Cauchemars du capitalisme, Utopies de Démocratie

Cauchemars du capitalisme, Utopies de Démocratie
Les Luttes à suivre dans le Monde, 2010 – 2011

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Texte paru sur le site de crimethinc sous le titre Nightmares of Capitalism, Pipe Dreams of Democracy The world struggles to Wake, 2010 – 2011

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nightmare

La crise continue. Elle n’est pas seulement un hoquet du marché mais une panne structurelle. Un système motivé par une compétition visant à des profits toujours plus grands ne peut perdurer éternellement; à un moment ou à un autre, tout ce qui a pu être transformé en marchandise a été aspiré par les marchés, tout le capital accumulé entre les mains de quelques-uns et les profits se sont taris

Aujourd’hui, les usines dans chaque branche de l’industrie, produisent des marchandises de manière toujours plus performante grâce à l’automation qui rend les ouvriers de plus en plus superflus. Le seul moyen de tirer des profits de ces marchandises est de réduire les coûts : éliminer les ouvriers ou les payer presque rien. Mais sans travail ni salaire, les gens ne peuvent plus jouer leur rôle de consommateurs. Les seules opportunités d’emplois sont dans la police, qui mène une guerre incessante contre la population, pour contrôler les plus pauvres et les chômeurs. C’est pourquoi notre monde déborde de merdes bon marché, la vie humaine étant la moins chère de toutes.

Puisque les marchandises deviennent toujours moins chères et les consommateurs toujours plus pauvres, comment les capitalistes continuent-ils à faire des profits? Le crédit a été inventé comme une manière pour les consommateurs de faire leurs courses même lorsqu’ils ne recevaient pas de revenus salariés. Lorsque la vente de produits réels ne peut plus produire de profit, les profits doivent être réalisés sur de futurs retours attendus—en d’autres termes, sur la spéculation.

Mais comme tout château de cartes, la dette ne peut pas s’élever continuellement—à un moment donné, quelqu’un la réclamera. Le château de cartes s’est effondré sous son poids en 2008 lorsqu’il est devenu évident que les futurs retours attendus ne se matérialiseraient jamais. Plutôt que de reconsidérer leur foi dans le capitalisme, les autorités grattent actuellement les derniers vestiges des structures de soutien établis pour pacifier le vieux mouvement ouvrier, nourrissant le feu de chaque dernier bout de bois.

La crise financière révèle une crise métaphysique plus profonde : ce système, qui s’est perpétue en créant des besoins émotionnels irréalisables, n’est pas plus capable de satisfaire les besoins matériels de la population mondiale. Les forts taux de chômage, de l’Egypte aux Etats-Unis, ne sont pas seulement dus à la corruption de despotes comme Moubarak, ni à l’avidité que quelques capitalistes ; ils sont aussi la preuve que un système qui n’a jamais fonctionné pour nous est sur le point de ne plus fonctionner du tout.

Comme réponse, quelques espoirs de ressusciter la sociale démocratie . Mais n’est-ce pas elle qui a neutralisé les mouvements de résistance du XXème siècle , en construisant un état assez puissant pour imposer les inégalités actuelles ? La démocratie a toujours été la gardienne du capitalisme, donnant au plus grand nombre possible de gens une raison pour s’investir dans des systèmes hiérarchiques et les institutions coercitives, assimilant la liberté aux droits de la propriété. Si le capitalisme est condamné, nous avons besoin de quelque chose de radicalement différent—à vrai dire, nous en avons toujours eu besoin.

Le capitalisme ne va pas s’effondrer en un jour. Ses rituels et ses valeurs sont si enracinés en nous que sa chute pourrait prendre des générations, et il pourrait laisser place à quelque chose de pire encore. Si nous voulons avoir une influence sur ce qu’il adviendra après lui,nous devons poser les bonnes questions concernant la manière dont nous luttons et les discours que nous propageons. Nous retracerons ici la trajectoire des luttes populaires contre l’austérité et le capitalisme à travers le monde au cours des années 2010 et 2011, en identifiant leurs limites, afin de pouvoir aller plus loin la prochaine fois.

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Pièges et Paradoxes: Les Manifestations Etudiantes du 4 Mars 2010

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La crise économique qui avait pénétré la conscience de l’opinion publique en 2008 a incité le gouvernement à infliger des restrictions budgétaires massives dans l’éducation nationale. Le mouvement étudiant qui commença en décembre 2008 avec l’occupation de la New School de New York City—un établissement privé—s’intensifia avec une série de manifestations et d’occupation durant l’automne 2009, principalement en Californie (1). Il culmina avec des manifestations à l’échelle nationale le 4 mars 2010.(2) La Région de la Baie fut l’épicentre de cette journée de manifestations avec 10 000 personnes dans les rues; mais dans cet épicentre les contradictions à l’intérieur du mouvement sont apparues en plein jour.

Alors que des anarchistes avaient été en première ligne lors des occupations, des réformistes prirent la direction des opérations dans l’organisation du 4 mars, en programmant un rassemblement et une manifestation ordinaires. Ils essayèrent aussi de contrôler les prises de paroles. Une semaine avant la journée d’action, une soirée dansante à l’UC de Berkeley a dégénéré en mini émeute quand des étudiants descendirent dans la rue, mêlés à des non étudiants et qu’ils se défendirent contre les attaques de la police. Il n’y eut que deux arrestations mais, par la suite, les libéraux et les gauchistes accusèrent des agitateurs extérieurs d’avoir infiltré le mouvement—une histoire que certains ont répété pendant des mois et qui est devenue d’autant plus répandue.

Comme au sein du mouvement contre la guerre (3), 7 ans plus tôt, les anarchistes s‘étaient contentés en général de radicaliser les tactiques du mouvement étudiant. La plupart des actions militantes étaient organisées de manière informelle et elle ne disposaient ni d’un organe autonome de coordination, ni d’une voix dans les structures d’organisation du mouvement dans son ensemble. Cette opacité créait un élément de surprise, mais elle a permis, en fin de compte, aux réformistes de déborder les radicaux en dominant les prises de paroles et les programmes d’actions qui n’étaient pas favorables à la confrontation. De la même façon, parce que les anarchistes ne furent pas capables de populariser un discours associant le mouvement étudiant avec les luttes plus larges des laissés pour compte, la plupart considérèrent comme allant de soi que la lutte ne visait qu’à obtenir plus de financement pour l’éducation publique. Par la suite, il fut difficile de légitimer la participation de non-étudiants, sinon comme « alliés » passifs, encore moins de la présenter comme une lutte contre le gouvernement.

