La désobéissance, c’est le bonheur : l’art de Mujeres Creando

Texte original : Disobedience Is Happiness: the art of Mujeres Creando. Publié dans We are Everywhere p.256. Interview par Notes from Nowhere / Katharine Ainger

“Nous ne sommes pas anarchistes par Bakounine ou la CNT, mais plutôt par nos grands-mères , et c’est une belle école d’anarchisme.” – Julieta Paredes, Mujeres Creando

“Folles, agitatrices, rebelles, désobéissantes , subversives, sorcières, filles de la rue, graffiteuses, féministes-anarchistes, lesbiennes et hétérosexuelles ; mariées et célibataires ; étudiantes et employées de bureau ; indiennes, souillons, pauvres filles et demoiselles ; vieilles et jeunes ; blanches et brunes, nous sommes un tissu de solidarité, d’identités, d’engagements, nous sommes des femmes, DES FEMMES QUI CRÉENT.” – Mujeres Creando

Mujeres Creando est un groupe anarcha-féministe qui a commencé en 1992 à La Paz, avec trois amies – Maria Galindo, Julieta Paredes et Monica Mendoza. Elles étaient très critiques envers la gauche traditionnelle. Elles venaient elles-mêmes de groupes de gauche mais elles étaient écœurées par le fait que tout était organisé du haut vers le bas, que les femmes servaient seulement le thé, que leur rôle était purement sexuel et qu’elles n’étaient rien d’autre que des secrétaires. Et donc, elles ont dit, “Non, on ne peut pas continuer ainsi. Nous croyons dans la révolution, nous croyons dans le changement social, mais cette organisation n’est pas pour nous.”

C’est pourquoi Mujeres Creando est indépendant des partis politiques, des ONG, de l’état, des groupes hégémoniques, des dirigeants syndicaux. Nous ne voulons pas de patrons, de figures de proues ou de dirigeants exaltés. Nous nous organisons horizontalement et personne ne représente quelqu’un d’autre – chaque femme se représente elle-même.

Vous voyez, notre lutte n’est pas idéologique – elle ne fait pas partie d’une « révolution marxiste » ou d’une « révolution trotskyste ». C’est une lutte avec ses propres caractéristiques, sa propre personnalité. Elle s’adresse à toute la société, pas seulement aux femmes, pas seulement aux femmes de la classe moyenne ou aux femmes indigènes, mais à tous – hommes et femmes.

Nous pensons que la manière dont nous entrons en relation avec les gens dans la rue est fondamentale. Nous avons un journal, Mujer Publica que nous éditons et vendons nous-mêmes et nous organisons des actions de rues créatives.

Nous peignons des graffitis – las pintadas – et c’est une forme de communication qui atteint vraiment les gens. Ça a commencé comme une critique de la gauche – mais aussi de la droite. C’était notre réponse à leurs peintures dans les rues disant “Votez pour untel”. C’était des phrases affirmatives ou négatives, “Non au vote”, “Non à ceci”, “Non à cela”. Au lieu de cela, nous faisons appel à la poésie et à la créativité, pour suggérer des idées qui ne sont pas simplement « oui” ou“non”,“droite” ou “gauche”. Tous les graffitis et les peintures que nous faisons, où que ce soit, sont signés Mujeres Creando avec le symbole anarcha-féministe.

Nous ciblons toutes les formes d’oppression d’un point de vue féministe – le racisme, la dictature, la dette. Nos objectifs ne sont pas toujours centrés sur les thèmes féministes, comme l’avortement, les droits en matière de reproduction, la maternité. Le gouvernement dit: “Vous pouvez vous consacrer à ces questions. Point final.” Et nous pouvons dire “Non.” Ou nous pouvons dire “Oui, ça nous intéresse, – nous avons des idées sur l’avortement, le contrôle des naissances, mais ne nous mettez pas une étiquette!” Nous sommes impliquées dans tout: nous faisons partie de la société. Et pour cette raison, nous peignons des graffitis sur différents sujets. Il y en a qui provoquent les hommes, d’autres qui s’adressent seulement aux femmes, d’autres encore au sujet de la situation politique. Pour nous, les rues sont le principal endroit de notre lutte.

