Les plans de bataille

Texte original : The Plans for Battle Paul de Armond. Chap. I extrait de Black Flag Over Seattle

Ce qui est arrivé exactement durant les heures cruciales de cette bataille de Seattle ce mardi matin 30 novembre est entouré de confusion et de controverse mais il est possible d’en percevoir les grandes lignes. « Ce fut un exemple classique de deux armées venues au contact l’une de l’autre et subissant immédiatement l’effondrement de leurs plans de bataille » a déclaré Daniel Junas,un chercheur en sciences politique de Seattle.

Chaque faction avait mis en place une stratégie qui assurerait à leurs forces le contrôle des rues – ou, du moins, le pensaient-elles.

A première vue, les manifestants du Direct Action avait un plan de bataille simple: arriver, franchir les fragiles barrières de la police et se faire arrêter – probablement avec un léger assaisonnement de gaz au poivre.

Le maire et le chef de la police s’attendaient à ce qu’un petite poignée de manifestants se montre dans les rues et se fasse arrêter lors d’un échange réciproque de civilités. Le chef de la police, Norm Stamper, avait décidé que les manifestations pourraient être contrôlées pacifiquement sans aide extérieure – sachant que le prix de cette aide pourrait être la paix. Son plan était de protéger la conférence de l’OMC avec un « périmètre de sécurité » extérieur autour du centre de conférence, en arrêtant les manifestants qui le franchiraient. Ce dispositif devait être renforcé par un périmètre intérieur pour empêcher les manifestants d’entrer dans le centre de conférence et de perturber la réunion. La police dans les rues espérait disperser les quelques centaines de manifestants avant midi, après, peut-être, une petite empoignade. Mais ils allaient maintenir l’ordre, montrer de la retenue et ne pas »mettre le feu aux poudres » si la situation devenait incontrôlable.

Une part essentielle de la stratégie de la police dépendait du syndicat AFL-CIO. L’objectif de celui-ci était simple: Truster la couverture médiatique avec un défilé coloré partant du centre de conférence – mais pas trop près – vers le centre ville. Alors que les manifestations devenaient incontrôlables, le maire et les policiers changeront leur stratégie en espérant que le défilé éloignerait le gros des manifestants du centre de conférence.

Et enfin, il y avait le plan de bataille du Black Bloc, qui s’attendait à peindre quelques graffitis et briser quelques vitrines soigneusement sélectionnées dès que la police serait trop occupée avec les manifestants.

Les électrons libres de la stratégie policière étaient les agences fédérales de maintien de l’ordre. Le FBI et les services secrets avaient une vision négative du plan de la municipalité pour utiliser le défilé de l’AFL-CIO comme diversion pour les manifestants mais approuvèrent finalement le plan du maire Schell et du chef de la police Stamper

Le FBI, si l’on en croit son « Avis de menace terroriste », se préparait à contrer une cyber-attaque terroriste tout en combattant une invasion ou des enlèvements terroristes à l’intérieur. Quelques membres du FBI s’étaient déguisés en manifestants avec des masques noirs et se tenaient prêts à se joindre aux membres du Black Bloc dans les rues,pour les surveiller de près.

Mais cette prospective fut altérée par les déclarations des agents fédéraux du maintien de l’ordre selon lesquelles les manifestations seront violentes. Le document publié d’une prévision du FBI regorgeait de prédictions hystériques : « …des éléments au sein des manifestants prévoient de perturber la conférence… des extrémistes défenseurs des droits des animaux et de l’environnement ou des anarchistes portés sur la violence … des attaques par ordinateurs sur des sites web en lien avec l’OMC, ainsi que sur des sites financiers et d’entreprises clés …des entreprises sponsors … pourraient faire l’objet de surveillance de la part de ces groupes… pour identifier les domiciles des employés de ces entreprises sponsors…. Ces employés doivent rester vigilants envers des individus qui pourraient les viser dans le cadre ‘actions anti-OMC…. Les destinataires doivent rester attentifs aux menaces proférées par des groupes anti-OMC. »

Parmi tout ce bla-bla « Le FBI évalue la menace potentielle de violence, incluant des actes criminels de troubles à l’ordre public, a un niveau de bas à moyen pour la région de Seattle pendant la durée de la conférence de l’OMC. » Interrogé par des journalistes sur la signification de « bas à moyen », le porte-parole du FBI, Ray Lauer, a refusé de répondre prétextant la nature « sensible du maintien de l’ordre » du rapport et la « controverse sur les plans concernant la réunion de l’OMC. »Une source anonyme des services de renseignements citée par le Seattle Times a déclaré que « bas à moyen » couvrait n’importe quoi, des simples actions de désobéissance civile à un attentat terroriste à la bombe du type de Oklahoma City. 1

Nulle part n’apparaissait dans »l’avis de menace terroriste « du FBI la moindre petite idée de ce qu’il allait se passer dans les rues à part le fait que la conférence allait être « perturbée » Les plans du Direct Action Network et de l’AFL-CIO avait été claironnés haut et fort, largement et en détails par les organisateurs dans la presse plans, les résumant à une désobéissance civile non-violente pour arrêter la conférence et signalant le défilé inefficace visant à éloigner les manifestants du lieu des réunions. Les autorités municipales ont choisi et retenu les informations qui corroboraient leurs plans. Celles sur le terrain ont fait de même,mais avec des résultats contraires. Les rumeurs au sein de la police (imaginaires ou autres) au sujet des prévisions de policiers tués ou blessés n’ont fait qu’aggraver cet aspect irréel.

