Le mouvement anarchiste aujourd’hui

Texte original : The anarchist movement today  Manuscrit,  source: Institut international d’histoire sociale

L’histoire de la civilisation n’est pas une ligne droite qui avance constamment. Son diagramme est un zigzag, qui tantôt avance, tantôt recule. Le progrès est mesuré par la distance qui sépare l’être humain de sa condition primitive d’ignorance et de barbarisme.

Actuellement, l’humanité semble en régression. Une vague réactionnaire balaie les pays européens; ses effets et son influence se font sentir dans le monde entier. Il y a le fascisme en Italie, le hitlérisme en Allemagne, le despotisme en Russie, des dictatures destructrices dans d’autres pays.

Tous les partis radicaux et progressistes, tous les mouvements révolutionnaires, ont souffert de la présente réaction. Ils ont été totalement écrasés dans certains pays; dans d’autres, leur s activités sont paralysées. C’est l’essence même de toute tyrannie et dictature essence, quelqu’en soit le nom ou la couleur, de supprimer et d’éradiquer tout ce qui s’oppose à sa domination exclusive et son triomphe. Alors, en Russie, par exemple, les militants anarchistes actifs (ainsi que les mencheviks et les socialistes révolutionnaires) ont été soit tués, soit emprisonnés et exilés pour une durée indéterminée. Un sort semblable s’abat sur eux en Italie et en Allemagne.

Mais bien que l’anarchisme ait souffert de la réaction, comme tous les autres mouvements libéraux et révolutionnaires, il a beaucoup moins perdu de sa nature et sur le fond que les partis socialistes. La raison doit en être cherchée dans certaines causes de la réaction mondiale. Il est généralement admis que la guerre, avec son traitement brutal des êtres humains et la destruction des valeurs les plus élevées, la banqueroute et la grande crise financière qui ont suivi, ont provoqué la situation actuelle. Mais ces causes directes sont insuffisantes pour expliquer le développement incroyablement rapide et le succès du fascisme en Italie et en Allemagne et sa propagation à travers le monde civilisé. D’autres facteurs plus puissants ont contribué à ce grand mouvement réactionnaire.

Ces facteurs sont plus de nature psychologique que politique et économique. Pour faire simple, ils sont au nombre de deux. L’un est la révolution russe, l’autre le marxisme.

La révolution russe a illuminé le monde comme un phare de promesses et d’espoir pour les opprimés et les déshérités. Dans tous les pays, elle a rempli le cœur des masses d’inspiration et d’enthousiasme. Les ouvriers d’Allemagne ont même essayé de suivre l’exemple de leurs frères russes. Mais ce phare s’est vite éteint. Les bolcheviks, marxistes par excellence selon l’interprétation de Lénine, ont freiné les aspirations populaires du peuple et perverti les buts révolutionnaires à travers l’une des dictatures les plus sanglantes que le monde ait jamais vues. Le despotisme d’un parti politique, d’une clique, a remplacé l’autocratie tsariste. Le résultat a entraîné une amère désillusion de millions d’ouvriers dans tous les pays, une déception qui s’est avérée être une grande aide pour toutes les forces réactionnaires.

Pourtant, cette désillusion ne serait pas nécessairement devenue un levier aussi efficace entre les mains de la réaction si il n’y avait eu un autre facteur important. Il s’agit de l’esprit autoritaire, de l’étatisme, le culte du gouvernement, avec lesquels les masses ont été imprégnées pendant des années par le marxisme et les partis socialistes. Cela a contribué à affaiblir leur confiance en elles, leur a dérobé leur indépendance d’action et de pensée et canalisé leur foi et leur ardeur révolutionnaires. La sociale-démocratie allemande, en particulier, a causé le plus grand tort dans ce domaine. Pendant plus de deux générations, elle a entraîné le prolétariat dans l’inactivité parlementaire, dans le compromis systématique, dans la dépendance envers les dirigeants politiques et l’autoritarisme aveugle 1. Ces méthodes ont laminé les initiatives et efforts syndicaux révolutionnaires, détruit la confiance des ouvriers en leur pouvoir économique, et les ont rendu dépendants du Messie marxiste qui devait les conduire à la terre promise du socialisme.

A un certain moment psychologique, le Messie est venu, et les gens pleins d’espoirs l’ont entendu avec joie. Bien sûr, il n’était pas un marxiste casher mais lui et son part nazi avait une forte odeur « socialiste ». Cela était suffisant, surtout après les expériences amères des travailleurs allemands avec leurs gouvernements socialistes, qui ont trahi le monde ouvrier, opprimé et exploité les ouvriers de la même manière que les régimes Junker l’avaient fait avant eux.