Le 4 mars, une manifestation de plusieurs milliers de personnes démarra à partir de Berkeley à travers Oakland. Les groupes d’organisation étudiants jouaient des coudes avec des militants vêtus de noir pour occuper le premier rang. La marche rejoignit des étudiants plus jeunes et des enseignants dans le centre de Oakland où les orateurs habituels se succédèrent sur l’estrade. Une manifestation autonome avait été prévue à partir du rassemblement mais un orateur prit la parole pour déconseiller d’y participer, en soulignant qu’elle serait illégale et dangereuse. Il se disait que les radicaux avaient passé un accord en sous-main avec les organisateurs officiels mais que ces derniers étaient revenus sur leur parole. La plupart se dispersèrent à la fin du rassemblement mais environ deux cent personnes se regroupèrent finalement autour d’un sound system et se mirent en route en faisant en sorte de bloquer l’autoroute avant que d’être arrêtés en masse. Un jeune de quinze ans fut blessé lorsque la police intervint, souffrant de sérieuses blessures à la tête et confirmant tragiquement l’avertissement de l’orateur.

Après quoi, il y eut des déclarations de victoire et des récriminations hystériques mais le mouvement étudiant avait passé son pic. Sans l’accord des militants qui animaient le mouvement, le clan réformiste s’engagea dans de vaines tentatives pour influencer les politiciens; l’impulsion se brisa. Le même scénario se répéta partout dans le pays.

Les anarchistes doivent trouver un point de départ à partir duquel agir dans une société où peu de gens comprennent nos buts. Cela créé des paradoxes, comme se joindre à une lutte en faveur de l’éducation dans un pays où elle a toujours été liée à l’état. En participant au mouvement étudiant, les anarchistes ont pris le risque de légitimer les privilèges, les rôles et les structures sociales auxquelles ils se seraient attaqués en d’autres circonstances. Le mouvement étudiant de 2009-2010 aurait pu aller plus loin si il avait été recadré comme faisant partie d’une lutte plus large incluant tous ceux en train de perdre , ou ayant déjà perdu, leur place dans l’économie—sans parler de ceux qui n’en ont jamais eu. Quoi qu’il en soit, il a préparé le terrain à Occupy Oakland pour cela.

Les Limites Sont Atteintes: Premier Mai 2010

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Le Premier Mai 2010,de petites mais violentes manifestations et attaques anarchistes de propriétés ont lieu sans de nombreuses villes à travers les Etats-Unis, incluant notamment Santa Cruz, Californie et Asheville, Caroline du Nord. Onze personnes furent arrêtées à Asheville (4), et inculpées pour complot et autres crimes, avec une caution de 65 000$.

Les arrestations provoquèrent une vague de controverses dans les milieux anarchistes. Un éditorial intitulé « Ce que je ferais avec 55 000$ » (5)[sic] affirmait qu’il serait plus intéressant en terme de stratégie de laisser les personnes en prison et d’utiliser l’argent pour acheter un équipement de sérigraphie et pour payer le loyer de centres sociaux à Chicago. C’est malsain, bien évidemment, mais cela montrait combien le débat était devenu polarisé entre partisans d’infrastructures et ceux en faveur de la confrontation, et combien étaient inconfortable la position des insurrectionnalistes en terme de débat public avant la répression.

Cette question, soulevée avec mauvaise foi, soulève néanmoins une importante question. Qu’est-ce que les anarchistes feraient, offensivement, avec une telle somme énorme d’argent? Qu’est-ce que cela signifierait de prendre l’initiative, de collecter 65 000$ pour proposer un programme de confrontation intentionnelle plutôt que réactive? Séparé d’une stratégie qui incorpore la répression comme une phase nécessaire, suivre un mantra aveugle d’attaque, c’est comme prendre la première pièce vulnérable à votre portée sur un échiquier: cela peut vous conduire à des défaites cinglante. Cela laisse toujours les anarchistes sur la défensive.

Quatre jours plus tard, plus de 100 000 personnes se rassemblèrent à Athènes, en Grèce, pour protester contre les restrictions budgétaires et les hausses d’impôts gouvernementales, imposées par l’Union Européenne et le Fond Monétaire International. Des vagues successives essayèrent de prendre d’assaut le parlement dans Syntagma Square; la Grèce n’avait jamais été aussi proche sans doute de l’insurrection depuis les émeutes de 2008. Elles prirent fin lorsque trois personnes furent tuées dans un incendie allumé de manière irresponsable par des émeutiers dans une banque encore occupée par des employés.

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Beaucoup pensent que cette tragédie a empêché une situation potentiellement révolutionnaire de se développer. Elle a aussi inversé le cours de l’histoire, ayant cours en Grèce depuis décembre 2008, en associant l’idée de meurtre aux protestataires et non plus à la police. Cela a pris dix ans à dix milles personnes pour légitimer la lutte militante et une heure à un fou pour la discréditer.

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Après cela, l’humeur était au pessimisme des deux côtés de l’Atlantique. Pendant que les anarchistes aux USA se chamaillaient au sujet des 11 de Asheville, en Grèce, ils débattaient pour comprendre comment des tendances antisociales avaient pris racines et préparé le terrain pour l’incendie de la banque. Certains prétendaient même que les actions internationales du début mai étaient un succès mais il est intéressant de noter que peu de villes aux Etats-Unis l’ont reconduite en 2011.

Quand une stratégie commence à produire des résultats décevants ou contreproductifs, c’est une occasion de réévaluer et d’expérimenter. Alors que le mouvement anarchiste s’efforçait d’accepter les limites qu’il avait atteint, de nouveaux protagonistes entrèrent en scène.

Anarchy in the UK: Le Mouvement Etudiant, Novembre-Décembre 2010

Le 10 Novembre 2010, la National Union of Students attira 52 000 étudiants à Londres pour protester contre une loi d’austérité qui augmentera le plafond des frais d’inscription de 3290£ à 9000£. Alors que la manifestation principale avançait vers Millbank Tower, un groupe dissident de quelques centaines de personnes, conduit par une trentaine d’anarchistes du black blocs, firent irruption dans les locaux du Parti Conservateur. Alors qu’ils brisaient des vitres, peignaient des graffitis et affrontaient la police,des milliers de supporters se rassemblèrent dehors dans le square, allumant un feu avec leurs banderoles et pancartes. Cela prit des heures à la police pour reprendre le contrôle de la situation. Des images prise d’un hélicoptère montrent des occupants le long du rebord du toit, des documents volant au dessus de la foule pendant que de la fumée s’élève du feu.

Alors que des anarchistes non organisés étaient parmi les premiers dans le bâtiment, peu nombreux furent les membres des groupes anarchistes organisés à les rejoindre. Les photos de suspects circulèrent au sein de la police et les médias ne révélèrent pas les visages de militants de longue date mais ceux de la jeunesse du pays. Les participants firent référence à l’agitation qui balayait le globe—“La France,la Grèce, ici aussi maintenant”—mais cela marquait l’entrée d’une nouvelle génération dans la confrontation avec l’état.

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La Grande Bretagne avait été relativement calme depuis des années. Les précédentes campagnes de protestation avaient été organisées en grande partie par des militants à plein -temps; une sous-culture militante avait ainsi émergée. Elle a contribué à nourrir l’activité radicale et une infrastructure, mais elle était déconnectée des expériences et des préoccupations de ceux qui souffraient du capitalisme.

