Sortis de l’ombre. Réflexions sur Seattle dix ans après

Texte original : Out of the Shadows Ten Year Reflections on Seattle Upping the Anti n°9, 23 novembre 2009

Entre le 30 novembre et le 3 décembre 1999, une mobilisation massive de manifestants a fermé les négociations de l’Organisation Mondiale du Commerce OMC) à Seattle, Washington. La préparation, l’exécution et les retombées de la »Bataille de Seattle” ont changé le paysage politique et transformé les mouvements sociaux. Cette table ronde réunit quatre organisateurs pour réfléchir sur les victoires et les ratés de Seattle et pour examiner les leçons à en tirer aujourd’hui :

Stephanie Guilloud est une membre du Bureau Exécutif de la Team of Project South: Institute for the Elimination of Poverty and Genocide basée à Atlanta, Géorgie.

Garth Mullins est un militant et écrivain qui vit à Vancouver, sur le Territoire des Salishes de la Côte. Il a collaboré avec de nombreux mouvements anti-capitalistes et pour la justice sociale. Il joue dans un groupe punk appelé Legally Blind – et il l’est.

Rachel Neumann est une écrivaine qui vit à Oakland, Californie. A 12 ans, elle a aidé à créer un groupe d’affinité anti-nucléaire nommé As The World Burns. Elle a été impliquée depuis dans des luttes pour la justice. Rachel écrit pour une variété de revues et travaille actuellement sur un livre au sujet de la vie communautaire moderne.

Eddie Yuen a coédité deux livres sur le mouvement contre la mondialisation. Il enseigne l’urbanisme au Francisco Art Institute et il est producteur associé de Against the Grain, une radio et un projet de média sur internet.

Quel a été votre rôle à Seattle? Dans quelles débats avez-vous été impliqués?

Stephanie: J’ai travaillé avec le Direct Action Network (DAN), fondé au printemps 1999 pour mobiliser contre l’Organisation Mondiale du Commerce. Pendant neuf mois, nous avons travailler à informer les communautés, les étudiants et les syndicats sur les menaces précises que font peser l’OMC et des organisations et accords semblables. J’ai co-organisé une conférence sur le commerce, le travail, l’environnement et les communautés indigènes dans le nord-ouest. Le DAN a fourni la documentation qui a été distribuée à plus de 9 000 personnes, en les appelant à fermer le sommet de l’OMC, une institution illégitime et anti-démocratique.

Nous pensions que tout le monde avait intérêt à refuser que l’OMC se réunisse tranquillement et nous étions méticuleux dans notre préparation. Nous avons travaillé à éviter l’injustice raciale, à nous responsabiliser et à être sincères envers nos communauté.Nous avons étudié et adopté des tactiques et des stratégies inspirées de la guerre civile espagnole et du mouvement anti-nucléaire, incluant des structures de groupes d’affinité, en lien les uns avec les autres à travers un spokescouncil. 1 Le résultat fut une manifestation locale massive avec des conséquences mondiales. Dix mille personnes ont participé à des actions directes avec le soutien et la solidarité de plus de 70 à 80 000 personnes issues des mouvement syndicaux et pour la justice sociale.

La plupart des manifestations lors des deux années suivantes (comme les actions contre le Fonds Monétaire International, la Banque Mondiale et les conventions républicaines et démocrates) ont manqué de la détermination, de la préparation ou de la mobilisation locale et du soutien que nous avions eu à Seattle. Nous avons encore beaucoup à apprendre de cette période.

Eddie: Je venais juste d’arriver de San Francisco à New York et j’ai senti que les manifestations de Seattle allaient être exceptionnelles. Jusqu’alors, il avait été extrêmement difficile de bâtir des lien entre des mouvements disparates sans imposer une hiérarchie de sujets. Mais en nommant le capitalisme (ou “la mondialisation”) comme étant l’ennemi commun, le « mouvement anti-mondialisation” (AGM) avait déjà réuni différents mouvements s’intéressant à différentes questions spécifiques.

Seattle a revigoré celles et ceux qui étaient présents et a symbolisé la naissance d’un « mouvement des mouvements » en Amérique du Nord. C’est pourquoi je pense que le signifiant particulier de “Seattle” est utile: il a démontré qu’une coalition politique » d’un non, de beaucoup de oui » était possible.

Rachel: En 1999, J’étais à New York City à travailler pour Dissent Magazine et active dans des mouvements réclamant des espaces et des jardins publics. De nombreux groupes progressistes essayaient de collaborer pour construire un mouvement plus large mais peinaient à surmonter les différences politiques et étaient bloqués par de petits désaccords. L’OMC nous a offert un ennemi commun contre lequel s’unir.

Je suis venue à Seattle avec un petit groupe d’affinité trans générationnel nommé les Flying Squirrels for Freedom. Je connaissais beaucoup d’organisateurs à Seattle à travers un militantisme commun pour le désarmement nucléaire et la campagne pour la fermeture du Lawrence Livermore Labs (une installation pour la recherche sur les armes nucléaires), alors j’ai aidé à confectionné des marionnettes géantes et entraîné des gens à la désobéissance civile non-violente et à travailler en liaison avec la police et les médias. Il existait le sentiment que quelque chose de grand, de joyeux et de sincère était en train de se passer.