Il est tragique que le socialisme, à l’origine un mouvement de libération, soit devenu au fil du temps tellement émasculé de tout esprit et de tout but révolutionnaires qu’il a été victime du Frankenstein réactionnaire qu’il avait lui-même contribué à créer. Si l’histoire nous enseigne quelque chose, c’est ceci: tous les progrès ont consisté à repousser l’autorité, à s’en libérer – libération de l’autorité du chef de village et du totem tribal, de Dieu, de l’Église et de l’État. L’essence du progrès est anti-autoritaire. Les progrès historiques de l’humanité ont toujours été das le sens d’une liberté individuelle et collective toujours plus grande, d’une plus grande indépendance de pensée et d’action, d’une plus grande culture et d’un mieux-être social. Tout ce qui a retardé ou entravé ce processus a servi a asservir l’humanité et a entraîné régression et réaction.

C’est pour cette raison fondamentale que le mouvement anarchiste a beaucoup moins souffert de la présente réaction que les partis socialistes. Ces derniers voient aujourd’hui leurs organisations annihilées et leurs millions d’électeurs devenir les partisans obéissants et soumis des Mussolini et Hitler. Ils n’ont même pas assez de volonté révolutionnaire pour engager le combat. Pire: les fondations mêmes du socialisme sont détruites, ses théories se sont avérées fausses ses méthodes condamnées par les faits. Le socialisme a perdu non seulement ses partisans mais aussi son idéologie. Il n’est pas étonnant que les partis socialistes d’Amérique, de Suède et de Belgique, les néo-socialistes de France et d’autres pays, ont décidé maintenant de se détourner du prolétariat vers la bourgeoisie pour la réalisation du socialisme!

Le mouvement anarchiste, au contraire, n’ a subi que des pertes physiques superficielles. Il préserve ce qui est le plus vital pour la vie et la croissance d’un mouvement de libération mondiale :son idéologie, son idéal. L’anarchisme est renforcé et validé aujourd’hui par sa vie même. Le parlementarisme a totalement échoué. Le dogme marxiste a été réfuté par les faits. La panacée socialiste a été essayée et jugée insuffisante. Les masses ne reviendront plus jamais au socialisme. L’expérience russe et la trahison par des gouvernements socialistes dans d’autre pays ont rempli d’amertume les ouvriers et ont fait du nom même du socialisme politique un synonyme de traîtrise et d’échec.

La vague actuelle de réaction prendra fin. L’expérience apprendra au gens que l’émancipation envers la tyrannie, l’oppression et l’exploitation ne peut être obtenue qu’à travers l’anarchisme — par une organisation sociale basée sur une libre association solidaire sans aucun ajout de l’esprit vicieux et destructeur de l’autoritarisme. La solidarité sans liberté est impossible; cela ramène inévitablement à l’esclavage, ouvert ou caché. L’avenir appartient à l’anarchisme.

En ce qui concerne la situation du mouvement anarchiste aujourd’hui, voici ce qu’on peut dire: l’anarchisme n’est pas un parti politique. Sa force ne peut pas être mesurée en comptant les têtes ou les votes. Il est un facteur vital, fondé sur l’amour de la liberté et le désir de bien-être inhérents à l’humanité. L’anarchisme trouve son expression dans chaque forme d’entreprise humaine — dans le domaine économique et social aussi bien que culturel et artistique de l’existence.

Comme mouvement, l’anarchisme doit être considéré sous son double aspect: D’abord comme facteur déterminant dans les actions de masses; et ensuite comme travail au sein des organisations anarchistes elles-mêmes, dans les groupes et fédérations. Comme illustration d’action de masse inspirée de l’idéal et des méthodes révolutionnaires , l’anarchisme doit aider le mouvement ouvrier espagnol. En un an (de février à décembre 1933) deux soulèvements révolutionnaires ont eu lieu dans ce pays, tous les deux principalement de tendance anarcho-syndicaliste telle qu’exprimée par la I.W.M.A. (la International Working Men’s Association, connue dans les pays européens comme l’Association Internationale des Travailleurs, A.I.T.)

Des groupes et fédérations anarchistes existent dans tous les pays y compris le Japon, la Corée et la Chine. Leur travail consiste à diffuser l’anarchisme oralement et par écrit. Une approximation de cette activité peut être obtenue à partir de la liste annexée des publications anarchistes dans les différents pays et langues.

Il faut cependant noter que la littérature au sujet d’un grand mouvement philosophique et social comme l’anarchisme ne se limite pas aux journaux et revues de tendance anarchiste à un moment donné. Leur nombre est variable selon les persécutions plus ou moins importantes. Une estimation exacte doit inclure toute la littérature sur le sujet et son évolution jusqu’à notre époque.