L’attaque de Millbank déclencha une vague de manifestations, de grèves et autres actions (6) impliquant plus de 100 000 personnes durant les deux mois suivants. Des écoles furent occupées à travers le pays, servant comme centre nerveux pour élargir et coordonner le mouvement. Plusieurs milliers de jeunes convergèrent de nouveau sur Londres le 24 et 30 novembre; la police répondit en encerclant et en « enserrant » les manifestants pendant des heures. Le mouvement connut son apogée le 9 décembre, avec des milliers de manifestants affrontant la police à Londres pendant que le Parlement votait le paquet de lois sur l’austérité.. La police encercla et attaqua vicieusement les manifestants, envoyant un jeune garçon à l’hôpital pour une intervention chirurgical au cerveau; les manifestants se défendirent, brisèrent les vitres du Ministère des Finances et autres bâtiments ,et attaquèrent une voiture où se trouvaient le Prince Charles et la Duchesse de Cornouailles.

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Contrairement au mouvement étudiant aux Etats-Unis, les plus défavorisés jouèrent un rôle majeur dans ces manifestations, souvent au grand dam des organisateurs étudiants « convenables ». Dans une vidéo du 9 décembre, des hooligans masqués déclarent, “Nous venons des bas-quartiers de Londres—comment peuvent-ils nous demander de payer des frais d’inscription à la fac de 9000 £?” Les politiciens et les médias institutionnels tentèrent de diviser les différents milieux démographiques que comprenaient le mouvement mais cette diversité constituait sa force principale.

Les actions s’effilochèrent après le vote de la loi. Comme en Grèce en décembre 2008, la fin de l’année marqua la fin de la parenthèse autour d’une période d’intense activité.

Le mouvement en Grande Bretagne a suivi de près les grèves et l’agitation syndicale en Espagne et en France; il a coïncidé avec un mouvement étudiant similaire en Italie, culminant lui aussi le 14 décembre avec des incendies et des émeutes à l’extérieur du Parlement italien pendant un vote controversé. Les choses s’animaient.

De Nouveaux Fronts dans la Guerre de l’Information: Wikileaks, Anonymous, Lulzsec (7)

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Alors que les manifestations contre l’austérité attiraient des couches toujours plus larges de la population, la même chose se passait sur le réseau. Après la publication par Wikileaks de documents classifiés d’Afghanistan et d’Irak, ainsi que de communications diplomatiques américaines, plusieurs entreprises rompirent les liens avec le groupe, lui interdisant l’accès à tout financement. En réponse, Anonymous—un meme internet servant d’ombrelle à l’action collective—orchestra des attaques ciblées par déni de service à l’encontre de beaucoup de ces entreprises, fermant leurs site web et attirant l’ attention internationale.

Durant le vingtième siècle, la première vague de hackers était motivée par la curiosité et l’esprit farceur; leurs successeurs visaient des gains personnels, travaillant pour des entreprises criminelles ou des organisations de sécurité—souvent dans cet ordre. Maintenant, enfin, il semblait que le hacking politisé avait trouvé sa voie. Une partie de cette attention pouvait servir le gouvernement américain qui cherchait un prétexte pour la répression d’internet; mais elle était aussi le reflet de la détermination des communautés en ligne qui existaient grâce à l’anonymat et à la libre circulation de l’information pour protéger les conditions nécessaires à leur existence.

Alors que la culture des premiers Anonymous avait été imprégnée de l’humeur adolescente et de l’hostilité des message boards dont elle était originaire, en 2011, ses membres et ceux de projets similaires avaient souvent adopté des idées anarchistes. Par exemple,après avoir ciblé le ministère chargé de la Sécurité Publique d’Arizona, Lulzsec avait déclaré, “Nous faisons cela non seulement parce que nous sommes opposés au SB1070 (8) et à la police raciste d’Arizona, mais parce que nous voulons un monde entièrement libéré de la police, des prisons et des politiciens.”

Les hold-ups informatiques peuvent révéler les dessous cachés des autorités, les discréditer tout en brisant le mythe de leur invulnérabilité. Les courriers électroniques publiés par Wikileaks décrivant l’alimentation luxueuse du tigre du Président Ben Ali alors que des tunisiens souffraient de la faim alimentèrent les flammes de la révolte dans le pays. Mais ces attaques poursuivent aussi une stratégie à plus long terme. Le capitalisme du XXIème siècle et l’appareil répressif qui le protège dépendent tous deux de la circulation de l’information. Forcer les institutions et les gouvernements à être prudents sur la manière dont ils la partagent les paralyse..

CNN: Quel est votre but ultime? Quel résultat attendez-vous de l’ Opération Payback?](9)
Anon: Personnellement? Une société utopique.
C’est juste une nouvelle manière de se battre . . .

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L’ Insurrection vient: “Le Printemps Arabe,” Décembre 2010-Mars 2011

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Personne n’était préparé à ce que des gouvernements commencent à tomber. Le premier fut en Tunisie. Des manifestations commencèrent après qu’un vendeur de rue se soit immolé pour protester contre le traitement de la police dont il fut victime; au début, elles furent marginales, mais chaque tentative de répression attisait les flammes jusqu’à ce que des syndicats et même des avocats s’y joignent. La participation n’a augmenté qu’après que Ben Ali a fui le pays le 18 janvier.

Les premières manifestations de masse eurent lieu en Egypte une semaine après, organisées par une coalition de groupes composés majoritairement de jeunes. L’un des forums les plus influents était une page Facebook nommée “We Are All Khaled Saeed,” (10) d’après le nom d’un homme assassiné par la police. Les manifestations furent violemment réprimées et le gouvernement ferma les accès internet et de téléphones portables à travers une grande partie du pays; mais une fois encore, cela ne fit que propager et intensifier la résistance. Après que des affrontements avec la police ont réduit de nombreux commissariats , ainsi que les locaux du parti au pouvoir, en cendres, les manifestants adoptèrent des stratégies non-violentes plutôt que de s’en prendre directement aux militaires. Au début février, une grande partie du pays participait à la révolte, malgré des centaines de morts et des milliers de blessés.

Le Président Moubarak offrit à plusieurs reprises de donner satisfactions aux revendications des manifestants, mais toujours avec un moment de retard; comme l’élan grandissait, les gens gagnaient en confiance pour demander toujours plus, jusqu’à ne plus se satisfaire que de son départ. Il démissionna finalement le 11 février. Les semaines suivantes virent des manifestations similaires au Bahreïn, en Syrie, au Yémen, et partout ailleurs au Moyen Orient, ainsi qu’une guerre civile qui débarrassa la Libye de Khadafi.

