Alexandre Berkman

En mémoire de Alexandre Berkman

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1870-1936

Texte original : In memoriam Alexander Berkman Vanguard Vol. 3, No 3 Août-Sept 1936.

(Note de l’éditeur: Ce court mais saisissant récit de la vie et de l’œuvre de Berkman a été écrit pour Vanguard par un des amis intimes de Berkman qui préfère rester anonyme)

Lorsque la fin tragique de Alexandre Berkman a été annoncée, beaucoup de ses vieux camarades, qui le connaissaient personnellement, ont ressenti que sa mort laissait un grand vide qui ne pourrait jamais être comblé. C’était le destin logique d’un homme qui, lorsqu’il avait vingt-deux ans, était prêt à prendre la vie d’un autre dont l’égoïsme brutal apportait la misère et la souffrance à des milliers de personnes. A soixante-six ans il a mis fin à ses jours lorsqu’il a pensé qu’il ne pourrait plus servir la vie plus longtemps.

Lorsque Berkman a vengé les grévistes de Homestead il y a quarante-quatre ans, il savait qu’un tel acte ne pouvait se payer que de sa jeune vie et il était prêt à la sacrifier sans hésitation au nom de son idéal de justice bafoué.

Qu’importe ce que l’on pense de son acte, personne ne douterait de sa sincérité si il avait seulement la patience de fouiller dans l’âme compliquée de l’humanité et de deviner ses secrets. Lorsqu’une personne, particulièrement un jeune homme auquel la vie a encore tout à offrir, est prêt à tout risquer sans espoir de retour, Il ne doit pas être jugé selon les critères ordinaires. Il s’agit d’un acte qui ne peut être expliqué que lorsque ses motifs sont compris. Quelqu’un qui ne comprend pas comment on peut tout donner pour une cause qui représente le sens même de la vie ne comprendra jamais un homme comme Berkman. Le philistin moyen qui calcule sa vie en termes de pertes et profits, et dont l’âme endurcie ne peut concevoir aucun acte qui n’est pas motivé par le désir du profit, ne verra jamais dans un homme comme Berkman autre chose qu’une force brutale qui menace l’existence de la société. Il ne comprendront jamais que ce n’était pas l’insensibilité qui a poussé Berkman à commettre son acte, mais que ce fut son amour de l’humanité , son respect pour la vie humaine, qui l’ont décidé à prendre une vie. Ce trait rare était une caractéristique de Berkman jusqu’à sa fin et la clef de sa personnalité.

Ce ne sont pas les idées politiques de quelqu’un mais ses sentiments profonds qui détermine le caractère. Berkman était tout sauf un homme brutal : c’était un homme d’une grande bienveillance, un ami sincère et un merveilleux camarade, quelqu’un qui partageait les joies et les chagrins de ses semblables. Sa lucidité, teintée d’une sensibilité quelque peu naïve, le faisait aimer de tout le monde. C’est en cela que se révélait la grandeur première de sa personnalité, la source de son influence morale. Il n’était pas sectaire et pouvait accepter toute opinion exposée sincèrement, mais il savait toujours formuler ses propres idées lorsque l’occasion s’en présentait.

Berkman est arrivé en Amérique adolescent 1 à une époque où le jeune mouvement ouvrier traversait l’un de ses plus tragiques moments. Comme Emma Goldman, Voltairine de Cleyre, et tant d’autres, il devint impliqué dans le mouvement révolutionnaire suite à la tragédie de Haymarket à Chicago. Ce furent les qualités d’agitateur incendiaire de Johann Most qui l’attirèrent dans son imprimerie de Freedom où il apprit la composition. A l’époque, il caressait l’idée de retourner en Russie pour combattre au sein du mouvement clandestin, mais les événements sanglants de Homestead annihilèrent soudainement ses plans. Berkman fut condamné à vingt-deux ans de prison, une condamnation terrible qui a été prononcé grâce à une interprétation sans pitié de la loi.