Après Seattle, animés du sentiment que nous avions eu une incidence positive sur les termes du débat à l’OMC et renforcé notre mouvement, quelques groupes ont décidé d’élargir et de développer un DAN national en lien avec le réseau du Forum Social Mondial (FSM) émergeant. Nous avons fondé une antenne du DAN à New York City. Un peu de l’excitation de Seattle subsistait mais le travail était difficile la plupart du temps. Les gens ne savaient pas comment transposer l’énergie de Seattle dans une organisation quotidienne et beaucoup manquait de compétences en termes de facilitation, d’organisation et de communication. Il y avait continuellement beaucoup de discussions au sujet de l’inclusivité, de la transparence et de la définition de la non-violence, mais nous nous sommes concentrés sur des activités agréables, comme travailler avec Reclaim the Streets 2 pour animer des manifestations de rues géantes et nous engager dans l’humour politique subversif. Le théâtre de rues, l’humour et les événements festifs de masse furent les techniques les plus efficaces que nous avons utilisé pour changer la politique d’utilisation des espaces publics et de l’intimidation policière mais ces techniques étaient éphémères et les énergies se dissipaient facilement Nous devions nous concentrer et élargir constamment notre base.

Garth: Avant Seattle, j’ai milité contre la surveillance et les brutalités de la police d’état utilisées pour réprimer l’opposition au sommet de la Coopération Économique pour l’Asie-Pacifique à l’Université de Colombie Britannique. Les militants ont commencé à faire le lien entre la réunion de l’APEC et l’agenda plus large de la mondialisation capitaliste. Les revendications allaient de réformes individuelles comme interdire l’entrée au Canada du président Suharto jusqu’à des critiques plus fondamentales du système capitaliste dans son ensemble.

Durant la période qui précéda Seattle, je militais à Vancouver dans une coalition pour la justice sociale, dans des organisations communautaires et syndicales. A Seattle, beaucoup d’entre nous ont rejoint le DAN et furent assignés à occuper un carrefour le 30 novembre (N30). Nous avons accepté l’engagement tactique du DAN de non-violence et de ne pas s’attaquer aux biens ; cela a été crucial pour construire une large coalition.

Après être retournés à Vancouver, nous avons fondé des sections locales du DAN et Mobilization for Global Justice, un groupe centré sur l’opposition à la Zone de Libre Échange des Amériques (Free Trade Area of the Americas – FTAA) et au Forum de la Pacific Northwest Economic Region Forum – PNWER. J’ai continué à travailler dans le AGM même après que le 1 septembre 2001entraîne la confusion et la démoralisation.

Pour beaucoup, les spokescouncils et les groupes d’affinité d’action directe étaient une source d’inspiration,permettant de s’organiser à sur une grande échelle tout en maintenant une certaine flexibilité tactique.

Comment Seattle a t’il façonné les pratiques organisationnelles des dix dernières années?

Stephanie: Je crois au modèle d’organisation que nous avons mis en place à Seattle. Il reste convaincant parce qu’il a permis à un mouvement de grande échelle de garder une spontanéité, une flexibilité et une intégrité vis à vis de principes lors d’une situation violente et militarisée. Mais nous devons évaluer les forces et les faiblesses de nos innovations organisationnelles à partir du contexte dans lequel elles sont nées. Les difficultés internes du mouvement à la suite de Seattle sont liées à une incompréhension générale de l’importance des lieux, de la mobilisation à travers l’information et des facilitateurs compétents et entraînés.

Rachel: La plupart d’entre nous réfléchissons et fonctionnons mieux dans des petites communautés soudées. Les groupes d’affinité sont biens parce qu’ils accueillent ces groupes plus petits et les relient à une communauté plus large. Quand ils sont organisés soigneusement, les spokescouncils sont merveilleux mais ils deviennent souvent trop grands et aliènent des gens qui ne s’en sentent pas proches culturellement. D’autres modèles, tels que les rassemblements de masse, des dirigeants élus démocratiquement ou des associations locales sont également importantes. Les zocalos mexicains, les places européennes et les marchés ouverts en Asie et en Afrique, tous permettent des rassemblements spontanés des communautés, ce qui manque souvent dans le modèle du spokescouncil.

Eddie: Les formes d’organisation continuent à évoluer parce que l’état étudie maintenant le “manuel de stratégie” de Seattle et s’organise en conséquence 3 et parce que les formes de spokescouncil et de groupe d’affinité ont rencontré d’autres formes organisationnelles anti-autoritaire ailleurs dans le monde. C’est une bonne chose parce que, comme l’a fait remarquer Francesca Polletta 4, la « démocratie participative » a été perçue comme culturellement « blanche » ces 40 dernières années. 5

Nous devons nous souvenir que des mouvements de coalition comme le AGM réunit une variété de formes organisationnelles et que les groupes « horizontaux » doivent trouver un moyen de traiter avec des groupes « verticaux » tels que les syndicats, les partis politiques et quelques ONG. La relation entre les ONG et les mouvements est tout particulièrement important et fait l’objet d’une vigilance accrue depuis la publication de The Revolution will Not be Funded par INCITE 6. Avec l’arrêt récent du financement des ONG (et des universités), on peut constater que le structure institutionnelle des militants « professionnels » est en crise. Cela aura des conséquences majeures pour l’infrastructure et les formes organisationnelles des mouvements futurs dans les pays riches.

Garth: L’action directe par des groupes d’affinité reste importante aujourd’hui, mais à Seattle leur valeur était liée au contexte d’une action plus large et du spokescouncil. La combinaison de ces deux formes organisationnelles a rendu possible la flexibilité, la spontanéité et la coordination d’un grand nombre de personnes qui ne se connaissaient pas auparavant. Cette construction fluide, naturelle,a rendu difficile l’intervention de la police et a permis une grande variété d’actions autonomes Cependant, ce modèle de prise de décisions n’a jamais été institué avec succès dans le mouvement et donc nous avons été incapables de répondre collectivement à de grands bouleversements contextuels comme le 11 septembre 2001. Lors de la période qui va précéder les jeux olympiques de Vancouver en 2010, le modèle de groupes d’affinité et de spokescouncil sera nécessaire pour réussir de larges actions.

Pour certains commentateurs et participants au mouvement, Seattle a marqué le début de quelques chose de nouveau. Dans quelle mesure la perspective du « nouveau » a t’elle influencée la croissance des luttes contre la mondialisation? Dans quelle mesure est elle devenue un obstacle au développement du mouvement?