Bien que l’Afrique du Nord semble loin, dans un monde globalisé, nous ne devrions pas être surpris par le fait que tout dans cette histoire nous est familier : chômage et amertume, actions organisés par des groupes protestant contre les brutalités policières, même des diplômés universitaires travaillant dans des cafés. Il n’existe pas de révolutions exotiques à l’étranger au XXIème siècle. Bien que ces évènements ont éclipsé les émeutes qui les ont précédées en Grèce et lors du mouvement étudiant en Angleterre ; ils proviennent des mêmes causes et ont épousé des formes similaires. Les vagues d’agitation qui ont balayé l’Europe durant les années précédentes ont aidé à créer un précédent pour ce qui ressemblait à une révolte, que les population nord-africaines ont poussé plus loin que les européens ne l’imaginaient possible.

Nous pouvons apprendre beaucoup des révoltes du XXIème siècle en étudiant ces évènements. Le soulèvement a commencé aux marges—la Tunisie est une nation relativement petite, alors que l’Egypte est la plus peuplée du Moyen-Orient—et à la périphérie sociale, parmi les chômeurs, les jeunes et les pauvres. Il s’est propagé à toutes les classes sociales et aux centres urbains, pour finalement exercer une influence à l’échelle du monde. Dans un monde entièrement relié en réseaux, l’instabilité à la marge peut menacer le pouvoir au centre.

Ces soulèvements ont poursuivi l’expérimentation de nouvelles technologies et d’organisations décentralisées qui ont caractérisé le mouvement contre la mondialisation, démontrant que un travail anonyme en réseau peut initier des rebellions sans leaders à grande échelle. Comme l’ information est devenue l’élément vital du capitalisme, faisant d’internet le lieu de la nouvelle usine mondiale, ce furent les premiers conseils ouvriers —une nouvelle sorte d’intelligence collective permettant aux gens de s’organiser directement par eux-mêmes sans représentation.

En même temps, si les technologies de la communication ont été essentielles au soulèvement, ce fut parce que leur rôle conventionnel fut subverti en occident, en rapprochant les gens plutôt qu’en leur permettant de garder leur distance les uns envers les autres. Cela est démontré par le fait que les manifestations ne se sont développées que lorsque Moubaraka fermé les services internet et de téléphones portables. L’infrastructure matérielle de internet est encore très centralisée; même si elle peut être utile, c’est une erreur que d’en être dépendant aussi longtemps qu’elle reste entre les mains capitalistes.

Moubarak s’est trouvée dans une situation intenable: si il laissait fonctionner les technologies de communications, elles seraient utilisées contre lui, mais les fermer provoquerait la colère et la solidarité internationale. A l’avenir, nous pouvons nous attendre à ce que les autorités réagissent en structurant et dirigeant les flots d’informations plutôt qu’en les interrompant. Il existe déjà plus d’adeptes pour cette solution aux Etats-Unis où Facebook n’est pas utilisé généralement pour coordonner des insurrections mais comme espace pour des individus atomisés où ils sont en compétition pour un capital social .
Bien que les soulèvement en Afrique du Nord ont inclus une agitation syndicale, ils ont commencé en dehors des lieux de travail et sont restés centrés sur des espaces publics comme la Place Tahrir du Caire. Le vieux mouvement ouvrier était fondé sur la manière dont la production offrait des expériences communes aux travailleurs, tout comme les stratégies sous-culturelles qui suivirent étaient basées sur les références communes partagées par les consommateurs. A une époque de précarité, où les conditions communes qui nous unissent est que nous sommes tous à la merci d’une économie qui ne nous offre pas un rôle permanent, on comprend que les occupations d’usines de 1968 soient remplacées par celles d’espaces publics. A part cela, la police est aux chômeurs ce que les patrons sont aux ouvriers; dans des pays où les jeunes souffrent de chômage massif, il n’est pas surprenant que les révoltes commencent avec des attaques contre la police.

L’inconvénient de commencer à l’extérieur des lieux de travail est que cela peut présenter l’objet de la révolte en termes politiques plutôt que économiques. Alors que les révoltes d’Afrique du Nord étaient le produit de conditions économiques, elles se sont opposées davantage aux formes de gouvernement qu’aux structures économiques qui en étaient la cause; à la fin, il est possible qu’elles ont été limitées par l’absence de vision alternative quant aux relations humaines. Sans cela, les gens retombent dans les traditionnels discours nationalistes —comme cela fut illustré par les drapeaux égyptiens et le slogan “Musulmans! Chrétiens! Nous sommes tous Egyptiens!”—et dans la démocratie. Comme cela arrive souvent, les formes empruntées par la rébellion étaient beaucoup plus radicales que les revendications mises en avant. En même temps que l’effervescence se poursuit au Moyen-orient et que de nouvelles traditions de résistance s’enracinent, on peut espérer que la vision implicite dans les formes va trouver sa voie, en tant que fin autant que moyen.

Le pic dudit “Printemps Arabe” fut suivi par une période de chaos qui continue encore aujourd’hui. L’état a désespérément besoin de gens qui se méfient et se craignent les uns les autres; sans cela, il manque de la justification première de son existence. Tout comme les policiers en civil de Moubarak ont tenu le rôle de pillards pour justifier la répression, les éruptions de violences ethniques ont été pratiques pour ceux qui souhaitaient redonner une légitimité au pouvoir d’état. Malgré cela, la Place Tahrir a été réoccupée encore et encore par des manifestants ; le déboulonnage de Moubarak et de Ben Ali ont marqué le début seulement d’une longue lutte.

L’Egypte recevait la seconde aide militaire des Etats-Unis la plus importante après Israël—1.3 milliards de $ par an. Les grenades lacrymogènes tirées sur les manifestants portaient l’inscription “Made in the USA.”. Le déboulonnage de Moubarak et plus tard celui de Khadafi montre que, une fois que les choses vont assez loin, la force militaire n’est plus un atout; l’armée peut difficilement bombarder ses propres villes. En même temps, pour obtenir davantage que le seul changement de gouvernants, une insurrection doit se propager au sein des rangs de l’armée et au-delà des frontières nationales. Il est difficile de savoir quand ce seuil sera franchi, mais personne n’avait vu venir non plus le soulèvement tunisien.

Obama (récent soutien de Moubarak, le 11 février): “Les Egyptiens nous ont inspirés et ils l’ont fait en faisant mentir l’idée que la justice se gagne plus facilement avec la violence…En Egypte, c’est la force morale de la non-violence qui a tendu l’arc de l’histoire vers la justice une fois encore . . . Je suis certain également que la même ingéniosité et esprit d’entreprise montrés par les jeunes gens d’Egypte ces derniers jours peuvent être exploités pour créer de nouvelles opportunités : des emplois, des entreprises.”

