Stirner: L’Unique et sa propriété

Texte original : Stirner: The Ego and His Own Max Baginski Mother Earth Vol. 2. No. 3 mai 1907

I.
Benjamin R. Tucker a publié la première traduction anglaise de “Der Einzige und sein Eigentum”, écrit en 1845 par l’ingénu penseur allemand Kaspar Schmidt sous le pseudonyme de Max Stirner. Le livre a été traduit par Steven T. Byington, assisté de Emma Heller Schumm et George Schumm. Mr. Tucker, cependant, nous informe dans sa Préface à l’ouvrage que “la responsabilité pour les erreurs et imperfections” reposent entièrement sur ses épaules. Il est aussi responsable, par conséquent, de l’introduction par feu le Dr. J. L. Walker, dont la conception étroite de Stirner évoque une idolâtrie individualiste.

Stirner a dit: “Ich hab’ mein’ Sach’ auf Nichts gestellt.” (“J’ai fondé ma cause sur rien”). Il semble que les anarchistes individualistes ont fondé leur cause sur Stirner. Ils ont déjà envoyé de l’argent à Bayreuth et Berlin, dans le but d’apposer les plaques commémoratives habituelles aux endroits de la naissance et de la mort de Stirner. Comme les pèlerins dévots se frayant leur chemin dans les quartiers de Bayreuth, perdus dans leur admiration béate du génie musical de Richard Wagner, les adorateurs de Stirner commenceront bientôt à infester Bayreuth et à provoquer, accessoirement, une hausse des tarifs d’hôtel. Les éditeurs de Baedeker 1 feraient bien de prendre en compte cette prophétie, que l’attention des foules de voyageurs soit attirée par les lieux saints de Stirner.

Un culte bourgeois inoffensif. Involontairement, me vient à l’esprit un autre théoricien anarchiste individualiste, P. J. Proudhon, qui écrivait après la révolution de février à Paris: “Bon gré mal gré, nous devons maintenant nous résigner à être des philistins.”

Il est possible que le Dr. J. L. Walker avait à l’esprit une telle résignation lorsqu’il a fait dédaigneusement référence dans son Introduction au livre de Stirner au “soi-disant mouvement révolutionnaire” de 1848. Nous regrettons que l’érudit docteur soit mort; peut-être aurions-nous réussi à lui démontrer que cette révolution — dans la mesure où elle était dynamique et agressive —s’est prouvée être des plus bénéfiques pour au moins un pays, en balayant comme elle l’a fait, la plupart des vestiges du féodalisme en Prusse. Ce ne furent pas les révolutionnaires qui ont mis en péril la révolution et provoqué la réaction; la responsabilité de cette dernière repose plutôt sur les champions de la résistance passive à la Tucker et Mackay.

Walker n’a pas de scrupule à insinuer que Nietzsche avait lu Stirner et probablement volé ses idées afin de s’en approprié; il a cependant omis de mentionner Stirner. Pourquoi? Pour que le monde ne puisse pas découvrir son plagiat. Le disciple Walker se montre pas qu’un peu obsédé par les attributs divins de son maître, en s’exclamant soupçonneux: “Nietzsche cite des centaines d’auteurs. Aurait-il tout lu sauf Stirner?”

De bonnes raisons psychologiques permettent de considérer cette affirmation comme peu digne de foi.

Nietzsche apparaît dans ses œuvres comme un fanatique le plus absolu de la vérité à l’égard de lui-même. La sincérité et la franchise sont ses passions — pas dans le sens de souhaiter se « justifier » par rapport aux autres: il aurait méprisé cela, tout comme Stirner — ce sont sa sensibilité et sa pureté intérieure qui le poussent impérativement à être honnête avec lui-même. Nietzsche pourrait dire de lui-même, avec plus de bien-fondé que tout autre de ses contemporains littéraires: “Ich wohne in meinem eignen Haus, 2” [J’habite ma propre demeure] et quelle raison avait-il pour plagier ? Avait-il besoin de voler des idées — lui dont l’abondance d’idées lui a été fatale?