La vraie question à laquelle devait faire face la police était de savoir si elle serait confrontée à une manifestation ou à un défilé. Elle a parié sur le défilé – et a perdu.

Le défilé syndical, comme action principale du rassemblement, était le moins probable de toute les éventualités, mais elle était la seule que la police avait une chance de contrôler.

La théorie actuelle du contrôle des manifestations repose généralement sur la bonne volonté des manifestants d’être dirigés vers un lieu où ils peuvent être contrôlés et la manifestation marginalisée et neutralisée.Lorsque cette bonne volonté n’existe pas, la stratégie policière plus ancienne consiste à traiter une manifestation comme une émeute — gaz, charges avec matraque et arrestations à l’occasion..

Le mardi, la première stratégie a échoué.

Le mercredi, la seconde stratégie a échoué.

Le Direct Action Network (DAN) représente un genre nouveau d’organisation politique basée plus sur des réseaux que des institutions. Les premières organisations en réseau dans le Direct Action Network étaient une coalition de groupes tels que le Rainforest Action Network, Art & Revolution et la Ruckus Society 2. Au sein du Direct Action Network, ces groupes coordonnaient des formations aux manifestations non-violentes, à la communication et aux stratégies et tactiques collectives à travers un processus décentralisé de prises de décisions par consultation/consensus.

La stratégie et les tactiques de ces nouveaux réseaux d’organisations – fondés en premier lieu sur l’information- allaient de courants représentés par des comités ad hoc de l’époque de la guerre du Vietnam, des contre sommets alternatifs lors des récentes conférences mondiales sur l’environnement et les droits de l’homme, en passant par de vagues coalitions formées en opposition à la politique américaine durant la guerre du Golfe. Les réseaux, au contraire des institutions, caractérisés par des structures de prises de décisions et de contrôle décentralisées , sont résistantes aux manœuvres de « décapitation » visant les dirigeants et sont assez inclusifs pour souder ensemble des coalitions aux programmes très différents tout en concentrant les forces sur un seul objectif symbolique.

Les manifestations conduites par ces réseaux effacent la distinction entre offensif et défensif. Le principal objectif stratégique du Direct Action Network était de « stopper »la réunion de l’OMC à Seattle. Cela serait réalisé à travers une variété d’actions convergeant vers un blocus de rue à proximité immédiate de la conférence de l’OMC. Une fois ce blocus en place, la priorité deviendrait de le défendre le plus longtemps possible dans les rues. En profitant de l’attention médiatique provoqué par le blocus, le DAN lancerait ensuite une variété de campagnes d’information qui souligneraient les tendances anti-démocratiques des accords internationaux sur le commerce.

La complète faillite des services de renseignements a été la cause de l’échec de la stratégie de la police pour contrôler les manifestations. La vision anticipée des manifestations en cours que s’était construite la police a été une catastrophe, bâtie à partir d’illusions traduisant sa propre fatigue et la plus classique de toutes les erreurs — confondre tactiques et stratégie. La police Seattle et toutes les agences fédérales de maintien de l’ordre disposaient de toutes les informations nécessaires pour évaluer la situation. Ce qui manquait était une compréhension globale de le stratégie des manifestants. Sans elle, toutes les pièces du puzzle du renseignement ne pouvaient pas s’assembler à travers une évaluation précise et un plan stratégique.

Ces illusions étaient fondées sur l’alliance entre la police et l’AFL-CIO. Le plan concernant le défilé syndical,qui engloutirait les manifestants et les emmènerait vers un lieu à l’écart n’a jamais été une réelle possibilité. Le Direct Action Network et ses alliés n’avaient aucune intention de transformer l’organisation de la manifestation en une alliance conservative qui proclamait que Pat Buchanan était « le seul candidat aux élections présidentielles qui comprenne les questions syndicales, » selon le dirigeant Teamster, Hoffa, sur une chaîne de télévision nationale, le dimanche précédent. La gauche a été trahie par le monde syndical depuis des décennies et a bien retenu la leçon. Si il devait y avoir une alliance entre les manifestants et le défilé, ce serait aux conditions des premiers ou pas du tout. Les autorités municipales ont choisi de croire les assurances de leurs alliés syndicaux, selon lesquelles ils contrôlaient les manifestants. Cela a conduit la police a sous-estimé considérablement le nombre de manifestants qui étaient au moins aussi nombreux que les participants au défilé. En raison de l’aspect furtif de l’organisation en réseau, ils ne les ont jamais vu venir.

Traduction R&B

NDT

1. Ces prévisions hystériques sont fréquentes chez les autorités de maintien de l’ordre. Ainsi les 1000 à 2000 black blocs » attendus à Paris pour le1er mai 2019, après un appel fantaisiste à transformer Paris en « capitale de l’émeute ». Méconnaissance (réjouissante) des réseaux militants ou propagande délibérée pour effrayer et dissuader les manifestant-es. Sans doute un peu des deux….

2. Voir les sites de Rainforest Action Network, et Ruckus Society qui existent toujours. Art & Revolution est le collectif qui a confectionné les marionnettes géantes.Voir Mary Travers Art and Revolution Playing the Fool to Beat the Man