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Occuper le Capitole, Ne Pas Attaquer Le Capital: Wisconsin, Février-Mars 2011

Dans le sillage de l’exemple égyptien, les manifestations contre l’austérité prirent de l’ampleur même aux Etats-Unis . Quatre jours après la démission de Moubarak, une file de personnes mobilisée par la Teaching Assistants Association attendait pour s’adresser à la législature de l’état du Wisconsin au sujet des réductions budgétaires proposées et de la législation anti-syndicale . Lorsque les auditions furent suspendues pour la nuit, la queue se transforma en une occupation impromptue, car ceux qui n’avaient pas pu prendre la parole rechignaient à perdre leur place.

Le Capitole fut occupé jusqu’au 3 mars,et transformé en point de ralliement pour des manifestations sans précédent. Les professeurs prirent des arrêts maladies en masse, fermant des écoles; des anarchistes et sympathisants occupèrent des locaux universitaires à Milwaukee dans une tentative pour propager l’agitation; des rumeurs circulèrent au sujet d’une grève générale.

Le 9 mars, alors que les sénateurs démocrates étaient absents en guise de protestation, les sénateurs républicains du Wisconsin votèrent une partie du paquet de lois sur l’austérité—dont une qui privait les syndicats du secteur public du droit aux négociations collectives. En réponse, des milliers de personnes revinrent au Capitole, repoussant les policiers pour le réoccuper, au mépris de l’ordonnance du tribunal qui avait conclue la précédente occupation.

Le rôle centrale du Capitole tout au long des manifestations a démontré, avant Occupy, l’importance pour un mouvement d’établir une relation à un espace physique. Tout comme les occupations d’universités avaient servi de centres nerveux durant le soulèvement de décembre 2008 en Grèce, le Capitole offrit un point central aux manifestants pour construire un élan pour des semaines durant et un site où converger en réponse à de nouveaux développements. A une époque d’isolement généralisé, lorsque nous pouvons seulement nous rassembler dans des espaces destinés à nous faire acheter ou encourager des sports d’équipes, l’espace commun lui-même est devenu radical et radicalisant.

Ce degré de perturbation était inhabituel pour un état tranquille du Midwest comme le Wisconsin. Mais une fois encore, bien que l’occupation a revêtu des formes relativement radicales, elle s’est limitée à des discours démocratiques respectueux des lois. Cela a suscité des alliances curieuses chez les manifestants; par exemple, des policiers ont exprimé leur soutien à l’occupation à ses débuts et ont aidé plus tard à y mettre fin. Cela a aussi ouvert la voie au Parti Démocrate pour dilapider le peu d’élan qui restait en le canalisant vers une campagne pour rappeler le gouverneur (11).

Aussi sournoises les machinations des républicains furent-elles, ils votèrent la loi par la voie démocratique, de la même façon que d’innombrables autres lois sont votées. Bien que les manifestants se considéraient comme des partisans de la démocratie, en retournant de force dans le Capitole le 9 mars, ils affirmaient avant tout que leur occupation illégale du bâtiment était plus légitime que les sénateurs y faisant ce pourquoi ils avaient été élus. Malheureusement, ce ne fut jamais exprimé;les gens étaient prêts à violer la loi, pas à cesser d’y croire. Cela en dit long sur le rôle de la Gauche, lorsqu’on sait que des militants libéraux sont entrés illégalement dans le Capitole le 9 mars , seulement pour persuader les autres occupants de le quitter avec eux.

Entre le 15 février et le 3 mars, l’occupation première du Capitole a été sabotée, compromis après compromis. D’abord la police a demandé poliment aux occupants de ne pas se rassembler dans une pièce précise ; les policiers étaient si courtois pour tout et n’étaient-ils pas du même bord?Puis ils ont gentiment demandé aux occupants de quitter une autre pièce, et des militants de longue date ont accepté cela, et ainsi de suite—jusqu’à ce que le ex-occupants se retrouvent sur le trottoir, stupéfaits . Le même procédé n’a pris qu’une nuit pour se répéter le 9 mars.

Cela souligne une leçon importante: le premier compromis doit aussi être le dernier. Chaque fois que nous concédons quelque chose, nous créons un précédent qui se répètera encore et encore, enhardissant ceux pour qui il est préférable que nous ne nous défendons pas. Si la police n’a pas arrêté de manifestants dans le Capitole, ce n’est pas parce qu’elle soutenait l’occupation, ni parce que les manifestants avaient le droit d’être dans le bâtiment, mais parce que les manifestants avaient mobilisé assez de pouvoir social pour forcer les autorités à céder. Seules la politesse et l’obéissance sont capables de nuire à ce niveau.

Dans les luttes populaires, un rôle que les anarchistes peuvent jouer est d’être ceux qui refusent de céder. Nous pouvons aussi transmettre nos analyses chèrement acquises aux manifestants les moins expérimentés—par exemple, souligner que, aussi avenant que puisse paraître des policiers, on ne peut pas leur faire confiance dans la mesure où ils sont la police.

Pour cela, les anarchistes doivent être convaincants et au milieu de ‘évènement, et non spectateurs à la marge, comme ils le furent dans le Wisconsin. Des anarchistes d’une tendance plus insurrectionnaliste gravitèrent autour de l’occupation à Milwaukee, qui n’a pas réussi à prendre de l’ampleur, alors que les anarchistes à Madison se sont principalement intéressés à fournir une infrastructure. Offrir du matériel peut être un bon moyen d’entrer en contact avec des étrangers; cependant notre tâche ne se limite pas à faciliter les manifestations de tout genre mais de s’assurer qu’elles menacent la structure du pouvoir. A cette fin, nous devons prendre l’initiative d’organiser des actions aussi bien que infrastructures— en engageant tout le monde dans le processus et non seulement d’autres anarchistes. Les affrontements avec l’état sont forcément plus controversés que des repas gratuits ou des gardes d’enfants, mais cette controverse doit avoir lieu si nous voulons arriver à quoi que ce soit.

Une récrimination courante de la part des participants les plus combatifs de l’ occupation à Madison a été que les organisations de gauche avaient déjà déterminée la nature des manifestations Les anarchistes avaient peur d’agir, craignant d’être tout simplement marginalisés si ils remettaient en cause le discours dominant. En fait, il n’y a rien à perdre dans de telles circonstances, lorsque tous les desseins et les buts des anarchistes sont déjà marginaux. Les solutions avancées par la gauche ne dépassent pas l’horizon du capitalisme ; même lorsqu’elles ne sont pas entièrement naïves, elles servent à distraire et neutraliser ceux qui désirent un réel changement. Là où le terrain est divisé entre droite et gauche, nous pouvons aussi brouiller cette dichotomie en agissant en dehors. Même si nous échouons, au moins élargissons nous le terrain.

Cela soulève une question plus large—quel devrait être le but de manifestations contre l’austérité? Dans le Wisconsin,la plupart des participants considéraient comme allant de soi que leur but était d’arrêter le vote de la loi: autrement dit, de maintenir le choses en l’état. Cela revient à considérer la crise financière comme si elle était simple un prétexte imaginé par des capitalistes avides.

