et se serrer la main sans l’interférence déterminée de milliers d’individus opposés aux conséquences néfastes de leur pouvoir et à la manière dont ils l’exercent. Et je crois qu’il est naïf de penser que le temps consacré par les médias pour couvrir les actions militantes aurait été utilisé, si elles n’avaient pas eu lieu, pour débattre des questions soulevées par les manifestants. Les militants n’ont pas volé le temps médiatique des autres manifestants. Ils ont offert du temps médiatique au mouvement. La couverture médiatique a t’elle été plus sensationnaliste que fondée sur les questions de fond? Bien évidemment. Mais l’alternative n’était pas une analyse en profondeur des méfaits du néo-libéralisme – l’alternative, c’était pas de couverture médiatique du tout.

Mes conclusions sont a) que les militants ont joué un rôle dans le mouvement anti-mondialisation qui l’a aidé à se développer comme une force encore potentiellement révolutionnaire, et b) que les opposants à l’action militante aujourd’hui utilisent des tribunes pour exprimer leurs opinions que les actions militantes mêmes ont aidé à construire.

2. Les militants sont la cause des barrières, des robocops, des suspensions des droits civiques au nom de la sécurité des riches et des puissants. Les manifestants pacifistes, sous forme de sit-in massifs imprévisibles et à l’improviste, par exemple, peuvent causer des troubles et des perturbations importants. Mais, en tant que formes répétitives de protestations, elles peuvent être facilement assimilées (en invitant des ONG aux réunions, en autorisant des rassemblements si ils sont pacifiques, etc.). Elles peuvent aussi être des nuisances pour les gouvernants et les chefs d’entreprises, mais elles ne leur font pas peur. Les camarades militants si, et ce sont eux qui rendent visible et évident le mur entre « eux » et « nous » – un mur qui oblige l’OMC à se réfugier dans le désert du Golfe ou Klaus Schwab à déplacer son Forum Économique Mondiale hors de Davos pour une saison il y a deux ans de cela. (Le dernier exemple démontre aussi que l’opinion publique ne se range pas toujours du côté des maîtres contre les militants. La majorité des suisses est heureuse de voir Le FEM se passer ailleurs. Ils en ont assez. Non pas parce que quelques manifestants ont cassé quelques vitrines à Davos il y a a quelques années de cela mais parce que l’opinion publique suisse a pris conscience des répercussions des mesures massives de sécurité hors de proportion et qu’elle n’a pas intérêt à voir l’argent de ses impôts utiliser pour protéger les fesses de l’élite économique et politique mondiale.)

3. La focalisation des médias sur les émeutes lors des grands rassemblements ne fait pas que les en détourner. Je sais par expérience que cela suscite aussi la curiosité de personnes qui se ficheraient totalement de manifestants avec des banderoles et du théâtre de rue. Je suis aussi certain que c’est la violence symbolique des militants qui attire certains jeunes vers le mouvement et qui les motivent pour se joindre aux manifestations. (Dire que l’on ne veut pas de ces gamins par ce qu’ils ne veulent soi-disant qu’exprimer leur colère de manière violente et qu’ils n’ont pas de conscience sociale ne fait que rejoindre à nouveaux les préjugés anti-militants ordinaires résumés au début de cet texte. Si ils ne voulaient qu’exprimer leur colère, pourquoi le feraient-ils à des manifestations anti-mondialisation, pourquoi ne le feraient-ils pas en allant à la chasse aux gays ou aux canards ? Il est, en outre, plus que compréhensible et justifié d’être en colère dans notre société et, personnellement, je suis heureux qu’ils soient capables de diriger leur colère vers ses causes socio-politiques plutôt qu’au hasard.)

Enfin, juste un mot rapide sur les allégations continuelles selon lesquelles les militants du black bloc sont en grande partie composés d’agents provocateurs, de flics en civil et/ou de fauteurs de troubles politiques :

Si on considère toutes les personnes impliquées dans des actions militantes à travers le globe ces dernières trente années, on en trouvera certainement qui travaillent pour l’autre côté . Et alors ? Un agent provocateur, en ce moment, peut essayer en douce de saboter votre Critical Mass Friday (2) ou votre groupe communautaire anti-nucléaire et les flics en civil sont partout.

Puis-je jurer que des « ivrognes », des “hooligans”, ou de simples « aventuriers » n’ont jamais pris part à des actions militantes? Bien sûr que non. Mais encore une fois, et alors? Des personnes ont pu rejoindre des actions militantes plus attirées par l’opportunité d’une partie de cache-cache à hauts risques avec les flics que par idéal politique, mais heureusement, les militants ne sont pas un parti totalitaire répondant de leurs membres. Un certain nombre de jeunes fascistes aiment venir faire un pogo lors des concerts de Rage Against The Machine. Est-ce que le groupe perd de sa crédibilité politique pour autant? A chaque manifestation contre la mondialisation, vous avez des gens qui pensent que l’avortement est un crime, que l’état providence est une menace stalinienne pour la liberté individuelle ou que les mexicains doivent rester au Mexique. Ces manifestations perdent elles leur crédibilité morales pour autant?

Je ne peux pas me mettre dans la tête des militants et je n’en ai pas envie non plus. Tout ce que je peux dire c’est que presque aucun des nombreux militants que j’ai rencontré dans différents pays depuis maintenant plus d’une dizaine d’années ne correspondaient à aucun des stéréotypes qu’on leur attribue généralement. La plupart des activistes que j’ai connu ou que je connais sont (étaient) très engagés politiquement et discutaient en permanence au sujet de la responsabilité et des implications morales de leurs actions. Les images du militant typique, comme étant un punk chercheur de merde sous alcool en colère contre tout ou un adolescent gâté de la classe moyenne avec un faible pour le lancer de bouteilles sur les flics et la démolition de vitrines ne sont que des conneries.

Au sujet du black bloc:

Le “black bloc” est un terme très vague qui se réfère généralement à un réseau de différents petits groupes de manifestants pour la plupart vêtus de noirs et le visage caché prêts à utiliser la destruction de biens et les combats de rues avec la police comme moyens d’exprimer leurs opinions politiques, leurs désaccords avec les forces politiques dominantes actuelles et leur colère envers ce qu’ils considèrent comme des symboles, des représentations ou des défenseurs d’un système politique et économique qu’ils cherchent à renverser.

Même si il n’est apparu au grand jour comme un phénomène récurent et plutôt bien établi que de manière récente aux États-Unis, l’héritage du black bloc remonte à l’opposition politique dans la rue post-soixante-huitarde en Europe et a peut-être connu son apogée au plus fort du mouvement squatteur allemand au milieu des années quatre-vingt lorsque des affrontements avec la police attiraient régulièrement des centaines, parfois des milliers, d’activistes vêtus de noir et masqués réunis par leur désir de s’opposer aux contraintes que l’État et le Capital imposaient à leurs conceptions de liberté individuelle et collective. A plusieurs reprises, la célèbre Hafenstraße à Hambourg a contribué en grande partie à en faire un mythe dans le milieu autonome.

Pour moi, la signification historique et la légitimité du black bloc dans la lutte contre les pouvoirs de l’état et du Capital ne font aucun doute. En même temps, je pense qu’il n’est ni vrai empiriquement ni bénéfique idéologiquement de réduire la résistance militante à l’existence, l’apparence et l’activité du black bloc.

D’abord, à de nombreuses occasions, des individus et des groupes qui n’étaient ni vêtus de noir, ni le visage masqué, ni armés ou « préparés » d’aucune façon, se sont trouvés impliqués dans des méthodes militantes de protestation dans des circonstances particulières. Dans ce sens, réduire les actions militantes à celles du black bloc est tout simplement faux.

Ensuite, je pense qu’aujourd’hui, il est possible d’identifier certains problèmes avec certains groupes black bloc qui n’ont rien à voir avec la confrontation militante en général. Les principaux problèmes que je souhaiterais mentionner sont les suivants:

Le sectarisme: Il existe des activistes du black bloc qui se considèrent nettement comme supérieurs aux autres manifestants dans leur manière d’attaquer l’adversaire. L’élitisme dans un mouvement ne mène nulle part. Sinon au danger de mal tourner.