L’échec de l’attentat a sauvé une vie précieuse qui s’est étoffée pendant les terribles années d’emprisonnement. Les Mémoires de prison d’un anarchiste de Berkman fait partie de ces rares livres que l’on oublie jamais après les avoir lus. Il décrit dans ce livre toutes les peines et les souffrances d’un esprit courageux luttant contre les aspects inhumains d’un milieu carcéral lugubre. La plupart de ceux placés devant un tel destin craquent sous la pression de la souffrance personnelle. Mais un homme capable d’endurer les longues années d’emprisonnement sans espoir sans abandonner ses idées, et sans être anéanti mentalement est une personnalité à l’intégrité invincible et d’une grande force intérieure. Ainsi était Berkman. Rien ne venait le consoler durant ces jours néfastes et ternes. Il vécut des choses qu’un homme ordinaire n’aurait pas cru possibles. Très peu de gens ont conscience de combien l’homme peut se monter sadique envers l’homme.

Il est resté dans cet enfer pendant quatorze ans. Quatorze ans! Peut-on imaginer la somme de peines et de souffrances cachée derrière ce chiffre brut. Il trouva tout changé au moment de son retour à la vie. Ce n’était pas facile de trouver son chemin dans ce nouvel environnement. Il le trouva néanmoins et se distingua de nouveau dans le combat pour la liberté.

Il publia Mother Earth avec Emma Goldman. Il travailla principalement dans les rangs du mouvement ouvrier et parmi les chômeurs de la métropole. Berkman n’entretenait pas d’illusions sur les qualités morales de la classe ouvrière. Il savait que la majorité des ouvriers partageaient les préjugés sociaux des autres classes. Mais il admettait aussi que la situation sociale des travailleurs constituait la puissance créative de la vie, qu’elle en faisait le facteur déterminant de tout changement social et qu’elle constituait le levier à utiliser pour détruire le système social sur le déclin.

Puis vint la période où il publia The Blast sur la côte Pacifique. A ce propos, il faut se souvenir que Berkman fut le premier à venir en aide à Mooney et Billings 2. Il a voyagé à travers tout le pays, parlé lors d’innombrables réunions publiques et remué ciel et terre pour pousser les ouvriers à protester. A cette époque, personne ne pensait à utiliser cet événement à des fins de propagande. Dans les articles qui lui était consacré, le nom de Berkman ne fut pas mentionné. Peut-être pensait-on que cet homme qui avait enduré quatorze années d’emprisonnement pour ses principes avait été trop glorifié pour être utilisé à des fins d’intérêts politiques étroits dans le but de profiter du malheur des autres.

Suivirent les années de la guerre mondiale où Berkman et ses amis firent de leur mieux pour sensibiliser l’opinion publique contre l’hystérie ambiante. Mais les efforts infatigables de cette petite minorité ne pouvaient pas lutter contre la vague déferlante de la passion humaine malavisée, et Emma Goldman, Berkman et tant d’autres furent bientôt envoyés en prison pour leur campagne contre la conscription. S’ensuivirent deux années terribles au pénitencier de Atlanta. Berkman a souligné beaucoup plus tard que ses deux années dans cette prison furent pires que celles qu’il avait passé dans les geôles de Pittsburgh. La raison en était que notre brave camarade ne pouvait supporter les injustices faites aux autres. Ce fut sa témérité à prendre la défense des prisonniers noirs dans un état de lyncheurs comme la Géorgie qui entraîna sa disgrâce envers les autorités carcérales. Mais il prit toutes les claques du destin avec une résignation stoïque.

