Couper les fils de fer : Le Mouvement des Sans Terres au Brésil

Texte original : Cutting the Wire: the landless movement of Brazil. Sue Branford et Jan Rocha. Publié dans We are Everywhere p 122 – 133

Sue Branford et Jan Rocha Ont accompagné le MST au Brésil depuis les premières occupations en 1984. Tous les deux journalistes indépendants, ils sont les auteurs de Cutting the Wire: the story of the landless movement of Brazil, à partir duquel est adapté le texte suivant. Merci de le mentionner en le reproduisant.

Au Brésil, un pour cent des fermiers possèdent la moitié des terres. Presque les deux tiers de ces vastes latifundios restent inexploités alors que des millions de personnes meurent de faim dans les favelas (bidonvilles) et que les fermiers locataires des terres paient des loyers exorbitants. Là, intervient le Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra (MST) 1– Le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terres du Brésil – qui a mis en place sa propre « réforme agraire par la base » ces vingt dernières années. Il répertorie ces latifundios et les occupe. Occupées par le MST, ces grandes habitations appartenant aux propriétaires terriens peuvent héberger des dizaines de familles pauvres, qui cultivent la terre et qui transforment progressivement ces campements en implantations sédentaires complétés par des magasins coopératifs, des logements décents et des écoles MST. Le MST est le mouvement social le plus important et le plus efficace d’Amérique Latine avec un million de membres et a gagné 81 081 miles carrés de terres 2. Mais il a payé un prix élevé – des centaines de ses membres ont été assassinés.

Aujourd’hui, il évolue vers une forme de mouvement de gauche plus centralisé, traditionnel, en même temps que grandit la nouvelle génération dans les implantations, mouvement qui va vers une agriculture écologique et durable et qui améliore la démocratie interne. Des MST sont apparus en Bolivie et ailleurs, comme un Movimento dos Sem Teto 3– mouvement des Sans Toits – composé de sans abris qui squattent des logements dans les villes du Brésil.

L’agriculture brésilienne est le lieu où le féodalisme rencontre le capitalisme et le MST combat les deux. La mondialisation représente la réforme agraire à l’envers, les grands fermiers prenant le dessus, agrandissant de vastes monocultures capitalistiques, et obligeant les petits fermiers à entrer en compétition avec les géants de l’agribusiness sur les marchés internationaux. Sur le front international, le MST est un membre de Via Campesina 4, le syndicat paysan international des fermiers qui comprend la Karnataka State Farmers’s Association en Inde 5 , la Confédération Paysanne en France 6 et la Assembly of the Poor 7 en Thaïlande. Ils ont combattu ensemble l’agribusiness mondial et ont manifesté lors des réunions de l’OMC depuis 1994.

“Lorsque la pince coupe le fil, qui claque comme la corde d’un violon, et que la clôture tombe, les sans terres perdent leur innocence.” – Pedro Tierra, poète du MST.

Pour le MST, l’acte d’occuper la terre – qu’ils appellent ‘couper le fil de fer’ – représente la pierre angulaire de leur mouvement. C’est le baptême du feu pour les militants, une part essentielle de leur identité. Il joue un rôle clé dans la mystique, le moment de théâtre colloectif et la fabrication du mythe, qui démarre chaque action du MST. Le dirigeant João Pedro Stedile reconnaît que c’est un énorme pas pour une famille rurale pauvre que de participer à une occupation. “La véhémence de cette action signifie que personne ne peut s’asseoir sur la clôture. Tu dois prendre position, soit pour, soit contre.”

Jusqu’au moment où le fil de fer est coupé, explique Roseli Salete Caldert, les travailleurs ruraux “ont été habitués à obéir, obéir au propriétaire terrien, au prêtre, au dirigeant politique. Ils ont appris cela dans leur famille et durant la courte période passée à l’école.” En prenant leur vie en mains, ils parviennent à une conscience politique. Ils réalisent qu’ils n’obtiendront jamais ce qu’ils veulent si ils limitent leurs revendications à ce que le système considère acceptable. Et ils apprennent à imposer leur propre programme. “On nous a toujours dit que la réforme agraire était une bonne idée en principe, mais que la conjoncture, ou la période actuelle, ne s’y prêtent pas,” dit Monica, une dirigeante du nord-est. “ Alors, on rend la conjecture meilleure.” En d’autres termes, ils deviennent acteurs de leur propre histoire. Et, en franchissant ce pas, ils inversent leur perspective du monde. Ils commencent à prendre conscience que les valeurs établies ne sont pas immuables. L’acte d’occupation devient le détonateur d’un processus profond de transformation personnelle et politique.