Ajouté à cela le fait que, plus Nietzsche s’élevait et progressait sur sa voie héroïque, et plus il se sentait seul. Pas seul comme le misanthrope, mais comme quelqu’un qui, débordant de richesses, voudrait faire de merveilleux cadeaux mais ne trouverait aucune oreille pour écouter, aucune main capable de prendre.

La manière dont il a terriblement souffert de son isolement intellectuel est attestée par de nombreux passages de ses œuvres. Il a fouillé le passé et le présent pour des accords harmonieux, pour des idées et sentiments en accord avec sa nature. Avec quelle ardeur il a vénéré Richard Wagner et quelle fut la profondeur de son chagrin de constater que leurs chemins étaient si éloignés! Dans ses derniers ouvrages, Nietzsche est devenu le plus farouche opposant à la philosophie de Schopenhauer ; mais cela ne l’a pas empêché de rendre hommage au penseur, comme lorsqu’il s’exclame:

Seht ihn euch an —
Niemandem war er untertan.”
« Observez-le —
Il n’est dominé par personne. »

Si Nietzsche avait eu connaissance du livre de Stirner, nous pouvons à juste titre supposer qu’il lui aurait rendu joyeusement hommage dans une reconnaissance admirative, comme il l’a fait pour Stendhal et Dostoïevski, dans lesquels il voyait des âmes sœurs. De ce dernier, Nietzsche dit qu’il a plus appris de philosophie de lui que dans tous les ouvrages existant. Cela ne ressemble certainement pas à de la dissimulation calculée de ses sources littéraires.

A mon avis, il n’existe pas une grande parenté intellectuelle entre Stirner et Nietzsche. Il est vrai que les deux combattent pour la libération individuelle. Les deux proclament le droit de l’individu au développement illimité, contre toutes les « divinités », les sacro-saintes prétentions de sacrifice de soi, tout puritanisme moral et chrétien ; mais quelle différence entre l’individualisme de Nietzsche et celui de Stirner!

L’individualisme de Stirner est clôturé. A l’intérieur, règne le trop abstrait MOI, qui ressemble à un individu vu à travers des rayons X. “Ne vient pas déranger mon monde!”crie ce Moi aux personnes à l’extérieur de la clôture. C’est un Moi quelque peu guindé. Karl Marx a parodié le Einzigkeit de Stirner en disant qu’il en avait eu d’abord la révélation dans Kupfergraben, l’étroite petite rue de Berlin. C’était médisant. Mais, en vérité, on ne peut pas nier que l’individualisme de Stirner soit emprunt d’une certaine rigidité et froideur. Celui de Nietzsche, au contraire, est un slogan exultant, un cri de guerre jubilatoire; plus encore, il embrasse joyeusement l’humanité et le monde entier, les absorbe et donc, enrichi à son tour, pénètre la vie avec une force primaire.

Mais pourquoi opposer ces deux grandes personnalités? Répétons plutôt avec M. Messer — qui a écrit un essai sur Stirner — les paroles de Goethe le concernant, lui et Schiller: “Seid froh, dass ihr solche zwei Kerle habt.”

Que les champions d’un individualisme pur et dur puissent être aussi pointilleux et mesquins envers d’autres individus que le moraliste moyen est démontré par la remarque extrêmement désobligeante dans la Préface de Tucker au sujet de la compagne de Stirner, Marie Daehnhard. Stirner lui a dédicacé son livre; pour cette raison, il doit maintenant être censuré par Mackay-Tucker de la manière suivante:

« Les recherches de Mackay ont mis en évidence que Marie Daehnhardt n’avait rien en commun avec Stirner, et était donc indigne de l’honneur qu’on lui conférait….Je ne reproduis donc la dédicace que dans l’intérêt de l’exactitude historique”

Pas de doute que Tucker soit fermement convaincu que individualisme et Einzigkeit [unicité ?] soit synonymes de Tuckerisme. Heureusement, c’est une erreur.

Max Stirner et Marie Daehnhardt savaient certainement mieux ce qu’ils avaient en commun à l’époque de la dédicace que ne savent aujourd’hui Tucker-Mackay.