La littérature anarchiste ne traite pas des conditions superficielles de vie politique ou économique locales. Elle traite des fondations— sociales, éthiques, culturelles, aussi bien que politiques et économiques — qui sont à la base de la société actuelle, et elle est idéaliste par nature. La littérature anarchiste ne se démode donc pas. Elle garde sa valeur pratique et sociale, comme c’est le cas de la philosophie et l’art, quels que soient les changements superficiels de notre civilisation capitaliste autoritaire.

L’expression la plus belle de la pensée anarchiste se trouve dans des œuvres comme Enquiry concerning political Justice and its Influence on general virtue and happiness (1793) de William Godwin ; dans les nombreux travaux de Proudhon, comme son analyse pertinente du gouvernementalisme français de 1848 dans Les Confessions d’un Révolutionnaire (1849); dans Der Einzige und sein Eigenthum de Max Stirner (1845); dans les nombreux écrits de Michel Bakounine, certaines d’entre elles réunies dans Œuvres, 6 volumes (Paris, 1895-1913); dans Idées sur l’Organisation sociale de James Guillaume (1876); dans les travaux de l’anarchiste italien Errico Malatesta, théoricien pratique et militant actif des années soixante-dix à sa mort en 1932; dans Les paroles d’un Révolté, (1879-1882) de Pierre Kropotkine, comme dans de nombreuses autres œuvres de ce penseur et scientifique anarchiste; dans L’Évolution, la Révolution et l’Idéal anarchique de Élisée Reclus (1897); dans les Collected Essays de Voltairine de Cleyre, (New York, 1914); dans les écrits de nombreux anarchistes espagnols, tels que Ricardo Mella, A. Pellicer Paraire, Tarrida del Marmol, Francisco Ferrer, et d’autres; dans Aufruf zum Sozialismus, de Gustav Landauer (1911); dans les ouvrages de Benjamin Tucker, l’anarchiste individualiste américain, un homme à l’esprit clair et analytique; dans ceux de Josiah Warren, Stephen B. Andrews, Lysander Spooner, Dyer D. Lum, Albert Parsons, C. L. James, Thoreau, William Morris, Edward Carpenter — pour ne citer que quelques théoriciens anglo-saxons de tendance anarchistes;dans les livres et autres publications de Ernest Coeurderoy, Carlo Cafiera, Steinlen, Ibsen, Johann Most, Emma Goldman, Rudolf Rocker, Max Nettlau, Luigi Galleani, et chez de nombreux autres écrivains, incluant quelques pages mémorables de Léon Tolstoï. 2

La littérature anarchiste à travers le monde est extrêmement riche. Elle représenterait approximativement plus de 20 000 titres, dont environ 3 000 périodiques aux parutions plus ou moins longues, publiés en 30 ou 40 langues dans environ 40 pays.

« Grâce à une recherche efficace et à un travail minutieux sur les matériaux existants », écrit le Dr. Max Nettlau, l’historien anarchiste érudit, « une liste de ces diffusions pourrait être établie, comprenant une marge pour les publications perdues ou inaccessibles, sans compter les dizaines de milliers de petits articles, brochures, dépliants, photos, etc., et même sans prendre en compte l’évidence de l’influence anarchiste dans la littérature, l’art, le drame ».

Face à ces chiffres, la production plus ou moins importante de la littérature anarchiste à un moment donné est de peu d’importance. Les persécutions et la suppression de publications anarchistes ici et là sont des incidents pour un propagande sans interruption qui a produit ses efforts avec la plus grande continuité.

Alors,pour ne citer que quelques exemples. L’hebdomadaire en yiddish de New York, le Freie Arbeiter Stimme, a paru sans interruption depuis octobre 1899. Le Reveil de Genève et Il Rèsveglio, édité par Luigi Bertoni, a été publié la première fois en juillet 1900. Le Libertaire (Paris) a été fondé en février 1895 par Sébastien Faure, un militant anarchiste depuis 1888, qui publie l’Encyclopédie Anarchiste, dont 2 592 pages ont déjà paru. Pierre Kropotkine a commencé Le Révolté à Genève en février 1879; plus tard, après son emprisonnement et son expulsion, le journal a été continué par d’autres camarades avec Jean Grave comme éditeur (Janvier 1884), — le même Jean Grave qui publie maintenant, cinquante ans plus tard, ses cahiers anarchistes. La Revista Blanca, fondé par Frederico Urales à Madrid en 1898, apparaît toujours à Barcelone, ayant même survécu aux tempêtes de décembre dernier (1933).