“La terre que nous conquérons par nos luttes est une terre que nous gagnons sans l’aide de personne,” dit Darci Maschio, un militant MST. “On n’a pas à s’agenouiller pour remercier quiconque. Cela nous permet de continuer à combattre pour d’autres choses.” Ils dit que les autorités gouvernementales s’efforcent d’empêcher les familles de croire qu’elles ont des droits. “Au début,” dit-il, “les autorités se sont fait un devoir de nous dire ‘vous êtes ici pour quémander de la terre, parce que personne ne va exiger quelque chose. Vous n’avez pas ce droit.’ Mais nous avons le droit, un droit bâti sur nos luttes.”

Le MST n’a jamais gagné un seul mètre carré de terre sans d’abord l’occuper. “Je dis à tous ceux qui n’ont pas de terres de faire ce que nous avons fait, rejoindre le MST,” dit Zezilda Casamir, un squatter de Rio Grande do Sul. “ Mais le MST ne vous donnera pas de terre. Vous devrez la gagnez vous-mêmes .” Stedile dit que l’acte d’occupation est “la matrice organisationnelle du mouvement, le concept autour duquel a été construit le mouvement”. Le MST doit conquérir chaque droit qu’il demande à chaque étape de la lutte; rien n’est légué.

En 1996, peu avant sa mort, le pédagogue Paulo Freire, qui était un fervent supporter du MST, se souvenait d’une visite qu’il avait faite dans une implantation du MST : “Je n’oublierai jamais le beau discours qu’a prononcé un ouvrier agricole alphabétisé, un ancien sans terres, qui vivait dans une immense implantation à Rio Grande do Sul. ‘Nous parvenons par notre travail et notre lutte à couper les fils de fer barbelés des latifundios, des grandes propriétés, et nous y entrons. Mais lorsque nous y sommes, nous découvrons qu’il y a d’autres fils barbelés comme ceux de notre ignorance. J’ai pris conscience que, plus nous étions ignorants, plus nous étions inconscients du fonctionnement du monde, mieux c’était pour les propriétaires terriens et que plus nous devenions instruits, plus ils avaient peur.’ Alors qu’il parlait, j’ai réalisé ce qu’était la vraie réforme agraire.” “Nous avons trois clôtures à faire tomber,” dit Stedile. La clôture de la grande propriété, celle de l’ignorance et celle du capital.”

La longue file de travailleurs ruraux en haillons marchait autour des rangées de tentes recouvertes de polythène noir qu’ils avaient installé hâtivement dans une parcelle déboisée d’un sous-bois. Ils marchaient derrière le drapeau rouge du MST, leurs poings gauches en l’air, criant des slogans, houes et bêches levées dans l’autre main. Ils étaient 264, y compris les 40 enfants qui marchaient en tête de la colonne. Dix jours auparavant, très peu de ces gens, pour la plupart illettrés, étaient en contact avec le MST. En dehors du camp, près des pick-ups Toyota blancs et verts reconnaissables des plantations de cannes à sucre, quelques 30 hommes armés regardaient les marcheurs qui criaient à gorge déployée “Réforme agraire! Quand la voulons-nous? Maintenant! Quand la voulons-nous? Maintenant!”

Zona de Mata est une région de grande plantations de cannes à sucre de type féodale dans le nord- est du Brésil. Lorsque nous y sommes arrivés, nous avons découvert que les militants du MST avaient projeté une occupation audacieuse. Ils voulaient occuper une grande propriété qui appartenait au propriétaire terrien le plus puissant de la région – Jorge Petribu. Ils avaient choisi comme base la petite ville de Igarassu, qui fait partie de la périphérie turbulente de Recife. Le MST voulait recruter à la fois dans le grand bidonville de Igarassu et dans les petits hameaux ruraux éparpillés le long des plantations.

Nous avons voyagé dans les alentours avec les militants du MST, souvent secoués de manière précaire à l’arrière d’une moto. Alors que nous roulions dangereusement à toute vitesse le long de routes en mauvais état entre les villages, nous regardions les ouvriers agricoles mettre le feu aux champs de cannes à sucre pour brûler la jeune végétation , puis, brandissant des machettes acérées, couper les fines tiges carbonisées qui contiennent le jus de la canne à sucre. C’était une scène qui avait peu changé depuis au moins 400 ans. A la fin de la journée, les ouvriers sont noirs de la tête aux pieds. Les discussions dans les villages tournaient autour du chômage croissant et de la perte des sitios qu »un travail dans une plantation garantissaient habituellement. Il y avait une réelle colère dans les villages chauds et poussiéreux de huttes en bois.