Mais nous ne devons pas prendre cette question trop au sérieux. Stirner fait partie de ces gens que ni leurs admirateurs ni leurs exécuteurs littéraires ne peuvent tuer. Mr. Traubel et le Conservator n’ont pas encore réussi à me dégoûter de Walt Whitman; Les anarchistes individualistes ne réussiront pas non plus à me voler Stirner.

Une grande erreur de la traduction est l’absence de description de l’atmosphère intellectuelle allemande contemporaine à l’époque de Stirner. Le lecteur américain est laissé dans une ignorance totale des conditions et des personnalités contre qui étaient dirigées les idées de Stirner. C’est, en outre, malhonnête — involontairement, sans doute — vis à vis des communistes. La polémique était spécifiquement entre Stirner et Wilhelm Weitling — qui, d’ailleurs, est probablement tout à fait inconnu de la plupart des lecteurs américains; il n’aurait été que simplement honnête que de préciser que le communisme de Weitling n’avait qu’une lointaine ressemblance avec le communisme moderne comme énoncé, parmi d’autres, par Kropotkine et Reclus. Le communisme moderne a cessé d’être une pure imagination pour s’imposer dans la société pour être plutôt une Weltanschauung [philosophie, vision du monde] fondée sur la biologie, la psychologie et l’économie.

L’édition anglaise de “L’Unique et sa propriété” en impose par le fait que le traducteur ne s’épargne aucun effort pour livrer un travail convenable et complet; malheureusement, il n’a pas tout à fait réussi. C’est la faute à trop de philologie et trop peu de perception intuitive. Stirner, lui-même, en est en partie responsable, parce que, malgré sa rébellion contre tous les fantômes, il est passé maître pour jouer avec des abstractions.

II.

L’Unique et sa propriété” de Stirner était un acte révolutionnaire. Il s’agit de la rébellion d’un individu contre ces“principes sacrés ” au nom desquels il a toujours été opprimé et assujetti. Stirner expose, pour ainsi dire, la métaphysique des forces tyranniques. Luther avait cloué ses quatre-vingt quinze accusations contre le papisme sur la porte de la Schlosskirche de Wittenberg; la déclaration d’indépendance de l’individu de Stirner lance un défi à TOUT ce qui est « sacré » — dans la morale, la famille et l’état. Il arrache le masque de nos “ institutions intangibles” et ne découvre derrière rien d’autre que — des fantômes, DIEU, ESPRIT, IDÉES, VÉRITÉ, HUMANITÉ, PATRIOTISME — tout cela ne sont que de simples masques pour Stirner, derrière lesquels — comme de la montagne sacrée — s’échappent des commandements, les impératifs catégoriques kantiens, tous destinés à supprimer l’individualité, à la former et à la façonner et donc à la priver de toute initiative, d’indépendance et de toute Eigenheit. Toutes ces choses prétendent être bonnes en elles-mêmes, être cultivées en raison de leur propre intérêt et toutes exigent le respect et la soumission, toutes demandent l’admiration, l’adoration et l’humiliation de l’individu.

La rébellion du Moi est dirigée contre tout cela avec son Eigenheit et Einzigkeit. Elle refuse le respect et l’obéissance. Elle secoue de ses pieds la poussière des “vérités éternelles” et proclame l’émancipation de l’individu vis à vis de la domination des idéaux et des idées; désormais, l’Ego, le Moi-même doit les dominer.Il n’est plus émerveillé par le « bien »; pas plus qu’il ne condamne le « mal ». Il est sans religion, sans morale, sans État. La conception de la Justice, du Droit, de l’Intérêt Général, ne l’entrave plus; tout au plus, il les utilise pour ses propres fins.

Pour Stirner, l’Ego est le centre du monde; où que celui-ci regarde, il découvre que le monde est sien — à la mesure de son pouvoir. Si cet Ego pouvait s’approprier le monde entier, il ferait alors valoir ses droits sur lui. Il serait le monopoliste universel. Stirner ne dit pas qu’il veut que sa liberté soit limitée par l’égale liberté des autres; au contraire, il croit que sa liberté et son Eigenheit ne sont limités qu’à son pouvoir d’accomplir. Si Napoléon utilise l’humanité comme un ballon de football, pourquoi ne se rebelle-t-elle pas?

