Sans gouvernement

Texte original : Without government Mother Earth Vol. 1, no. 1 mars 1906

L’idée générale de la pensée anarchiste est qu’il existe des qualités présentes chez l’homme qui offrent des opportunités d’une vie sociale, d’une organisation, d’un travail en coopération, sans usage de la force. Ces qualités sont la solidarité, l’action collective et l’amour de la justice. Elles sont, aujourd’hui, soit paralysées, soit rendues inefficaces par l’influence de la contrainte; elles ne peuvent pas être pleinement développées au sein d’une société où les groupes, les classes et les individus sont opposés les uns aux autres de manière hostile et irréconciliable. Ces traits, qui séparent au lieu d’associer, qui suscitent la haine au lieu de la sympathie mutuelle, qui détruisent l’être humain au lieu de le construire, sont encouragés et développés aujourd’hui dans la nature humaine. Le développement de ces traits n’auraient pas autant de succès si il ne trouvait pas sa plus grande source dans les fondations et les institutions de l’ordre social actuel.

Si l’on examine de près ces institutions, qui sont fondées sur le pouvoir que l’État exerce sur elles, l’humanité ressemble à une immense ménagerie à l’intérieur de laquelle les bêtes captives cherchent à s’arracher les morceaux les unes des autres de leurs mâchoires avides. Les dents les plus acérées, les mâchoires les plus vigoureuses, triomphent des compétiteurs les plus faibles. La malveillance et les manières sournoises l’emportent sur la franchise et la confiance. La lutte pour les moyens d’existence et pour la conservation des pouvoirs acquis occupe tout l’espace de la ménagerie dans un tintamarre assourdissant. Parmi les méthodes utilisées pour maintenir cette bestialité organisée, les plus en vue sont le bourreau, le juge et son mécanique : “Au nom du roi,” ou son plus hypocrite: “Au nom du peuple, je condamne”, le soldat entraîné au meurtre, et le prêtre avec son: “l’autorité vient de Dieu.”

La vue extérieure des prisons, des armureries et des églises montrent que ce sont des institutions à l’intérieur desquels le corps et l’esprit sont gommés. Celui, dont les pensées dépassent la philosophie de la ménagerie, voit en elles l’expression la plus explicite de l’idée selon laquelle il n’est pas possible de faire en sorte que la vie vaille la peine d’être vécue sans l’aide de la raison, de l’amour, de la justice et de la solidarité. La famille et l’école s’appliquent à préparer l’être humain à ces institutions.Elles le livrent à l’état, pour ainsi dire, les yeux bandés et les membres enchaînés. Force, force. Cela résonne à travers toute l’histoire. La première loi qui a soumis l’homme à l’homme était fondée sur la force. Le droit de l’individu à la propriété privée a été bâti par la force; la force a fait valoir ses droits de majorité sur les terres et en ont rendu la propriété instable et éphémère. C’est la force qui a donc parlé à l’humanité : “Viens, toi, l’humble, devant moi, sers moi, apporte les trésors et les richesses de la terre sous MON toit. Tu as été désigné par la Providence à toujours être dans le besoin. Tu seras autorisé à garder juste assez de forces pour m’enrichir indéfiniment par tes efforts et me couvrir de superflu et de luxure.”

Qu’est-ce qui perpétue l’esclavage intellectuel et matériel des masses et la folie de l’autocratie d’une minorité? La force. Les ouvriers produisent dans les usines et les ateliers les choses les plus variées pour l’usage de l’homme. Qu’est-ce qui les amène à céder ces produits à la spéculation de ceux qui ne produisent rien et à se contenter d’une petite fraction seulement des valeurs qu’ils ont produit? C’est la force.