Le Machisme: Glorifier verbalement la violence, suggérer plus ou moins explicitement que les pacifistes sont des « lâches » ou se vanter d’être prêt à leur « faire la peau » ou à les « donner aux cochons » peut vite devenir pathétique et embarrassant,sinon complètement offensant et stupide. Il est impossible de nier que de telles tendances n’ont pas toujours existé au sein de certains groupes black bloc .

Le ritualisme: Comme je l’ai expliqué auparavant, je n’ai aucun problème avec le destruction de biens ou les combats de rues. Mais je pense que, comme tous les autres moyens de résistance, le sens politique et la légitimité de telles actions sont fournis par le contexte dans lequel elles se déroulent. Briser une vitrine ou jeter des bouteilles sur les flics ne suffit pas à se justifier de lui-même. Non pas parce que je suis désolé pour la vitrine ou les flics, mais parce qu’un comportement agressif semble déplacé en certaines occasions. Si un groupe de camarades prend du bon temps à danser sur des rythmes révolutionnaires pendant une fête de rue sans un flic en vue, le bris d’une vitre n’est que la perturbation intempestive d’un sentiment de solidarité et de bien-être. Chaque chose en son temps. Ritualiser la destruction de biens et le combat de rues avec les flics menace de les vider de leur sens, comme c’est le cas pour toutes les rites.

L’ imagerie black bloc: Indéniablement, le black bloc a l’air effrayant. ‘est sans doute le but recherché, et, encore une fois, dans un contexte historico-politique, cela peut avoir un sens. Mais, encore une fois également, sorti de ce contexte, le costume noir et le masque peuvent se transformer en uniforme aussi stupide et ridicule que n’importe quel autre. Dans tous les cas, ce n’est pas très engageant pour les personnes qui n’ont pas de liens personnels avec le black bloc, et je doute que cela aide à faire tomber les barrières entre manifestants militants et non militants.

La banalisation de la violence: Je ne pense pas que le black bloc puisse être accusé de comportement irresponsable et imprudent. Je considère que ses actions sont loin d’être choisies au hasard. Généralement, les cibles sont soigneusement choisies et les conséquences possibles pour les autres des attaques bien examinées .Mais encore une fois, personne ne peut nier le risque d’erreurs – nulle part, dans les actions black bloc comme ailleurs. Le problème étant ici que, lorsqu’il s’agit de violence et de destruction, le résultat de de telles erreurs peuvent être assez dramatiques.. Piller le magasin du coin, détruire la mercedes de cinquième main d’une famille d’immigrés, ou toucher un camarade plutôt qu’un flic avec la bouteille ne sont pas des choses à prendre à la légère. Mais cela arrive. Certes, ce sont des dangers inhérents aux méthodes militantes en général, mais, encore une fois, dans le contexte d’un usage de la violence apparemment considéré comme obligatoire et ritualisé tel que prôné par quelques groupes black bloc aujourd’hui, la probabilité de leur occurrence s’accroît de manière problématique.

Pour dire les choses clairement : Cette critique de certains aspects du rôle du/des black bloc(s) aujourd’hui doit être comprise comme une critique solidaire. Je n’argumente pas d’habitude contre le black bloc, et je serait le dernier à livrer des camarades à l’ennemi. La solidarité est inconditionnelle. Mais, dans le cadre d’un échange révolutionnaire au sujet de la résistance en général, et de la résistance militante en particulier, je pense que les aspects que j’ai mentionné méritent d’être considérés. Si ce n’est que pour approfondir certaines pistes de réflexions et d’analyses critiques que ne permet pas l’assimilation indifférenciée des actions militantes et du black bloc :

1. Critiquer certains aspects du black bloc sans avoir à se ranger du côté des “pacifistes”.

2. Critiquer le black bloc sans renoncer à être solidaires avec les camarades qui le constituent.

3. Réfléchir sur les possibilités de résistance militante en dehors du black bloc.

On les aura!

———————————————-

NDT

1. J’ai utilisé la traduction littérale « militant », qui n’est donc pas à prendre ici au sens français du terme (traduit généralement comme « activiste » pour les différencier).

2. La Critical Mass est une manifestation en vélo qui a lieu tous les derniers vendredi de chaque mois dans différentes villes à travers le monde

Voir aussi Black Block

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