La liberté demandée par ses contemporains démocrates et libéraux n’était, pour Stirner, que de simples aumônes lancées à un mendiant.

J. L. Walker comprends totalement de travers la pensée même de Stirner lorsqu’il déclare, dans son Introduction: “Dans Stirner nous trouvons la fondation philosophique de la liberté politique.” Stirner n’avait que du mépris pour la liberté politique. Il la considère sous l’angle d’une faveur douteuse que le puissant accorde au faible. Il, en tant que Eigener, serait méprisable, d’accepter la liberté politique si il devait pour cela la demander. Il se moque de ceux qui demandent des droits pour l’homme et mendient la liberté et l’indépendance, au lieu de prendre ce qui leur appartient en vertu de leur pouvoir.

C’est la critique même de la liberté politique qui constitue l’une des plus ingénieuses parties du libre de Stirner. La meilleure preuve en est la citation suivante:

« Liberté politique ! » Que faut-il entendre par là? Serait-ce l’indépendance de l’individu vis-à-vis de l’État et de ses lois ? Nullement ; c’est au contraire l’assujettissement de l’individu à l’État et aux lois de l’État. Pourquoi donc « liberté »? Parce que nul intermédiaire ne s’interpose plus entre moi et l’État, mais que je suis directement en relation avec lui ; parce que je suis citoyen, et non plus sujet d’un autre, cet autre fût-il le roi : ce n’est pas devant la personne royale que je m’incline, mais devant sa qualité de « chef d’État » …
Liberté politique et liberté religieuse sous-entendent l’une que l’État, la [mot en grec dans le texte] est libre, et l’autre que la Religion est libre, de même que liberté de conscience sous-entend que la conscience est libre ; y voir ma liberté, mon indépendance vis-à-vis de l’État, de la Religion ou de la conscience serait un contresens absolu. Il ne s’agit point ici de ma liberté, mais de la liberté d’une force qui me gouverne et m’opprime ; ce sont mes tyrans État, Religion ou conscience qui sont libres, et leur liberté fait mon esclavage.  » 3

Stirner est anti-démocrate autant que anti-moraliste. Il ne croit pas que l’individu se libérerait de ses chaînes morales en « humanisant la déité,” comme l’a préconisé Ludwig Feuerbach; cela ne reviendrait qu’à substituer le despotisme moral par le religieux. Le divin était devenu sénile et affaibli; quelque chose de plus viril était nécessaire pour maintenir l’homme dans la sujétion.

En incarnant « l’idée de Dieu » dans l’homme, les commandements moraux sont transformés en leur véritable essence mentale, l’asservissant ainsi à son propre esprit à la place de quelque chose d’extérieur; l’ancien esclavage purement extérieur serait donc supplanté par une servitude intérieure à travers la crainte éthique d’être immoral. Nous pourrions nous rebeller contre un Dieu simplement extérieur; cependant, la morale devenue synonyme de l’être humain, est donc rendue indéracinable. La dépendance et la servitude de l’homme atteignent, à travers cette humanisation du divin, leur plus grand triomphe — libéré de l’esclavage d’une force extérieure, il est désormais plus intensément l’esclave de sa propre « nécessité morale intérieure ».

Tout bon chrétien porte Dieu dans son cœur; tout bon moraliste et puritain son gendarme moral.

Les libres penseurs ont aboli le Dieu personnel et puis ont absorbé le microbe éthique, s’inoculant ainsi le scrofule moral . Ils ont proclamé fièrement leur capacité à être moraux sans l’aide divine, en ne suspectant jamais que c’est cette moralité même qui forge les chaînes de l’assujettissement de l’homme. Les gouvernants ignoreraient joyeusement la croyance en Dieu si ils étaient convaincus que les commandements moraux suffiraient à maintenir l’homme dans son esclavage. Tant que « l’enfer d’une mauvaise conscience » est en vous — dans vos os et votre sang — votre esclavage est assuré.