Ce ne sont que quelques unes des différentes forces qui portent l’idéal anarchiste dans la continuité et elles dépassent de loin la maigre liste à laquelle les persécutions réduisent parfois la presse anarchiste. Actuellement, paraissent en France: Le Libertaire, Plus Loin, Le Semeur, La Voix libertaire, L’En Dehors, Action Libertaire, Le Combat Syndicaliste, Le Réfractaire, La Brochure Manuelle, Le Flambeau, Germinal, etc. En Suisse: Le Réveil et Il Resveglio. En Angleterre: Freedom et Freedom Bulletin. En Belgique: L’Émancipateur; Pensée et Action.

Un certain nombre de publications anarchistes et anarcho-syndicalistes paraissent aux Pays-Bas (Grondslagen, Syndicalist, etc.); en Suède (Arbetaren, et d’autres);en Norvège; en Lituanie (Auszrina, The Dawn); Bulgarie (Misal i Volya; Rabotnik, etc,), et dans d’autres pays européens, ainsi qu’au Japon et en Chine, Laplupart de ces journaux étant clandestins.

En Espagne, il y a Tierra y Libertad; Solidaridad Obrera (quotidien); C. N. T. (Le quotidien de la Confédération Nationale du Travail); La Revista Blanca; El Libertario; Estudios, et d’autres. Le News Service et les Bulletins de la International Working Men’s Association (I.W.M.A. ou A.I.T.), imprimés en espagnol, français, allemand et anglais sont également publiés en Espagne.

En Amérique du Sud, paraissent de nombreux journaux et revues anarchistes et anarcho-syndicalistes. Fréquemment interdits, ils réapparaissent souvent, quelques fois sous un nom différent. A Buenos Aires est publié le quotidien La Protesta, fondé en juin 1897, La Protesta Humana; Nervio un journal anarchiste de critique d’art et de lettres; ainsi que d’autres journaux comme l’hebdomadaire Il Pensiero (Anarcho-communiste), Culmine (Individualiste), Sorgiamo, etc. En Uruguay Luigi Fabbri édite la revue anarchiste Studi Sociali (Montevideo). Etc. A Melbourne (Australie) paraît L’Avanguardia Libertaria.

Des journaux anarchistes en langue italienne sont publiés aux États-Unis, dont L’Adunata dei Refrattari, à Newark, New Jersey; Cronaca Sovversiva à New London Connecticut., et d’autres encore. Également Cultura Proletaria, en espagnol; Dielo Truda et d’autres journaux en russe. Parmi les publications en langue anglaise, Freedom (anciennement hebdomadaire, maintenant mensuel à New York; Vanguard, Clarion, Man! (San Francisco), et d’autres.

En conclusion, je veux dire que le mouvement anarchiste deviendra plus grand et plus fort en même temps que les masses se familiariseront avec l’idéal et les idées anarchistes et prendront conscience de la nécessité de les mettre en pratique. L’expérience historique et la déception grandissante envers toutes les formes de parlementarisme, d’autoritarisme et de dictature feront comprendre peu à peu aux peuples que l’affranchissement de l’oppression politique, de l’esclavage économique et de la décadence culturelle n’est possible que sous l’anarchisme – dans une société basée sur la liberté individuelle, des chances égales et le bien-être social. La propagande des idées anarchistes aidera à éduquer les gens et à trouver le chemin pour sortir de la pseudo-civilisation stupide et criminelle actuelle.C’est pourquoi la vie, l’exemple et le travail de propagande des individus et groupes anarchistes sont si nécessaires et vitaux pour faire avancer la cause de l’anarchisme.

Alexandre Berkman

Janvier 1934
France

Traduction R&B


NDT

1. Toute ressemblance avec des organisations syndicales, partis ou personnalités politiques actuelles ne seraient que pures coïncidences.
2. William Godwin (1756 – 1836) An Enquiry Concerning the Principles of Political Justice and Its Influence on General Virtue and Happiness de William Godwin, publié à l’origine en deux volumes en février 1793
Les Confessions d’un Révolutionnaire Pierre-Joseph Proudhon
L’unique et sa propriété (1845) Max Stirner,
Œuvres Michel Bakounine
Idées sur l’organisation sociale James Guillaume
Les paroles d’un Révolté Pierre Kropotkine
L’Evolution, la Révolution et l’Idéal anarchique Élisée Reclus
Collected Essays Voltairine de Cleyre
Aufruf zum Sozialismus, Berlin, 1911 Appel au socialisme Gustav Landauer Voir aussi Gustav Landauer : un appel au socialisme Revue Ballast
On voit l’éclectisme de Berkman, peu soucieux des débats sur individualisme et collectivisme