L’histoire de Antonio Jose de Santos, 50 ans, était typique. Il a expliqué, d’une voix teintée de tristesse:

“J’ai vécu ici à Tres Ladeiras pendant 30 ans. Nous avons aménagé ici parce qu’on a été renvoyés de la plantation où on travaillait d’habitude . Quand nous vivions sur la plantation, nous menions une vie difficile. Nous étions mal payés et nous étions mal traités. Mais nous avions nos sitios, nos lopins de terre. Nous pouvions cultiver toute la nourriture dont nous avions besoin – le manioc, les haricots, le riz, les citrouilles, l’arbre à pain, les oranges, les citrons, etc. Depuis que nous sommes ici, à Tres Ladeiras, nous avons seulement ces lopins minuscules, qui ne sont pas bons du tout. Et cela va de pire en pire. Ils y a tant de plantations qui ont fermé. Il ne reste vraiment que celle de Petribu. Et il n’y a pas beaucoup de travail. Je ne peux pas en avoir ici. Je suis trop vieux. Et ceux qui en ont sont mal traités. Ils nous ont transformé en esclaves. Nous ne gagnons pas assez pour survivre. Nous faisons des petits boulots quand nous le pouvons. Ceux qui arrivent à surmonter leur honte vont mendier dans les rues. Mais il y a beaucoup de colère. Il y a 600 ou 700 enfants ici. Leur vie est une calamité.

La seule façon de s’en sortir pour nous, ce sont les occupations de terres avec le MST. C’est seulement ensemble, unis, que nous seront capables d’obtenir de la terre, de nourrir nos enfants, d’aider nos amis. Parce que certaines familles sont dans une situation désespérée, couvertes de dettes. Et il y a plein de terres par ici. Il y a plein de propriétaires terriens qui ne plantent plus rien. C’est notre droit d’envahir ces terres, afin que nous puissions planter et nourrir nos enfants. Cela va être difficile. Je ne pense pas que l’on puisse revenir à une période de prospérité mais nous ne pouvons pas continuer comme cela. J’ai u 11 enfants. Des pères devraient être capables d’aider leurs enfants, de les faire démarrer dans la vie. Mais je n’ai pas pu. Nous allons continuer l’occupation. Ma femme et mes enfants viennent aussi.”

Le MST a élaboré une ligne de conduite pour choisir la zone d’une première occupation dans une nouvelle région: parler avec les gens du coin et sélectionner une zone qui dispose d’eau, potentiellement fertile, et pour laquelle il existe quelques litiges quant à ses propriétaires légaux. Par le passé, le MST a toujours choisi des zones qui ne produisaient pas, c’est à dire qui n’étaient pas exploitées par le propriétaire terrien. Cela leur permettait de justifier l’occupation apparemment illégale de la propriété privée en recourant à l’Article 184 de la constitution de 1988 qui déclare qu’une terre non exploitée pourrait être expropriée et attribuée à un programme de réforme agraire. Mais, au moment de cette occupation (1999) le MST était en train d’adopter une nouvelle stratégie, de manière expérimentale:dans les zones rurales de grande pauvreté et de famine, il occupait des terres utilisées pour produire des cultures commerciales, comme la canne à sucre, et non de la nourriture pour la population locale. “Nous voulons lancer un débat sur l’utilisation de la terre,” nous a dit Cicero Onario Alves, un organisateur du MST, provenant d’une famille pauvre de fermiers du nord-est, qui mobilisait des gens du coin pour l’occupation. “Nous pensons que la première priorité du gouvernement dans une région comme la Zona da Mata devrait être de mettre fin à la famine, et cela signifie donner la terre aux familles pauvres afin qu’elles puissent cultiber leur propre nourriture.”

La plantation de cannes à sucre à côté de l’église connu sous le nom de Engenho Pasmado, correspondait aux nouveaux critères du MST. Jusqu’au milieu des années 1950, une communauté prospère y avait vécu. Toutes les familles avaient travaillé sur la plantation et, durant la saison creuse, avaient cultivé de grands sitios. Les vieux ouvriers agricoles regardaient en arrière avec nostalgie la vie de ce temps-là. Alice, une ouvrière rurale âgée, dont un enfant vivait près de là dans un autre village, se souvenait du moment où elle a visité la communauté . “Les ouvriers agricoles avaient de grands sitios et nous mangions si bien pendant les festivités – il y avait de magnifiques récoltes de manioc, haricots, maïs, bananes, mangues, fruits à pain et noix de coco. Les gens étaient pauvres mais personne ne mourrait de faim. C’est si différent aujourd’hui.” En 1956, la plantation a été vendue. Le nouveau propriétaire, Votorantim, a déclaré que c’était du gaspillage que de permettre aux ouvriers d’avoir tant de terres pour leur propre usage. Ils ont provoqué un grand ressentiment lorsqu’ils ont transféré les famille dans un village voisin et qu’ils ont planté de la canne à sucre sur les terres autour de l’église. “Les gens pleuraient lorsque leurs maisons et leurs cultures ont été détruites,” dit Alice. Mauricio Henrique de Nascimento, qui a été l’administrateur de la plantation et qui vit maintenant à Igarassu, a dit que cela lui fendait encore le cœur lorsqu’il passait encore en voiture près de l’église et qu’il voyait les champs de cannes à sucre où tant de nourriture avait été récoltée autrefois.