Mais du point de vue capitaliste, les mesures d’austérité sont réellement inévitables; il n’existe pas d’autre moyens pour que le système continue à fonctionner. Partout à travers les Etats-Unis, des démocrates sincèrement désolés proposaient des mesures semblables dans leur état —pratiquement sans rencontrer une quelconque résistance, grâce aux effets stupéfiants du bipartisme.

Le capitalisme n’est pas un état statique mais un processus dynamique de transformation du monde . Une manifestation ne peut bloquer l’histoire. Même si une vague de restrictions peut être stoppée , un milliers d’autres suivront. L’état ne peut littéralement pas céder—les politiciens n’ont nulle part ailleurs où aller. Cela signifie que des objectifs en apparence réalistes, comme bloquer un budget ou une loi spécifique, sont en fait moins réalistes qu’essayer de transformer le système entier.

Cela est passé inaperçu chez de nombreux travailleurs américains. Une professeur du Wisconsin Peggy Kruse a déclaré, “la plupart des enseignants sont plus qu’heureux d’accepter la baisse des salaires de 18%, de faire tout ce qui aidera l’état à se rétablir et à aller de l’avant. Nous sommes davantage préoccupés par la perte de nos droits de négociation collective.” En d’autre termes, nous céderons sur tout mais ne nous enlevez pas le droit de céder! Laissez Bill Gates garder ses 56 milliards de $ pendant que l’on diminue nos salaires et nos bordereaux roses, mais ne touchez pas à l’illusion que nous choisissons cet état de faits.

Accepter d’avance la défaite va de paire avec un engagement aveugle envers des manifestations pacifiques. Des écriteaux dans le Wisconsin proclamaient “BATS-TOI COMME UN EGYPTIEN,” mais les manifestants égyptiens brûlaient des postes de police. Aucune quantité de doubles discours de Obama ne peut rendre cela pacifique.

Si nous n’évaluons pas les manifestations contre l’austérité selon qu’elles contrecarrent de nouvelles lois ou le nombre de personnes qu’elles attirent , leur contenu devient la question la plus important. Créent-elles de nouvelles formes de relations entre les gens, de nouveaux rapports aux biens matériels? Démontrent-elles des valeurs qui vont au-delà du capitalisme? Produisent-elles des élans nouveaux, de nouvelles manière de se battre, de nouvelles indisciplines?

Le Capitole symbolisait la démocratie , c’est à dire la participation collective à un contrôle du bas vers le haut. L’occuper impliquait que ses occupants pouvaient être de meilleurs délégués de la démocratie que leurs représentants élus. Dans la mesure où les travailleurs se sont bien tenus alors même qu’ils étaient dépouillés de leur droit à s’organiser de façon autonome, ils ont prouvé que cela était le cas .

Comme le mouvement étudiant, celui du Wisconsin a échoué parce qu’il s’est limité à s’opposer à une législation précise affectant une couche de la population. Présenté comme un ultime effort pour protéger les fonctionnaires de l’état, il ne pouvait aller aussi loin ; des gens aux parcours de vie très différents furent impliqués, mais le discours ambiant les a empêché de prendre l’initiative. Pourtant, des milliers de travailleurs sans syndicat, emploi ou salaire de la fonction publique souffraient des mêmes conditions que celles que les républicains voulaient imposer aux employés d’état. Un mouvement impliquant tous ces différents secteurs de la société comme participants sur un pied d’égalité aurait pu faire boule de neige; il aurait été aussi beaucoup plus difficile à contrôler. Des grèves spontanées en février dans des universités ont laissé entrevoir cette hypothèse, en reliant les réductions de budget à l’aliénation de jeunes qui devaient être livrés à la merci des emplois du marché. Au lieu de cela, les ouvriers syndiqués à majorité blanche ont conçu l’action de protestation comme un moyen de défendre leurs propres privilèges, mettant sur la touche d’autres couches sociales comme les chômeurs afro-américains à Milwaukee, les condamnant ainsi à la défaite.

Ca Se Propage : Les Mouvements d’Occupation des Places (12) , Mai -Juin 2011

« Le temps de l’indignation est terminé. Ceux qui s’indignent commencent déjà à nous ennuyer. De plus en plus, ils nous font penser aux derniers gardiens d’un ordre pourri, un système sans dignité, viabilité ou crédibilité . Nous n’avons plus à nous indigner, nous devons nous révolter. La prochaine fois que 300 000 d’entre nous descendront dans la rue, ne rentrons pas à la maison à la fin du jour. Venons avec nos sacs de couchage, sachant que cette nuit nous ne dormirons pas dans nos lits.”

– Franco Berardi Bifo

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La fascination pour l’occupation s’étendit au-delà du Wisconsin—en même temps que celle pour la démocratie. Real Democracy Now (abbrégé en espagnol de manière appropriée DRY),(13) un nouveau groupe proclamant être en dehors de tout parti politique existant ou idéologie, organisa des actions de protestation contre les mesures d’austérité et la corruption à travers l’Espagne le 15 mai; à la suite de quoi l’idée se propagea via Twitter de camper sur des places sur le modèle du campement de la Place Tahrir. Organisées autour d’assemblées basées sur la « démocratie directe », ces occupations attirèrent rapidement des milliers de participants dans de nombreuses villes d’Espagne. Des communistes, des anarchistes et des partisans de divers mouvements de libération nationale se mêlaient à des personnes aux trajectoires de vie différentes, dont beaucoup n’avaient jamais participé auparavant à des manifestations ni ne se considéraient comme politiquement actives.

Lors des élections nationales le week-end suivant, des centaines de milliers de personnes avaient rendu visite ou participé aux occupations. Presque la moitié de la population s’était abstenue de voter, avec des bulletins blancs dépassant les 5%.

Le 27 mai, la police arriva au campement de Barcelone pour “nettoyer” la place. Des dizaines de milliers de personnes y convergèrent pour les en empêcher. Des organisateurs essayèrent d’imposer un code de non-violence, comme cela était le cas dans chaque proposition en assemblées, mais lorsque la police a attaqué, des affrontements eurent lieu malgré tout. Après un long affrontement, les occupants obligèrent les policiers à se retirer ; plus d’une centaine de personnes furent blessées, beaucoup avec des os brisés.

Dans quelques villes, les occupations avaient signé le manifeste du DRY dès le début, devenant idéologiquement homogènes; ces occupations ne se développèrent pas autant ni ne durèrent aussi longtemps. Les occupations qui étaient restées des sites de confrontation pour un éventail d’idées et d’approches d’idées furent plus vivants et résistants. Néanmoins, à la mi-juin, les places s’étaient vidées à travers le pays, même si des assemblées de quartiers avaient lieu dans quelques villes. Parce qu’elles n’organisèrent pas une offensive contre l’état et la propriété privée, il n’y eut pas d’issue pour les occupations : elles furent des expériences intéressantes en termes de convergences et d’auto-organisation mais n’offrait aucune perspective d’avenir clair.

