La nécessité de traduire les idéaux dans la vie quotidienne

Texte original : The Need Of Translating Ideals Into Life. Mother Earth Vol. V, no 9, Novembre 1910

Une année s’est écoulée depuis la mort de Francisco Ferrer (1). Son martyr a suscité une indignation quasi universelle contre la cabale des prêtres et des gouvernants qui ont condamné à mort un homme noble. Les éléments progressistes et avertis ont élevé la voix pour protester de manière non ambigüe. Partout, la sympathie s’est exprimée pour Ferrer, la victime moderne de l’Inquisition espagnole, ainsi que la reconnaissance profonde pour son travail et ses objectifs. En clair, la mort de Ferrer a réussi- comme probablement aucun autre martyr dans l’histoire moderne – à éveiller la conscience sociale des hommes. Elle a éclairé l’éternelle et immuable attitude de l’église comme ennemie du progrès ; elle a mis à jour de manière éclatante l’État comme étant l’adversaire roublard des avancées populaires; elle a, enfin, soulevé un profond intérêt pour le destin des enfants et la nécessité d’une éducation rationnelle.

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Francisco Ferrer

Ce serait dommage, en réalité, que les énergies intellectuelles et émotionnelles réveillées à cette occasion s’épuisent en pure indignation et en spéculation stérile concernant des détails sans importance de la personnalité et de la vie de Ferrer. Les manifestations et les commémorations d’anniversaire sont certes nécessaires et utiles, en temps et lieux appropriés. Elles ont déjà accomplies, pour autant que le monde entier soit concerné, un grand travail d’éducation. A travers elles, la conscience sociale a été conduite à prendre conscience de l’énormité du crime commis par l’Église et l’État espagnols. Mais “le monde entier”ne se met pas facilement en action; cela demande de terribles sacrifices pour perturber son équilibre de platitude; et même lorsque ce dernier est perturbé, il tend rapidement à revenir à son immobilité coutumière. Ce sont les éléments radicaux, et avertis qui sont, littéralement, ceux qui font bouger le monde, les perturbateurs intellectuels et émotionnels de sa stupide équanimité. Ils ne devraient jamais s’autoriser à se mettre en sommeil parce qu’ils risquent eux aussi de se trouver absorbés par la pure adulation du martyr et l’admiration rhétorique de son oeuvre. Comme Ferrer lui même nous en a averti intelligemment; “Les idoles sont créées quand des hommes sont sanctifiés et c’est très mauvais pour l’avenir de la race humaine. Le temps consacré aux morts serait mieux employé à améliorer les conditions des vivants, dont la plupart en ont grand besoin.”

Ces mots de Francisco Ferrer devraient être gravés dans nos esprits. Les radicaux, notamment, -de n’importe quelle tendance – ont beaucoup à se faire pardonner à cet égard. Nous avons consacré trop de temps aux morts et pas assez aux vivants. Nous avons idéalisé nos martyrs jusqu’au point de négliger les nécessités pratiques de la cause pour laquelle ils sont morts. Nous avons idéalisé nos idéaux jusqu’à exclure leur mise en pratique dans nos vies présentes. La cause en est une appréciation immature de ces idéaux. Ils étaient trop sacrés pour un usage dans la vie quotidienne. Le résultat est là et il est plutôt décourageant. Après un quart de siècle – et plus- de propagande radicale, nous ne pouvons faire état d’aucune réalisation particulière. Quelques progrès, sans doute, ont été faits; mais en aucune manière proportionnels aux efforts réellement gigantesques exercés. Cet échec relatif, à son tour, produit un effet de désillusion supplémentaire: des radicaux de longue date quittent les rangs, démoralisés; les travailleurs les plus actifs deviennent indifférents, découragés par ce manque de résultats.

C’est cela l’histoire de chaque idée révolutionnant le monde de notre temps. Mais c’est tout spécialement vrai du mouvement anarchiste. Il en est ainsi inévitablement, puisque de par sa nature même, ce n’est pas un mouvement qui peut conquérir des résultats tangibles immédiats, comme un parti politique le peut, par exemple. On peut dire que la différence entre le mouvement politique même le plus progressiste, tel que le socialisme, et l’anarchisme, c’est que le premier recherche la transformation des conditions sociales et économiques alors que les objectifs du second incluent une complète transvaluation (2) des conceptions individuelles et sociales. Une tâche aussi gigantesque implique obligatoirement des progrès lents; pas plus que son état d’avancement ne peut être estimé à partir d’un décompte d’adhérents ou de voix. C’est l’incapacité à réaliser pleinement l’énormité de la tâche qui est en partie responsable du pessimisme qui submerge les esprits actifs du mouvement. Ajoutons à cela le manque de clarté concernant l’appartenance sociale.