Stirner dit à ce sujet:

En face de chez moi habite une jeune fille qui depuis tantôt dix ans offre à son âme de sanglants holocaustes. C’était jadis une adorable créature, mais une lassitude mortelle courbe aujourd’hui son front, et sa jeunesse saigne et meurt lentement sous ses joues pâles. Pauvre enfant, que de fois les passions ont dû frapper à ton coeur, et réclamer pour ton printemps une part de soleil et de joie ! Quand tu posais ta tête sur l’oreiller, comme la nature en éveil faisait tressaillir tes membres, comme ton sang bondissait dans tes artères! Toi seule le sais, et toi seule pourrais dire les ardentes rêveries qui faisaient s’allumer dans tes yeux la flamme du désir.

Mais, soudain, à ton chevet se dressait un fantôme : l’Âme, le salut éternel ! Effrayée, tu joignais les mains, tu levais vers le ciel ton regard éploré, tu — priais.

Le tumulte de la nature s’apaisait et le calme immense de la mer s’appesantissait sur les flots mouvants de tes désirs. Peu à peu la vie s’éteignait dans tes yeux, tu fermais tes paupières meurtries, le silence se faisait dans ton coeur, tes mains jointes retombaient inertes sur ton sein sans révolte, un dernier soupir s’exhalait de tes lèvres, et — l’âme était en repos. Tu t’endormais, et le lendemain c’étaient de nouveaux combats

et — une nouvelle prière.

Aujourd’hui, l’habitude du renoncement a glacé l’ardeur de tes désirs et les rosés de ton printemps pâlissent au vent desséchant de ta félicité future. L’âme est sauve, le corps peut périr. Ô Laïs, ô Ninon, que vous eûtes raison de mépriser cette blême sagesse ! Une grisette, libre et joyeuse, pour mille vieilles filles blanchies dans la vertu ! » 4

Donc les chaînes tombent une à une du Moi souverain. Il s’élève toujours plus haut au-dessus des « commandements sacrés » qui ont tissé sa camisole de force.

C’est le grand acte révolutionnaire de Stirner.

Envisagé de manière abstraite, l’Ego est maintenant einzig [seul]; mais qu’en est-il de son Eigentum? Nous avons maintenant atteint le stade de la philosophie de Stirner où les seules abstractions ne suffisent plus.

La résolution de la société en des individus einzige, conduit, d’un point de vue économique, à la négation. La vie de Stirner est elle-même la meilleure preuve de l’impuissance de l’individu obligé de mener une bataille solitaire contre les conditions existantes.

Stirner démolit tous les fantômes; mais, contraint par le besoin matériel à contracter des dettes qu’il ne peut pas payer, le pouvoir des « fantômes » s’avère plus grand que celui de son Eigenheit: ses créditeurs l’envoient en prison. Stirner déclare lui même que la libre compétition n’est qu’un simple coup de poker, qui ne peut que souligner la supériorité artificielle des lèche-bottes et des opportunistes sur les plus compétents.mais il s’oppose aussi au communisme qui, selon lui, ferait de nous tous des loqueteux en privant l’individu de la propriété.

Cette objection, cependant, ne s’adresse pas à un très grand nombre d’individus qui ne possèdent pas la moindre propriété; ils deviennent des loqueteux parce qu’ils sont continuellement obligés de se battre pour la propriété et l’existence, sacrifiant ainsi leur Eigenheit et Einzigkeit.

Pourquoi les vies de la plupart de nos poètes, penseurs, artistes et inventeurs furent-elles un martyr? Parce que leurs individualités étaient si eigen et einzig qu’ils ne pouvaient pas concourir dans la basse lutte pour la propriété et l’existence. Dans cette lutte, ils devaient marchander leur individualité pour s’assurer des moyens de subsistance. Quel est la cause de la corruption de notre personnalité et du refoulement de nos convictions? C’est parce que l’individu ne se possède pas lui-même, et qu’on ne lui permet pas d’être le vrai lui-même. Il est devenu une simple marchandise sur le marché, un instrument de l’accumulation de propriété — pour d’autres que lui.