Comme le mouvement étudiant en Grande Bretagne, le mouvement d’occupation des places a marqué l’entrée de nouvelles couches sociales dans le conflit avec l’état—y compris beaucoup d’exclus issus des classes moyennes. Ces nouveaux arrivants acceptèrent quelques-un des postulats traditionnels radicaux, comme l’autonomie envers les partis politiques ; à cet égard, ils ont été beaucoup plus loin que les occupants du Wisconsin. Mais en même temps, ils apportèrent avec eux beaucoup de leurs dogmes, y compris le pacifisme. De même, le mythe d’une démocratie meilleure, plus pure, est resté vivace sur les places. Les assemblées centrales ont adressé des revendications au gouvernement et ont monopolisé la légitimité, sinon le pouvoir, dans les occupations.

En Grèce, les occupations de places inspirées par celles d’Espagne commencèrent le 25 mai. Elles ont continué plus longtemps, attirant des centaines de milliers de personnes à leur apogée. Elles furent à l’initiative d’une grève générale de 48 heures le 28-29 juin, coïncidant avec le vote de justesse par le parlement grec de nouvelles mesures d’austérité décrétées par l’Union Européenne. En Grèce comme en Espagne, les nouveaux réfugiés des classes moyennes apportèrent avec eux le pacifisme en même temps que différentes formes de nationalisme. Le pacifisme menaça de diviser le mouvement: comme cela est arrivé à la suite des manifestations contre le G20 de Toronto et ailleurs, des théories conspirationnistes sans fondement ont circulé, affirmant que les « encagoulés » à la tête des affrontements avec la police étaient en réalité de mèche d’une manière ou d’une autre avec les autorités. Le nationalisme était aussi omniprésent; bien qu’une petite minorité seulement au sein des occupations était des purs fascistes, en même temps que la crise économique s’aggrave, même un nationalisme modéré peut virer à la xénophobie.

Malgré ces problèmes internes, la grève générale fut marquée par des affrontements massifs avec la police. Pour la première fois depuis le 5 mai 2010, les insurgés qui s’étaient soulevés en décembre 2008—anarchistes, anti-autoritaires, étudiants, sous-prolétariat—furent rejoints dans les rues par l’opinion publique.

Anarchy in the UK, Deuxième: Emeutes et Réaction, Août 2011

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Un mois plus tard, au Chili, éclatent les plus violentes émeutes depuis des années, avec 874 personnes arrêtées lors de manifestations étudiantes contre le système privatisé d’éducation—le même jour que Standard & Poor’s dégrade la note des Etats-Unis. Immédiatement après, des émeutes éclatent en Grande Bretagne en réponse au meurtre par la police de Mark Duggan. Loin de diminuer, l’agitation née de la crise ricoche de part et d’autre à travers le globe.

Les émeutes ont commencé le 6 août à Londres après les manifestations à Tottenham d’où était natif Duggan et se sont étendues rapidement à travers le pays, en s’intensifiant dans d’autres villes après l’intervention de la police dans la capitale. Elles furent à l’opposé des occupations de places: un simple de sous-ensemble de société radicalisant sa guerre privée contre la police et la propriété privée, sans discours, revendications ou illusions, et entrant donc directement en conflit avec le reste de la société dans son ensemble. La participation fut principalement en fonction de la classe plutôt que de critères raciaux, avec beaucoup de groupes multi-ethniques.

Les émeutes causèrent, en tout, environ 200 millions de £ de dégâts, incluant le pillage et l’incendie sur une vaste échelle. Une fois encore, Twitter et Facebook furent utilisés pour coordonner l’action sur le terrain, même si les autorités tirèrent parti de cela pour arrêter et poursuivre des participants—présages de nouvelles mesures de répression. Cinq personnes de plus laissèrent leur vie dans les désordres.
Les émeutes anglaises ont suivi de peu l’échec des manifestations contre l’austérité, montrant ainsi les conséquences de refuser à une génération toute perspective au sein du capitalisme. Les pressions qui s’ensuivirent pour supprimer les aides sociales aux familles des émeutiers mettent en évidence combien les émeutes ont officialisé l’émergence d’une classe exclue qui ne sera contrôlée que par une violence débridée. L’apparition de groupes d’autodéfenses durant les émeutes, comprenant des groupes fascistes comme la English Defense League, indique l’ampleur des formes que prendra cette violence.

Dans ce contexte, c’est effrayant de constater le nombre de personnes qui se sont identifiées avec les discours des médias institutionnels, diabolisant les émeutiers, venant même avec des balais dans un canular médiatique monté pour montrer que l’anglais moyen soutenait la loi et l’ordre. Si la classe ouvrière britannique a un espoir de se défendre contre la prochaine série de mesures d’austérité et d’opportunités de diminuer les emplois, il ne peut venir qu’en faisant cause commune avec les émeutiers et les autres éléments des classes exploitées. La disponibilité du sous-prolétariat dans la compétition pour l’emploi est précisément ce qui permet aux capitalistes de maintenir les salaires et les avantages sociaux à un bas niveau; en essayant d’affirmer et de défendre leurs privilèges, les travailleurs dociles se condamnent à être les suivants sur la planche à découper. Bien sûr, globalement parlant, les ouvriers britanniques n’ont commencé à perdre que récemment leurs relatifs privilèges , alors il n’est peut-être pas surprenant que cela leur prend un peu de temps pour réaliser leur condition actuelle.

L’absence d’initiatives anarchistes concrètes suivant immédiatement les émeutes n’est pas porteuse d’espoirs; l’histoire a semblé courir devant les anarchistes juste au moment où il aurait été important d’intervenir dedans. Considérer les classes comme une sorte d’identité politique n’a pas préparé la majorité conservatrice des anarchistes britanniques à un monde où les luttes les plus décisives se déroulent en dehors des lieux de travail.

La Perspective des Occupations à venir

En Septembre 2011, des manifestants américains trouvèrent finalement un format qui pourrait se répandre, basés sur les modèles testés partout ailleurs dans le monde. Nous discuterons des enseignements du mouvement Occupy à ce jour dans une prochaine analyse. Pour le moment, disons que Occupy Wall Street a, pris sur le continent parce que le mouvement remplissait les conditions qui pouvaient être facilement déduites des précédents succès et échecs dans le monde. Cela signifie que l’étude des faiblesses de ces précédents peut aussi nous apprendre comment améliorer son succès.

Une leçon évidente est l’importance des structures de prises de décision contribuant à l’action anarchiste. A aucun moment lors de la montée en puissance des manifestation du 4 mars 2010 ou des occupations du Wisconsin, les anarchistes n’ont mis en place une structure d’organisation autonome publique pour jouer un rôle semblable à celui du Comité d’Accueil RNC (14) lors de la Convention National des Républicains en 2008 ou du PGRP (15) lors du G20 de 2009 à Pittsburgh. Ce fut une erreur stratégique qui a permis aux organisateurs libéraux et autoritaires de monopoliser le discours public autour des manifestations et d’en déterminer à l’avance la nature et le déroulement. Sans le levier procuré par l’auto organisation, nous pouvons nous attendre à être toujours trompés et trahis par ceux qui ne partagent pas notre refus du pouvoir hiérarchique.

