Sur la liberté

Texte original : On Liberty Mother Earth Vol.7 n°5 Juillet 1912

*Texte de Voltairine de Cleyre lu au rassemblement au Cooper Union le 30 juin 1909, pour protester contre la suppression de la liberté d’expression à New York et à Philadelphie. Cette prise de parole est caractéristique de la largeur de vue et de l’esprit révolutionnaire de notre camarade disparue, et sa republication est particulièrement appropriée en ce moment.

Un des orateurs a dit être ici à la recherche d’un « bon gouvernement »; moi aussi. Mais vous connaissez les paroles brutales d’un homme blanc au sujet des indiens: « Le seul bon indien est un indien mort. » Selon moi, le seul « bon » gouvernement est un gouvernement mort .

J’ai l’habitude d’écrire en avance ce que j’ai à dire; Les raisons en sont multiples mais la principale dans le cas présent est que je ne parle pas seulement aux personnes présentes ici mais aussi devant une censure si ignorante qu’elle est incapable de comprendre ni reproduire ce qui a été dit ; et dans le cas où je serais appelée à rendre compte de ce que je n’ai pas dit, je souhaite pouvoir montrer par écrit précisément ce que j’ai dit. Et dans le cas où je serais arrachée de l’estrade par la police avant d’avoir ouvert la bouche (comme cela m’est déjà arrivé auparavant), je pourrai dire: « Voici ce que j’aurais dit. »

Las, cette censure! Cette chose aux gros biceps, large cou, gros ventre et front pyramidal! Elle juge de sujets spirituels, moraux, sociaux, scientifiques, artistiques—rigole, O Muse de la Comédie — de tous sujets dont elle ne sait rien. Elle juge et décide de l’iniquité de paroles qui n’ont pas été prononcées; des profondeurs de son estomac, elle déclare séditieux ce que personne n’a encore entendu. Ah, quand Emma Goldman donnera sa prochaine conférence sur le Drame Moderne, qu’elle n’oublie pas ce drame de la censure, dans lequel l’avoirdupois est le héros, et le peuple américain – les scientifiques, les artistes, les professeurs, les littérateurs, excusez du peu – sont les clowns pitoyables. Apprécions pleinement le fonctionnement de ce beau sixième sens qui est entré dans la corporéité de la police, cette corporéité spacieuse, les imprégnant du pouvoir de deviner que ce qu’un homme ou une femme n’a pas encore dit va être dangereux pour l’ordre et le bien-être de la société.

Il y a quelques années de cela, au début de cette vague de gardiennage dont nous jouissons aujourd’hui, j’ai eu l’illustration de cette même censure et de sa perspicacité. Les gardiens de la moralité de ma ville, qui sont, de temps en temps, pris en train de voler ou de recevoir des biens volés, ont pensé qu’il était important de protéger les habitués d’une certaine société coopérative contre la vente de littérature anarchiste. Ils se sont donc postés à la porte et ont commencé leur tâche de censure.Il y avait,entre autres, sur le bureau, un petit livret de vers, que j’ai ici, « The Worm Turns. » 1 Comme l’indiquerait à ceux qui ne sont pas dotés du sixième sens, — c’est à dire le sens de la censure — il s’agit d’un recueil d’écrits rebelles. Le censeur, néanmoins, l’examina soigneusement avant de le reposer. Un second censeur, un révisionniste, je présume, s’est approché, a repris le livret et a demandé « Qu’est-ce que c’est? » « Oh, » a dit le numéro un, « c’est bon; c’est quelque chose au sujet des vers. »

La première ligne de la première strophe du premier poème est la suivante :

« Germinal ! Le champ de Mars est labouré— » 2

Je suppose que le censeur a pensé que Mr. Mars, un digne fermier de Pennsylvanie, sans doute, ayant retourné une motte avec sa charrue, y avait probablement découvert des « vers » espiègles et s’était creusé les méninges pour en débarrasser son champ; et pour convertir cela en argent honnête en révélant à ses collègues fermiers la méthode de retournement des vers et comment s’en débarrasser.

