Voline

Voline – 1882-1945
Rudolf Rocker
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Texte original : Volin, 1882-1945 par Rudolf Rocker Crompond, N.Y., May, 1953.

Vsevolod Mikhailovich Eichenbaum est né le 11 août 1882, dans la région de Voronezh en Russie. Un seul de ses ouvrages, à ma connaissance, un petit livret de poèmes, a été publié sous son vrai nom, alors que tous les autres, ses nombreux articles et essais , l’ont été sous son pseudonyme. Il est plus facile de penser et de parler de lui sous le nom de Voline.

Ses parents étaient tous les deux médecins et vivaient confortablement, ce qui leur permettait d’engager des gouvernantes françaises et allemandes pour débuter l’éducation de leurs enfants. Ainsi, Vsevolod et son frère Boris eurent ils l’opportunité de se familiariser avec ces deux langues dès leur prime jeunesse. Voline était capable de parler et d’écrire le français et l’allemand aussi couramment que le russe, sa langue natale.

Il reçut son enseignement général au collège de Voronezh. Après quoi, il fut envoyé à Saint-Pétersbourg pour étudier la jurisprudence. Mais tous ses plans d’avenir furent contrariés par la situation critique qui se développait en Russie à l’époque. Voline se familiarisa avec les idées révolutionnaires à dix neuf ans, alors qu’il était étudiant et se rendit particulièrement utile au sein du mouvement ouvrier à partir de 1901.

En 1905, alors que tout l’empire russe était sous l’emprise du grand soulèvement révolutionnaire qui faillit renverser l’ordre tyrannique des Romanov, le jeune homme de Voronezh rejoignit le Parti Socialiste Révolutionnaire et prit une part active dans cette révolte. Après la répression sanglante de l’insurrection ; il fut arrêté comme des milliers d’autres. En 1907, un tribunal tsariste le bannit dans un des nombreux endroits de Russie pour les exiles politiques. Mais il fut assez chanceux pour trouver un moyen de s’évader et se rendit en France.

Ce fut à Paris que Voline connut les meilleurs conditions pour étudier et comparer les différentes écoles du mouvement socialiste et les multiples aspects des problèmes sociaux en général. Il fréquenta différents libertaires, dont Sébastien Faure, l’orateur éloquent des anarchistes français. Et il établit des contacts avec le petit cercle des anarchistes russes à Paris, dont A. A. Kareline et son groupe, et autres organisations d’exilés russe. Sous l’influence de ce nouvel environnement, il était inévitable que Voline modifie progressivement ses idées politiques et sociales , et ainsi il se sépara des socialistes révolutionnaires et rejoignit le mouvement anarchiste.

En 1913, lorsque le danger d’un conflit armé fit planer son ombre sur l’ Europe, il devint membre du Comité pour Une Action Internationale Contre la Guerre. Cette adhésion irrita les autorités françaises et, en 1915, alors que le front s’étendait sur tout le continent, le gouvernement Viviani-Millerand décida de l’interner dans un camps pour la durée du conflit. Averti à temps, il put, avec l’aide de camarades français, s’échapper à Bordeaux. De là, il embarqua comme magasinier sur un cargo à destination des États-Unis.

A New York, Voline rejoignit la Union of Russian Workers in the United States and Canada, une organisation remarquable avec 10 000 adhérents environ, aux positions semblables à celles de la Confédération Générale du Travail en France, à l’époque. Il trouva donc un riche terreau pour ses activités. Peu après, il rejoignit l’équipe éditoriale de Golos Truda, un hebdomadaire de la Fédération, dont il était un des rédacteurs les plus doués.

Mais en 1917, lorsque se déclencha la révolution en Russie, l’équipe entière de Golos Truda décida d’y partir et de transférer la revue à Petrograd. Arrivés là-bas, ils obtinrent la coopération spontanée de l’Union Anarcho-Syndicaliste Groupe de Propagande créée récemment . Il fut donc facile d’organiser la publication de Golos Truda sur le sol russe. Voline adhéra à l’Union et fut immédiatement élus comme l’un de ses rédacteurs. Durant les premiers mois, la revue apparut sous forme d’hebdomadaire mais après les événements de octobre 1917, elle devint un quotidien.

Entre temps, le gouvernement bolchevique à Moscou avait signé le traité de paix de Brest-Litovsk qui cédait toute l’Ukraine aux armées d’occupation allemandes et autrichiennes. C’est ainsi que Voline quitta Petrograd et rejoignit une troupe de partisans libertaires qui partaient en Ukraine pour combattre les envahisseurs étrangers et leurs partisans russes. Il put ainsi se rendre à Bobrov et rendre visite à sa famille qu’il n’avait pas vu de 1915, lorsqu’il fut obligé de quitter la France pour l’Amérique.