Les actions qui se passent bien pour les anarchistes ont de fortes chances d’être celles initiées par les anarchistes, ou sinon celles menées conjointement avec ceux qui respectent les buts et l’autonomie des anarchistes. En ce cas, les anarchistes ont plus de chance de réussir en déterminant la nature des actions et en choisissant un terrain propice à la confrontation. Cela peut expliquer pourquoi des occupations et des actions apparemment « spontanées » ont offert plus d’espace et d’opportunités à des formes décentralisées de résistance que des manifestations à grande échelle comme celles autorisées du 4 mars 2010. Les organisations autoritaires et partisans du plus petit dénominateur commun peuvent plus facilement dominer ces dernières, en faisant un plan littéralement de ce qui va se passer et en monopolisant la légitimité aux yeux du public en se présentant comme les représentants le mouvement. Aussi longtemps que les anarchistes resteront à la marge de l’organisation libérale et autoritaire, en organisant des contre manifestations spontanées et autres, l’absence d’initiative et de « légitimité » aux yeux du public imposera toujours des limites structurelles à nos efforts.

Nous avons besoin de faire des appels publics à la participation et de structures organisationnelles, à la fois pour offrir des points d’entrée à quiconque souhaiterait se battre à nos côtés et pour rendre la tâche impossible aux autoritaires d’étouffer la révolte en faisant en sorte que le champ de bataille lui soit défavorable. Une organisation publique peut compléter d’autres approches moins publiques mais il est souvent nécessaire de les rendre possibles en premier lieu. Il n’est pas surprenant que les villes dans lesquelles les anarchistes ont eu le plus de succès en menant ou en inspirant des actions dans le cadre du mouvement Occupy —Oakland, Seattle, Saint Louis— ont été celles où ils disposaient d’un poids considérables dans les assemblées générales ou ont gardé leurs propres comités ouverts anti-autoritaires.

Alors que le capitalisme rend les personnes de plus en plus précaires et superflues, il sera de plus en plus difficile de se battre à partir de positions légitimes reconnues à l’intérieur du système, comme « travailleurs » ou « étudiants ». Les étudiants de l’année dernière qui se battaient contre la hausse des frais de scolarité sont cette années des déclassés; les travailleurs qui se battaient l’année dernière contre les suppressions d’emploi sont cette année des chômeurs. Nous devons légitimer le combat de l’extérieur, établir une nouvelle histoire de la lutte.

Si nous accomplissons cela, nous neutraliserons les allégations selon lesquelles nous sommes des « agitateurs extérieurs », qui sont toujours formulées contre ceux qui se révoltent. Mieux, nous transformerons chaque conflit contre l’austérité en opportunité pour entrer en contact avec tous les autres qui ont été écartés brutalement par le capitalisme. Notre but ne devra pas être de protéger les privilèges de ceux qui gardent leur emploi et leur statut mais de canaliser la rage qu’a suscité tout ce que le capitalisme nous a pris .

En plus d’exacerber les contradictions inhérentes à la crise financière, nous entreprendrons de rendre la vie lors des soulèvements plus plaisante et fiable que ne l’est la vie professionnelle . Ceux qui participent à des grèves sauvages, des blocus et des occupations devrons les vivre comme plus intéressants et enrichissants que leurs routines habituelles, jusqu’au point où il deviendra possible d’imaginer la vie après le capitalisme. Comme de nombreux anarchistes vivent dans un état permanent d’exclusion, en en tirant le meilleur parti malgré tout, nous devrions être spécialement bien armés pour aider dans ce domaine.

Enfin, nous devons être infatigables dans notre critique de la démocratie, sur laquelle se rabattent intuitivement les alternatives populaires contre les excès du capitalisme. Plus cela est impopulaire et plus il est important que nous le fassions. La propriété privé et le gouvernement sont les deux vaches sacrées de notre époque —celles pour qui nos vies et la planète elle-même sont sacrifiées—et remettre en cause les manières dont elles monopolisent la légitimité n’est qu’un projet et non deux. Ce sont les deux têtes d’une même bête; elles ne peuvent pas être vaincues séparément.

.

C’était un combat symbolique—ou plus précisément, un combat terriblement réel et sanglant contre un lieu symbolique; le combat lui-même était le message.”
–un participant à la bataille du Ministère de l’Intérieur égyptien

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1. Voir Rolling Thunder #9.

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2. March 4: Anarchists in the Student Movement

3. Voir § »The Historical Context » dans « What to Expect from the Conventions »

4.Infoshop 26/12/2012 Five Myths about the Asheville 11: Why They’re Being Demonized and Why It Matters

5. Infoshop 01/06 2010

6. The UK students Movement 26/01/2011

7. LulzSec ou Lulz Security est un groupe de hackers responsable de plusieurs intrusions informatiques effectuées en 2011. Il doit sa notoriété aux cibles attaqués, comme le site web de la CIA. Le groupe a mis fin à ses activités le 25 juin 2011 et l’ensemble de ses membres a été arrêté le 6 mars 2012. (NDT)

8. « loi sur le renforcement de l’application de nos lois et de la sécurité de nos quartiers » (Support Our Law Enforcement and Safe Neighborhoods Act) Loi sur l’immigration introduite par le Sénat de l’Arizona sous le nom de « projet de loi 1070 » connue sous le diminutif « SB 1070 » (NDT)

9. En 2010, plusieurs entreprises Bollywoodiennes ont embauché Aiplex Software pour lancer des attaques par déni de service sur des sites torrent qui n’ont pas répondu aux demandes de suppressions de fichiers . En représailles, des hackers ont lancé des attaques similaires sur le site de Aiplex Software ainsi que sur d’autres, notamment de compagnies hostiles à Wikileaks (NDT)

10.https://www.facebook.com/elshaheeed.co.uk?sk=info

11. Ou “recall”, c’est-à-dire une procédure (rare) d’invalidation d’une élection suite à des actes considérés graves et/ou anticonstitutionnels

12. Fire Extinguishers and Fire Starters. Anarchist Interventions In The #Spanish Revolution

13. sec, aride, mais également ennuyeux.(NDT)

14. The RNC Welcoming Committee (RNC WC) était un groupe anarchiste de Minneapolis et Saint Paul dans le Minnesota qui a coordonné la préparation des actions de protestation contre la convention nationale républicaine, en créant notamment des structures d’hébergement, d’aides médicale et juridique, d’approvisionnement, etc. Site archivé du RNC WC

15. Pittsburgh G20 Resistance Project
Voir Sept 22-25: Pittsburgh G20 Resistance Strategy Update

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