L’Ancien doit donner naissance au Nouveau. Comment cela se passe t’il? Comme la petite Wendla demande à sa mère dans le Frühlings Erwachen de Wedekind. Nous avons dépassé l’âge de croire au conte de la cigogne de la Révolution Sociale qui nous apportera l’enfant nouveau-né de la liberté, de l’égalité et de la fraternité toute faite. Nous concevons maintenant la vie sociale à venir comme une condition plutôt que comme un système. Une disposition d’esprit d’abord; basée sur une solidarité d’intérêts née d’une compréhension sociale et d’un intérêt personnel éclairé. Un système peut être organisé, bâti. Des conditions doivent être construites. Cette construction dépend de l’environnement existant et des tendances intellectuelles de l’époque. La causalité entre les deux ne fait aucun doute mais le facteur de l’effort individuel et de propagande ne doit pas être sous-estimée.

La vie sociale de l’être humain est un centre, pour ainsi dire, d’où irradient de nombreuses tendances intellectuelles, qui se croisent et zigzaguent, s’éloignent et se rapprochent les unes des autres en une interminable succession. Les points de convergence créent de nouveaux centres, exerçant différentes influences sur le centre plus grand la vie générale de l’humanité. En conséquence de quoi, de nouvelles atmosphères intellectuelles et éthiques se bâtissent, le niveau de leur influence dépendant, d’abord, du degré de l’enthousiasme actif de ses adhérents;ensuite de l’adéquation entre le nouvel idéal et les exigences de la nature humaine. En trouvant cet accord parfait, le nouvel idéal affectera encore plus de centres intellectuels qui commenceront graduellement à se matérialiser dans la vie et à transvaluer les valeurs du grand centre général, la vie sociale de l’être humain.

L’anarchisme est une atmosphère intellectuelle et éthique telle que décrite. D’une main sûre, elle a touché le cœur de l’humanité, en influençant les esprits les plus en vue dans le monde, dans les domaines de la littérature, de l’art et de la philosophie. Elle a ressuscité l’individu des ruines de la débâcle sociale. En première ligne de l’avancée de l’humanité, ses progrès sont obligatoirement et douloureusement lents: le poids pesant des âges d’ignorance et de superstition se fait lourdement sentir sur ses épaules. Mais ces lents progrès ne sont en aucune manière décourageants. Au contraire, ils prouvent la nécessité de plus grands efforts, pour solidifier les centres libertaires existants, et d’une activité incessante pour en créer de nouveaux.

L’immaturité du passé a obscurci notre vision quant aux réelles exigences de la situation. L’anarchisme a été considéré, y compris par ses adhérents, comme un idéal pour l’avenir. Ses applications pratiques dans la vie courante ont été complètement ignorées. La propagande s’est limitée à l’espoir de l’avènement de la Révolution Sociale. La préparation à la nouvelle vie sociale n’était pas considérée comme nécessaire. La construction progressive et l’essor du jour à venir n’entraient pas dans les concepts révolutionnaires. L’aube avait été ignorée. Erreur fatale, puisqu’il n’ a pas de jour sans aube.

Le martyr de Francisco Ferrer n’aura pas été vain, si, à travers lui, les anarchistes – ainsi que d’autres éléments radicaux – prennent conscience que, dans la vie individuelle comme dans la vie sociale, la, conception précède la naissance. La conception sociale dont nous avons besoin, et que nous devons assimiler, est la création de centres libertaires qui irradieront l’atmosphère de l’aube dans la vie de l’humanité.