Garth: La lutte contre l’agenda des états occidentaux et des multinationales n’est pas nouvelle. C’est une noble tradition, et Seattle n’a été qu’un simple moment visible au cours d’une période d’organisation beaucoup plus longue. La désobéissance civile à une telle échelle était nouvelle pour ma génération, mais les luttes qui ont conduit à Seattle ne sont ni mortes ni dépassées.

Eddie: La seule chose qui était « nouvelle » à Seattle a été que des millions de gens à travers le monde, notamment des jeunes, ont entendu parler de l’AGM, de l’OMC et de l’action directe pour la première fois. Cette couverture médiatique sans précédent a politisé ne nombreuses personnes et a contribué à la montée en puissance de l’AGM les deux années suivantes. L’inconvénient de cette perception de nouveauté, bien sûr, est qu’elle a imposé dans les esprit une notion de « naissance » et de « mort » quant à l’AGM, au lieu de la situer sur un continuum beaucoup plus longue.

Beaucoup de mouvements nord-américains, des années 70 jusqu’au début des années 90, ont été aussi importants, militants et efficaces que Seattle: Seabrook, Livermore, Redwood Summer, ACT UP, les squatters de Lower East Side, les grèves de Watsonville et Hormel, la solidarité envers l’Amérique Centrale et l’Afrique du Sud, la campagne pro-choice à Buffalo, par exemple .Mais, à moins d’y avoir participé, vous ne savez même pas que ces mouvements ont existé. Sous cet angle, la réelle nouveauté de Seattle a été de gagner la bataille contre l’effacement de la mémoire historique.

Le rôle prédominant de la pensée anarchiste et anti-autoritaire dans l’AGM apparaît aussi comme nouveau,comparé aux mouvements internationalistes des 80 années précédentes. En Amérique du Nord et en Europe,le développement constant des idées et de la culture anarchiste depuis les années 1960, combiné avec la lecture anti-autoritaire du mouvement zapatiste au Mexique ont donné à l’AGM une orientation politique différente de celle de la Vieille Gauche ou de la Nouvelle Gauche.

Rachel: Le “nouveau” est toujours modelé parce qui a existé avant. Seattle a été stimulé par la combinaison de ces éléments et par la manière dont les activistes d’ici se sont intéressés à des militants d’autres parties du monde. Nous sentions qu’une résistance mondiale était en cours.

Le mouvement a perdu de sa force lorsque les gens ont essayé de répéter Seattle à l’identique dans d’autres lieux. En ce sens, la »nouveauté » supposée dans le mouvement a bien pu être un obstacle. La décentralisation a été difficile. Avec DAN, nous avons essayé de créer une structure en vue d’actions ultérieures mais nous avons été incapables de mettre en relation tant de différents lieux, besoins, intérêts et ressources. Aujourd’hui, l’action politique semble soit très locale, soit trop vaste, et je ne pense pas que les gens partagent un ennemi commun concret ou une vision stratégique. Le débat autour de la politique de la santé aux États-Unis est symptomatique de cette coupure. La question est une des nombreuses qui pourrait unir militants politiques et population mais cela ne se passe pas ainsi. Lorsque les gens ne voient aucune voie pour le changement, ils se découragent,détournent leur attention ou, fatigués, ils gardent leur énergie pour la survie quotidienne.

Stephanie: Seattle a conduit à une nouvelle compréhension de l’impact de la politique économique sur la vie quotidienne. Le mouvement a davantage pris conscience de sa force, comme l’organisation de masse innovante, et des ses faiblesses, comme un leadership insuffisant et un manque de liens avec des pratiques transformatives. L’accent mis sur le « nouveau » mouvement a coïncidé avec un changement de génération qu’il ne faut pas négliger; il n’existait aucune infrastructure permettant aux nouveaux organisateurs de faire leur apparition, d’apprendre et de poursuivre sur la lancée existante. Cela a une relation étroite avec le changement de contexte et, dix ans après Seattle, nous devons analyser les facteurs importants de l’histoire – débats internes dansles mouvements, luttes anti-impérialistes et indigènes concurrentes, histoire de la région du Nord-Ouest, le contexte économique, les réalités de la période pré -Bush et pré-11 septembre – pour comprendre comment et pourquoi le mouvement s’est développé comme il l’a fait.

Eddie: La circulation accélérée du savoir militant est un bon exemple du fait que le mouvement n’était pas “anti” mondialisation mais en fait, un innovateur de la « mondialisation par le bas ». Les pratiques ont été développées durant de longues années dans des endroits spécifiques – comme le processus du consensus, des blocs avec des codes couleur, les techniques de blocages, les carnavals de rue mobiles et les marionnettes géantes – et se sont rapidement étendues sur les scènes militantes à travers l’Europe et l’Amérique du Nord.

Le mérite de la vraie percée revient aux créateurs du Independent Media Center à Seattle. L’expansion mondiale de Indymedia 8 et l’usage qui a suivi des téléphones mobiles pour la « tactique de l’essaim » et celle du “flash mob”dans les manifestations ont conduit beaucoup de personnes à penser que le mouvement avait un avantage intrinsèque sur l’État en raison de l’adéquation des nouvelles technologies avec les formes d’organisation en réseau. Les quelques dernières années ont démenti cette illusion, alors que Indymedia a été remplacé par Facebook (qui a été fondé par des libertariens d’extrême-droite) et que les téléphones mobiles sont de plus en plus utilisés par l’État pour collecter des données et surveiller les militants. Ceux-ci doivent apprendre à ne pas fétichiser les nouveautés technologiques même lorsqu’elles sont “horizontales” en apparence.

Pourquoi Seattle a t’il été aussi grand? Qu’est-ce qui a fait qu’un contingent significatif du monde syndical et des communautés soit venu manifester? Pourquoi l’intérêt syndicale pour Seatlle ne s’étend-il pas à d’autres manifestations aux USA ?

