Goodman Paul

Goodman Paul – 1911 – 1972

“Seuls les anarchistes sont de vrais conservateurs car ils veulent conserver le soleil et l’espace, la nature animale, la communauté primaire et la recherche par l’expérimentation.” – The May Pamphlet.

 

Écrivain, poète, auteur de pièces de théâtre

Il est surtout connu aux Etats-Unis pour son essai Growing up absurd en 1960, [Paul Goodman, Direction absurde, Robert Morel éditeur, 1971] une critique virulente du système éducatif qui contribuera à sa reconnaissance dans les milieux étudiants américains des années 1960.

Il a contribué à des journaux anarchistes comme Politics, Why?, and Retort

Peu connu en France, probablement du fait de son étiquette « individualiste » chez les anarchistes « historiques », il occupe néanmoins une place particulière dans la pensée et l’histoire libertaire.

« Pendant vingt ans, il a été tout simplement pour moi l’écrivain américain le plus important. Il était notre Sartre, notre Cocteau » On Paul Goodman Susan Sontag

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Liberté et autonomie

Titre original : Freedom and Autonomy, publié à l’origine sous le titre Just an Old Fashioned Love Song dans WIN, No. 8, février 1972. Source : Anarchism – A Documentary History of Libertarian Ideas Volume Two – The Emergence of the New Anarchism (1939 to 1977). p 329

Beaucoup de philosophes anarchistes partent d’une soif de liberté. Là où la liberté est un concept métaphysique ou un impératif moral, elle me laisse froid – je ne peux pas penser en termes d’abstractions. Mais le plus souvent, la liberté des anarchistes est un profond cri animal ou un appel religieux comme l’hymne des prisonniers dans Fidelio. Ils se sentent emprisonnés, de manière existentielle, par la nature des choses ou par Dieu ; ou parce qu’ils ont souffert, ou été les témoins de trop d’esclavage économique; ou parce qu’ils ont été privés de leurs libertés; ou colonisés intérieurement par les impérialistes. Ils doivent se débarrasser des contraintes pour devenir humains.

Parce que, dans l’ensemble, mon expérience est assez vaste selon moi, je n’ai pas soif de liberté … Je penserai cependant différemment si j’étais l’objet d’une censure littéraire comme Alexandre Soljenitsyne. Mon sujet de contrariété habituel n’est pas le sentiment d’être emprisonné mais d’être en exil ou né sur la mauvaise planète …

Certes, il est des scandales qui me prennent à la gorge, comme tout le monde, et j’ai envie de m’en libérer. Des insultes à l’humanité et à la beauté du monde qui m’indignent. Une atmosphère de mensonges, de trivialité et de vulgarité qui me rend soudainement malade. Les pouvoirs en place ne connaissent pas la définition de la magnanimité et sont souvent seulement pathétiques et zélés. Comme avait l’habitude de le dire Malatesta, essaie juste de faire ton truc et ils t’en empêcheront et puis ils t’accuseront de la bagarre qui s’ensuit. Pire que tout, les actions de destruction de la planète par les pouvoirs sont devenues folles; et comme dans les histoires et tragédies anciennes où nous lisons comment des hommes arrogants ont commis des sacrilèges et se sont condamnés eux-mêmes et ceux qui s’y sont associés avec eux, je ressens aussi parfois une peur superstitieuse à l’idée d’appartenir à la même tribu et de fouler la même terre que nos hommes d’état.

Mais non. L’homme a le droit d’être fou, stupide et arrogant. C’est notre privilège. Notre erreur est d’armer n’importe qui avec un pouvoir collectif. L’anarchie est la seule politique sûre.

Que les anarchistes croient que ‘la nature humaine est bonne’ et donc, que l’on peut faire confiance aux hommes pour se gouverner eux-mêmes, est une idée fausse courante. En réalité, nous avons tendance à adopter une vision pessimiste; on ne peut pas faire confiance aux gens, alors empêchons la concentration du pouvoir. Les hommes détenant l’autorité sont particulièrement susceptibles d’être stupides parce qu’ils sont déconnectés de l’expérience concrète, et que, à la place, ils interfèrent constamment avec les initiatives des autres et les rendent stupides et anxieux. Et imaginez ce que peut produire sur le caractère d’un homme le fait d’être déifié comme Mao Tsé Toung ou Kim II Sung. Ou de penser régulièrement à l’impensable comme les maîtres du Pentagone.

Pour moi, le premier principe de l’anarchisme n’est pas la liberté mais l’autonomie. Parce que le genre d’expérience que j’aime, c’est lancer des projets, le faire à ma façon, et être un artiste avec des matériaux concrets. Je suis réfractaire à l’idée que des autorités extérieures, qui ne connaissent pas concrètement le problème ou les moyens disponibles, me donnent des ordres. La plupart du temps, la manière de fonctionner est plus élégante, énergique et clairvoyante sans l’intervention d’en haut d’autorités, l’État, la démocratie, le collectif, la bureaucratie d’entreprise, les gardiens de prison, les doyens d’université, les programmes pré-établis ou la planification centralisée. Elles peuvent être nécessaires en cas de certaines urgences mais c’est au prix de la vitalité… En règle générale, l’usage du pouvoir dans le travail est inefficace à court terme. Le pouvoir extrinsèque inhibe la fonction intrinsèque. Comme le disait Aristote, « L’esprit est automoteur. »

Dans son récent livre Beyond Freedom and Dignity, B.F. Skinner soutient que ce sont des idées reçues défensives qui interfèrent avec le conditionnement opérant des gens vers leurs buts désirés de bonheur et d’harmonie. (Il est curieux de lire ces jours-ci une reformulation de comptoir de l’utilitarisme de Bentham.) Il est à côté de la plaque.

Ce qui est répréhensible au sujet du conditionnement opérant n’est pas qu’il viole la liberté mais que le comportement qui en résulte est frustre, de mauvaise qualité et labile – il n’est pas assimilé comme une seconde nature. Skinner est si impressionné par le fait que le comportement d’un animal peut être façonné selon les buts du dresseur qu’il ne compare pas cette réalisation avec le comportement inventif, flexible et mature de l’animal qui agit et réagit dans son milieu naturel. Et d’ailleurs, la dignité n’est pas une idée reçue spécifiquement humaine, comme il le pense, mais l’attitude normale de tout animal, défendue rageusement lorsque son intégrité physique ou territoriale est menacée.

La soif de liberté est certainement une motivation pour le changement politique plus forte que celle d’autonomie. (Je doute cependant qu’elle soit aussi tenace. Les gens qui font leur travail selon leur idée peuvent trouver généralement d’autres moyens que la révolte pour continuer à le faire, y compris la résistance passive aux interférences.) Pour déclencher une révolution anarchiste, Bakounine, à ses débuts, voulait s’appuyer précisément sur les parias, délinquants, prostituées, prisonniers, paysans déplacés, lumpen prolétariat, tous ceux qui n’avaient rien à perdre, pas même leurs chaînes, mais qui se sentaient opprimés. Il y avait suffisamment de troupes de ce genre lors du sinistre âge d’or de l’industrialisation et de l’urbanisation. Mais, naturellement, les gens qui n’ont rien sont difficiles à organiser et à unir pour un long effort, et sont facilement séduits par un fasciste qui leur offre des fusils, une revanche et un sentiment momentané de pouvoir.

Le pathos des gens opprimés qui ont soif de liberté, c’est qu’une fois qu’ils l’ont obtenue, ils ne savent pas quoi en faire N’ayant pas été autonomes, ils ne savent pas comment s’y prendre et,avant qu’ils n’apprennent, il est généralement trop tard. De nouveaux dirigeants ont pris la relève, bienveillants et imbus de la révolution, ou non, mais qui n’ont jamais été pressés d’abdiquer.

Les opprimés attendent trop de la Société Nouvelle, plutôt que d’être perpétuellement vigilants à pouvoir faire ce qu’ils veulent …

L’anarchie exige de la compétence et de la confiance en soi, le sentiment que le monde est un. Il ne prospère pas parmi les exploités, les opprimés et les colonisés. Ainsi, malheureusement, il manque un puissant moteur vers le changement révolutionnaire. Mais dans les sociétés occidentales prospères d’Europe et d’Amérique, il existe une possibilité encourageante: Des personnes plutôt autonomes, parmi la classe moyenne, les jeunes, les artisans et les professions libérales ne peuvent pas ignorer qu’ils ne peuvent pas continuer ainsi avec les institutions actuelles.Ils ne peuvent pas réaliser un travail honnête et utile ou pratiquer noblement une profession; les arts et les sciences sont corrompues; une modeste entreprise doit prendre une taille hors de proportion pour survivre; les jeunes ne peuvent pas trouver de métiers; il est difficile d’élever des enfants; le talent est étranglé par les diplômes; l’environnement naturel est détruit; la santé est mise en danger; la vie communautaire est inepte; les quartiers sont horribles et peu sûrs, les services publics ne fonctionnent pas; les impôts sont gaspillés par la guerre, les enseignants et les politiciens.

Alors, ils peuvent apporter quelques changements, pour étendre les champs de liberté. Ces changement peuvent être partiels et peu spectaculaires mais ils doivent être fondamentaux car de nombreuses institutions actuelles ne peuvent pas être réformées et les orientations du système, dans leur ensemble, sont désastreuses. J’aime le terme marxiste de « dépérissement de l’État »,mais il doit commencer maintenant, pas plus tard, et le but n’est pas une Société Nouvelle mais une société acceptable au sein de laquelle la vie peut continuer.

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