Durant les mois de relative liberté qui s’ensuivirent en Russie, lorsque d’autres mouvements sociaux autres que bolcheviques jouissaient encore de la possibilité de diffuser leurs idées à travers leurs publications et réunions publiques, Voline fut constamment occupés sur de nombreux fronts. Il participa aux travaux du Commissariat Soviétique pour l’Education Publique et l’Edification du Peuple, d’abord à Voronezh et plus tard à Kharkov. A l’automne 1918, il aida à organiser la Fédération Anarchiste d’Ukraine, une organisation puissante pendant quelques mois, connue sous le nom de Nabat (Tocsin), qui publia une importante littérature. A part son journal principal à Koursk, Nabat publiait des journaux régionaux sous le même nom dans différentes régions d’Ukraine. Voline devint membre du secrétariat de Nabat et de l’équipe éditoriale de ses revues. Le congrès de l’organisation à Koursk lui confia la rédaction d’une Déclaration Synthétique de Principes qui serait acceptable par toutes les tendances du socialisme libertaire en Russie et qui leur permettrait de travailler ensemble.

Mais tous les projets d’avenir de Nabat furent réduits à néant lorsque, au printemps 1919, le gouvernement soviétique commença à persécuter les anarchistes en interdisant leurs journaux et en procédant à des arrestations de masse de ses militants. Voline rejoignit alors l’armée révolutionnaire de Nestor Makhno. Makhno avait aussi créé au sein de cette armée une branche spéciale pour l’éducation du peuple afin de le préparer à un nouvel ordre social, fondé sur la propriété collective de la terre, l’autonomie des collectivités locales et la solidarité fédératives. Voline en prit bientôt la direction, poste qu’il occupa durant toute la campagne contre Denikine.(1)

En décembre 1919, le Comité militaire révolutionnaire l’envoya dans la région de Krivoi-Rog pour contrer la dangereuse propagande de Hetman Petlura ; mais en route, il fut victime de la fièvre typhoïde et dut s’arrêter dans la chaumière d’un paysan. Entre temps, l’armée de Denikine avait été défaite et, peu après, il y eut un nouveau conflit entre le gouvernement soviétique et les partisans de Makhno. Encore extrêmement malade, Voline fut arrêté le 14 janvier par des agents militaires de Moscou et traîné de prison en prison. Trotski avait déjà ordonné son exécution et, selon Voline, il n’a échappé à la mort que par pur accident.

Il fut transféré à Moscou en mars 1920, et y resta jusqu’en octobre, lorsqu’il fut libéré en même temps que de nombreux autres anarchistes , suite à un traité signé entre les bolcheviques et l’armée de Makhno. Voline retourna alors à Kharkov, où il reprit ses anciennes activités et participa aux négociations continues entre le gouvernement de Lénine et une délégation de l’armée de Makhno. Mais l’accord obtenu entre les deux parties fut bientôt rompu par les bolcheviques et, en novembre, à peine un mois après leur libération, Voline et la plupart de ses camarades furent à nouveau arrêtés et confinés à la prison de Taganka à Moscou.

Aucune accusation ne pesait sur eux, sinon leurs opinions libertaires. Néanmoins, il ne faisait aucun que, sauf un concours de circonstances, ils auraient été liquidés d’une manière ou d’une autre, comme tant de milliers d’autres avant eux. Ils n’eurent la vie sauve que grâce à une coïncidence.

A l’été 1921, l’Internationale Syndicale Rouge tint son congrès à Moscou. Les délégués comprenaient des représentants d’organisations anarcho-syndicalistes d’Espagne, de France et d’autres pays, venus pour décider si une alliance avec cette nouvelle International était ou non possible. Ils arrivèrent dans la capitale juste au moment où les anarchistes de la prison de Taganka débutaient une grève de la faim qui dura plus d’une dizaine de jours, et furent amenés à obliger les autorités à expliquer pourquoi ils avaient été emprisonnés.

Lorsque ces délégués apprirent ce qui était arrivé, ils formulèrent de véhémentes protestations, demandant la libération de leurs camarades russes. Mais ce ne fut qu’après que l’affaire soit devenue un scandale publique lors du Congrès que le gouvernement consentit à libérer les grévistes de l faim, à la condition, cependant, qu’ils quittent la Russie. C’était la première fois que des prisonniers politiques étaient expulsés de la Patrie Rouge du Prolétariat, tant vantée.

Et le gouvernement soviétique eut l’audace de pourvoir ces victimes de passeports pris à des prisonniers de guerre tchécoslovaques en route vers leur pays natal. Lorsque les expulsés arrivèrent au port allemand de Stettin, ils donnèrent leur vrai nom aux autorités et leur signalèrent que les passeports que leur avaient fourni les bolchéviques n’étaient pas les leurs. Heureusement pour eux, l’Allemagne connaissait elle -même une situation révolutionnaire et ce qui deviendrait plus tard impossible l’était encore.