Quel travail fait un individu, un stirnérien, un Eigener, dans les bureaux d’un journal, par exemple, où la puissance et les compétences intellectuelles se prostituent pour l’enrichissement de l’éditeur et des actionnaires? L’individualité se couche dans le lit de Procuste de l’entreprise; en essayant de s’assurer des moyens d’existence — le plus souvent de la manière la plus désagréable — il sacrifie son Eigenheit, en souffrant alors de la perte de ce à quoi il attache le plus grand prix et apprécie le plus.

Si notre individualité valait le prix de notre respiration, quel bruit serait fait autour de la violence faite à la personnalité! Et néanmoins, notre droit à la nourriture, à la boisson et à un abri n’est que trop souvent conditionné par la perte de notre individualité. ces choses sont garanties aux millions qui ne possèdent rien (et combien chichement!)en échange seulement de leur individualité — ils deviennent de simples instruments pour l’industrie.

Stirner ignore dédaigneusement le fait que la propriété est l’ennemi de l’individualité, — que le degré de succès dans la lutte concurrentielle est proportionnelle à à la mesure avec laquelle nous désavouons et trahissons notre individualité. Nous pouvons éventuellement faire une exception pour ceux qui sont riches par héritage; de telles personnes peuvent, jusqu’à un certain point, vivre selon leur souhaits. Mais cela, en aucune manière, n’exprime le pouvoir, le Eigenheit de l’individualité de l’héritier. Le privilège d’hériter peut aussi bien revenir au plus complet abruti, imbibé d’idées reçues et de fantômes, qu’au Eigener. Cela conduit à un individualisme petit-bourgeois et parvenu qui rétrécit, plutôt qu’il n’élargit, l’horizon du Eigener.

Les communistes modernes sont plus individualistes que Stirner. Pour eux, la religion, la moralité, la famille et l’État, ne sont aussi que des simples fantômes, mais la propriété ne l’est pas moins, au nom de laquelle l’individu est asservi — et combien! L’individualité est, de nos jours, maintenue plus fermement en esclavage par la propriété que par le pouvoir combiné de l’État, de la religion et de la moralité.

Les communistes modernes ne disent pas que l’individu devrait faire ceci ou cela au nom de la Société. Ils disent « La liberté et la Eigenheit de l’individu exigent que les conditions économiques — production et distribution des moyens d’existence — devront être organisées ainsi et ainsi pour leur bien.” Cela remplace par là-même cette organisation par l’obéissance ou le despotisme. La condition première est que l’individu ne devrait pas être contraint de s’humilier et de se rabaisser au nom de la propriété et de la subsistance. Le communisme crée donc une base pour la liberté et la Eigenheit de l’individu. Je suis communiste parce que je suis individualiste.

Mes communistes sont entièrement et de tout coeur d’accord avec Stirner lorsqu’il remplace le mot demande par prendre — ce qui conduit à la disparition de la propriété, à l’expropriation.

Individualisme et communisme vont main dans la main.

NDT

1.Karl Baedeker (1801- 1859) Libraire et écrivain allemand qui a inventé le guide moderne du voyageur, notamment en lui donnant le format de poche.
2. »J’habite ma propre demeure
Jamais je n’ai imité personne,
Et je me ris de tous les maîtres
Qui ne se moquent pas d’eux-mêmes. »
Nietzsche, en préambule du « Gai Savoir »
3.Les citations de Stirner sont empruntées, par fainéantise, à la traduction de R.L. Reclaire dans l’édition de 1899 L’Unique et sa propriété Max Stirner (1845) décembre 1899. Paris : P.V. Stock, Éditeur,
4. ibid

Ne connaissant rien à l’allemand, les termes en italique ont été rarement traduits, comme chez Baginsky.. Bien sûr si un-e lecteur-trice avait des suggestions, il/elle pourra les laisser en commentaires.

Deux suggestions de lecture :
Lire Stirner, René Berthier
Stirner et Nietzsche Albert Lévy