Plus récemment, toutes les plantations ont été vendues à Petribu. Il a été largement dit que la terre autour de l’église avait été inclus dans la vente parce que les gardes de Petribu patrouillaient dans le coin. Lorsque nous avons téléphoné aux bureaux de Votorantim à Recife, on nous a dit que la société ne possédait plus aucune plantation. Mais Petribu disait que le coin appartenait encore à Votorantim, information qui nous fut confirmée plus tard par l’avocat de Votorantim. Cette information contradictoire conduisit Jessimar Pessoa Boracho, l’avocat travaillant avec le MST, à suspecter que Votorantim n’avait pas de titre de propriété pour la plantation, et que, pour cette raison, n’avait pas pu la vendre à Petribu. Donc, il y avait une embrouille sur la propriété légale, ce qui apportait de l’eau au moulin du MST.

Tous les villageois étaient certains que l’occupation du MST se ferait sur les terres de Petribu , puisque c’était le seul grand propriétaire de plantation de la région. Les militants du MST n’avait ps fait grand chose pour s’en cacher dans leurs discussions avec les villageois, pas plus que la probabilité que Petribu envoie illégalement ses gardes de la sécurité – autrement dit des malfrats armés – pour empêcher l’occupation.

Partout où nous allions, nous entendions des histoires au sujet de la brutalité de Petribu. Jesimar Pessoa Boracho, un des rares avocats de la région à défendre les droits des ouvriers agricoles, nous a dit que la plupart des affaires dont il s’occupait impliquait la société. “La famille Petribu fait partie de cette vieille élite établie de propriétaires de plantations qui ont gouverné le nord-est depuis sa colonisation par les portugais au seizième siècle. Elle fait preuve de l’arrogance inhérente qui vient de siècles de domination.”

Il devint bientôt évident que Petribu se préparait à utiliser des moyens violents pour empêcher l’occupation à laquelle nous espérions nous joindre. Daniel Quirino da Silva, un coupeur de cannes au chômage de 32 ans, après nous avoir montré des blessures purulentes sur ses jambes, nous a raconté son histoire. Dix jours auparavant, il retournait chez lui en vélo lorsqu’il s’est arrêté « pour un besoin urgent », comme il le dit, et est entré dans un champ de cannes à sucre. Des voyous armés, employés par Petribu sont passés par là par hasard dans l’un de leurs pick-ups. Ils se sont arrêtés, sans aucune raison, alors qu’il s’accroupissait, l’ont traîné en dehors du champ et l’ont frappé et battu. Saignant de la tête, de la poitrine et des jambes, il a été conduit au poste de police et jeté dans une cellule.

La seule raison plausible pour cette agression était le souhait de Petribu de montrer aux villageois ce à quoi ils pouvaient s’attendre si ils osaient participer à l’occupation. Une semaine plus tard, Daniel était encore incapable de marcher sans aide à cause des blessures dont il souffrait infligé par les bouts ferrés des bottes des hommes armés. Ses agresseurs l’ont laissé fou de rage suite à l’humiliation subie. “J’ai été frappé pour rien.Je ne peux même pas travailler maintenant. Alors, j’ai rejoint le MST. Je veux montrer à Petribu qu’il ne possède pas le monde. Mon problème, c’est que j’étais isolé. Maintenant, nous sommes tous dans le même bateau. Et j’irai jusqu’au bout.”

Le MST organisait cette première étape difficile – la première occupation. Cicero a exposé leur plan – où aurait lieu l’occupation, les litiges sur les titres de propriété, les trois cars qu’ils avaient affrétés, les villages où ils iraient chercher les familles.