Garth: Seattle a été une grande mobilisation de désobéissance civile non-violente civil parce qu’elle s’est adaptée aux actions autonomes. A Seattle, nous avons eu le sentiment de jouer un rôle d’acteur plutôt que celui de spectateur ou de consommateur qui est souvent assigné aux « masses »dans des manifestations traditionnelles oùon écoute des orateurs et puis on rentre à la maison.

Les syndicats étaient présents dans la lutte contre la mondialisation. A Seattle, lorsque les syndicats manifestaient en dehors du centre ville, le DAN était beaucoup plus vulnérable (physiquement et politiquement) aux attaques de la police et aux arrestations agressives. L’alliance fracturée entre le monde syndicale et les autres mouvements sociaux doit encore se cicatriser. Beaucoup dans le mouvement ont perdu confiance dans le s syndicats et sont critiques envers les relations entre leurs dirigeants et les ouvriers de la base.

Eddie: Seattle n’est entré dans l’histoire à cause de sa taille – de nombreuses autres manifestations aux USA depuis 1971 ont été plus grandes, comme les manifs pour le gel nucléaire en 1982 et celles contre la guerre en 1991 et 2003. Seattle a été remarquable parce que c’était une partie visible du « mouvement des mouvements » mondial et à cause de ses actions directes. Malheureusement, les directions syndicales n’ont pas soutenu l’action direct à Seattle ou Québec City (même si certains ouvriers de la base l’ont fait), et tous les espoirs d’un soutien en vue des manifestations contre la Banque Mondiale en septembre 2001 se sont évanouis suite au 11septembre.

Il est important de se souvenir que les mouvements peuvent avoir une orientation syndicale sans attendre un soutien des dirigeants. Les manifestations du 1er mai 2006 et le mouvement des travailleurs précaires en Italie, en France et en Espagne ont démontré le potentiel combatif d’une majorité d’ouvriers (87 pour cent aux USA) qui ne sont pas syndiqués.

Une des images les plus célèbres qui viennent à la mémoire au sujet des manifestations de Seattle est celle de l’inscription à la peinture sur un mur « On est en train de gagner » derrière une rangée de policiers anti-émeutes. Dans la période qui a précédé le sommet du G8 de 2007 meeting en Allemagne, le Turbulence Collective a utilisé cette image pour animer une discussion au sujet de ce que signifie « gagner » aujourd’hui. En repensant à Seattle, comment nos conceptions de la victoire ont elles changé?

Stephanie: Nous disons souvent que les mouvements et les communautés doivent revendiquer leurs victoires, si petites soient-elles. Seattle était ambitieux parce que nous avions publié un appel à “Stopper l’OMC” sans garantie que nous le pourrions. Notre succès le premier jour nous a surpris et motivé. Nous avons réuni à nouveau le spokescouncil le soir et même si nous ne sommes pas tombés facilement d’accord sur comment procéder , personne n’a parlé d’arrêter ou de ralentir. Je suis fière que nous ayons vu et saisi l’opportunité de la victoire et compris qu’il s’agissait d’un processus en cours qui demanderait des tactiques différentes et la capacité à absorber un afflux constant de nouvelles personnes dont beaucoup d’entre elles n’avaient pas suivi les sessions de formation et les discussions. C’est un exemple de construction d’un mouvement: comment répond-on aux réactions de l’état et des autres forces adverses tout en mobilisant constamment et en élargissant notre base? Comment vous réadaptez-vous et réajustez-vous lorsque vous faites face à la possibilité d’une victoire? Et, qui plus est, (parce que cela a fait massivement défaut après les manifestations) quelle suite donner à l’élan de la victoire avec une stratégie volontaire pour continuer ce que vous avez commencé?

Eddie: Seattle a joué un rôle clé en réussissant à retirer la légitimité des institutions du “Consensus de Washington” 9 et à la théorie néo-libérale. Mais gagner face à un argument n’est pas la même chose que de gagner une lutte, puisque le capitalisme s’est souvent montré “trans-idéologique”. Les pays riches n’ont jamais adhéré aux principe du libre marché et les multinationales ne voient pas de contradictions à demander au Parti Communiste chinois de sauver le capitalisme. Concrètement, cela signifie que des politiques néolibérales, telles que l’ajustement structurel, sont appliquées (en Californie et en Afrique du Sud, par exemple), même si l’idéologie a été totalement discréditée.

Il est clair, néanmoins que traduit par ce graffiti l’élan avait une signification beaucoup plus immédiate. Les grandes actions de cette période (J18 10, Davos, Barcelone) ont engendré une communauté dans les rues et, semblait-il, une communauté mondiale à travers internet. Le graffiti traduit le sentiment partagé que le « mouvement des mouvements” représentait plus que la somme de ses parties, que les luttes, nécessairement diverses à travers le monde, avaient enfin trouvé une façon de parler et d’agir collectivement. 11

Indépendamment de leur efficacité, Seattle et quelques autres moments de cette période ont été des expériences transformatrices pour celles et ceux qui étaient présents. Il est impossible de prédire quand de tels moments de liberté se produiront mais il est nécessaire de continuer à travailler aux conditions qui les rendent possibles afin que cette expérience puisse être partagée.

Rachel: A cette époque, nous nous consacrions à combattre le désespoir et la conviction que le monde était, et continuera à être, dominé par le pouvoir capitaliste/militariste. La plupart de notre travail consistait à convaincre les gens qu’un groupe de personnes organisées pouvait provoquer des changements extraordinaires et imaginer l’impossible. La campagne de Obama a, de la même façon, injecté de « l’espoir » chez les gens. Notre problème à l’époque, et celui des partisans de Obama aujourd’hui, est la nébulosité des mots « espoir » et « gagner ». Qu’est-ce que signifient vraiment espoir et gagner? La régression économique mondiale devrait obliger les gens et les gouvernements à repenser les priorités et les philosophies (tel que le capitalisme sauvage), mais le danger est que les gens recommencent à réfléchir sur une petite échelle.

Mon idée générale sur la signification de « gagner » n’a pas changé. Je crois toujours que nous avons besoin d’un système qui donne la priorité aux individus et à l’environnement plutôt qu’au capital et que cela inclurait la politique de santé, l’éducation des enfants et air et une eau purs et l’art et la musique accessibles pour tous. Mais je pense que pour y arriver, nous allons devoir travailler très dur,plus dur que nous avons travaillé jusqu’à maintenant, en donnant la priorité aux actions concrètes et en veillant les uns sur les autres à chaque étape du chemin – ou alors, tout le monde sera trop fatigué pour faire quoi que ce soit. Je dis cela en tant que femme travaillant à plein temps qui sait que je dois être active pour provoquer le changement, et m’en nourrir, parce que si j’essaie juste de mener le train-train quotidien, ce changement ne surviendra jamais.

Pratiquement depuis ses débuts, le cycle de luttes commencé à Seattle a été remarqué par sa « blanchitude » . Ces discussions ont été stimulées par l’article de Elizabeth Martinez“Where was the Color in Seattle?”.12 Comment des mouvements à prédominance blanche devraient-ils s’inscrire dans des luttes plus larges pour la justice sociale?

Rachel: “Où est la couleur?” est toujours une bonne question, tout comme “où sont les plus pauvres?” (Nous savons où sont les riches!) C’est la question que je me pose au sujet de l’école de ma fille, du quartier ans lequel j’ai choisi de vivre, de qui j’ai choisi de partager ma vie et de quelle organisation j’ai choisi de soutenir. Mais surtout, je pense que les gens doivent faire le travail là où ils le peuvent et, tant qu’ils parlent pour eux-mêmes et d’après leur expérience, tout ira bien. Les ennuis commencent quand les gens essaient de parler au nom des autres, en disant “nous” sans s’assurer que le “nous”dont ils parlent existe vraiment. Les mouvements, comme les individus, ont besoin d’introspection et d’être en permanence ouvert à l’idée qu’il y a encore des choses à apprendre. Cela ne veux pas dire ne pas travailler. Il le faut et sortir de sa zone de confort, mais garder les yeux ouverts et ne pas s’attribuer tous les mérites.

Eddie: Je pense que le débat provoqué par l’article de Martinez a été utile. Il a poussé beaucoup de militants blancs à s’immerger dans le débat animé sur la suprématie blanche, l’hétéro-patriarcat et l’intersectionnalité qui ont eu lieu ces quelques dernières décennies. D’un autre côté, beaucoup de militants de couleur ont été amenés par l’AGM (et les zapatistes) à ré-examiner les traditions d’action directe et de démocratie radicale non-blanches. Aussi importantes soient-elles, ces considérations culturelles ne doivent cependant pas nous faire perdre de vue les réalités concrètes de la situation raciale. Depuis les années 1960, les USA ont engagé une guerre préventive contre les personnes noires et autres minorités en utilisant les outils d’incarcération massive et la politique d’immigration sélective. Comme le montre les récentes études de Pamela Oliver et Ruth Wilson, les mouvements sociaux (ou leur absence) de ces dernières quarante années ne peuvent être compris en dehors de ce contexte. C’est pourquoi, quand des mouvements demandent « Où est la couleur », ils devraient toujours porter leur attention sur le complexe industriel carcéral et s’intéresser à la violence d’état directement dirigée contre la classe ouvrière des gens de couleur.

Garth: Pour l’AGM, le défi était d’imaginer des façons d’exprimer une solidarité et d’établir des liens avec les luttes des peuples indigènes et des gens de couleur. Maintenant, le défi est d’imaginer comment les militants peuvent au mieux suivre cette voie. En ce moment, le Olympic Resistance Network (ORN) 13 débat de la même question. Le ORN a été créé sous la bannière “Pas de Jeux Olympiques sur les terres volées » par un groupe conduit par des militants indigènes et des anciens. Étant donné qu’il existe de nombreux « dirigeants » autochtones et des idées divergentes sur la manière de travailler sous ces leaderships (exacerbées par le manque de lutte non autochtone cohérente), nos mouvements n’ont toujours pas répondu à cette question. La possibilité d’une solidarité entre les luttes repose sur l’existence de luttes cohérentes; Dans le cas du ORN, par exemple,nous avons besoin d’une représentation indigène cohérente avec lesquelles les organisations de mouvements sociaux non autochtones puissent travailler. Il existe néanmoins des luttes naissantes composées de personnes indigènes et non-indigènes. Les communautés, à la fois indigènes et non-indigènes, sont divisées et scindées entre différentes orientations et cela pose de nombreux problèmes.

Stephanie: L’article de Martinez et le débat qu’il a provoqué ne sont pas autant d’actualité aujourd’hui que la question récurrente plus large du comment la suprématie blanche et le racisme se manifestent dans nos mouvements sociaux. Seattle ne représente pas “des mouvements blancs” parce qu’une telle chose n’existe pas, mais révélait certaines vieilles dynamiques douloureuses concernant le leadership, la culture et les styles, et en introduisait de nouvelles liées à la nature d’une convergence massive à la fois locale et internationale.

La parution inopportune de l’article et les discussions qu’il a engendré représentait une culture enracinée dans l’identité plutôt que l’expérience. La politique identitaire de déconstruction et de punition sévissait déjà dans cette nouvelle génération mais a depuis lors explosé. La nature de critique-pour-la-critique du discours anti-répression de cette époque a démontré une réelle incompréhension de l’histoire et des races aux USA. Au lieu de profiter de ce moment historique pour construire des liens plus étroits avec des luttes locales et mondiales, les jeunes militants ont questionné leur légitimité à agir. Combattre la suprématie blanche n’est pas une affaire existentielle. Le rôle des blancs n’est pas non plus limité à assurer la sécurité des manifestations et des incessants groupes de travail contre le racisme. La défi ici pour les mouvements US est de trouver comment remettre en question les dynamiques de privilèges et d’oppression tout en construisant aussi des mouvements qui sont conduits et enracinés dans les expériences de personnes qui connaissent et vivent l’injustice et l’exploitation, dans les faits et historiquement.

En 2010, le G8 se réunira au Canada pour la première fois depuis 2002. Cet événement ranimera probablement les débats autour de la contestation des sommets et de l’organisation locale qui sont apparus depuis Seattle. En réfléchissant sur le N30, qu’avons-nous gagné à travers la mobilisation de masse qui n’aurait pas pu l’être autrement?

Eddie: Les mobilisations de masse de la période de Seattle n’ont été possibles que grâce à des années de travail consacrées à l’organisation locale. Nous avons gagné beaucoup de choses à travers elles, y compris une ré-évaluation du slogan « Penser globalement, agir localement, qui était populaire depuis les années 70. Cette dichotomie local/global suggérait une géographie relativement simple de l’inégalité (nord/sud, développé/sous-développé) mais en 1999, le paysage de « l’apartheid global » néolibéral était devenu plus complexe. Si la mondialisation signifiait quelque chose, c’était que le pouvoir d’état et capitaliste devenait à la fois plus intensif et plus diffus et celachangeaient la dynamique des luttes.

En 1999, les mouvements sociaux à travers le monde ont pris conscience qu’il n’y avait pas que les élites capitalistes qui pouvaient agir « globalement » mais que les gens le pouvaient aussi. D’une certaine manière, le capitalisme néolibéral se révélait être plus vulnérable à la contestation que le fordisme. Par exemple, la production à flux tendus signifie que les chaînes d’approvisionnement sont très sollicitées ce qui donnent un pouvoir accru aux ouvriers du transport et de la distribution même si ceux de la fabrication en perdent. Le capital mondialisé est aussi plus vulnérable qu’auparavant à la contagion financière, comme nous l’avons vu l’année dernière. Même la dette accumulée par la classe ouvrière américaine (principalement à travers la consommation « locale ») constitue maintenant une des « bombes à retardement » dans le cœur du système financier mondial.

Depuis Seattle, l’organisation scalaire du capitalisme s’est encore modifiée, ce qui a des conséquences à la fois pour les manifestations contre les sommet et pour l’organisation locale. Durant la période Clinton du néo-libéralisme, il est apparu à beaucoup qu’un nouveau type de pouvoir mondialisé se dessinait, dans lequel les États-nations et la violence militaire directe n’étaient plus les institutions les plus importantes pour l’accumulation de capital. En partie grâce à l’AGM, ce modèle a capoté et la période Bush/Cheney peut être considérée comme une tentative avortée d’installer une hégémonie US unipolaire à travers l’expropriation militaire. De nombreux mouvements sociaux ont répondu à ces évolutions en se recentrant sur des luttes nationales, au détriment des orientations à la fois locales et globales.

Rachel: Un de nos principaux gains à travers la mobilisation de masse est la conscience d’une communauté plus large,que nous faisons partie de quelque chose de plus vaste. Celles et ceux qui ont été les témoins de notre large mobilisation ont une idée de notre nombre et de notre force. Nous devons arriver à nous parler et à apprendre des tactiques et des idées des uns et des autres. Idéalement, le temps passé ensemble est un mélange d’actions, de partage d’idées et de réjouissances d’être réunir. Bien sûr, l’organisation de masse suppose aussi de gros moyens et n’est pas la seule façon de s’organiser. Cela ne marche qu »associé avec une organisation locale. Mais il n’y a pas lieu de créer une fausse dichotomie entre rassemblement de masse et organisation locale. Les mouvements ont besoin de plus, pas de moins, d’initiatives pour bâtir le changement,de la micro-organisation aux événements mondiaux coordonnés en passant par toutes les formes intermédiaires.

Garth: Les manifestations de masse 14 sont un choix tactique et non un principe. Les conditions de la lutte, la nature de l’événement et le degré de mobilisation du mouvement décideront si nous appelons à une mobilisation de masse ou à des séries d’actions à travers le pays, le continent ou le monde 15. Je suis d’accord avec Rachel pour dire que les manifestations de masse et les actions locales ne sont pas mutuellement exclusives.

Il y a souvent beaucoup à gagner en restant sur place. Durant le FTAA, par exemple, j’ai soutenu que les militants de Vancouver devaient agir chez eux. Aux côtés d’associations locales et d’organisations syndicales des deux côtés de la frontière US, les groupes anti-FTAA ont bloqué le passage de Peace Arch pendant une heure en solidarité avec les actions de Québec City.

Décider si une mobilisation de masse doit être appelée pour le G8 de 2010 revient aux organisateurs de Huntsville. Les manifestations successives ont été une tactique efficace pour mobiliser le mouvement anti-mondialisation mais ne compter que sur elles au détriment de l’organisation locale pourrait affaiblir le mouvement.

Eddie: Nous avons besoin de nous demander ce que les manifestations contre les sommets peuvent apporter et si, au final, elles revigoreront ou affaibliront les mouvements existant. Je suis d’accord sur le fait qu’un aspect vital des manifestations est qu’elles construisent une communauté et la solidarité et qu’il ne faut pas le sous-estimer. Le deuxième objectif essentiel des manifestations est de perturber le fonctionnement des institutions,et cela a eu lieu, dans une certaine mesure à Seattle en 1999, à Prague et à Davos in 2000, et à Québec City en 2001. Depuis 2001, il a été très difficile pour les manifestants de saboter des sommets, puisque les délégués sont barricadés à l’intérieur de forteresses et la ville hôte transformée en un tel état policier que tout semblant d’activités quotidiennes y est déjà impossible 16. Au niveau du spectacle, cela pourrait être considéré comme une sorte de victoire, illustrant un enseignement de Sun Tzu (Laissez votre ennemi se désorganiser lui-même), tout en « démontrant la violence inhérente au système.” Dans la pratique, cependant, la plupart des sommets ont été ressentis plus comme des laboratoires de la répression que des défilés de la contestation. Cela est dû en partie au fait que les populations des démocraties occidentales (particulièrement aux USA) ne sont plus choquées par la violence policière: les images de brutalité, à Miami ou Minneapolis, lorsqu’elles sont montrées, sont accueillies avec plus d’accoutumance résignée que d’horreur.

Cela ne signifie pas que des actions perturbatrices sont impossibles, mais seulement que les sommets ne sont pas le meilleur endroit pour cela. Les crises convergentes environnementales et capitalistes offriront beaucoup d’occasions pour des actions non-violentes massives dans les prochaines années et les manifestations de masse sont donc encore importantes. Mais les militants devraient veiller à ne pas utiliser la mémoire de Seattle dans des espoirs exagérés. Tout comme les manifestations pacifistes en elles-mêmes ne peuvent arrêter une guerre, des manifestations contre un sommet ne sont qu’une partie de campagnes beaucoup plus vastes.

Un troisième objectif des manifestations est de faire passer un message contestataire à la fois aux élites dirigeantes et aux populations. Ce rituel de revendications est de plus en crise puisque de nombreux dirigeants élus ne prétendent même plus prêter attention aux personnes qui descendent dans la rue 17. A cet égard, la déclaration de George Bush en réponse aux manifestations sans précédent contre la guerre de février 2003 “Je n’écoute pas les petits groupes politiques” était étonnamment sincère comparée aux réponses de LBJ et Richard Nixon aux manifestations contre la guerre du Vietnam, par exemple). Loin de rendre les manifestations obsolètes, ce dévoiement de la démocratie donne encore plus d’importance au fait que les mouvements sociaux adressent directement leurs messages aux populations ainsi qu’aux décideurs.

Dans les années 1980, ont existé de grands mouvements de solidarité envers les luttes en Afrique du Sud, en Amérique centrale et en Palestine, mais ils n’ont pas suffisamment fait le lien avec des problèmes intérieurs aux USA. Ces mouvements ont été très efficaces mais ont été critiqués à l’époque pour ne pas parler des expériences quotidiennes de leurs participants. A l’époque de Seattle, une vision plus large de la solidarité est apparue – particulièrement en termes de géographie, puisqu’on pouvait trouver les dépossédés du sud du globe dans toutes les régions. Cela s’est manifesté plus clairement en 2005 avec l’ouragan Katrina, démontrant qu’il n’était pas nécessaire de quitter les USA pour découvrir des situations de pauvreté dignes du « tiers-monde » et la répression raciale. Je pense aussi que, comparé aux mouvements de solidarité des années 1980, beaucoup de militants de l’AGM étaient plus ouverts, plus réfléchis et moins culpabilisés concernant leurs propres motivations. Sur ce point, j’ai beaucoup apprécié les remarques de Stephanie sur les effets démobilisateurs du discours anti-oppression et j’espère que les générations nouvelles de militants pourront dépasser de manière constructive certains débats paralysant sur l’identité des années 1980 et 1990.

Si nous devons penser en termes de dichotomies, je ne suis pas sûr que celle du global/local offre beaucoup plus de perspectives. Une autre approche binaire, qui prend de l’ampleur, st de penser les luttes en termes de biens communs versus biens privés. C’est à dire de considérer toutes les luttes sous l’angle de savoir si elles remettent en cause la logique du privé et de la marchandisation.

Stephanie: Je suis d’accord avec Eddie sur plusieurs points. Ce qui a été fort dans mon expérience de travail dans le sud et d’organisation du Forum Social Mondial US – un processus de coalition conduit par des gens de couleur à travers des associations locales de tous genres – a été la prise de conscience que la convergence stratégique est absolument nécessaire. Et il est important que le modèle ait été développé et amélioré dans les pays du Sud. Le but de ce modèle n’est pas de cibler une institution ou un groupe oppressif, mais d’élargir et ‘approfondir les bases de pouvoir de la communauté, et ce point fondamental reflète l’époque que nous vivons. Nous ne pouvons pas nous fier aux vieux modèles d’organisations mais nous ne pouvons pas non plus nier leur importance historique et leur influence.

Nous avons tiré des leçons similaires sur la nécessité de l’organisation locale pendant la préparation du Forum Social Mondial US; nous avons pris conscience que le Forum en lui-même n’était pas tout, mais qu’il était lié au maintien de structures de construction de pouvoir dans de multiples endroits pour renforcer les relations au niveau local, régional et mondial. En 2003, j’ai été contre le fait de participer aux manifestations contre le FTAA à Miami 18, parce que, pour être efficace, il est nécessaire de connaître l’environnement, littéralement et politiquement. Pour s’organiser dans nos communautés en vue de l’établissement d’une justice mondiale, nous devons comprendre le G8 comme institution qui évolue et change afin de faire face à des situations économiques nouvelles Nous devons évoluer et changer pour y faire face aussi.

Miami 2003 photo Bradley Allen

Dix ans après, comment voyez-vous votre travail d’organisation comparé à ce que vous avez fait à Seattle? Qu’y a t’il de différent dans le contexte actuel?

Eddie: Les analogies militaires sont toujours un peu louches mais il est bon de se rappeler l’adage selon lequel nous ne devrions pas combattre la dernière guerre. Seattle a joué un rôle dans le modelage du monde d’aujourd’hui mais nous devons maintenant nous occuper de ce monde différent. L’effondrement de l’orthodoxie du marché libre et le déclin accéléré de la puissance américaine ont accru la compétition entre états et blocs capitalistes, et la crise de rentabilité du système dans son ensemble est profonde.Sous certains aspects, 2009 ressemble beaucoup plus à 1929 ou 1979 qu’à 1999. Pendant des décennies, des radicaux ont prédit les crises environnementale et capitaliste qui sont maintenant là. Nous devons réfléchir aux possibilités de nous organiser par rapport à la convergence de ces deux crises.

Un problème que nous devons prendre au sérieux est la résurgence mondiale du populisme de droite. En l’absence de mouvements radicaux visibles et organisés, les arguments de droite (ainsi que le conspirationnisme et le malthusianisme) apparaîtront comme du bon sens à de nombreuses personnes. Une des qualités premières de l’AGM à son apogée était l’atmosphère de débats.

Stephanie: Je garde avec moi les leçons de cette époque dans mon travail quotidien d’organisation. Je suis retournée dans le sud en 2003 (Je suis de Houston et je vis maintenant à Atlanta) pour travailler avec Project South à la construction de mouvements de base dans les communautés du sud. Nous avons accueilli le Forum Social US en 2007 et cela a été pour moi la continuation de l’élan impulsé par Seattle mais de façon plus visionnaire, avec plus de poids des communautés en première ligne et plus de liens stratégiques avec les luttes à travers le monde.

Rachel: Seattle a été un moment magique en ce sens qu’il a fourni un espace pour une variété de modes de manifestations – de la prière aux graffitis – avec une compréhension claire, partagée, qu’il existait une meilleure façon de vivre, plus humaine, moins capitaliste. Le travail difficile continue et nous avons besoin de ces moments d’inspiration.

Les questions sur lesquelles j’aimerais plus de débats sont les suivantes: comment nous impliquons-nous dans la politique traditionnelle d’une manière appropriée pour obtenir des changements concrets? Au niveau local, comment pouvons-nous influer sur le changement national et international? Lorsque nous sommes confrontés à des questions locales (“Comment obtenir de l’éclairage public, des écoles décentes et un soutien scolaire dans mon quartier”), comment éviter de ressentir que nous galérons? Comment gardons-nous l’idée d’une discussion au sein d’une communauté plus vaste sur où nous espérons aller.en d’autres termes,comment passons-nous de la sélection des problèmes à la construction de fondations durables?

Le niveau de joie et de légèreté ressenti par de nombreuses personnes a été central dans la particularité de Seattle. Il y a eu des danses, des percussions, des défilés festifs dans les rues, en même temps que des blocages sérieux et organisés. Je pense que c’est cette association de joie et de sérieux, de décentralisation et d’unité, qui m’a fait sentir,moi et beaucoup d’autres, impliquée et optimiste. Cela était le reflet des différentes facettes de qui nous sommes et de de ce que peut être le monde qui nous entoure.

Traduction R&B


NDT

1. Assemblée qui réunit le ou les porte-paroles des différents groupes d’affinité pour présenter, discuter et coordonner différentes actions voir The Spokescouncil (or Delegates’ Meeting)

2. Voir les archives du mouvement

3. Voir le document de la Rand

4. Il s’agit vraisemblablement de How Participatory democracy became white: Culture and organizational choice Francesca Polletta est professeur de sociologie à l’université de Californie de Irvine. Elle s’intéresse notamment aux dimensions culturelles des mouvements contestataire et de la place des groupes les plus défavorisés en leur sein. On peut lire aussi en ligne Narrative and identity in social protests

5. Voir aussi à ce sujet « Pourquoi Seattle était…

6. The Revolution will Not be Funded. INCITE est un réseau de féministes radicales de couleur qui milite pour mettre fin à la violence d’état, dans les foyers et dans les communautés. Leur site web

7. Gord Hill: Why protest Vancouver’s 2010 Olympics?

8. En 2002, il existait 89 sites web Indymedia dans 31 pays.Leur nombre ira jusqu’à 175 en 2010 avant de commencer à décliner

9. Série de mesures néo-libérales appliquées aux économies en difficulté (dette) prises par les institutions financières internationales ‘FMI et Banque Mondiale)

10. Le Global Carnival Against Capital, le 18 Juin 1999, une journée d’action mondiale à l’occasion du sommet du G8 à Cologne.

11.Cette reconnaissance de diversité mondiale, dans une lutte à l’échelle planétaire, a largement remplacé l’idéologie d’une révolution prolétaire mondiale sur le modèle unique communiste. Si cette idée est encore loin d’être largement partagée, elle vit néanmoins à travers d’exemples à des échelles diverses,allant du Chiapas au Rojava, en passant par les ZADs et autres actions et mouvement aux principes d’inspiration libertaires.

12. Voir note 5.

13. Voir Anti-Olympics Archive

14. Dans le texte original « convergences ». Ce terme en France est associé à la théorie (et serpent de mer) de la « convergence des luttes ».

15. Concernant le mouvement des « Gilets Jaunes », l’action locale avec occupation des ronds-points a évolué au plus fort du mouvement vers les manifestations de rues. Mais il n’a pas su se renouveler et diversifier ses modes d’action faute d’une culture de l’action directe chez la plupart de ses membres, y compris de ses « figures », plus médiatiques que compétentes.

16. Ce sera le cas de Biarritz en août 2019 .Voir G7 à Biarritz fin août : ce que l’on sait déjà des détails pratiques

17. C’est la rhétorique habituelle des dirigeants, selon laquelle « la démocratie ne se fait pas dans la rue » même si cela s’est révélé faux tout au long de l’histoire.L’action directe s’est généralement montré plus efficace que le bulletin de vote.

18. Voir par exemple, Miami- ftaa novembre 2003 Al Crepo