Pour nous, les rues sont un espace comme un patio commun,où nous pouvons tous aller, les enfants, tout le monde. Il est très important que ce que nous faisons dans la rue interagisse avec les gens, que nous leur parlions, qu’ils voient les graffitis, que cela provoque quelque chose en eux, des rires, de l’ennui, de la rage…

On nous a dit que c’était mort en Europe. Je n’y suis jamais allé, mais Maria et Julieta, qui y sont allées, elles, nous ont dit que tout était réglementé: si vous pouvez manifester ou pas, si vous pouvez vendre des choses, ou pas. Ici, en Bolivie, tu peux sortir dans la rue et voir qu’elle appartient aux gens : des gens qui font des trucs, qui vendent des trucs – les rues sont à nous. C’est plus mort en Europe et dans d’autres pays :ils contrôlent les gens – la police, l’état, les municipalités, les contrôlent.

La créativité est humaine – elles appartient à tous les hommes et toutes les femmes. Mais beaucoup veulent nous en déposséder, de ce qui nous appartient. Ils veulent la transformer en quelque chose d’élitiste, en disant que les artistes sont ceux qui sont créatifs, ceux qui sont inspirés, ceux qui s’inspirent les uns les autres. Nous ne permettons pas d’être dépossédées d’un instrument de lutte et dans tous ce que nous faisons, dans les livres que nous écrivons, , dans les actions de rues, dans les graffitis, nous incluons cet élément qui est si important et essentiel pour nous: la créativité.Alors certains nous disent : “Vous êtes des artistes” . Mais nous en sommes pas des artistes. Tout ce que nous faisons c’est d’utiliser quelque chose qui est entièrement humain: la créativité.

Nous appelons nos actions Acciónes Callejeras (actions de rues), mais nous ne les faisons pas seulement dans les rues mais nous faisons des interventions dans différents espaces aussi. Nous sommes intervenues, par exemple, lors d’une réunion de la Superintendencia de Bancos, tous ceux qui possèdent les banques. Une d’entre nous portait une perruque, une jupe, des verres épais,et, grâce à une invitation obtenue via un ami, est entrée dans le lieu de la réunion, qui aurait dû normalement être interdite aux personnes étrangères. Ils avaient un déjeuner somptueux et du vin. Ainsi une membre de Mujeres Creando est entrée pendant le déjeuner et a distribué des tracts dénonçant les taux d’intérêts des banques, criant “Vous êtes des profiteurs!” et a commencé à distribuer quelques tracts.

Nous avons résisté au néolibéralisme d’autres manières aussi – nous avons mené des actions contre Coca-Cola et McDonald’s dans notre journal, par exemple. Avant que cela ne soit publié partout ailleurs dans le pays, nous avons donné des informations sur l’Accord Multilatéral sur l’Investissement (AMI). Et nous avons pas mal relaté les manifestations de Seattle et de Prague.

La dernière mobilisation à laquelle nous avons appelé contre les banquiers a été très forte. Dans notre pays, il existe des petits prêts qui sont accordés aux femmes, principalement, mais aussi aux hommes, aux paysans. On appelle ces prêts microcrédits, destinés aux gens pauvres. Le néolibéralisme et le capitalisme se demandent, “Comment résoudre le problème de la pauvreté en Amérique Latine? Nous ne pouvons pas leur donner la sécurité sociale, la sécurité de l’emploi, nous ne pouvons pas leur donner la santé, l’éducation. Alors nous allons donner aux pauvres un peu d’argent, pour qu’ils puissent faire preuve d’initiatives et avancer.” Et alors, ils fixent des intérêts énormes pour ces prêts et les utilisent pour leurs propres investissements.