En effet, quand nous regardons ce que la liberté signifiait autrefois en Amérique et ce qu’elle signifie aujourd’hui; quand nous considérons la facilité avec laquelle nos censeurs interdisent tout ce qui arrive à éveiller leur sixième sens, et la docilité avec laquelle le peuple en général accepte ces intrusions ; quand nous voyons les méthodes terroristes des censeurs dans leur détermination à enlever le peu de dignité qui reste chez les gérants en les menaçant d’arrestation, eux, leur femme et leurs enfants, si ils louent une salle à quiconque la police désignera comme indésirable, et la soumission abjecte des menacés ; si nous considérons que l’activité principale de la vie, pour la grande majorité des gens, est de creuser, ramper et se courber pour manger et boire,— peut-être — peut-être que la censure a raison de penser que tout cela c’est « quelque chose au sujet des vers ».

Lorsque j’ai appris, il y a peu de temps, qu’un homme dont le nom avait été identifié avec le cri des « âges d’affliction » comme l’un des porte-paroles des déshérités, avait refusé de signer la pétition du Comité pour la Liberté d’Expression, j’ai pensé que,en effet, nous avions à faire à des annélides, pas à des vertébrés — des créatures avec des anneaux à la place de colonnes vertébrales et que le vieux terme religieux de « ver de poussière » n’était pas une fausse dévalorisation mais une réalité ; j’ai ressenti la honte brûlante des mots de Gerald Massey me traverser comme une flamme:

« Smitten stones will talk with fiery tongues,
And the worm, when trodden, will turn;
But, cowards, ye cringe to the crudest wrongs,
And answer with never a spurn. »

C’est la faute des gens bien plus que celle de la police si ont lieu ces attaques envers la liberté d’expression. Je ne vous accuse pas vous, qui , en étant venus et en étant assis ici dans cette nuit étouffante, avez montrez où vont vos sympathies. Mais que représente votre nombre comparé aux millions d’habitants de New York City?

Si les gens y prêtaient attention, la police n’oserait pas. Si la suppression d’une grande liberté fondamentale intéressait les masses autant que la décision d’un arbitre dans un match de baseball, il y aurait des rassemblements d’un bout à l’autre de la ville, pour exprimer le sentiment des gens envers ces attaques contre la liberté. Le fait est que seule une poignée de personne se soucie de la question; et la question est dans quelle mesure cette poignée de personne est-elle capable de se faire entendre? Dans quelle mesure sommes-nous déterminés, nous qui voulons la liberté d’expression, à arracher ce droit?

Il n’existe qu’une façon de protéger cette liberté d’expression et c’est de parler en permanence. Il est inutile d’écrire et de ranger cet écrit, même dans un endroit comme la Bibliothèque de Washington, et même si le contenu en est que « le Congrès ne votera pas de loi abrogeant la liberté d’expression. » C’est comme tout ce qui est posé sur une étagère et oublié. Parler, parler, parler, et se souvenir que chaque fois que la liberté de parole de quelqu’un est refusée, c’est votre liberté qui est également refusée et que votre place est là où l’attaque a lieu.

Dernièrement, ces attaques se sont concentrées sur une personnalité — Emma Goldman.

Emma Goldman est mon amie et ma camarade ; et nos idées sont très proches sur tous les grands principes. Mais serait-elle mon ennemie plutôt que mon amie, et nos idées aussi opposées qu’elle sont semblables, je soutiendrai encore qu’une attaque envers sa liberté d’expression est une attaque sur la mienne et que ma place est d’être là pour résister.