Tout le monde était excité et optimiste, mais nous, nous étions pleins d’appréhensions. C’était une région où le MST n’était pas intervenu jusqu’alors. Malgré la chaleureuse réception que ses militants avaient reçu dans les villages, nous n’étions pas convaincus que beaucoup de gens participeraient vraiment à cette première étape et se joindraient à ce qui était réputé comme étant une entreprise dangereuse. Mais il était trop trad pour se poser des questions. Le dimanche, à 3H30 du matin, un bus s’arrêta devant le quartier général du MST à Igarassu. Nous y sommes montés et, après que Cicero ait expliqué au chauffeur un peu inquiet que nous n’allions pas chercher des gens pour une partie de pêche mais pour une occupation de terres, nous nous sommes mis en route.

Nous avons pris environ 25 personnes, des outils agricoles, des vêtements et un peu de nourriture dans le village de Botafogo. Parmi ces gens, se trouvait une jeune femme dont la petite fille de deux ans grelottait de froid et qui avait du être couverte d’une couverture, et un vieil homme, portant un chapeau mou et un imperméable, qui semblait dans son élément, riant et plaisantant avec les autres passagers. Et en route pour Alto do Ceu. Nous avons trouvé la route principale du village bloquée par quatre Toyotas blanches et vertes. Alors nous nous sommes dirigés vers l’entrée à l’arrière du village, un chemin de terre grossier extrêmement escarpé. Le chauffeur du bus a dit que son véhicule ne pourra pas monter la pente , alors un couple de militants du MST accompagné de l’un de nous avons monté dans le noir pour dire aux villageois de descendre à pieds, pendant que les autres attendaient dans le bus. Au bout d’environ un quart d’heure, trois Toyotas sont apparues. Elles montaient et descendaient en faisant des appels de phares. Plus tard, l’une d’elles s’est arrêtée près du bus et quatre hommes, dont un avec son revolver bien en évidence, en sont descendus. “Où allez-vous?” a demandé le chef des hommes armés. “Travailler dans une plantation de cannes à sucre,” a répondu Cicero, sans conviction. “ Ce travail ferait mieux de ne pas être sur les terres de Petribu. Si il l’était, nous vous y attendrions.” Et après cela, les Toyotas ont redescendu la colline.

Rapide comme l’éclair, Cicero a sorti son téléphone mobile. “Attention,” cria-t’il aux militants du MST partis chercher les villageois. “ Des types armés se dirigent vers vous ».” Les gens dans le bus reprirent leur attente dans une tension croissante.

En haut de la colline, le groupe de villageois courut se cacher à l’arrière d’un bar, près de la place. Un d’entre eux avait un fusil, un vieil homme tenait un drapeau enroulé du MST. Les mères ont pris leurs enfants dans les, bras, leur demandant de rester très silencieux. Les Toyotas ont tourné autour de la place, arrêtés, les hommes en armes se sont consultés, puis sont repartis. Après avoir attendu un moment, le groupe est ressorti de derrière l’église et a commencé à descendre la route. Le téléphone mobile a de nouveau sonné “Attention, ils reviennent!” Cette fois, le seul endroit où se cacher était une haie épineuse. Nous nous y sommes accroupis alors qu’une Toyota apparaissait au bout de la route. Ils ne nous ont pas vu. Ensuite nous avons repris notre chemin sur un ravine pierreuse, un raccourci vers la route en dessous de nous. C’était une marche difficile dans la demie obscurité. Soudainement, il semblait que nous étions retourné deux cents ans en arrière, et que nous étions un groupe d’esclaves en fuite, nous évadant de la plantation pour établir un quilombo, ou une communauté libre. Nous avons atteint, enfin le bus en bas de la colline.

Les Toyotas, aussi, étaient revenues et étaient stationnées à une centaine de mètres de nous. Les villageois montèrent dans le bus en prenant soin de ne pas être vus. Nous sommes partis rapidement et, à notre grand étonnement, les Toyotas ne nous ont pas suivies. Nous nous sommes rendus compte peu à peu que les gardes étaient arrivés à une mauvaise conclusion. Ils savaient probablement tout de l’occupation des terres prévue et, durant toute la journée du samedi, ils avaient sillonné la région autour de Alto do Ceu dans leurs Toyotas, en distribuant des tracts avertissant de la présence « d’éléments nuisibles » et « d’agitateurs » qui trompaient la population avec de fausses promesses de terres. Durant la nuit, ils étaient revenus au village, s’adressant aux habitants avec des hauts-parleurs et les menaçant de violentes représailles si ils participaient à l’occupation. Mais – et cela fut décisif – les hommes armés pensaient que le MST avait prévu de lancer l’occupation des terres à Alto do Ceu même, dans une zone de plantations autour du village. Ils pensaient que le bus essayait d’y amener des gens plutôt que de les en faire sortir et lorsque le bus est parti, ils croyaient avoir gagné.