Le microcrédit a été introduit en Bolivie en 1992. Ils ont dit aux femmes d’ici qui vendaient des trucs : “Señora, on peut vous prêter un capital: vous voulez de l’argent, on vous le donne,” et ils leur prêtaient de l’argent. La garantie de ce prêt n’était pas la propriété privée, ce n’était pas votre maison, votre voiture – parce que ces gens étaient pauvres – c’était un groupe dans lequel chacun apportait sa garantie à quelqu’un d’autre. Alors les banques ont commencé à prêter et, après un moment, il y a eu une crise du microcrédit. Les gens ne pouvaient plus rembourser, les taux d’intérêts étaient très élevés, et les femmes se battaient entre elles, disant « tu n’es pas capable de payer la banque,”s’accusant mutuellement. Cela a causé de nombreux problèmes. Les taux d’intérêts étaient énormes. Si tu empruntais 100 $, tu finissais en devant rembourser 5,000$! Tu étais pauvre, mais après avoir emprunté de l’argent auprès des banques pendant huit ou dix ans, pendant lesquels vous les remboursiez, vous étiez beaucoup plus pauvre qu’avant, vous étiez une femme qui travaillait beaucoup plus dur qu’avant le microcrédit.

Manifestation de Mujeres Creando lors de la venue du pape en Bolivie en 2015

En 2001, un groupe – Deudora- principalement constitué de femmes venues des régions les plus pauvres est venu à La Paz organiser des manifestations. Nous nous sommes jointes à elles et avons commencé à réfléchir et à agir ensemble. Nous leur avons parlé du pacifisme, nous avons organisé quelques actions créatives contre ces banques et leurs taux d’intérêts, contre l’argent … en peignant des fresques dans les rues. Nous apportions de la peinture et les femmes de Deudora enlevaient leurs chaussures et plongeaient leurs pieds dans les pots, puis se portaient les unes les autres pour laisser leurs empreintes sur le mur. C’était un symbole de leur long voyage dans la capitale. Nous avons aussi manifesté, nous sommes jetées sur le sol pour que la police ne nous refoule pas, ce genre de choses.

Nous croyons en l’autodéfense, alors nous faisons appel à des stratégies de lutte pacifiques mais nous ne croyons pas au fait de sortir pour provoquer ou jeter de la peinture sur quelqu’un. Mais nous croyons dans la légitime défense : si quelqu’un vous frappe, vous pouvez réagir, non? Nous faisons attention à nos réactions parce que nous savons que, souvent, réagir entraîne d’être blessées par la police.

Après trois mois et demi, nous nous sommes arrangées pour parvenir à un accord. Nous nous asseyions avec les grandes banques et organismes financiers et nous négocions. Nous leur avons présenté une liste entière de revendications et nous nous sommes débrouillées pour trouver un accord. Les banques ont reconnu leurs torts et ont dit “Oui, nous avons commis des irrégularités envers vous, alors nous effaçons vos dettes.” Les gens dont les maisons avaient été mises aux enchères ont réussi à les garder. Donc cette action a porté un coupe au capitalisme parce qu’ici, le capitalisme financier est tout-puissant. L’état recherche vraiment les intérêts des investisseurs, des gens qui déposent leur argent à la banque, dans des mutuelles, des ONG, des gens qui prêtent de l’argent.

Pour nous, s’opposer à ce système a été extrêmement difficile. Nous continuons à le faire – ce n’est pas encore fini. Nous sommes parvenues à des accords mais nous allons recommencer avec un séminaire international pour dénoncer le microcrédit, qui a été seulement institué pour faire de l’argent, faire de l’argent, faire de l’argent, point final.

Une fois, un accord qui bénéficiait aux endettés avait été signé et nous avons organisé un genre de festival avec des fleurs et du pain. Les enfants ont commencé à le partager avec tout le monde, un symbole de la olla (le chaudron collectif des pauvres) – les pauvres qui partagent ce qu’ils ont.

Quelques documents en ligne

Le site de Mujeres Creando

«Mujeres Creando» : ce féminisme qui dynamite Article 11 Novembre 2009

Mujeres Creando, un féminisme de luttes concrètes Helen Álvarez Virreira

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