Qu’est-ce qui rend le travailleur de l’esprit tout aussi dépendant dans le domaine intellectuel que l’artisan dans le monde matériel? La force. L’artiste et l’écrivain, contraints de gagner leur subsistance n’osent pas rêver et donner le meilleur d’eux-mêmes. Non,ils doivent étudier le marché pour voir ce qui est demandé à l’instant. Aucune différence avec le vendeur de vêtements qui doit étudier les tendances de la saison avant que de présenter ses marchandises au public. Alors, l’art et la littérature sombrent au niveau du mauvais goût et de la spéculations. L’originalité artistique laisse place au calcul. Ce n’est pas ce qui émeut l’artiste ou l’écrivain qui s’exprime le plus; les exigences éphémères de la médiocrité des gens ordinaires doit être satisfaite. L’artiste devient l’aide du vendeur et de monsieur-tout-le monde, qui trottent sur les entiers de la morne habitude.

Les socialistes étatiques aiment à dire que nous vivons aujourd’hui à l’époque de l’individualisme; la vérité, cependant, est que l’individualité n’a jamais été aussi dévalorisée qu’aujourd’hui. la pensée et les sentiments individuels sont des fardeaux et non des références sur le chemin de la vie. Où qu’ils se situent sur le marché, ils sont confronté avec le terme “adaptation.”Adaptez-vous aux exigences des pouvoirs existant, agissez comme leurs serviteurs obéissants, et, si vous produisez, assurez-vous que cela n’aille pas à l’encontre de vos « supérieurs », ou dites adieu à la réussite à la réputation et à la récompense. Amusez les gens soyez leur clown, racontez-leur des platitudes dont ils peuvent rire, des idées reçues qu’ils tiennent pour des vertus et des mensonges qu’ils considèrent vérités. Peignez le tout, couronnez-le de respect des bonnes manières, parce que la société n’aime pas entendre la vérité la concernant.Louez les hommes au pouvoir comme les pères des peuples, considérez les dévoreurs des biens communautaires comme des bienfaiteurs de l’humanité.

Bien sûr, la force qui rabaisse l’humanité de cette manière est loin de se présenter ouvertement comme une force. Elle porte un masque, et, au fil du temps, elle a appris à avancer en faisant le moins de bruit possible. Cela diminue le risque d’être reconnue.

La république moderne en est un bon exemple. A travers celle-ci, la tyrannie est dissimulée si parfaitement qu’il existe réellement un grand nombre de personnes abusées par cette mascarade qui soutiennent que ce qu’ils en perçoivent est son vrai visage au regard honnête.

Pas de tsar, pas de roi. Mais dans la droite ligne des propriétaires terriens, des marchands, des manufacturiers, des proprios, des monopolistes. Tous ont des possessions, ce qui offre une garantie aussi sûre pour la continuité de leur pouvoir qu’un château entouré de hauts murs. Celui qui possède peut voler son indépendance à celui qui ne possède rien. Si je suis dépendant d’un travail pour gagner ma vie, pour lequel j’ai besoin de machines que je ne peux pas me procurer moi-même parce que je n’en ai pas les moyens, je dois sacrifier mon indépendance envers celui qui possède ces machines. Tu peux travailler ici, me dira-t-il, mais seulement à la condition de me livrer les produits de ton travail afin que je puisse en faire le commerce et en tirer profit.

Celui qui ne possède rien n’a pas le choix. Il peut en appeler à la déclaration des droits de l’homme; il peut mettre en avant ses droits politiques, à l’égalité devant la loi, devant Dieu et les archanges — si il veut manger, boire, s’habiller et avoir un toit, il doit accepter ce travail aux conditions que lui imposent les entreprises marchandes industrielles ou agricoles.

Les ouvriers peuvent améliorer quelque peu ces conditions à travers une résistance organisée; avec l’aide des syndicats, ils peuvent réglementer les heures de travail et empêcher les réductions de salaires au dessous d’un niveau qui ne garantit plus les moyens de subsistance. Les syndicats sont une nécessité pour les ouvriers, un rempart contre les exigences les plus insupportables de la classe des possédants ; mais la libération complète du travail — qu’il soit de nature intellectuel ou physique — ne peut être obtenue qu’à travers l’abolition du salariat et du droit à la propriété privée de la terre, et, merde, cet article a été abrégé !!!!!!!!

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