L’anarchisme britannique et la guerre civile espagnole

L’anarchisme britannique et la guerre civile espagnole
Gregory Ioannou

Texte original : British anarchism and the spanish civil war, Juin 2003

La célèbre anarchiste russo-américaine, Emma Goldman, est arrivée à Londres en décembre 1936 pour mettre en place le Bureau de la CNT-FAI avec l’aide celles et ceux qui gravitaient autour du groupe Freedom. Ralph Barr, son secrétaire, devint également celui du Comité Londonien (Bureau) de la CNT-FAI, qui aspirait à agir comme le centre anarchiste en Grande Bretagne. Emma Goldman parcourut le pays, donnant des conférences sur les réalisations anarchistes constructives dont elle avait été la témoin en Espagne et en collectant des fonds pour la CNT-FAI. La tentative de construire un mouvement anarchiste de masse est démontrée par la création de la Anarcho-Syndicalist Union (ASU) en Avril 1937, qui tenait ses réunions dans les locaux du Comité Londonien de la CNT-FAI de Goldhawk Mews. La création d’un mouvement ouvrier révolutionnaire est cependant déterminé avant tout par l’intensité de la lutte de classe à un moment donné de l’histoire et, ensuite seulement, par la structure organisationnelle à travers laquelle il s’exprime. Le vieux et vicieux dilemme anarcho-syndicaliste réapparut avec un esprit de vengeance: annonce t-on, ou non, la création d’un mouvement syndicaliste avant d’être implanté sur les lieux de travail dans l’espoir d’y parvenir ensuite? La Syndicalist Propaganda League, qui essayait de préparer le terrain pour un mouvement anarcho-syndicaliste depuis sa création en 1936 par Mac Cartney, Sugg et Stenzlite considérait prématuré le lancement de l’ASU et ses réserves se révélèrent fondées alors que les activités de l’ASU, privée de base industrielle, se confinaient essentiellement à la propagande. 1 Lorsque l’ ASU demanda son adhésion à l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) sa demande fut rejetée sur la base qu’elle était uniquement une organisation de propagande et non authentiquement d’industries.

Néanmoins, malgré son échec final, les adhésions à l’ASU augmentèrent très rapidement au début, signe évident de l’influence croissante de l’anarchisme en 1937. La lutte espagnole avait essentiellement amplifiée l’attirance pour l’anarchisme en Grande-Bretagne. Cela se manifestait à travers les centaines, voir les milliers de personnes (comme l’affirme Meltzer dans le cas de Glasgow) qui assistaient aux réunions publiques anarchistes. Spain and the World avait atteint une audience internationale assez large avec des milliers d’exemplaires de chaque numéro vendus ou distribués. La plupart de ces « nouveaux convertis » se révélèrent néanmoins guère plus que des anti-fascistes enthousiastes, attirés temporairement par l’anarchisme tant qu’a duré la guerre civile espagnole.

Le combat espagnol, comme première confrontation directe contre la montée du fascisme international, faisait ressortir encore plus clairement le besoin souvent identifié de la coordination et de l’unité du mouvement libertaire britannique. Le groupe londonien Freedom intensifia sa coopération avec la Anti Parliamentary Communist Federation (APCF) et son secrétaire Ralph Barr incita Guy Aldred du United Socialist Movement (USM) à les rejoindre. “ Parvenir à l’unité avec l’APCF n’est certainement pas impossible. Je collabore avec eux et il n’existe aucune raison pour que l’USM ne puisse pas en faire autant”. Freedom, le journal du groupe londonien du même nom, et Advance, celui de l’APCF fusionnèrent sous le nom de Fighting Call, publié par Frank Leech, un membre en vue de l’APCF. En octobre 1936, l’APCF déclara: “Il est temps que soient abandonnées dans ce pays toutes les mesquineries politiques et personnelles et que soit présenté un front uni contre nos ennemis communs le capitalisme et le fascisme international. Fighting Call est un exemple concret de l’efficacité d’une telle alliance. Il est le produit commun du groupe Freedom de Londres et de l’APCF de Glasgow”.

Les mesquineries politiques et personnelles furent cependant difficiles à éradiquer notamment parce que la coalition APCF- Freedom était en compétition avec l’USM pour le droit de parler au nom des anarchistes espagnols. Guy Aldred insistait sur le fait qu’il aurait du obtenir la “franchise” CNT-FAI à cause de son engagement de longue date envers la cause anarchiste et parce que l’USM avait été la première organisation britannique à défendre la cause espagnole et à insister sur son caractère anarchiste. En faisant référence à ses dix-neufs articles publiés dans Regeneracion!, Il affirmait que ses rivaux « n’avaient jamais pensé à l’Espagne avant qu’il commence ses articles »”. « La nouvelle de la collaboration de [Ralph] Barr avec Augustin Souchy et Emma Goldman (alors en Espagne) concernant l’établissement du Bureau londonien de la CNT-FAI mit Aldred encore plus en colère. Il pensait que Goldman, qui s’était retirée de toute activité politique dans les années 1920 pour gagner sa vie comme critique littéraire (carriérisme petit-bourgeois) ne pouvait tout simplement pas faire irruption sur la scène et organiser les anarchistes autour d’elle en ignorant ceux qui, comme lui, étaient restés actifs durant les années ingrates de 1920 et 1930. . Il avait redit son amertume dans une lettre à Jenny Patrick: “J’ai traversé la distance qui sépare la pauvreté de la misère. J’ai enduré huit années de prison , fait deux grèves de la faim…tout cela pour rien. C’est une honte ». 2
Les relations entre l’USM et l’alliance APCF-Freedom autour du Bureau londonien récemment créé continuèrent à se détériorer avec des attaques personnelles devenues plus fréquentes. Jenny Patrick traita Frank Leech de “capitaliste” tandis que Leech prenait la tête de l’opposition au sein de l’ APCF à l’unité avec l’USM. “Vous exprimez le désir d’une unité entre l’USM et l’APCF. Vous pourriez tout aussi bien désirer l’unité entre l’église catholique romaine et le mouvement de la libre pensée….L’APCF croit en la démocratie et la pratique…L’USM, au contraire, est en pratique une congrégation et Guy Aldred son grand prêtre ses membres le suivent comme des moutons, acceptant son autorité sans se poser de questions”. Lorsque la réunion très controversée au sujet de l’unité entre l’APCF et l’USM eut enfin lieu, Leech exigea que l’USM s’excuse publiquement pour les accusations concernant ses sources de revenus avant que les négociations en vue d’une unité ne continuent. Il fallut la démission de l’ APCF de Leech en mai 1937 (pour des raisons obscures) pour voir s’améliorer les relations entre les deux groupes anti-parlementaires. A partir de cette date, les deux groupes collaborèrent à la publication du Barcelona Bulletin durant toute la lutte espagnole, fondant le Ethel MacDonald Defence Committee pendant la brève période où elle était en danger en Espagne. L’USM invita l’APCF à utiliser ses locaux lorsque que cette dernière connut des difficultés, alors que la Workers’ Free Press de l’APCF ouvrait ses colonnes aux « ouvriers et à leurs groupes de propagande de Glasgow et de la région.

Cependant, si la tension entre l’USM et l’APCF était retombée, celle au sein du mouvement libertaire dans son ensemble existait toujours. C’était dû principalement aux difficiles relations entre le Bureau Londonien de la CNT et les militants anarchistes locaux. Frank Leech suggérait que les groupes locaux devait conduire la propagande et inciter à l’action alors que le Bureau se consacrait uniquement à la collecte de l’aide humanitaire que Emma Goldman et ses amis influents préconisaient. Le Bureau pourrait même prendre un autre nom, cachant le fait qu’il était anarchiste et améliorant ainsi son efficacité comme le front d’organisations communistes. Plus tard, et d’une certaine manière, trop tard, la CNT s’aperçut des avantages d’une telle démarche et mit en place la International Anti-fascist Solidarity (SIA). Meltzer, Aldred et Leech pensaient que le Bureau de la CNT se consacrait trop à attaquer l’embargo sur les armes et négligeait, par conséquent, d’expliquer la nature réelle du combat espagnol. