Violence et terrorisme anarchiste durant la guerre civile

Violence et terrorisme anarchiste durant la guerre civile

Robert J. Alexander

Le texte ci-dessous est la traduction intégrale d’un chapitre du livre The anarchists in the Spanish war Janus Publishing Company Limited 1999, pp 1098 – 1133 de l’édition électronique

La caricature traditionnelle d’un anarchiste est celle d’un barbu tenant une bombe d’une main et de l’autre, un fusil. Dans l’imagination populaire, le terme ‘anarchiste’ a été synonyme, depuis plus d’un siècle, de celui de ‘terroriste’.
Même des universitaires sérieux ont eu fréquemment tendance à souligner les aspects violents et terroristes de l’anarchisme. Ainsi, Barbara Tuchman, dans son livre The Proud Tower commence t-elle un chapitre de 50 pages au sujet des anarchistes européens dans le quart de siècle qui a précédé la première guerre mondiale en disant : « La vision d’une société sans état, sans gouvernement, sans loi, sans propriété, au sein de laquelle les institution corrompues ayant été balayées, l’homme aurait été libre d’être bon comme cela était l’intention de Dieu, était si enchanteresse que six chefs d’états furent assassinés en son nom, au cours des vingt années avant 1914. »1 Le sujet de ce chapitre traite principalement de la violence des anarchistes et de la contre-violence exercée contre eux.

J’espère que le présent ouvrage a démontré qu’il ne s’agit pas d’une caractéristique justifiée des anarchistes espagnols. Néanmoins, la question se pose quant à savoir dans quelle mesure les anarchistes espagnols, en plus d’être des partisans d’une transformation sociale économique et politique radicale, ont utilisé la terrorisme, notamment durant la guerre civile..

La tradition violente de l’anarchisme espagnole

Il ne fait certainement aucun doute qu’il a existé une tradition de violence, et même de terrorisme, au sein du mouvement anarchiste espagnol. Elle provient peut-être de deux origines, l’une traditionnellement espagnole, l’autre venant du mouvement anarchiste international qui est apparu dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle.

Franz Borkenau, qui écrivait ceci pendant la guerre civile, affirmait que :

 » La révolte des serfs andalous du dix-huitième siècle a pris la forme d’un vaste brigandage incontrôlable, qui incluait les éléments les plus actifs de la paysannerie et qui n’était pas considéré par les masses comme criminel, mais, au contraire, comme une profession enviable, honorable et même admirable … En Espagne, ces éléments n’étaient pas couvert d’opprobre comme cela aurait été le cas dans des pays civilisés au sens occidental du terme, pas plus que les brigands révolutionnaires ne suscitaient une telle opprobre en Chine ou en Russie tsariste. Il existe une profonde différence aux yeux de la paysannerie primitive, entre celui qui rompt la solidarité de la communauté paysanne par des actes criminels et celui qui, en défendant son droit contre les riches et les puissants, par le brigandage et le meurtre, contribue à la cause commune des opprimés. Le premier, le meurtrier ou le voleur, qui a tué ou volé un paysan, sera livré sans hésitation à la police ou verra son compte rapidement réglé par ceux a qui il a causé du tort. Le second sera protégé par les pauvres dans toute sa région d’origine. »2

Cependant, il y avait un autre élément dans la violence historique du mouvement anarchiste espagnol. C’était l’adoption, durant les dernières décennies du dix-neuvième siècle, de l’idée de « propagande par le fait » par un segment du mouvement anarchiste international. C’était l’idée qu’à travers des attaques physiques contre des éléments clés du système capitaliste, comme des banques et autres institutions puissantes, et en assassinant des figures clés du régime existant, la cause de la révolution progresserait.

L’usage de la violence, et spécialement de la violence terroriste était un sujet de fréquents débats parmi les dirigeants de l’anarchisme international durant le demi siècle précédant la guerre civile espagnole. L’anarchiste italien Luigi Fabbri, écrivant aux alentours du changement de siècle, a pris part à ce débat. Ses idées représentaient l’opinion d’une partie substantielle de l’anarchisme international:

« Est-ce à dire que les anarchistes désapprouvent toujours la violence, sauf pour se défendre, dans le cas d’une attaque individuelle ou collective ? Non, et quiconque souhaiterait nous attribuer une telle idée stupide serait à la fois idiot et malintentionné. Mais celui qui, à l’opposé, soutiendrait que nous sommes toujours partisans de la violence à n’importe quel prix serait aussi idiot et malintentionné. La violence, même si elle est en contradiction avec la philosophie anarchiste, parce qu’elle implique toujours des larmes et de la souffrance et qu’elle nous désole, peut s’imposer par nécessité, mais si la condamner lorsque elle est nécessaire serait une faiblesse impardonnable, son utilisation serait malfaisante si elle était irrationnelle, inutile ou utilisée de manière contraire à ce que nous plaidons. »

Fabbri continuait en indiquant les limites de l’usage de la violence terroriste:

‘… en Russie, toutes les attaques contre le gouvernement et ses représentants et partisans sont justifiés, même par nos adversaires ou nos partisans les plus modérés, et même lorsqu’elles blessent quelquefois des personnes innocentes; mais les mêmes révolutionnaires les désapprouveraient certainement si elles étaient conduites aveuglément contre les passants dans la rue ou des personnes assises de manière inoffensive dans un café ou un théâtres »’3

L’usage de la violence terroriste avait ses partisans au sein du mouvement anarchiste espagnol. Le groupe peut-être le plus célèbre qui appliquait cette stratégie dans les années 1920 était Nosotros (d’abord appelé Los Solidarios), qui comprenait des personnages en vue comme Buenaventura Durruti, Juan Garcia Oliver, Ricardo Sanz, Francisco et Domingo Ascaso, Gregorio Jover, Miguel Garcia Vivancos et Aurelio Hernández. La plupart de ceux-ci allaient devenir des acteurs clés pendant la guerre civile.

Pendant les années 1920, le groupe Nosotros a exécuté un certain nombre d’actes terroristes. L’un d’entre eux était l’attaque de la Banco de Bilbao, menée par Buenaventura Durruti et Gregorio Jover, pour financer le mouvement anarchiste clandestin. Un second fut l’assassinat de l’archevêque de Saragosse, Juan Soldevila. L’un des exploits les plus spectaculaires des anarchistes espagnols durant ces années fut l’assassinat du premier ministre Eduardo Dato en avril 1922. Ce dernier avait été un partisan convaincu des tentatives du gouvernement pour écraser le mouvement syndical anarchiste, la CNT.

Les actions de ces éléments anarchistes étaient clairement ‘politiques’, et non personnelles. Lorsqu’ils tuaient un policier ou un haut représentant du gouvernement ou de l’église, ce n’était pas par vengeance personnelle mais plutôt pour faire un ‘exemple’ contre des individus considérés jouer un rôle particulièrement brutal dans l’exploitation des ouvriers. Lorsqu’ils volaient des banques, ce n’était pas pour eux-mêmes mais pour le mouvement. Un observateur espagnol, qui a longtemps fréquenté les milieux anarchistes, y compris des militants qui avaient participé à ce genre d’actions et qui ne les approuvait pas, remarquait que ceux qui volaient un demi million de pesetas à une banque continuaient à vivre humblement et pauvrement dans leur quartier ouvrier.4

Avec la fin de la monarchie et l’instauration de la seconde république espagnole, les éléments anarchistes les plus radicaux qui s’étaient engagées auparavant dans de telles actions comme les assassinats politiques et les attaques de banques, s’orientèrent vers d’autres types d’actions. Pendant le premières années, les anarchistes déclenchèrent plusieurs insurrections destinées à établir le communisme libertaire dans différentes régions, notamment en Catalogne. Ils n’utilisaient plus la stratégie de ‘propagande par le fait’ comme moyen d’attaquer le régime en place.

De toute façon, ceux qui se sont engagés, au sein du mouvement anarchiste et anarcho-syndicaliste espagnol, même à l’apogée de telles actions, dans la préparation et l’exécution d’attaques de banques, d’assassinats politiques et autres entreprises de ce type, ne représentaient qu’une petite minorité, même si celle-ci comprenait certains des dirigeants les plus en vue du mouvement. Les pratiquants de la ‘propagande par le fait’ ne furent probablement à aucun moment plus que quelques centaines. La grande majorité des libertaires en Catalogne et au Levant, à Madrid et dans les Asturies étaient des ouvriers qui menaient souvent des luttes plus obscures pour améliorer leurs conditions de travail et de vie. Ils s’inspiraient de la vision de la réalisation ultime de la Révolution, qui conduirait à une société sans institutions répressives étatiques, sans classe dirigeante, une société dans laquelle la coopération remplacerait la coercition. La réalisation d’une telle société nouvelle était sans aucun doute considérée par les anarchistes beaucoup plus proche que ne l’était la transformation sociale envisagée par les socialistes fondamentalement réformistes.

Dans les parties de l’Espagne où l’influence libertaire se faisait davantage sentir dans les milieux ruraux que urbains, comme l’Andalousie, l’Estrémadure et des parties de l’Aragon, la situation était quelque peu différente. Les paysans pauvres brutalement exploités et les ouvriers agricoles, comme leurs camarades urbains, menaient un combat incessant contre leurs exploiteurs, les prêteurs sur gages et les dirigeants politiques locaux, les caciques. Ils n’étaient certainement pas opposés à l’usage de la violence, si l’opportunité s’en présentait, mais le genre de violence qu’ils préconisaient, et qu’ils pratiquaient de temps à autre, consistait dans la saisie du contrôle de la terre et des villages. Même si ce procédé impliquerait sans doute – et a impliqué – l’assassinat des propriétaires terriens et de leurs hommes de mains, de telles actions n’étaient pas – comme dans le cas de la ‘propagande par le fait’ – des exemples soigneusement préparés destinés à inciter la classe ouvrière à la résistance ou à la rébellion. Ils répondait à l’objectif fondamental de prendre le contrôle de leur environnement.

Ceux qui prônaient et pratiquaient la ‘propagande par le fait’ , même au sein des groupes d’affinité d’anarchistes ‘purs’, n’étaient qu’une petite minorité. Ce fait a été reconnu même par Jésus Hernandez qui, alors qu’il était encore un dirigeant du parti communiste, avait écrit un livre violemment polémique contre les libertaires. « On rencontrait dans ces groupes des dynamiteurs jusqu’à des gandhiens, incluant des nudistes, des végétariens, des individualistes, des ‘communistes’, des syndicalistes, des anti-syndicalistes, des péripatéticiennes, des orthodoxes, des libertaires, des collaborateurs, etc. »5

Ce n’est certainement pas une inclinaison innée des anarchistes envers l’usage de la violence, de la terreur et même du meurtre qui explique la terrible effusion de sang qui a eu lieu derrières les lignes pendant la guerre civile.

La nature de la violence et de la terreur dans les zones républicaines et rebelles

Il y eut indiscutablement un grand nombre d’incendies criminels, de meurtres et autres types d’actions terroristes des deux côtés, particulièrement durant les premiers mois de la guerre civile. Néanmoins, il existe une différence significative entre entre ce qui s’est passé dans la zone républicaine et dans les régions d’Espagne tenues par les rebelles..

La situation était radicalement différente entre les régions d’Espagne qui étaient restées loyales à la république et celles où les rebelles l’avaient emporté durant les premières semaines de la guerre. Du côté républicain, (à l’exception de la province basque de Biscaye) l’autorité publique avait presque complètement disparu; les forces de police régulières soit n’existaient plus, soit étaient démoralisées et avaient perdu pratiquement toute autorité.

Du côté rebelle, au contraire, l’armée était restée intacte et sous contrôle, renforcée par les unités paramilitaires de la phalange et des carlistes, qui y avaient été soit intégrées, soit placées sous commandement militaire. Dans presque toutes les régions contrôlées par les rebelles, la Garde Civile et même les Gardes d’Assaut – étaient aussi restés intacts.

Ces situations différentes entre les deux parties de l’Espagne signifient que la nature de la violence initiale était également différentes dans les deux zones. Du côté républicain,elle était spontanée et individuelle et, en aucun cas, organisée d’en haut. Au contraire, du côté rebelle, la violence et le terrorisme l’était et reflétait la politique délibérée de ceux au pouvoir.

Cette différence a été attestée par Francisco Portalea, qui était, au début de la guerre, procureur général à la Haute Cour de Madrid. Il a été démis de ses fonctions par le gouvernement, suspecté de déloyauté, et s’est réfugié en France, avec l’aide du ministre de la justice, puis de là s’est rendu à Gibraltar, regagnant l’Espagne dans la zone tenue par les rebelles. Il a passé le reste de la guerre dans la zone franquiste. Portalea a déclaré à Ronald Fraser,

« Disons-le clairement. J’ai eu l’occasion d’être le témoin de la répression dans les deux zones. Dans la zone nationaliste, elle était planifiée, méthodique, froide. Les autorités n’avaient pas confiance dans le peuple et et imposaient sa volonté par la terreur. Pour ce faire, elles commettaient des atrocités. Dans les zones tenues par le Front Populaires, des atrocités furent aussi commises. C’est le point commun entre les deux; mais la différence entre les deux, c’était que dans la zone républicaine, les crimes étaient commis par des personnes passionnées, pas par les autorités. Celles-ci ont toujours essayé d’empêcher les crimes; mon propre exemple, l’aide que j’ai reçu pour m’échapper, n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Il n’en allait pas de même dans la zone nationaliste. Là, davantage de monde a été fusillé. C’était organisé scientifiquement. »6

Frank Jellinek a reformulé les ‘instructions précises’ aux officiers rebelles du général Queipo de Llano:

« Le principal facteur pour s’assurer de la victoire , disaient ces instructions, était la destruction du moral de l’ennemi. Pour cela, la chose à faire en occupant une ville était d’exécuter tous les notables que l’on pouvait trouver, ou leurs familles, si ils s’étaient enfuis. Les exécutions devaient être publiques et aussi impressionnantes que possible. Le meilleur moyens pour trouver ces personnes était d’interroger le prêtre local. Toute hésitation à obéir à ces ordres serait sévèrement punie et ‘un excès de zèle était préférable à une mollesse humaniste’. Les membres de la Phalange Espagnole devaient être engagés comme officiers pour s’assurer que les troupes ne rechignaient pas à mener à bien ces exécutions et pour dénoncer de telles hésitations … » 7

Le 18 août, Queipo de Llano déclarait, ‘Quatre-vingt pour cent des familles d’Andalousie sont en deuil et nous n’hésiterons pas à avoir recours à des mesures plus sévères. » 8

Broué et Temime ont souligné ce point, concernant ce qui se passait en territoire rebelle:

« L’envoyé spécial de Havas câble qu’il y a des cadavres dans la cathédrale, au pied même de l’autel et que « sur la grand-place gisent les corps des partisans du gouvernement exécutés en série, alignés devant la cathédrale ». Les correspondants du New York Herald, du Temps ont décrit cette boucherie, que les officiers nationalistes tentent de justifier par l’impossibilité ou ils sont de faire garder les prisonniers. Une colonne de fugitifs est refoulée à la frontière portugaise, ramenée en ville et massacrée sur place. Le correspondant du Temps parle de 1 200 exécutions, de trottoirs recouverts de sang dans lesquels baignent encore des casquettes », au moment où l’on fusille encore sur la grand-place. .. La terreur est le moyen de venir à bout de la résistance des masses. C’est bien ainsi que l’entendent en tout cas les chefs de la rébellion. » 9

Le général Franco lui-même croyait en l’usage de la terreur, incluant le meurtre, comme moyen d’asseoir l’autorité de son régime et d’écraser ses opposants. Roland Fraser raconte une interview avec Eugenio Vegas Latapie, éditeur du journal monarchiste Acción Española pendant la guerre civile, qui avait été suffisamment choqué par les exécutions sans procès dont il avait été témoin pour décider d’aborder le sujet avec Franco lui-même. Il plaida pour que les accusés aient droit à un procès et qu’ils puissent se défendre, arguant que la situation actuelle constituait un « grave discrédit à la cause ». Mais raconte Vegas Latapie :

« Franco ne m’a prêté aucune attention. Concernant la répression, il était parfaitement au courant de ce qui se passait et s’en moquait. A partir d’informations que je lui ai communiqué plus tard, Peman a parlé avec Franco du nombre de personnes condamnées à mort et emprisonnées depuis un an ou plus. Franco lui a expliqué que s’était nécessaire afin de pouvoir les échanger contre des prisonniers dans la même situation en zone rouge. Telle était son explication. Mais pratiquement aucun échange n’a été autorisé par le régime de Franco pendant la guerre; et, en outre, lorsque la guerre a pris fin et que ce prétexte n’était plus valable, les choses ont continué exactement comme avant, avec des personnes condamnées à mort, emprisonnées pendant un an ou plus. Franco faisait preuve de sa cruauté froide pour laquelle il était célèbre dans la Légion Étrangère . » 10

Ce type de terreur ne se limitait pas aux villes conquises lors de l’avancée des troupes rebelles. Elle était aussi appliquée dans les endroits dont les rebelles avaient pris le contrôle immédiatement. A Córdoba, par exemple, des ouvriers furent rassemblés sur leurs lieux de travail et fusillés, sans qu’aucune raison ne soit fournie, simplement parce qu’ils étaient ouvriers. Des dirigeants politiques locaux loyaux à la républiques furent aussi assassinés sur ordres des autorités rebelles .11

Un ancien combattant de l’armée franquiste a également témoigné sur les rafles permanentes, presque quotidiennes, de ‘suspects’ politiques dans la région de Córdoba bien après le commencement de la guerre, par son unité de l’armée régulière. Il a qualifié beaucoup de ces arrestations et exécutions comme ‘extrêmement arbitraires’ .12

Le même type de terreur organisée par les autorités existait aussi dans la province à dominante rurale de Zamorra dans la Vieille Castille, qui était tombée immédiatement aux mains des rebelles. Pratiquement tous les dirigeants de partis et d’organisations soutenant la république furent rassemblés et exécutés.13 De tels faits sont survenus sans aucun doute à travers toute l’Espagne tenue par les rebelles.

Gabriel Jackson a commenté le terrorisme dans les zones tenues par les rebelles

« …il ne faut pas expliquer la virulence de la purge dans l’Espagne insurgée par les lois de la guerre … Les insurgés espagnols se battaient pour préserver les privilèges traditionnels de l’Armée, de l’Église et des propriétaires terriens… Le soulèvement militaire du 18 juillet apparaissait comme leur dernière chance de préserver une Espagne où leurs privilèges seraient sauvegardés… Les exécutions dans l’Espagne nationaliste n’étaient pas l’œuvre de foules révolutionnaires profitant de l’effondrement de l’état républicain. Elles étaient ordonnées et approuvées par les plus hautes autorités militaires. » Le même auteur, qui a réalisé une étude approfondie sur le sujet, concluait qu’il y eut environ 200 000 victimes de ‘paseos et de représailles politiques nationalistes pendant la guerre’ à comparer avec les 20 000 ‘paseos et représailles politiques en zone républicaine’.14

1. Barbara W. Tuchman: The Proud Tower: A Portrait of the World Before the War: 1890-1914, The Macmillan Company, New York, 1965, page 63
2. Franz Borkenau : The Spanish Cockpit, University of Michigan Press, Ann Arbor, 1963 pp 14 -15
3. Luigi Fabbri: Influencias Burguesas Sobre el Anarquismo, Fichas de Formación Libertaria, Barcelona, 1977, pages 26-7
4. Interview avec Antonio Cuenca Pugillivol, à Barcelone, 22 Août 1960 ; on peut trouver une présentation détaillée sur les actions violentes de Los Solidarios et autres groupes anarchistes sans les mémoires de Garcia Oliver: El Eco de los Pasos: El Anarcosindicalismo en la calle, en el Comité de Milicias, en el gobierno, en el exilio, Ruedo Ibérico, Paris et Barcelone, 1978,et dans la biographie de Durruti de Abel Paz : Durruti: El Proletariado en Armas, Editorial Bruguera S .A ., Barcelone,1978
5. Jesús Hernández: Negro y Rojo: Los Anarquistas en la Revolución Española, La España Contemporánea, Mexico, D.F., 1946, p 21
6. Ronald Fraser: Blood of Spain: The Experience of Civil War, 1936-1939, Penguin Books Ltd, London, 1979, p 276
7. Frank Jellinek: The Civil War in Spain, Howard Fertig, New York, 1969 , pp 287-8
8. Pierre Broué et Emile Temime: The Revolution and the Civil War in Spain, The MIT Press, Cambridge, USA , 1970, p 184
9. Ibid, p 184
10. Fraser, op. cit., p 168
11. Interview avec Rafael Moles Guiilén, entre Córdoba et Séville, 2 Décembre 1951
12.Interview avec Enrique Santamarina, à New Brunswick, N .J., 1er Janvier 1988
13. Interview avec Juan López, à Madrid, 10 décembre 1951
14. Gabriel Jackson : The Spanish Republic and the Civil War, 1931-1939, Princeton University Press, Princeton, N .J., 1965 , p 539

Terreur initiale en Catalogne et au Levant

Avec la suppression de la rébellion en Catalogne, les anarchistes y contrôlaient presque entièrement la situation. Au Levant, au sud, ils partageaient le pouvoir avec les socialistes de Largo Caballero. Donc, ce qui s’est passé dans ces deux zones est particulièrement révélateur quant au rôle des anarchistes dans la violence et la terreur dans ces deux régions.

Il n’y a aucun doute sur le fait que de nombreux meurtres ont eu lieu durant les premiers jours et les premières semaines de la guerre civile en Catalogne. Nous avons signalé la ‘disparition’ des propriétaires des industries les plus importantes à Barcelone et celle des grands propriétaires terriens. Même si de nombreux disparus ont fui en France, il est néanmoins également certains que beaucoup furent tués, par leurs ouvriers ou quelqu’un d’autre. Il y eut des recherches systématiques de phalangistes et d’autres partisans des rebelles et beaucoup d’entre eux furent aussi tués. Il y eut certainement beaucoup de cas de vengeances personnelles.

Après le 19 Juillet, les prisons étaient emplies de prisonniers politiques, et de nombreux prisonniers de droit commun furent relâchés. On peut supposer que quelques uns de ceux-ci retournèrent à leur ancienne occupation, aidés en cela par l’effondrement de la loi et de l’ordre après le déclenchement de la guerre civile. Les paseos étaient choses courantes dans les premiers moments de la guerre. Ce terme, dont la traduction est « marche » ou « promenade » étaient utilisé pour décrire les actions de petits groupes qui raflaient des victimes de leur propre initiative durant la nuit, et les emmenaient en « promenade » vers leur mort.

John Langdon-Davies,un journaliste anglais sympathisant de la cause républicaine, écrivait en 1937 : « La vérité, c’est que durant les mois de juillet et août et selon ce que je sais depuis, une moyenne de cinq ou six personnes était tirée de leur lit chaque nuit , poussées dans des voitures et conduites sur cette petite route isolée parmi les pins après Tidibaldo, et y étaient exécutées. » 15 En visitant la morgue municipale de Barcelone, il a déterminé le nombre moyen de corps qui y avait été apporté avant le 19 juillet et avait conclu que « la terreur à Barcelone avait entraîné peut-être 200 meurtres en un mois… »16

Aucun de ces faits ne se déroulèrent sous la direction ou à l’instigation des dirigeants anarchistes. Et même si des militants anarchistes de base y participèrent, ils n’étaient pas seuls. César Lorenzo a cité un étudiant phalangiste sur la guerre en Catalogne à ce sujet : « En réalité, les actes criminels étaient équivalents entre les deux partis et proportionnels au nombre de leurs membres. »17

Franz Borkcnau, après un séjour dans l’Espagne révolutionnaire en août 1936 et en janvier-février 1937, écrivait au sujet du terrorisme dans les premières semaines de la guerre civile en Catalogne :

« J’ai appris que le terrorisme était de loin le principal levier de la révolution sociale dans les villes et les villages. Les exécutions découlaient des expropriations et la crainte des exécutions contraignaient les autres riches à la soumission au régime révolutionnaire. La suggestion selon laquelle les anarchistes en Catalogne ne devait leur prépondérance qu’à leurs méthodes terroristes était fausse; ils auraient obtenu l’allégeance d’une large majorité de la classe ouvrière sans avoir recours au terrorisme. Mais l’autre allégation selon laquelle seul le terrorisme leur permettait d’entreprendre les premières étapes vers la révolution sociale était vraie. Le terrorisme anarchiste, durant ces premiers jours, était le type de terrorisme le plus impitoyable que toutes les organisations de la classe ouvrière ont exercé contre les ennemis du régime à travers toute l’Espagne… »18

Terreur initiale en Catalogne et au Levant

Borkenau a développé le sujet, « Le terrorisme révolutionnaire de juillet, août et septembre en Espagne était ce qu’on appelle un ‘terrorisme de masse’, le terme ayant la double signification de terrorisme exercé par les masses , et non par des forces de police organisées et contre un très grand nombre, une ‘masse’ de victimes ». Il a comparé la situation avec celle de la France en 1792et de la Russie en 1918:  » La masse s’en prend seulement, pas tant au gens qui ont perpétré ou essayé de le faire, des actes contre le régime, qu’au gens qui, du fait de leur condition sociale, sont supposés être les ennemis naturels du régime que défendent ces masses. En Russie, comme en Espagne et en France, les aristocrates ont été tués en tant que aristocrates, les prêtres en tant que prêtres, et en Russie et en Espagne, les bourgeois en tant que bourgeois; dans tous les cas, ces individus étaient connus en outre pour appartenir à des organisations hostiles au régime… »19 Borkenau notait aussi : « Je me risque à suggérer que, peut-être ce n’est pas tant une habitude anarchiste que de massacrer ses ennemis en masse qu’une habitude espagnole. »20 Cependant, il a observé, durant son second séjour dans l’Espagne révolutionnaire en janvier-février 1937, que l’usage de la force par les anarchistes durant la première période de la guerre avait sapé leur influence en Catalogne: « Les expropriations et les exécutions de masse ont terrorisé les petits propriétaires qui sont un élément très important à Barcelone. »21

Le dirigeant anarchiste catalan, Diego Abad de Santillán, écrivant alors que la guerre n’était pas terminée, notait que, aussitôt après le 19 juillet 1936, à Barcelone, nombreux étaient ceux qui vivaient sans lois et de pillage. Mais il disait que le Comité Central de la Milice, parmi d’autres mesures contre cet état de fait, avait organisé la réquisition méthodique des richesses provenant des églises et des maisons des habitants qui avaient fui, et les déposait en lieux sûrs.22 Santillán écrivait:  » il est possible que notre victoire entraîne la mort violente de quatre ou cinq mille citoyens de Catalogne, catalogués comme hommes de droite, liés à la réaction politique et cléricale. Mais une révolution a des conséquences… Lorsque ces événements survenaient, nous étions ceux qui faisaient le plus pour freiner les instincts de vengeance du peuple libéré. »23

Aussitôt que fut créé le Comité Central des Milices en Catalogne, il chercha à rétablir la loi et l’ordre. C’était la tâche du secteur de la sécurité au sein du comité, dirigé par l’anarchiste Aurelio Fernández, et les patrouilles de contrôle dans lesquelles la CNT fournissait environ la moitié des membres.

Néanmoins, César Lorenzo a noté que, en plus de ces patrouilles officielles, « existaient des forces de police organisées par chaque parti et organisation syndicale, qui dépendaient de leurs dirigeants respectifs ; il y avait les célèbres checas , qui disposaient de leurs propres agents secret, leurs prisons privées et leurs commandos. Celle de la CNT, sous les ordres de Manuel Escorza, était la plus importante et la mieux organisée. »24

Selon Diego Abad de Santillán, « Nous faisions de sérieux efforts pour réprimer tous les excès, et si nous pensions que ces efforts n’étaient pas appliqués par tous, nous avons fusillé quelques camarades et amis qui avait abusé de leur autorité ». Ainsi est tombé J. Gardenes, qui ne fut pas sauvé en se repentant des actes qu’il avait loyalement avoué avoir commis, sachant que nous avions déclaré que nous ne nous laisserions pas émouvoir; ainsi est également tombé le président de l’un des plus grand syndicats de Barcelone, celui des ouvriers de l’alimentation, qui était accusé d’avoir exercé une vengeance personnelle et qui ne fut pas sauvé par son long passé de militant. »25 Les dirigeant anarchistes, comme une grande partie des militants de base, cherchaient tout particulièrement à s’opposer aux tentatives d’individus d’exploiter la situation pour leur bénéfice personnel. Franz Borkenau développait ce point lors de son premier séjour dans l’Espagne révolutionnaire, moins de trois semaines après le début de la guerre civile:

« Il est intéressant d’écouter ce que ces marxistes disent au sujet des anarchistes. Aussitôt après la défaite des militaires, expliquent-ils, il y a eu de nombreux pillages sur les Ramblas, sous prétexte d’actions anarchistes. Puis la CNT s’en est mêlée, niant toute responsabilité dans ces actes; maintenant, ce qui attire l’œil en premier sur les murs des maisons, ce sont de grandes affiches anarchistes menaçant les pillards d’exécution sur le champ. Mais un autre mensonge circule, de nature plus surprenante. En mettant à sac et en brûlant les églises, la milice a naturellement entassé un considérable butin, en argent et objets de valeur. Ce butin aurait dû revenir à la CNT. Il n’en fut rien cependant ; les militants anarchistes de la base préféraient brûler le tout, y compris les billets de banque, pour ne pas éveiller les suspicions de vols… »26

Le même rejet de l’idée que la révolution serait exploitée pour le bénéfice des individus plutôt que celui de la classe ouvrière dans son ensemble est apparue à travers un autre exemple que Borkenau a raconté lors de son premier séjour : « Les communistes … dès le lendemain de la victoire, établirent une liste de revendications économiques, telles que des allocations pour les veuves de combattants tués lors de la défense de la république. Les anarchistes ne dirent rien au sujet d’allocations, de salaires ou d’heures de travail. Ils prétendent seulement que chaque sacrifice doit être fait pour soutenir la révolution, sans récompense… »27

Dès le 30 juillet, les anarchistes prirent des mesures énergiques contre les paseos. Le journal de Barcelone, La Vanguardia du 31 juillet, publia deux proclamations en première page, toutes les deux datées de la veille. L’une était signée par la Federación Local de Sindicatos Unicos de Barcelone et la Confederación Regional de Cataluña de la CNT, et l’autre par la CNT-FAI sans autre précision :

« Une série de perquisitions, suivies d’arrestations arbitraires et d’exécutions, la plupart sans qu’aucune raison ne justifie de telles mesures, ont eu lieu à Barcelone… Les perquisitions, de nature privées, doivent cesser et ne peuvent s’effectuer que sous l’autorité de la Commission d’Enquête du Comité de la Milice Anti-fasciste, de la Fédération Locale, ou du Comité Régional de la FAI. Les informations, nous parvenant à ce sujet, qui indiquent que ces abus sont commis au nom de l’organisation sans que les Comités responsables n’en aient connaissance, est le facteur qui nous incitent à prendre cette décision afin de faire respecter le sens des responsabilités et mettre fin aux actes ignobles par des personnes sans scrupules, que nous supprimerons énergiquement »

La seconde proclamation, commune de la CNT-FAI , qui fut largement distribuée, y compris au moyen d’avions survolant la ville, était encore plus explicite: « NOUS DEVONS PRENDRE DES MESURES CONTRE TOUS LES INDIVIDUS convaincus d’avoir commis des actes allant à l’encontre des droits de l’homme et contre tous ceux qui se sont conférés des attributions au nom de l’organisation confédérale … Nous disons comment nous agirons et nous agirons comme nous l’avons dit. »28

Les juges et la police anarchistes

Le Comité Centrale des Milices, dominé par les anarchiste, essaya très tôt de rétablir un système légitime pour rendre la justice. Diego Abad de Santillán a noté:  » Le Palais de Justice a été ouvert et a commencé à organiser la justice dite révolutionnaire. Des tribunaux populaires ont été formés pour juger les crimes de rébellion et de complot contre la république et les nouvelles lois en vigueur. Dès que ce rôle fut reconnu, aussitôt que possibles, des juges populaires remplacèrent les anciens juges professionnels, plus experts dans la fonction, mais qui auraient été au service de la contre-révolution… »29

Juan García Oliver, dans ses mémoires a remarqué :  » Nous avons laissé le contrôle de l’administration de la Justice au comité révolutionnaire qui fut crée tribunal de Barcelone, auquel étaient associés des juristes éminents comme Eduardo Barriobero, Angel Samblancat, Juan Rosinyol et d’autres, aidés par des représentants de la CNT et de l’UGT. »

Cependant, les procès des militaires qui étaient impliqués dans le complot pour renverser la république furent laissés à d’autres militaires, loyaux au régime. Des cours martiales furent constituées, pour juger leurs collègues militaires.30

Diego Abad de Santillan a souligné le cas de conscience des anarchistes impliqués dans la constitution de forces de police et de tribunaux plus ou moins réguliers:

« Les juges, y compris ceux qui appartenaient à la FAI, les policiers, même membres de la CNT, ne nous plaisaient pas; ce sont des fonctions qui nous répugnent un peu. Nous ne considérions pas non plus avec sympathie la création des Patrouilles de Contrôle. Nous voulions liquider toutes les institutions répressives derrière les lignes et les envoyer au front…31Les Patrouilles devinrent l’objet de légendes épouvantables. La majorité des miliciens étaient nos camarades et ils constituaient un obstacle, en tant que tels, pour les projets éventuels de domination. On chercha à les supprimer et la première chose à faire était de les discréditer.Il est possible que parmi les 1 500 hommes à Barcelone, quelques-uns aient pu outrepasser leur fonction et se rendre coupables de transgressions condamnables, mais, même dans ce cas, pas dans des proportions inhabituelles pour d’autres institutions répressives. Nous ne défendions pas l’ institution des patrouilles, comme nous n’avions pas défendu la garde civile ou les gardes d’assaut. Mais ces hommes avaient un sens de l’humanité et des responsabilités qui les rendirent loyaux au nouvel ordre révolutionnaire. Avec le temps, peut-être, ils seraient devenus seulement une autre force de police, mais les diffamations dont ils furent l’objet manquaient de preuve. Elles venaient principalement des communistes.A de nombreuses occasions, nous avons eu à intervenir pour faire libérer ceux dont la neutralité politique offrait des garanties, et nous avons pu observer que ceux qui étaient détenus étaient traités comme nous ne l’avions jamais été : comme des êtres humains. Ils s’agissait de comploteurs sur nos arrières et il était naturel que nous ne leur laissions pas les mains libres pour nous nuire. Mais ceux qui ont vécu les dix premiers mois de la révolution en Catalogne peuvent témoigner de la différence avec les méthodes répressives appliquées par la suite, sous couvert de ‘l’ordre’ établi par Prieto, Negrin et Zugazagoitia, des chambres de torture du parti communiste ou du Directoire Générale à la Sécurité, qui était la même chose, des horreurs du SIM, où étaient perpétués des actes de bestialité que même la garde civile sous la monarchie aurait été incapable d’imaginer. »32

Terrorisme anarchiste au Levant

A Valence, comme en Catalogne, le paseo était monnaie courante dans les premières semaines de la guerre civile. Bien que des tribunaux militaires furent institués dans la région du Levant en conformité avec un décret du gouvernement Giral, notamment pour traiter des cas de trahison contre la république, les paseos ne cessèrent pas immédiatement. Un homme, qui était juge à Valence en 1936, se souvient des années après que, tous les matins, il devait établir un certificat de décès pour différentes personnes tuées durant la nuit. Il dit que cette situation a continué pendant trois ou quatre mois.33

Lorsque le dirigeant anarchiste Juan García Oliver a pris son poste de ministre de la justice à Valence au sein du gouvernement de Largo Caballero, en début novembre 1936, il a pensé que l’une des premières tâches était de mettre fin aux paseos. Il découvrit que la principale bande qui commettait des arrestations illégales et des meurtres était connue sous le nom de « Tribunal du Sang« , et était composée d’une vingtaine d’individus, issus de « tous les partis et organisations anti-fascistes de la ville. »

García Oliver a décrit la façon dont ce ‘tribunal’ fonctionnait : « Chaque nuit, il se fixait la mission d’effectuer certaines arrestations de personnes suspectées de fascisme. Il les jugeait et, si ils étaient condamnés à mort, les exécutaient. Tout était fait en une nuit. Le corps des personnes exécutés étaient retrouvés en dehors de la ville, dans les champs et les jardins. »

Dans son discours lors de l’ouverture annuelle des tribunaux, peu après sa prise de fonction, García Oliver a essayé d’expliquer comment sont apparus les paseos. Dans ses mémoires, il a cité cette explication:

« Du fait que le soulèvement militaire avait entraîné la destruction de tous les freins sociaux, parce qu’il avait été réalisé par les classes sociales qui avaient maintenu l’ordre social historiquement, les essais de rétablir un équilibre légal a poussé l’esprit de justice à revenir à ses sources les plus lointaines et les plus pures : le peuple, vox populi, suprema lex. Et le peuple, tenu anormalement à l’écart si longtemps, a créé et appliqué ses lois et procédures, c’est à dire le paseo. Mais la normalité rétablie avec l’ installation de tribunaux populaires, composés de révolutionnaires, ne justifie plus les paseos; les éléments suspects doivent être présentés devant les tribunaux populaires et être jugés, avec impartialité, avec une punition pour les coupables et la liberté immédiate pour les innocents. »

García Oliver était déterminé à mettre fin aux paseos. Il lança un appel aux membres du Tribunal du Sang. Il y eut apparemment une discussion assez violente, avec la menace à peine voilée que García Oliver lui-même pourrait être la victime d’un paseo.

García Oliver a prétendu qu’il avait réussi à faire cesser les agissement du Tribunal du Sang et à le faire se dissoudre. Mais une quinzaine de jours plus tard, les meurtres de nuit reprirent et le corps des victimes étaient déposés devant l’École Populaire de Guerre que García Oliver venait juste de créer. Il découvrit peu de temps après que ces nouvelles exécutions étaient l’œuvre des Gardes d’Assaut sur ordre d’un officiel au sein du ministère de l’intérieur. Il obtint peu après la cessation de ceux-ci.34

Au fur et à mesure du déroulement de la guerre, la nature de la terreur du côté républicain se transforma radicalement. En même temps que grandissait l’influence stalinienne au sein des forces de police reconstituées et de l’armée, et cela avec l’aide des experts du GPU soviétique,une police secrète totalement indépendante du gouvernement fut mise sur pieds, et la violence, la coercition et la terreur furent appliquées sur des bases beaucoup plus organisées. Bien sûr, il furent utilisés contre les anarchistes (et autres opposant au stalinisme) et non par eux.

 15. John Langdon-Davies: Behind the Spanish Barricades, Martin Seeker & Warburg Ltd, London, 1937, p 152
16. Ibid, page 154
17. César M. Lorenzo: Les Anarchistes Espagnols et le Pouvoir, 1863-1969, Editions du Seuil, page 116 (note de bas de page 22)
18. Borkenaun, op. cit., pages 251-2
19. Ibid, pages 252-3
20. Ibid, page 76
21. Ibid, page 178
22. Diego Abad de Santillán: La Revolución y La Guerra en España – Notas Preliminares para su Historia, Ediciones Nervio, Buenos Aires,1937, page 56
23. Ibid, page 176
24. Lorenzo, op. cit., pages 115-16
25. Diego Abad de Santillán: Por Qué Perdimos la Guerra, C. del Toro Editor, Madrid, 1975, pages 82-3
26. Borkenau, op. cit., pages 73-4; voir aussi Fraser, op. cit., page 66
27. Borkenau, op. cit., page 83
28. La Vanguardia, Barcelona, 31 juillet 1936, page 1
29. Santillán: Por Qué Perdimos la Guerra, op. cit., page 93
30. García Oliver, op. cit., page 228
31. Santillán: Por Qué Perdimos la Guerra, op. cit., page 92
32. Ibid, pages 94-5
33. Interview avec Fernando Escriva, à Valence, 4 décembre 1951
34. García Oliver, op.cit., pages 347-8

Les anarchistes et la terreur en Aragon

Il est évident que, en même temps que les milices anarchistes avançaient en Aragon, pour regagner environ la moitié de la région, elles ont employé des méthodes musclées dans les zones qu’elles reprenaient au forces rebelles. Les paysans anarchistes participèrent aussi activement à la terreur contre leur ennemis.

Franz Borkenau, lors d’un séjour en Aragon moins d’un mois après le début de la guerre en témoigne. Il a raconté une conversation dans un bar de village à Fraga:

« La plupart d’entre eux sont anarchistes. Un homme, avec le geste parlant d’un doigt à travers la gorge, nous dit qu’ils ont tué trente-huit ‘fascistes’ dans leur village. De toute évidence, cela les réjouit énormément. (Le village a seulement un milliers d’habitants environ.)
Ils n’ont tué aucune femme ni enfant. Seulement le prêtre, ses partisans les plus actifs, l’avocat et son fils, le propriétaire terrien et quelques-uns des paysans les plus riches! Au début, j’ai pensé que le chiffre de trente-huit était une fanfaronnade, mais le lendemain matin, il fut confirmé par d’autres paysans, dont certains n’étaient pas très contents des massacres. J’ai obtenu d’eux des détails sur ce qui s’était passé. Ce ne sont pas les villageois eux-mêmes qui avaient organisé les exécutions, mais la Colonne Durruti dès qu’elle est arrivée dans le village. Ils ont arrêté tous les suspects d’activités réactionnaires, les ont conduits en camion à la prison et les ont fusillés… Suite à ce massacre, les catholiques et les riches du village voisin se sont rebellés ; l’alcalde a servi de médiateur, un colonne de miliciens est entré dans le village, et à de nouveau fusillé vingt-quatre personnes. »35

Les exécutions étaient souvent réalisées avec réticences par les paysans d’Aragón. Les faits qui se sont déroulés dans un petit village sont peut-être révélateurs de ce qui s’est passé dans quelques autres. Dans un premier temps, le comité local révolutionnaire n’intenta de procès contre personne, pensant qu’il était odieux d’exécuter uns de ses voisins. Cependant, ce comité, composé de cinq membres de la CNT et cinq de l’UGT, devint convaincu que si quelques-uns des fascistes n’étaient pas exécutés, ils tueraient les républicains à la première occasion. Alors les trois principaux fascistes du village furent jugés et exécutés.36

Les dirigeants de quelques-unes des colonnes qui se rendirent en Aragón essayèrent d’empêcher un tel terrorisme. Ce fut le cas de Saturnino Carod, qui parvint jusqu’aux abords de Belchite.De nombreuses années après, il a raconté à Ronald Fraser qu’il avait rassemblé les habitants du village de Calaceite, après qu’ils eurent incendié leur église, et leur avait dit : « Vous brûlez les églises sans penser à la peine que vous causez à vos mères, vos sœurs, vos filles, vos parents, dans les veines desquels coulent le sang chrétien, catholique. Croyez-vous qu’en brûlant les églises, vous allez changer ce sang et que demain tout le monde se considérera comme athée. Au contraire! Plus vous violez leur conscience et plus ils se rangeront aux côtés de l’église. En outre, l’immense majorité d’entre vous est croyante dans l’âme. »

Fraser ajoutait: « Il a demandé que les vies et les propriétés – pas seulement sur le plan religieux – soient respectées. La tâche de la colonne était de combattre l’ennemi en combats ouverts, pas de se charger de la justice. »37

La situation à Madrid

Les anarchistes ne dominaient pas Madrid durant la première partie de la guerre civile, comme cela était le cas en Catalogne et en Aragon. Au début, le gouvernement espagnol contrôlait mieux la ville que toute autre région de la république. Néanmoins, même ici, les anarchistes exerçaient une influence considérable, et, dans une très large mesure, y agissaient comme bon leur semblait durant les premiers mois de la guerre. Comme je l’ai indiqué dans une partie précédente de l’ouvrage, Le Comité de Défense de la CNT du Centre continua, tout au cours de la guerre, a avoir une grande influence sur les unités militaires anarchistes opérant sur le front central.

Jesús de Galindez, un nationaliste basque,qui avait été désigné par le gouvernement pour enquêter sur, et essayer d’empêcher, les paseos à Madrid, a fait remarquer que la CNT et le parti communiste disposaient de leurs checas respectives durant la première période de la guerre. A ce moment, ils pénétraient dans les prisons officielles et emmenaient des personnes pour les transférer dans leurs propres quartiers généraux, où, tôt ou tard, ils les éliminaient.

Cependant, Galindez a fait remarquer les expériences différentes qu’il avait eu en traitant avec les checas anarchistes et communistes. Il disait que les anarchistes s’emparaient des gens dans un accès d’indignation morale et de passion politique, et quand il leur demandait une personne précise et disait qu’il se portait personnellement garant de celle-ci ou qu’il la ramenait à la prison, on le croyait, en général, et il pouvait libérer la personne. Dans le cas des communistes, ceux-ci travaillaient selon un plan précis et niaient avoir vu la personne en question, même lorsque Galindez avaient la preuve qu’il était ici.

Largo Caballero prit conscience de ce qui se passait. Il nomma, par conséquent, un anarchiste, Melchor Rodríguez, à la tête des prisons de Madrid. Par la suite, selon Galindez, les rafles de prisonniers cessèrent.

Le pire massacre survenu à Madrid fut l’attaque de la Prison Modelo alors que les troupes de Franco étaient sur le point de déclencher leur assaut frontal sur la ville, début novembre. Jesús de Galindez était convaincu que cette attaque durant laquelle 600 prisonniers furent tués de sang froid, avait été organisée délibérément par les communistes.38

Le terrorisme en Asturies

L’effondrement de l’autorité en Asturies aussi provoqua une terreur considérable contre les ennemis, ou supposés tels, de la république et de la révolution. Javier R. Muñoza écrit sur cette région : »Le plus grand nombre de meurtres a été commis dans les premiers mois de la guerre … Règlements de comptes, représailles, sadisme, constituaient quelques-uns des ingrédients qui composaient la macabre salade sanguinaire de ces mois-là. »

Muñoz fait remarquer que, avec l’établissement en septembre 1936 d’un gouvernement de facto de la région basé à Gijón, et la mise en place d’un tribunal populaire « un terme avait été mis aux précédents excès … en se fondant sur les chiffres connus des exécutions pour lesquelles une date est donnée, on peut être certain que un peu plus de 60 % des morts totales sont survenues pendant les mois de juillet à septembre 1936. Les mois suivants, quelques assassinats furent commis, l’œuvre d’authentiques incontrôlables, jusqu’aux derniers mois de la guerre, septembre et octobre 1937, où la terreur se répandit à nouveau, avec environ 20 % du total des exécutions. »

Le tribunal populaire se saisit d’un certain nombre de cas « d’incontrôlables ». Muñoz fait remarquer que, sur l’accusation de détentions illégales, le tribunal a prononcé trois peines de mort et une condamnation à 30 ans de prison.39

L’anticléricalisme des anarchistes

Il faut accorder une attention spéciale au terrorisme exercé par les anarchistes contre l’église catholique, ses prêtres, ses nonnes et ses partisans laïques, particulièrement durant les quelques premiers mois de la guerre civile. Si presque tous les groupes politiques qui soutenaient la révolution – à l’exception des nationalistes basques – étaient anticléricaux, les anarchistes l’étaient de la façon la plus militante, et il existe de solides preuves attestant qu’ils sont les principaux responsables des attaques violentes, non seulement contre les bâtiments de l’église, mais aussi contre les représentants du clergé et ceux qui les soutenaient.

Avant d’examiner ce que firent réellement les anarchistes pendant la guerre civile, il est important d’explorer les raisons de leur opposition particulièrement virulente à l’église catholique. Ce fut cette aversion forte et passionnée qui explique les agissement des anarchistes durant la guerre contre l’église, son clergé et ses partisans.

L’explication de Gerald Brenan a reçu un considérable soutien d’autres analystes. Même si il a étudié en particulier les anarchistes dans les zones rurales du sud de l’Espagne, il a remarqué que de nombreux membres de la classe ouvrière en Catalogne, au moment du déclenchement de la guerre, représentaient la première ou seconde génération d’immigrants venant d’Andalousie, si bien que son analyse s’applique aussi à eux :

« La haine fanatique des anarchistes envers l’église et la violence extraordinaire de leurs attaques contre elle durant la guerre civile sont connus de tous… Je pense que cela ne peut s’expliquer que comme la haine des hérétiques envers l’église, dont ils sont issus.40
Je suggérerais que la colère des anarchistes espagnols contre l’église est celle d’un peuple intensément religieux qui s’est senti abandonné et déçu. Les prêtres et les moines l’a laissé tomber à un moment crucial de son histoire pour se tourner vers les riches. Les principes humains et éclairés des grands théologiens du dix-septième siècle ont été abandonnés. Le peuple a commencé à suspecter … que toutes les paroles de l’église étaient hypocrites. Lorsqu’il a repris la lutte pour l’utopie chrétienne, ce fut donc contre l’église et non à ses côtés… »41

Semprun Currea, un membre de la faculté de l’université de Madrid, politicien conservateur et contributeur à la revue catholique espagnole Cruz y Raya, a semblé confirmé l’analyse de Brenan dans un article du magazine français Esprit en 1936:

« Pour quiconque a étudié sur le terrain, les racines profondes et secrètes de l’anticléricalisme du peuple espagnol était un reproche acerbe envers les prêtres, non pas parce qu’ils étaient prêtres, mais à cause de leur échec à vivre en accord avec leur condition de prêtres … La haine des prêtres et de la religion vient très souvent du fait qu’ils ne se conforment pas suffisamment à leurs préceptes. Ils ne sont pas blâmés parce qu’ils croient dans le christ mais parce qu’ils ne l’imitent pas; ils ne sont pas blâmés pour leurs vœux et leurs lois, mais parce qu’ils ne les respectent pas fidèlement; ils ne sont pas insultés pour prêcher une vie nouvelle, et la renonciation à celle-ci, mais parce qu’ils n’ont pas renoncé à la vie terrestre et qu’ils semblent avoir oublié l’autre. »42

Le professeur José Sanchez, historien de l’église durant la guerre civile, a cité d’autres autorités espagnoles qui semblent être d’accord avec l’analyse de Gerald Brenan. Il a cité Mauricio Serrahim, un avocat catalan, pratiquant catholique et militant politique, sur ce sujet : « J’ai toujours maintenu que, au fond, ces incendies étaient des actes de foi. C’est à dire un acte de protestation, car l’église n’était pas, aux yeux du peuple, telle qu’elle aurait dû être. La déception de quelqu’un qui croit, aime et est trahi. Elle naît dans l’idée que l’église devrait être du côté des pauvres et qu’elle ne l’est pas … »43

Sánchez a également cité Manuel de Irujo, un basque nationaliste et catholique, qui a servi comme ministre dans les gouvernements républicains de Largo Caballero et Juan Negrin. Irujo disait: « L’incendie des églises est une protestation contre l’état, et si vous me le permettez, une sorte d’appel à Dieu contre l’ injustice humaine. »44

Sánchez, lui même, remarquait:

La question du rôle socio-économique du clergé en Espagne devint la justification de la violence qui a fait gagner aux révolutionnaires le soutien et la sympathie des libéraux et des ouvriers à l’étranger … Les perceptions étaient plus importantes que la réalité. Le clergé était perçu et étiqueté comme des hypocrites sociaux. Ce n’était pas difficile, particulièrement dans un pays aux besoins sociaux si importants et avec un système clérical étendu et culturellement puissant … Le clergé espagnol, depuis presque un siècle avant 1936, a été critiqué pour s’être allié avec les riches dans la guerre de classe qui couvait toujours … Il est aussi probable que, dans l’économie bourgeoise florissante du début du vingtième siècle, sa division croissante entre classes, et une conscience de classe qui se développait, le clergé s’est tourné vers les riches parce qu’il se sentait plus à l’aise parmi ceux qui assistaient à ses messes et les aidaient dans leur travail évangélique .. .45

L’incendie des églises n’a certainement pas commencé avec la guerre civile. Ce fut une caractéristique des insurrections et des conflits sociaux durant une grande partie du dix-neuvième siècle et pendant la semana tragica de 1909 à Barcelone, où 17 églises et 23 monastères furent incendiés.46

La position anti-républicaine de l’église

En plus de l’anticléricalisme de longue date des anarchistes et autres partisans de la cause républicaine, il existait une autre raison, plus immédiate, à la grande hostilité envers l’église durant la guerre civile. C’était le fait que la hiérarchie cléricale et une grande partie du clergé – sauf au Pays Basque – étaient plus ou moins des partisans affichés de la cause rebelle.

José Sánchez a remarqué: « Dans la plupart des cas, le clergé était dépeint comme des conspirateurs en cheville avec l’armé l’armée, et on croyait qu’il y avait des armes cachées dans ses églises et ses presbytères ou bien qu’elles avaient servi à tirer sur les ennemis du soulèvement. »47

Il existait de nombreuses raisons pour lesquelles le clergé était dépeint ainsi. Diego Abad de Santillán a écrit ce qui suit sur les événements du 19-20 juillet à Barcelone: « Nous n’avons pas empêché les attaques d’églises et de couvents en représailles à la résistance offerte par l’armée et les serviteurs de Dieu. Dans tous, nous avons trouvé des armes ou nous avons dû obliger les forces qui y étaient retranchées à se rendre … »48

Il y eut naturellement des membres du clergé qui sont restés en territoire républicain durant toute la guerre, en évitant d’être arrêtés et en travaillant étroitement avec les forces rebelles. Une douzaine d’années après la fin de la guerre, Pedro Bernardino Antón Ortiz, qui était, à l’époque de notre conversation, à la tête du comité consultatif ecclésiastique du système de syndicat du régime franquiste , m’a raconté ses activités pendant la guerre.

Il n’était pas dans sa paroisse lorsque les combats ont commencé à Madrid, et ainsi, n’était pas tombé aux mains des miliciens qui étaient venus le chercher. A son retour, une de ses paroissiennes lui a offert son appartement, qu’elle avait quitté au début des troubles. Il y a passé la guerre et a travaillé comme chauffeur de camion et vendeur, et pendant six mois, à son compte, il avait fabriqué et vendu des souvenirs aux soldats républicains. Néanmoins, il était aussi engagé dans des actions clandestines contre les forces républicaines à Madrid, recueillant de l’information, qu’il avait la possibilité de faire passer vers les lignes rebelles, et fabriquant des faux papiers, les siens en premier lieu. A la fin de la guerre, il obtint le statut de combattant par le nouveau régime et Franco lui décerna la médaille d’ancien combattant.49

Dans les régions d’Espagne tenues par les forces rebelles, la hiérarchie cléricale et le clergé étaient clairement du côté de Franco. José Sanchez a fait remarqué que en ayant officiellement proclamé l’Espagne catholique « les nationalistes, même si il y avait parmi eux des non-croyants et des anticléricaux, avaient autorisé les évêques a exercer leur autorité dans le domaine éducatif, social et culturel afin d’obtenir leur soutien et celui des catholiques … Les évêques se voyaient donc attribuer un rôle politique, que cela leur plaise ou non.Ce rôle leur donna probablement une perception exagérée de leur propre pouvoir. On leur demandait d’officier dans des fonctions militaires et civiles, de prêcher aux troupes, de participer à des comités politiques…. »50

Finalement, en août 1937, la hiérarchie de l’église espagnole, à l’exception de deux évêques, a publié une lettre collective, ‘adressée à ceux du monde entier’51 Ayant défendu le soulèvement comme juste et dépeint les révolutionnaires comme étant dirigé par des conspirateurs étrangers, les évêques annonçaient leur soutien aux nationalistes, qui, disaient-ils, représentaient la nation espagnole, avaient établi un régime de loi, d’ordre et de justice et avait même « diffusé un courant d’amour pour la Patrie” En ce qui concerne les accusations de barbarie des nationalistes envers les prisonniers républicains, la lettre ne défendait pas ‘ces excès’ mais disait qu’il n’y avait pas de comparaison possible entre ‘les offenses contre la justice” du côté républicain et l’administration ordonnée de la justice par les nationalistes.52

Le soutien des évêques à la cause rebelle était sans équivoque : ‘Nous affirmons que le soulèvement civico-militaire plonge au fond de la conscience populaire une double racine : celle du patriotisme qui a vu en lui l’unique façon de réveiller l’Espagne et d’éviter sa ruine définitive ; et celle du sentiment religieux, qui le considère comme la force capable de réduire à l’impuissance les ennemis de Dieu et comme la garantie de la continuité de sa foi et de la pratique de sa religion….Pour le moment, il n’y a pour l’Espagne aucun autre espoir de reconquérir la justice et la paix, et les biens qui en découlent, que le triomphe du mouvement national. »53

35. Borkenau, op. cit., pp 97-8
36. Interview avec Javier Elbaille, à Limoges, France, 14 août 1960
37. Fraser, op. cit., pp 132-3
38. Interview avec Jesús de Galindez, à New York City, 9 avril 1952; voir aussi Fraser, op. cit., page 263
39. La Guerra Civil en Asturias, Ediciones Jucar, Gijón, 1986, Volume I, page 143
40. Gerald Brenan. The Spanish Labyrinth: An Account of the Social and Political Background of the Spanish Civil War, Cambridge University Press, Cambridge, 1982, p 41. Ibid, page 191
42. A Catholic Looks at Spain, Labour Publications Department, London, 1937, p 8
43. José M. Sanchez: The Spanish Civil War as a Religious Tragedy, University of Notre Dame Press, Notre Dame, Indiana, 1987, p 51
44. Ibid, p 52
45. Ibid, pp 38 -9
46. José Peirats: Los Anarquistas en la crisis política española, Ediciones Jucar, Madrid & Gijón, 1976, p 12
47. Sánchez, op. cit., p 12
48. Santillán: Por Qué Perdimos la Guerra, op. cit., p 73
49. Interview avec Padre Bernardo Antón Ortiz, à Madrid, 17 novembre 1951
50. Sánchez, op. cit., pp 88 -9
51. Ibid, p 88
52. Ibid, p 94
53. Joint Letter of the Spanish Bishops to the Bishops of the Whole World: The War in Spain, The America Press, New York, 1937, p 13
NDT Lettre collective des évêques espagnols à ceux du monde entier à propos de la guerre d’Espagne 1er juillet 1937

Étendue de la terreur contre l’église

José Sanchez a écrit que « la fureur anticléricale de 1936 avait une importance et une signification particulière. Ce fut la plus grande effusion de sang cléricale de toute l’histoire de l’église chrétienne. Dans l’histoire moderne aucun déchaînement de violence n’approche le conflit espagnol en terme de nombre total de religieux tués, ou de pourcentage de victimes, ou de la brièveté de la période concernée. « 55

Les faits bruts, et ce sont les mieux chiffrés parmi les nombreuses victimes de la guerre civile espagnole et de la terreur qui y est associée, montrent que près de sept mille religieux furent tués, la plupart d’entre eux en six mois, entre juillet et décembre 1936. » Il a cité Antonio Montero Moreno à ce sujet « 4 184 étaient séculiers (clergé diocésain), 2 365 étaient du clergé régulier (ceux qui appartiennent à un ordre ou une congrégation), et 283 étaient des nonnes, pour un total de 6 832. »56 Treize évêques furent tués.

Il y avait à l’époque presque 30 000 prêtres séculiers, 3 500 séminaristes, dont 12 pour cent furent tués. Il y avait environ 20 000 membres du clergé, ordonnés ou non, ou novices dans les ordres religieux, dont onze pour cent furent tués.

Sanchez conclut que « environ un quart du clergé masculin fut tué derrière les lignes républicaine… En plus de ces morts, un nombre incalculable de personnes laïques furent tuée à cause de leur relations à la religion, soit parce qu’elles étaient des pratiquants connus, ou membres d’organisations religieuses fraternelles et charitables, ou en tant que pères, mères, frères, sœurs ou amis de religieux. Certains furent tués parce qu’ils affichaient leur fois en portant des symboles extérieurs de croyance, une médaille religieuse ou un scapulaire… »57

Le professeur Sanchez continue: « Le déchaînement a duré environ six mois, jusqu’en fin 1936 … Environ 80 pour cent des religieux furent tués dans les deux mois et demi du début de la guerre, de mi-juillet au 1er octobre. Un autre quinze pour cent dans les trois mois suivant, à la fin de l’année jusqu’au 31 décembre 1936. C’est donc 95 pour cent des meurtres qui eurent lieu dans les six premiers mois de la guerre . Après cela, les assassinats furent sporadiques … »58

Apparemment il y avait parfois des jugements bizarres pour décider quels prêtres seraient tués. Selon Franz Borkcnau, « Dans le village catalan de Tosas, il y avait deux prêtres, l’un fanatique et strict, l’autre complaisant sur tous les points, et notamment avec les filles du village. Ce dernier a été caché pendant toute la révolution pour lui éviter l’arrestation, alors que le ‘bon’ prêtre haï par tout le village comme allié des réactionnaires, a essayé de fuir et s’est brisé le cou en tombant sur un rocher. »59

Un autre aspect montre que les assassinats de religieux et autres avaient généralement une motivation ‘politique’ ou ‘anticléricale’, plutôt que personnelle. Selon José Sánchez,

« Il faut noter que parmi tous les terribles exemples de tortures et de cruautés, aucune nonne ne fut sexuellement violée durant toute la guerre par des anticléricaux. Montero Moreno (qui se serait naturellement plu à raconter de telles histoires si elles avaient existé) contredit les affirmations faites durant les premiers mois de la guerre, selon lesquelles des religieuses nues étaient forcée de danser en public et qu’elles étaient systématiquement violées par les miliciens républicains. Lors de son étude exhaustive, il dit que les espagnols ont un respect inné pour les femmes, et particulièrement les vierges dédiées à Dieu, et que lorsque des nonnes étaient arrêtées et sexuellement menacées, il se trouvait toujours parmi les groupes de soldats un défenseur spontané qui les protégeait. »60

Cette conclusion du professeur Sánchez va à l’encontre des affirmations des partisans de Franco pendant la guerre civile. Par exemple, la lettre collective des évêques espagnols soutenant la cause de Franco cause, qui disait: « L’honneur des femmes n’a pas été toujours respecté, pas même celles consacrées à Dieu … »61

Après quelques mois, les procédures judiciaires formelles devant une cour révolutionnaire remplacèrent largement les actions de foule contre le clergé catholique et les laïques. John McGovern, membre du Independent Labor Party au Parlement britannique et catholique romain, a assisté à deux de ces procès. L’un concernait cinq membres de l’Organisation de la Jeunesse Fasciste Catholique, accusés d’avoir participé à la rébellion à Barcelone le 19 juillet. McGovern a constaté qu’ils avaient « tous admis leur crime », et avaient été déclarés coupables. « Le procureur a demandé la peine de mort. La cour était composée d’un avocat, qui la présidait, et de douze autres personnes tirées au sort parmi des organisations de la classe ouvrière. Ils rejetèrent la peine de mort . Les prisonniers furent condamnés à trente ans de prison. »

Le second procès était celui de quatre moines accusés d’avoir ouvert le feu sur des avions du gouvernement républicain avec une mitrailleuse, à partir du toit d’un petit monastère. « Trois d’entre eux avaient essayé de s’enfuir, le quatrième s’était rendu, déclarant qu’il n’avait rien fait, et fut libéré avant le commencement du procès, avec l’accord du procureur. Il demanda la peine de mort pour les trois autres… Ils furent déclarés coupables et condamnés à trente ans de prison. »62

Le meurtre de religieux et de laïques croyants n’était pas le seul aspect des attaques contre l’église catholique du côté républicain pendant la guerre civile. Le professeur Sánchez ne fournit pas d’estimation sur le nombre d’églises et autres édifices religieux détruits mais il note: « Des milliers d’églises furent brûlées, des objets religieux furent profanés, des tombes de religieuses furent ouvertes et leurs corps pétrifiés disposés en postures ridicules et des cérémonies religieuses furent singées. En réalité, pratiquement tous les actes anticléricaux imaginables n’était pas seulement possibles mais probables. » 63

Franz Borkenau, lors de son premier séjour en Espagne révolutionnaire, a décrit une église qui brûlait à Barcelone:

« Sur le chemin du retour, j’ai été témoin de l’incendie d’une église, et c’était encore une grande surprise. Je m’imaginais que cela serait un acte d’excitation quasi démoniaque de la part de la foule, et cela se révéla être une affaire administrative. L’église incendiée était située à un angle de la grande Place de Catalogne. Les flammes la dévoraient rapidement. Un petit groupe de personnes se tenait à son abord (Il était environ 11H.) regardant en silence, ne regrettant certainement pas l’incendie mais sûrement pas très existé par l’événement. Les pompiers étaient de service sur place, limitant soigneusement l’incendie à l’église et protégeant les bâtiments attenants; personne n’était autorisé à approcher afin d’éviter les accidents, et tout le monde se soumettait à cette règle avec une docilité surprenante… »64

Les incendiaires sauvaient souvent précautionneusement ce qui leur semblait être des œuvres d’art. John Langdon-Davies a visité le Bureau du Travail à Barcelone où ces objets étaient entreposés  » Il régnait une intense activité dans le bâtiment. Dans chaque recoin, des amoncellements de saints et de vierges, de crucifix et de tableaux, de sculptures ; des hommes allaient et venaient avec de nouvelles caisses d’objets qui venaient d’arriver; des femmes, à des tables, tapaient les listes des biens précieux envoyés au gouvernement pour les mettre en sécurité … »65

Des objets religieux, et pas seulement des églises, étaient brûlés lors des premiers moments de la guerre civile. Borkenau raconte ce qui s’est passé dans la ville catalane côtière de Tosas. « Des objets religieux y ont été brûlés … » Une femme appartenant à la milice du POUM a raconté à Borkenau que « elle avait eu l’impression que les femmes paysannes n’aimaient pas donner leurs objets religieux, mais que par la suite, elles s’étaient convaincues que le catholicisme était maintenant révolu; elle avait alors entendu des choses comme : San José ha muerto (Saint Joseph est mort). Le lendemain, le village avait aboli de lui même le salut à Dieu, parce qu’il n’y avait plus de Dieu au paradis. »66

Le Pays Basque fut la région de l’Espagne républicaine où il n’y eut pas de persécutions religieuses. Les nationalistes basques, qui étaient fortement soutenus par le clergé catholique de la région, constituaient la principale force politique au sein du régime. Tant que dura la guerre dans la région, les prêtres restèrent libres de vaquer à leurs affaires religieuse et autres, même si ils ne portaient pas leur tenue cléricale quand ils sortaient dans la rue, par simple précaution. Il y avait des aumôniers dans les rangs de l’armée loyaliste sous le commandement du Parti Nationaliste Basque . 67

En réalité, la persécution des prêtres dans le Pays Basque a été le fait des forces rebelles, une fois qu’elles eurent conquis la région. 14 prêtres au moins furent exécutés par les forces de Franco lorsqu’elles se saisirent de la province de Guipuzcoa dès le début de la guerre et de nombreux autres furent emprisonnés là, et à Vizcaya, plus tard, lorsqu’elles s’en emparèrent.68

54. Sánchez, op. cit., p 8
55. Ibid, p 9
56. Ibid, p 10
58. Ibid, p 11
59. Borkenau, o p . cit., p ages 1 1 3 -1 4
60. Ibid, pp 57 -8
61. Joint Letter of the Spanish Bishops, etc., op cit., p 15
62. John McGovern : Why Bishops Back Franco – Report of Visit of Investigation to Spain, Independent Labour Party, London, n.d. (1937), pp 4 -5
63. Sánchez, op. cit., p 11
64. Borkenau, op. cit., p 74
65. Langdon-Davies, op. cit., p 198
66. Borkenau, op. cit., p 113
67. Interview avec le Père Miguel Pérez de Heredia, à Bilbao, 20 novembre 1951
68. Sánchez, op. cit., p 80; Sánchez,pp 70-87

La responsabilité anarchiste dans la terreur anticléricale

Des personnes de sensibilités différentes tendent à s’accorder sur le fait que les anarchistes sont, en grande partie, responsables du terrorisme anticlérical dans les premiers mois de la guerre civile. Selon Gerald Brenan, « Sans grand risque de se tromper, on peut dire que toutes les églises récemment incendiées en Espagne l’ont été par les anarchistes et que la plupart des prêtres tués le furent par eux. »69

Pour sa part, José Sanchez fait remarquer que « la plupart des indications désignent les anarchistes comme formant le plus gros des rangs des incontrôlables ».70 En Aragon et à Valence, les meurtres furent commis par des personnes extérieures, des anarchistes membres des unités militaires qui se dirigeaient vers le front. En Aragon, la Colonne Durruti, et à Valence, la Colonne de Fer, ont toutes les deux attaqué des églises locales et les prêtres qui avaient été épargnés par la population locale, ou ont inquiété les ruraux en racontant des histoires de complots dans les grandes villes, ou encore en les encourageant à tuer les prêtres comme ennemis de la république et de la révolution. »71

Sanchez note aussi: « Une fois le soulèvement commencé et le révolution déclenchée, la violence devint monnaie courante et la presse anarchiste en parlait en des termes les plus durs ». Il cite un passage tiré de Solidaridad Obrera du 15 août 1936: « L’église doit disparaître à jamais… Le prêtre, le moine, le jésuite a dominé l’Espagne, nous devons les en extirper … Les ordres religieux doivent être dissous, les évêques et les cardinaux fusillés;et les biens de l’église doivent être expropriés. »72
Étant donné la domination presque totale des anarchistes en Catalogne et en Aragon, et leur grande influence dans le Levant et dans les Asturies, durant la première phase de la guerre civile, lorsque les incendies d’églises et les meurtres de religieux et de laïques croyants étaient à leur apogée, il ne fait que peu de doute que les anarchistes portent une responsabilité majeure dans ces événements dans ces régions de l’Espagne républicaine. Cependant, la question subsiste quant à l’attitude des dirigeants anarchistes envers les persécutions de religieux.

A partir des indications fournies par l’un des principaux dirigeants catalans de la FAI de l’époque, Diego Abad de Santillan, on peut conclure peut-être que leur attitude était équivoque. Dans son livre écrit un an après la fin de la guerre civile, Santillan déclarait:

« L’église a été privée de ses richesses et de ses fonctions par la victoire de juillet. Pourquoi persécuter ses serviteurs ? Les nonnes et les moines manifestaient le désir de partir pour l’étranger et nous ne voyions aucune raison pour les retenir contre leur gré … N’était-il pas préférable qu’ils partent plutôt que de rester à comploter en permanence? Combien de personnes sont venues nous voir pour nous dire qu’ils avaient chez eux des proches, prêtres, moines ou nonnes, et nous demander notre avis! Est ce que un seul d’entre eux a entendu un mot ou une marque d’opposition ? N’avons-nous pas toujours donné les garanties maximum de respect du moment où ils ne se mêlaient pas des affaires du nouvel ordre révolutionnaire ? »

Néanmoins, après avoir relaté deux exemples de prêtres directement impliqués dans le soulèvement rebelle, Santillan commentait:

 » Une église qui combat donc pour la mauvaise cause n’a rien à voir avec la religion et ne peut pas être défendue contre la colère du peuple. » Puis, peut être de manière pas très sincère, il écrit: « … Une organisation révolutionnaire comme la FAI n’a pas envisagé, que ce soit avant ou après le 19 juillet, d’intervenir contre elle, une fois qu’elle eut été privée de ses instruments d’oppression matériels et spirituels. Elle respectait les croyances de tous et prônait un régime de tolérance et de coexistence pacifique entre les religions et les principes politiques et sociaux. »73

Les anarchistes étaient certainement loin d’être unanimes sur le fait de commettre, ou même d’accepter des actes violents contre des religieux et des églises. Nous avons décrit dans un précédent chapitre, l’action de Félix Carresquer, un dirigeant de la FAI en Catalogne, qui, alors qu’il avait la responsabilité d’un grand hôpital de Barcelone, avait empêché l’arrestation de nonnes qui y travaillaient, et les avait maintenu dans leur travail.