La liberté d’expression n’est rien si elle ne signifie pas la liberté de dire ce que nous n’aimons pas. J’ai lu des déclarations dans des journaux honorables comme le Philadelphia Inquirer ou là Press, selon lesquelles la seule place appropriée pour un anarchiste est au bout d’une corde accrochée à un lampadaire. Je ne suis certainement pas de cet avis; Je pense que la pendaison est brutale et barbare et j’aurai une objection particulière au fait qu’elle me soit appliquée. Mais ces journaux ont parfaitement le droit de le dire, tout comme j’ai le droit de dire que ceux qui écrivent cela ont des âmes de bourreaux. Et je défendrai leurs droits.

Viendra le temps où la masse des gens deviendra consciente en un éclair de la nécessité de cette liberté. Comment,quand ou pourquoi cela arrivera, impossible d’en être certain mais cela arrivera sûrement, comme cela est toujours arrivé par le passé, lorsque les mesures tyranniques étaient devenues insupportables et que ceux qui avaient creusé et rampé ont soudainement réalisé qu’ils avaient une colonne vertébrale.

Lorsque la vieille langue d’acier de Independence Hall 3 a dit de sa voix métallique sortie de sa gorge d’airain: « Proclamez la liberté dans tout le pays pour tous ses habitant ». Oh, ce n’était pas le genre de chose dont ils rêvaient! La liberté était alors vivante et palpitait jusqu’au bout des doigts de tous. Elle dort maintenant d’un profond, long et froid sommeil, mais pas pour toujours. Viendra une aube, blanche et perçante, et la liberté s’éveillera alors — à cet instant lorsque, selon la phrase de Kipling,  » When the dawn comes up like thunder. » 4 Ce sont lors de telles périodes que sont faites les déclarations de liberté, qui, ensuite, tombent en désuétude. Néanmoins, un pas en avant a été fait qui n’est jamais tout à fait perdu. En attendant un tel moment, la tâche des amoureux de la liberté est de porter un flambeau à travers les ténèbres; Et nous le ferons, même si nous le porter à travers les murailles d’un cachot. Nous savons ce que signifie les prisons: le corps et l’esprit brisés, l’humiliation, la déchéance, la folie — nous le savons tous. Mais si cela est le prix que nous devons payer, soyez sûrs que nous le paierons.

* * *

UT SEMENTEM FECERIS, ITA METES

(Au Tsar, sur une femme, prisonnière politique, fouettée à mort en Sibérie.)

par VOLTAIRINE DE CLEYRE

How many drops must gather to the skies
Before the cloudburst comes, ive may not know;
How hot the fires in under hells must glow
Ere the volcano’s scalding lavas rise,
Can none say; but all wot the hour is sure!
Who dreams of vengeance has but to endure!
He may not say how many blows must fall,
How many lives be broken on the wheel,
How many corpses stiffen ‘neath the pall,
How many martyrs fix the blood-red seal;
But certain is the harvest time of Hate!
And when weak moans, by an indignant world
Re-echoed, to a throne are backward hurled,
Who listens hears the mutterings of Fate!

Traduction R&B


NDT

1. Worm : ver. L’expression The Worm Turns signifie Le vent tourne. Voir The Worm Turns. Philadelphia: Innes & Sons 1900
2. Ce poème, Germinal de Voltairine de Cleyre, a été écrit pour dénoncer les tortures dans la prison de Monjuich

Germinal!–The Field of Mars is plowing,
And hard the steel that cuts, and hot the breath
Of the great Oxen, straining flanks and bowing
Beneath his goad, who guides the share of Death.

Germinal!–The Dragon’s teeth are sowing,
And stern and white the sower flings the seed
He shall not gather, though full swift the growing;
Straight down Death’s furrow treads, and does not
heed.

Germinal!–The Helmet Heads are springing
Far up the Field of Mars in gleaming files;
With wild war notes the bursting earth is ringing.

Within his grave the sower sleeps, and smiles.

3. Bâtiment où a été signée la Déclaration d’Indépendance et été adoptée la Constitution américaine.
4. Rudyard Kipling, Mandalay