Toutes sortes de centres sont possibles. Mais le plus important de tout est la jeunesse, la génération montante. Après tout, c’est sur elle que reposera la tâche de continuer le travail. Plus la jeune génération grandira dans un monde éclairé et libertaire plus nous approcherons d’une société plus libre. Cependant, à cet égard, nous avons été, et sommes encore, négligents, de manière impardonnable; nous, anarchistes, socialistes et autres radicaux. Tout en protestant contre les superstitions qui nourrissent le système éducatif, nous continuons néanmoins à soumettre nos enfants à son influence funeste. Nous condamnons la folie de la guerre mais nous permettons que l’on inculque à notre progéniture le poison du patriotisme. Nous-mêmes plus ou moins émancipés des fausses valeurs bourgeoises, nous tolérons encore que nos enfants soient corrompus par l’hypocrisie dominante. Ce faisant, chaque parent aide directement la perpétuation de l’ignorance et de l’esclavage. Peut-on en effet s’attendre à ce que une génération élevée dans l’atmosphère répressive, autoritaire du système éducatif, forme la clé de voûte d’une humanité libre et autonome? De tels parents sont coupables de crime envers eux-mêmes et leurs enfants: ils élèvent le fantôme qui divisera leur foyer et renforcent les soutiens de l’obscurantisme.

Aucun radical intelligent ne peut manquer de prendre conscience de la nécessité d’une éducation rationnelle de la jeunesse. L’éducation des enfants doit devenir un processus de libération grâce à des méthodes qui n’imposeraient pas des idées toutes faites, mais qui aideraient à l’ épanouissement naturel de l’enfant. Le but d’une telle éducation n’est pas d’obliger l’enfant à s’adapter à des concepts fermés mais de laisser le champ libre à son originalité, initiative et individualité. C’est seulement en libérant l’éducation des restrictions et de la contrainte qu’il est possible de créer un environnement propice à la manifestation de l’intérêt spontané et des motivations profondes de l’enfant. C’est alors seulement que nous pourrons procurer des conditions rationnelles favorables au développement des tendances naturelles de l’enfant et à ses facultés cognitives et émotionnelles latentes. De telles méthodes d’éducation, favorisant essentiellement les qualités imitatives et la soif de connaissances, fera croître une génération saine d’intellectuels indépendants. Elles produiront des femmes et des hommes capables, selon les termes de Francisco Ferrer, “d’évoluer sans relâche, de détruire et de renouveler sans cesse leur univers; de se renouveler eux-mêmes aussi; toujours prêts à accepter ce qui est le mieux, heureux du triomphe des idées nouvelles, aspirant à vivre de multiples vies en une seule.”

C’est sur de telles femmes et de tels hommes que repose l’espoir du progrès humain. L’avenir leur appartient. Et c’est, dans une très large mesure, de notre pouvoir de leur ouvrir la voie. La mort de Francisco Ferrer sera vaine, notre indignation, notre sympathie,et notre admiration sans valeur, à moins de traduire les idéaux de l’éducateur martyrisé dans la pratique et dans nos vies, et donc de faire progresser la lutte de l’humanité pour le progrès et la liberté.

Un pas a déjà été fait. Plusieurs écoles sont gérées, suivant la ligne de Ferrer, à New York et Brooklyn; des classes sont sur le point d’être ouvertes à Philadelphie et Chicago. Aujourd’hui, les initiatives sont limitées faute de moyens et d’enseignants, à des écoles du dimanche. Mais elles représentent le noyau de grandes potentialités à long terme. Les éléments radicaux d’Amérique, et principalement l’Association Francisco Ferrer, ne pourraient élever un monument durable plus digne de la mémoire de l’éducateur martyr, Francisco Ferrer, qu’en répondant généreusement à l’appel pour la création de la première école Francisco Ferrer en Amérique.
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NDT

1. Francisco Ferrer Guardia (1859 -1909), ou Francesc Ferrer i Guàrdia , de son nom catalan.Anarchiste et pédagogue. En 1901, il fonde l’École moderne, qui inspirera, entre autre, les modern schools américaines dont parle parle Berkman dans le dernier paragraphe.
Il est fusillé le 13 octobre 1909 , accusé d’être l’instigateur de la « semaine tragique » (26-29 juillet 1909 ) une semaine d’insurrection ouvrière, notamment à Barcelone, suivie d’une féroce répression.
Voir Francisco Ferrer i Guardia : le pédagogue anarchiste Guillaume Goutte Le Monde Libertaire n°1607 (7-13 octobre 2010)
2. En philosophie, révision radicale des valeurs. (Nietzsche)

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