Bien que le commissaire du port n’avait pas légalement le droit de laisser ce groupe d’une vingtaine de personnes rester sur le sol allemand, il fut sensible à leur situation désespérée et leur permis d’envoyer deux de leurs camarades à Berlin pourvoir si ils pouvaient trouver une organisation amicale qui pourrait se porter garante de leur entretien et de leur bon comportement. Lorsque les deux délégués firent leur apparition à notre quartier général dans la capitale allemande, Fritz Kater, président de la Freie Arbeiter-Union Deutschlands, se rendit avec eux chez le Préfet de Police et signa tous les documents nécessaires, et donc, au bout de quelques heures, ils obtinrent la permission d’amener tout le groupe à Berlin. Ils arrivèrent à la fin de 1921.

Ce ne fut pas facile de subvenir au besoin d’un tel groupe de personnes mais les camarades allemands firent ce qu’ils purent. Il était particulièrement difficile de trouver un lieu de vie pour les nouveaux arrivants, car la question du logement en Allemagne après la première guerre mondiale était tout simplement abominable et resta un des plus gros problèmes de la nation pendant de nombreuses années. Et notre tâche la plus difficile fut de trouver un lieu où la famille Voline pourrait vivre sous le même toit. Le seul abri que notre comité put trouver pour eux était un grenier qui pouvait être chauffé.

Ce fut ma première rencontre avec Voline et ses camarades. Bien qu’il n’eut que quarante et un ans, il paraissait beaucoup plus âgé, avec ses cheveux et sa barbe presque blancs. Mais ses gestes énergiques et ses mouvements rapides corrigèrent mon impression initiale. C’était un homme cordial et intelligent, aux manières douces, attentionnées et courtoises et presque totalement immunisé contre les événements extérieurs et les coups durs personnels. Avec une faculté de concentration hors du commun, il pouvait poursuivre ses travaux d’écriture, sans difficulté apparente, dans le même grenier où sa famille devait dormir, manger et vivre au quotidien.

En fait, Voline a réalisé de nombreux travaux utiles alors qu’ils se trouvait à Berlin. Il écrivit, en allemand, un pamphlet remarquable de quatre-vingt pages, intitulé The Persecutions of the Anarchists in Soviet Russia. C’était la première information authentique et documentée du monde extérieur au sujet de ce qui se passait en Russie. Il traduisit aussi en allemand le livre de Piotr Arshinov, The History of the Makhnovist Movement, et en même temps, il éditait une revue en revue en russe, L’Ouvrier Anarchiste. A côté de cela, il réalisa un gros travail pour le mouvement libertaire allemand, en faisant des conférences et en écrivant des articles pour notre presse.

Voline resta à Berlin deux ans environ, puis reçut une invitation de Sébastien Faure pour venir s’installer à paris avec sa famille, où les conditions de vie à cette époque étaient bien meilleures qu’en Allemagne. Faure était occupé à la préparation et à la publication de son Encyclopédie Anarchiste et avait besoin d’un homme maîtrisant des langues étrangères comme collaborateur régulier. Voline y trouva donc un domaine exigeant et captivant. Il écrivit différents articles pour la nouvelle Encyclopédie, dont beaucoup d’entre eux furent aussi publiés sous forme de pamphlets en plusieurs langues. Il accepta également une sollicitation de la Confederacion Nacional del Trabajo en Espagne pour devenir l’éditeur de sa revue française à Paris, L’Espagne Anti-Fasciste.

Mais si sa situation économique en France était notablement plus favorable qu’elle ne l’aurait été en Allemagne, il subit une succession de coups durs, dont le pire fut la mort de sa femme dans des circonstances douloureuses. Peu après, il quitta Paris pour Nîmes, puis pour Marseille, où le surprit la seconde guerre mondiale. Après l’invasion de la France par les nazis, sa situation devint de plus en plus dangereuse. Allant d’une cachette à une autre, il était obligé de vivre au milieu d’une tragédie continuelle et dans une misère noire.

Lorsque la guerre prit fin, il retourna à Paris, mais seulement pour entrer à l’hôpital, atteint d’une tuberculose incurable et sachant que ses jours étaient comptés. Il y mourut le 18 septembre 1945. Nombreux furent ses vieux amis à l’accompagner dans son dernier voyage, du crématorium au cimetière du Père-Lachaise. Ils pleuraient la perte d’un camarade déterminé qui avait beaucoup souffert sa vie durant, mais qui était resté jusqu’à la fin un combattant vaillant pour un monde meilleur et pour la grande cause de la liberté et de la justice sociale .

Rudolf Rocker.
Crompond, N.Y.,
Mai 1953.

NDT

1. Anton Ivanovitch Dénikine Chef des armées blanches anti-bolchéviques jusqu’en avril 1920, où il s’exile en Angleterre.

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