John McGovern, député britannique du ILP a affirmé:

« … Les dirigeants de la classe ouvrière protègent les dirigeants religieux des agressions physiques. Il y a eut l’exemple de l’évêque catholique romain de Barcelone. Une foule de dix mille personnes, certains disent de près de 100 000, s’était rassemblée à l’extérieur de son palais, demandant sa mort. Durruti, le dirigeant anarchiste … est arrivé sur place avec seulement une vingtaine d’hommes armés. Il s’est adressé à la foule des marches du palais … Il a fait sortir l’évêque, l’a fait monter dans une voiture et l’a conduit au Gouvernement de Catalogne, qui l’a mis en sûreté sur un bateau de guerre italien. Cinq cent prêtres et moines furent dirigés vers le même navire. Des centaines de nonnes furent escortées à travers la frontière en lieu sûr… »74

Il y eut des exemples où des dirigeants anarchistes locaux cherchèrent à protéger des religieux, même de haut rang. Par exemple, à Salsona, près de la frontière française, le vieil évêque de la région le vieil évêque de la région fut emmené de l’autre côté de la frontière par cinq membres du comité révolutionnaire, contrôlé par les anarchistes. (Quatre d’entre eux, sur les cinq, furent exécutés par les rebelles lorsqu’ils prirent le contrôle de la région.)75

A Badalona, près de Barcelone, selon Joan Manent, qui en était le maire anarchiste pendant la guerre, après qu’une foule d’environ 2 000 personnes eut attaqué le monastère local, la CNT ne se contenta pas d’envoyer des miliciens pour empêcher l’incendie de sa librairie, elle essaya aussi d’empêcher le meurtre des moines .

Selon Manent, ‘…Nous avons été incapables d’empêcher la foule d’emmener les trente-huit moines en bas à Badalona pour les tuer. Deux le furent en route et deux autres blessés.En voyant des hommes armés de pics qui amenaient les moines, je pouvais imaginer la guillotine attendant sur la place, tant la scène me rappelait la révolution française. »

La CNT avait rassemblé 200 miliciens armés dans le parc de Badalona, pour arrêter les meneurs et reconduire les moines au monastère. Par la suite, elle s’arrangea avec le président Luis Companys pour que les moines – dont beaucoup étaient étrangers – traversent la frontière 76

On doit noter aussi, peut-être comme une curiosité, la critique implicite de l’anticléricalisme excessif de la part de Juan García Oliver. Lorsqu’il a pris la charge du ministère de la justice, à Valence, au domicile d’un aristocrate exproprié, il a refusé de faire enlever les tableaux des murs, beaucoup d’entre eux à caractère religieux, comme d’autres ministres le faisaient en de telles circonstances. Lorsque le doyen de Canterbury l’interrogea à ce sujet, il répondit, « C’est facile à expliquer… Les raisons en sont nombreuses. Les tableaux ne me dérangent pas ; au contraire, ils me sont agréables, que leur thème soit religieux, personnel, militaire ou pastoral. Et lorsque je me sens très fatigué, physiquement et intellectuellement, je regarde ces tableaux,en essayant de découvrir les passions de leurs personnages et, petit à petit, je ressens une vague de relaxation. » 77

En décembre 1938, quatre mois seulement avant la fin de la guerre, les anarchistes modifièrent officiellement leur position anticléricale radicale. Le gouvernement Negrin avait créé un commissariat aux cultes qui « était la reconnaissance définitive de la liberté religieuse ». Après un débat houleux, la comité national de la CNT entérina finalement ce changement d’attitude du gouvernement.

A ce sujet, Cesar Lorenzo commente, « Une page avait été tournée: les anarchistes qui n’avaient pas cessé de combattre avec acharnement les prêtres et les évêques, la foi aussi bien que la théologie, et les croyants sincères comme les dogmes … réalisèrent finalement qu’il était nécessaire de nuancer leur position, plus dictée par la passion et le ressentiment, que par une volonté révolutionnaire. »78

Conclusion

On peut tirer plusieurs conclusions au sujet de la violence et du terrorisme anarchiste durant la guerre civile.

D’abord, il y avait certainement un aspect violent, et même terroriste, dans la tradition anarchiste espagnole. Cela venait en partie de l’histoire sociale de l’Espagne, marquée par beaucoup d’insurrections locales de paysans et de brigands ruraux qui volaient et même assassinaient les propriétaires terriens locaux, les prêtres et les notables, avec la tolérance et même l’approbation des paysans. D’un autre côté, il venait aussi de la stratégie de « propagande par le fait » adoptée par quelques éléments du mouvement anarchiste international durant les deux ou trois générations qui précédaient le déclenchement de la guerre civile espagnole.

En second lieu, il y eut un déchaînement spontané de violence à la suite de la défaite de la rébellion dans la plupart des régions de l’Espagne durant lequel les ouvriers tuèrent leurs employeurs, les paysans assassinèrent leurs propriétaires terriens, les anticléricaux assassinèrent les religieux et les croyants laïques et les partisans de la république tuèrent les membres des groupes politiques associés aux rebelles, un déchaînement dans lequel les anarchistes jouèrent un rôle majeur. Cela fut suivi par une forme de terrorisme plus organisé, le paseo, où des petits groupes de militants, anarchistes et autres, sélectionnaient des candidats à l’élimination et les tuaient.

Cette question du terrorisme, spontané ou sous une forme plus organisée, a placé très tôt les dirigeants anarchistes devant un dilemme auquel ils devaient être confrontés tout au long de la guerre. Eux, les pires ennemis de toutes formes « d’autorité » étaient obligés d’exercer cette autorité afin de mettre en place des instruments – les patrouilles et les tribunaux révolutionnaires – qui mettraient un terme à ce genre de violence. Et ils le firent.

Avec le rétablissement d’une structure de gouvernement dans les différentes régions de l’Espagne républicaine, des tribunaux populaires furent mis en place, devant lesquels passaient étaient poursuivis ceux qui étaient accusés de crimes contre la république. En même temps, des dirigeants anarchistes au sein des différents gouvernements régionaux de la république s’efforçaient personnellement de mettre fin aux paseos.

Un quatrième fait, évident, est que, quelques-unes des unités de miliciens contrôlées par les anarchistes, en même temps qu’elles reconquéraient quelques région, en particulier en Aragon, entreprirent d’éliminer les ‘fascistes’, ou autres ennemis de leur point de vue, ou de faire en sorte que les paysans locaux s’en chargent. La Colonne Durruti,venant de Catalogne et progressant en Aragon, et la Colonne de Fer venant de Valence et pénétrant dans la région, furent particulièrement actives dans ce domaine.

Cinquièmement, les anarchistes se montrèrent particulièrement violents dans leurs attaques contre l’église catholique, son clergé et les croyants. Comme dans le cas d’autres actes terroristes, ces attaques contre le clergé et les bâtiments religieux furent en grande partie concentrées durant les premières semaines de la guerre civile/révolution. Elles reflétaient l’anticléricalisme profondément enraciné dans le mouvement anarchiste espagnol et se produisaient principalement comme des réactions spontanées à l’effondrement de la loi et de l’ordre et une opportunité pour passer sa colère contre une institution, et ses serviteurs, par qui ils jugeaient avoir été trahis. Dans ce cas aussi, cependant, il y eut aussi des actions contre le clergé et les églises par ceux qui organisaient les et par quelques colonnes de miliciens anarchistes, même lorsque les paroissiens n’étaient pas désireux de punir les prêtres ou de détruire les édifices.

D’un autre côté, il y eut certainement de nombreux anarchistes, militants de base comme dirigeants, qui s’opposèrent à de telles actions drastiques contre l’église. Dans certains cas, des anarchistes prirent indiscutablement des risques personnels considérables en essayant d’empêcher de tels actes. Quelques dirigeants anarchistes essayèrent aussi de les arrêter , ou du moins de les limiter.

Ce qui semble clair, c’est que dans les cas de terreur contre les employeurs, les propriétaires terriens et les ennemis de la république, comme dans ceux contre l’église, les personnes impliquées dans ces attaques étaient généralement motivées par des raisons idéologiques ou politiques, et non personnelles. Même si clairement des éléments criminels participèrent à de tels actes, la grande majorité de ceux impliqués n’était motivée par un quelconque désir de s’enrichir personnellement ou par le gain d’un autre avantage.Les dirigeants anarchistes étaient particulièrement attentifs pour mettre fin à de tels actes criminels motivés par des fins personnels et essayèrent d’y mettre un terme lorsqu’ils accédaient au pouvoir.

Enfin, deux distinctions doivent être faites entre le genre de fait que nous avons présenté ici et d’autres exemples d’abus qui se sont déroulés durant la guerre civile. Le premier d’entre eux est l’extermination délibérée par les plus hautes autorités rebelles dans les zones sous leur contrôle de tous ceux qui dirigeaient, ou même appartenaient, à des partis, syndicats ou autres organisations soutenant la république.A part quelques exceptions peut-être, il n’y avait aucune spontanéité dans ces actes puisqu’il n’y avait pas effondrement de l’autorité policière et militaire, en total contraste avec ce qui s’est passé du côté républicain.

Deuxièmement, la violence et même le terrorisme, qui eut lieu du côté républicain durant les premières phases de la guerre, et dans lesquels les anarchistes jouèrent un rôle majeur, doivent être différenciés du genre de terreur qui eut lieu du même côté, dans les deux derniers tiers de la guerre, après les Journées de Mai de Barcelone.

Les arrestations, tortures, meurtres et autres types de terrorisme commis par les staliniens après mai1937 – et même avant cette date – n’avaient rien de spontanés, n’avaient aucun lien avec les traditions espagnoles, et n’étaient en rien le reflet des réactions du peuple espagnol face à la répression et aux abus.Ils faisaient partie d’une stratégie délibérée pour éliminer tous les opposants au projet stalinien de prendre le contrôle total de la république espagnole et de subordonner les intérêts de cette république à ceux du régime stalinien en Union Soviétique. Ils étaient ordonnés et planifiés par le Parti Communiste Espagnol, le Komintern, et les agents soviétiques du GPU, déguisés alors en conseillers militaires ou diplomates dans l’Espagne loyaliste.

Au contraire des staliniens, les anarchistes espagnols, comme nous l’avons fait remarquer, avaient pris la décision, durant les premiers jours de la guerre civile, de ne pas établir leur propre régime absolu dans l’Espagne républicaine. Quelle que fut leur capacité à établir une telle « dictature anarchiste », ils n’ont jamais essayer de le faire durant la guerre. Et aucun acte terroriste dans lequel furent impliqués les anarchistes n’a visé un tel objectif. Ceux-ci étaient incontrôlés et spontanés. Cela ne les rend pas moins horribles du point de vue de leurs victimes, mais différencient les actes terroristes anarchistes de ceux commis dans les régions tenues par les rebelles d’une part, et par les staliniens d’autre part.

69. Brenan, op. cit., page 189
70. Sánchez, op. cit., page 37
71. Ibid, page 16
72. Ibid, page 38
73. Santillán: Por Qué Perdimos la Guerra, op. cit., pages 95-6
74. M cGovern, op. cit., pages 6-7
75. Interview avec Sr Marsal, à Limoges, France,13 août 1960
76. Fraser, op. cit., page 451
77. Garcia Oliver, op. cit., page 350
78. Lorenzo, op. cit., pages 320-1

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