Le tsarisme avait relâché sa terrible emprise sur la Russie sous les coups des masses enragées. C’est le cœur rempli d’espoir que, en compagnie d’Emma Goldman et de ses autres compagnons, il fut expulsé d’Amérique et commença son voyage vers sa terre natale sur ce célèbre navire. Ils voulaient tous coopérer à la construction d’un monde nouveau, de socialisme et de liberté. Mais les expériences de notre camarade e Russie lui apportèrent les plus grandes désillusions d sa vie désintéressée. Il vit la dictature du prolétariat transformée en dictature d’un parti sur tous les peuples de Russie. Il a longtemps combattu la suspicion qui se faisait jour en lui. Il a cherché à comprendre, à rationaliser et à expliquer ce qui se déroulait et ce qui heurtait ses convictions de liberté. Finalement, le massacre de sang-froid des marins de Cronstadt mit un terme à ses doutes. Sa place ne pouvait pas être aux côtés de ceux qui tuaient brutalement les pionniers de la révolution russe,comme le fit la bourgeoisie française avec les 35 000 hommes, femmes et enfants de la Commune de Paris. Son livre, The Bolshevik Myth, 3 relate ses conflits intérieurs dans une description vivante et saisissante. Ce fut un choc terrible pour Berkman.

Lorsque Emma Goldman et Berkman arrivèrent en Europe venant de Russie, ils se retrouvèrent dans un monde totalement différent de celui qu’ils avaient connu en Amérique. Les terribles ravages de la guerre étaient présents partout et tous les pays étaient soumis à des convulsions révolutionnaires. Il n’est pas facile de vivre dans un environnement étranger 4 mais une fois encore, Berkman fit du mieux qu’il put. Après un court séjour en Suède, il se rendit en Allemagne et prit contact avec le jeune mouvement anarcho-syndicaliste. Ses livres, The Russian Tragedy, The Kronstadt Rebellion, The Russian Revolution and the Communist Party, 5 ainsi que ses mémoires de prison furent tous traduits en allemand. Avec Emma Goldman, il participa au Congrès des anarcho-syndicalistes à Erfurt et établit des relations étroites avec ses camarades. La plupart de son travail, à cette époque, était consacré aux camarades emprisonnés en Russie. Il organisa le Fonds d’Aide International et publia le Bulletin en faveur des anarcho-syndicalistes dans les prisons d’Union Soviétique.

Enfin, il se rendit en France mais la situation révolutionnaire dans le pays l’empêcha de travailler ouvertement et il dut renoncer à son poste de secrétaire du Fonds d’Aide International. Il fut expulsé de France et seul l’aide de ses amis influents permit son retour. C’était une existence torturée. Même les plus beaux paysages de la Riviera française avaient perdu de leurs attraits pour lui, vivant comme il vivait, comme un prisonnier à la merci d’une bureaucratie tatillonne qui pouvait à tout moment le chasser hors des frontières. Il écrivit cependant ABC of Anarchist-Communism et entretint une abondante correspondance avec ses amis en Europe et en Amérique. Puis ce fut la maladie et la lutte constante pour la survie matérielle. Il y a quelques mois, alors qu’ il se remettait d’une opération douloureuse et dangereuse, il connut une soudaine rechute et pensa que la meilleure chose à faire était de faire ses adieux à ce monde. Il faut souligner ici son amitié inébranlable avec Emma Goldman qui a perdu avec lui son meilleur et plus ancien ami. Ce que cela représente ne peut être compris que par ceux qui savent qu’il existe des blessures qui ne cicatriseront jamais.

Une personnalité rare nous a quitté, grande et noble, un être humain au vrai sens du terme. Nous nous inclinons silencieusement sur sa tombe et jurons de travailler pour l’idéal qu’il a servi avec ferveur pendant de si longues années.

NDT

1. Il avait dix-huit ans
2. Thomas Mooney et Warren K. Billings , deux militants politiques et syndicaux, furent accusés de l’attentat à la bombe du Preparedness Day le 22 juillet 1916 à San Fransisco. (La journée de la préparation en vue de l’entrée en guerre des États-Unis). Ils furent dans un premier temps condamnés à la pendaison avant que leur peine ne soit commuée en perpétuité. Les deux furent libérés respectivement après 22 et 23 ans d’emprisonnement. Voir The Story of Mooney and Billings
3. Voir documents en ligne
4. Voir Emma Goldman La Tragédie des Exilés Politiques
5. Voir note 3

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