Presque miraculeusement, l’occupation s’est déroulée comme prévue. Après une dizaine de minutes de route, le bus est arrivée à l’église de Nossa Senhora de Boa Viagem. Avec l’arrivée de l’aube, les familles se sont hâtées de sortir du car, portant leurs outils, des sacs de nourriture, des marmites et casseroles. Au bout d’une heure ou deux, ils avaient débroussaillés les buissons et broussailles enchevêtrés et installé leurs tentes en polythène. Le camp a tenu sa première assemblée. Le drapeau rouge a été hissé et, dans une ambiance de jubilation, les occupants ont commémoré leur première victoire en chantant et riant. Ont suivi de nombreuses activités selon un déroulement planifié par les militants, qui donnaient des cours de formations.

Cette première assemblée a eu presque entièrement pour objet la mistica – la stimulation du moral, une cérémonie commune quasi-religieuse au cœur de la culture du MST, comprenant des chants et chansons. Un slogan slogan proclamait: “Che, Zumbi, Antonio Conselheiro na luta pela terra, somos todos companheiros”, invoquant Che Guevara, une icône du mouvement, et deux révolutionnaires du nord-est: Zumbi, un esclave brésilien qui avait conduit une révolte au seizième siècle et fondé un quilombo appelé Palmares, qui avait existé pendant 95 ans, et Antonio Conselheiro, un mystique, qui avait conduit une rébellion parmi les ouvriers agricoles pauvres au dix-neuvième siècle et qui avait fondé la communauté, quasi communiste, de Canudos. “Nous sommes tous camarades dans la lutte pour la terre,” affirme le slogan. Zumbi et Antonio Conselheiro ont acquis l’aura de combattants de la liberté romantiques dans le nord-est et des troubadours itinérants chantent encore leurs faits d’armes dans les marchés des rues des environs.

Un homme entreprenant a escaladé une haute croix de pierre devant l’église et y a attaché un drapeau rouge au sommet. Un autre a grimpé encore plus haut, sur un panneau publicitaire sur la grand-route qui traversait le campement et a déployé le drapeau rouge du MST recouvrant la publicité pour une assurance. En dessous, la foule applaudissait avec enthousiasme et a commencé à chanter et à danser. Cela ressemblait au carnaval. Mais la fête semblait pour le moins prématurée. Nous n’étions, à cet instant, qu’une quarantaine de personnes car deux bus n’étaient pas parvenus à arriver jusqu’ici. Il s’est révélé plus tard que l’appel téléphonique d’un ouvrier agricole de Tres Ladeiras disant qu’il avait organisé un car était un acte de sabotage. Il travaillait en réalité pour Petribu. L’autre car avait pris quelques personnes dans un ou deux villages et puis s’était arrêté à Cruz de Reboucas, où personne ne l’attendait. Alors qu’il faisait route, à moitié vide, vers Engenho Pasmado, deux Toyotas vertes et blanches s’étaient mises en travers de la route, bloquant le chemin. Puis un des hommes armés, brandissant un revolver, avait menacé de mettre le feu au car avec toutes les personnes dedans et, à juste titre, le chauffeur, qui n’avait pas été mis au courant au préalable qu’il emmenait des gens pour une occupation de terres, avait refusé d’aller plus loin.

Aux alentours de midi, plusieurs jeeps et bus sont arrivés près de l’église et une trentaine d’hommes ont marché en phalange vers le campement. La moitié d’entre eux environ portait l’élégant uniforme beige des gardes officiels de la sécurité de Petribu, alors que les autres, vêtus de jeans, de vieux t-shirts et de bottes de cow-boy, étaient nos vieilles connaissances de la nuit précédente. A la vue des hommes se dirigeant vers le campement, des hommes et des femmes ont saisi leurs houes et ont accouru pour leur bloquer le chemin. Il était évident que les gardes et les hommes armés devraient utiliser la violence pour expulser les familles et ils hésitaient. Ils ont reconnu, lorsque nous les avons interrogé, que les terres autour de l’église n’appartenaient pas à Petribu. Avec des paroles menaçantes, ils ont averti les villageois de ne pas occuper les champs de cannes à sucre adjacents, ont fait demi tour et se sont dirigés à grands pas vers les Toyotas. Nouvelle fête.

Nous étions en train de parler avec Antonio Severino da Silva lorsque le camp a reçu ses premiers visiteurs – José Servat, un prêtre français qui avait vécu dans la région depuis 35 ans, et une nonne, qui s’est aussitôt assurée que les enfants avaient suffisamment à manger et n’étaient pas malades. Ils avaient apporté plusieurs sacs de riz et de haricots que les femmes ont commencé aussitôt à cuire. Le Père José avait été ravi d’apprendre la nouvelle de l’occupation . “Les ouvriers agricoles de ces plantations étaient organisés dans les années 1950 et au début des années 1960 mais ils ont été victimes d’une féroce répression et le mouvement s’est effondré,” nous dit . “Ils ont été abandonné par l’église catholique. Seuls , un ou deux d’entre nous avons continué la lutte. Certains membres de l’église sont effrayés par ces occupations mais pas moi. Les gens disent seulement qu’ils ne sont pas des animaux. Ils veulent des terres. Ils veulent faire partie de la société. Pendant des années, j’ai espéré que quelque chose comme cela arriverait un jour.”

Bien que manifestement malade, le Père José a parlé devant une assemblée hâtivement réunie. Sous de nombreux applaudissements, il a dit, “Cette terre n’appartient pas à Votorantim ni à Petribu. Il y avait dans le temps une communauté autour de cette église et, avec l’aide de Dieu, vous allez la reconstruire.” Nouveaux applaudissements. “J’aimerais vous faire une proposition, que vous baptisiez cette nouvelle communauté de son nom ancien – Nossa Senhora de Boa Viagem.” A ce moment là, Cicero est intervenu pour que les procédures démocratiques du MST lors de la présentation d’une proposition et du vote soit appliquées. L’assemblée a voté à une écrasante majorité pour accepter le nom.

Les responsables de la commission de la sécurité ont appelé les hommes volontaires pour établir deux tours de garde, l’un de 18H à minuit et l’autre de minuit à 6 heures. L’un des volontaires se nommait Junior, un jeune homme ouvertement gay qui se trouvait dans le bus avec nous la nuit précédente. Une cloche de fortune a été hâtivement confectionnée à partir d’un morceau de métal. Les responsables de la sécurité ont informé que, en cas d’urgence, de jour comme de nuit, les sentinelles sonneraient la cloche et tout le monde devrait alors saisir leurs outils et se rassembler sous le drapeau rouge.

Maraba (état du Para). Occupation de la Fazenda Cedro par le Mouvement des travailleurs sans terre (MST).

La première alerte n’a pas tardé. A 22 heures environ, alors que tout le monde s’installait pour dormir sous les tentes, la cloche a sonné. Les Toyotas – devenues symboles de crainte et de violence – étaient revenues et montaient et descendaient la route. Dehors, il faisait nuit noire. La seule lumière provenait d’un feu qui se consumait lentement , sur lequel les femmes avaient fait la cuisine. Une Toyota a essayé de pénétrer dans le camp et a aussitôt rencontré une résistance de masse. Les villageois criaient des slogans et brandissaient leurs outils. Les véhicules ont finalement rebroussé chemin. Après environ une heure d’extrême tension, toutes les Toyotas sont réparties. Ce fut une longue nuit et peu de gens dormirent mais les hommes armés ne sont pas revenus.

Le lendemain a fourmillé d’activités. Le camp avait survécu aux premières 24 heures cruciales et la nouvelle s’était répandue comme un feu de broussailles dans la région. Des gens ont commencé à arriver des villages voisins. Une délégation est arrivée de Cruz de Reboucas, pour demander au MST d’affréter un autre bus pour le bidonville, mais Cicero est resté inflexible: “Le bus est venu samedi matin et vous n’étiez pas là. Si vous voulez rejoindre notre camp, vous devez trouver vos propres moyens de transport.” Ils se sont débrouillés d’une manière ou d’une autre, et, quelques heures plus tard, une douzaine de familles sont arrivées. D’autres commissions ont été mises en place, les habitants du camp jouant un rôle plus actif dans l’élection de leurs représentants. Différentes responsabilités leur ont été confiées –  construire plus d’abris, mettre en place des cuisines collectives, organiser des cours pour les enfants et les adultes, créer un collectif de femmes et un autre de jeunes enfants pour collecter les déchets et organiser des jeux. Tout le monde avait une activité.

Mais les problèmes semblaient encore immenses. Il y avait peu de nourriture. Un militant est parti demander des vivres dans d’autres installations du MST. Une autre délégation du mouvement s’est rendue à Igarassu et dans d’autres villes avoisinantes pour prendre des contacts avec les autorités locales. Chose étonnante, plusieurs maires ont promis d’envoyer des produits de première nécessité comme du riz et des haricots, même si ils n’étaient pas sympathisants à la cause. Mais malgré cela, il était évident que les vivres allaient manquer dans le camp si sa population continuait d’augmenter rapidement. Cicero, qui avait organisé des dizaines d’occupations, restait imperturbable. “si cela est nécessaire, nous pillerons des camions sur l’autoroute,” nous dit-il. “Tout cela aide à éveiller la conscience des gens , leur montre que, ensemble, nous sommes capables de surmonter tous les obstacles. Les gens ont été maltraités par les propriétaires des plantations depuis l’époque de l’esclavage. Il faut des mesures comme celles-ci pour leur faire prendre conscience qu’ils peuvent se libérer de toute oppression.”

Il y avait aussi le défi d’entraîner les nouveaux arrivants en vue de confrontations futures avec les sbires armés Là encore, Cicero était impassible: “Les gens peuvent évoluer très rapidement dans ces camps. Ils acquièrent le sentiment de leur propre puissance et surmontent la peur. De nouveaux leaders apparaissent et prennent vite des responsabilités pour organiser le camp et préparer les gens aux conflits. Comme vous le voyez, nous n’avons pas à les encourager. Nous devons même les mettre en grade contre la prise de risques inutiles.”

A la fin de la semaine, il y avait 620 familles qui vivaient dans le camp. Cicero était déjà parti en organiser un autre, créé spontanément par des familles qui considéraient que Nossa Senhora de Boa Viagem était devenu trop surpeuplé.

Mais, comme les militants du MST le pensaient, un revers majeur s’est produit. A 16 heures le samedi, une centaine de policiers accompagnés par 200 gardes armés sont arrivés au camp, munis d’un ordre légal, rédigé par les tribunaux saisis par Votorantim, pour ré-occuper la terre et expulser les villageois. Les familles ont refusé de partir et un long face à face a suivi. Les hommes armés ont mis le feu aux tentes. Un ouvrier agricole a été gravement blessé. Plus tard, un compromis a été trouvé suite à la médiation d’un avocat, Jessimar Pessoa Boracho, et d’un prêtre catholique écossais. L’évêque avait accepté d’ouvrir l’église fermée depuis longtemps et les familles se sont immédiatement installées dans la zone qui l’entourait. Puisque les occupants s’étaient physiquement retirés des terres contestées, les hommes en armes sont repartis. Le prêtre et l’avocat , toujours convaincus que les terres appartenaient en réalité à l’église, ont promis de contester la légalité de l’expulsion devant les tribunaux. On se dirigeait vers une longue bataille juridique.

Tôt le lendemain matin, sous les yeux d’un petit groupe d’hommes armés, les familles, renforcées par sept militants du MST, arrivés de différentes régions, ont réoccupé les terres. Tout devait être refait à nouveau. Beaucoup de familles étaient parties, intimidées par la violence, et il fallait donc annoncer la réoccupation, Il fallait construire de nouvelles cabanes, apporter de nouveaux stocks de polythène noir, reconstruire une cuisine collective, une autre école en plein air. Les conditions étaient encore pires que auparavant, puisque les hommes armés avaient contaminé le seule source d’eau potable proche du camp avec des animaux morts. Sans se laisser découragés, plusieurs ouvriers agricoles ont commencé à nettoyer l’ancien puits utilisé par le passé au village et qui avait été pollué à l’aide de gas-oil. Le long processus de conquête de la terre – qui pourrait comporter d’autres expulsions et réoccupations – suivait son cours.

Photo Sebastiao Salgado

NDT :

Les illustrations ont été ajoutées par R&B

1. Mouvement des Sans Terre Brésil Voir leur site MST Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra (en portuguais) ainsi que celui du Collectif solidaire du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre du Brésil ou encore celui des Amis des Sans Terre Brésiliens

2. Sachant que un mile carré est égal approximativement à 2,59 kilomètres carrés … (Vous avez quatre heures)

3. Voir Movimento dos Trabalhadores Sem Teto. et Au Brésil, la police ouvre le feu sur des militants du Mouvement des sans-terres

4. Voir leurs sites Via Campesina  et Coordination Européenne Via Campesina

5. Voir  Signs of Respect: Karnataka State Farmers’ Association

6. Confédération Paysanne

7. Voir Claims to Globalization: Thailand’s Assembly of the Poor and the Multilevel Resistance to Capitalist Development  Pei Palmgren

Pour aller plus loin :

Sur le Mouvement de Sans Terres et les occupations :

Dossier Mouvement des sans terre (MST)

L’occupation des terres et la lutte pour la reconnaissance : l’expérience des sans-terre au Brésil Susana Bleil

Le phénomène de l’acampamento au Brésil : occupation du territoire, attente de la terre et reconnaissance sociale… Alexis Martig

 

 

 

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