La poésie surréaliste

Texte original : Surrealist Poetry Kenneth Rexroth. Cette critique du livre de Anna Balakian Surrealism: The Road to the Absolute (Noonday Press, 1960) a été publiée à l’origine sous le titre Poets in Revolt dans The Nation (24 avril 1960).

Pour celles et ceux d’entre nous qui l’avons vécue, le surréalisme est une expérience si bien et depuis si longtemps assimilée que nous l’avons presque oubliée — une mèche de cheveux et une rose fanée pressées entre les pages de la Bible familiale. Mais aujourd’hui, c’est difficile à imaginer, une génération arrivée à l’âge adulte ne connaît pas André Breton, n’a jamais assisté au mariage d’un parapluie et d’un tamanoir dans une cloche de plongée. Nous, qui avons vécu l’histoire en chair et en os, avons oublié que nos jeunes ont besoin aujourd’hui d’une histoire imprimée sur une page.

Le livre de Anna Balakian sur la poésie surréaliste en est une excellente introduction et une étude historique succincte. Il comprend des chapitres sur la décomposition du symbolisme et la révolte contre lui; sur Rimbaud, Lautréamont et “Maldoror,” et sur Saint-Paul-Roux, qui, à des degrés divers et de différentes façons ont transcendé le symbolisme. Il contient un court chapitre élogieux sur Apollinaire qui, plus que tout autre poète, a créé la « sensibilité moderniste » des années juste avant et après la Grande Guerre.

Il y a aussi, dans la première partie — consacrée à ceux que les surréalistes eux-mêmes aimaient appeler “Les Phares,” les phares du mouvement — un excellent chapitre sur Pierre Reverdy, l’écrivain qui, en même temps que les goûts se stabilisent et que les réputations se réévaluent, en est venu à être considéré comme l’un des plus grands poètes de la génération cubiste (à la seule exception de Apollinaire lui-même), un plus grand écrivain à tous points de vue que Jean Cocteau, Max Jacob ou Blaise Cendrars. Reverdy est en effet un très grand poète, une voix pure singulière et française de clarté, d’ordre et de rayonnement, et avec un abandon soigneusement dissimulé mais terriblement poignant à l’expérience poétique intuitive.

Miss Balakian, auteure de Literary Origins of Surrealism et professeure de français à l’Université de New York University, a apparemment passé un temps considérable à interviewer personnellement Reverdy, et les vingt pages de son livre sur lui en font la meilleure et certainement la plus compréhensive des études le concernant que je connaisse en langue anglaise. En ce moment même, le goût se détourne de l’ambition métaphysique de la période surréaliste, par effet de balancier, pour revenir à la période cubiste. Cela est particulièrement vrai en Amérique où Reverdy serait si important pour des poètes plus jeunes comme Denise Levertov et Robert Creeley, qui lui doivent tant sans l’avoir jamais lu probablement.

Il y a une discussion exhaustive du programme philosophique du surréalisme. Cela reflète encore les attitudes, interprétations et ambitions particulières de Breton. Je suis enclin à penser que la plupart des poètes surréalistes étaient loin d’être conscients de la plupart de ces implications et quand ils ont lu La Révolution Surréaliste, ils en ont adoré les mots ronflants et les grandes idées sans les comprendre vraiment. Il est curieux, mais pas surprenant, que cette discussion ait si peu de sens aujourd’hui. Les tempêtes, les débats et les illuminations de la moitié des années vingt semblent aussi loin que l’époque des Pharaons alors que nous entrons dans les années soixante.

Dans sa conclusion, Miss Balakian parle de la possibilité de la propagation du surréalisme en Amérique. Elle ne semble pas réaliser qu’il s’y est répandu et a disparue. De Transition à View, de Eugene Jolas à Charles Henri Ford, Parker Tyle et Philip Lamantia, le surréalisme a été un mouvement dynamique dans la poésie américaine Il ne l’est plus,mais peut-être, quand le balancier du goût penchera à nouveau de l’autre côté, il le redeviendra.

Enfin, il y a une partie sur la rupture d’avec le bolchevisme, la réorganisation du mouvement surréaliste sous la direction de Breton et l’émergence du post-surréalisme de Louis Aragon et Paul Eluard — tous les deux de purs poètes politiques mais dans des styles largement différents. Il y a de brèves remarques sur d’autres post-surréalistes — le poète de la nature, René Char, et le nihiliste fou, Antonin Artaud — ce dernier ayant eu une influence puissante sur nos poètes — mais presque rien sur Michel Leiris et sur les successeurs plus orthodoxes de Breton.

Selon moi, le défaut le plus criant est l’absence d’une discussion appropriée sur Robert Desnos. De manière très semblable à Pierre Reverdy issu de la génération cubiste, celui-ci émerge à bien des égards comme la voix la plus durable et émouvante de tout le mouvement surréaliste. Mais, je le répète, pour toutes celles et ceux pour qui l’époque entière représente aujourd’hui l’aventure d’une autre génération, ce livre est une excellente introduction et une étude compréhensive de quelques unes des personnalités principales.

NDT

Lire par exemple The Surrealist Movement in the United States

Voir aussi de Kenneth Rexroth sur ce site : Kenneth Rexroth

Traduction R&B

 

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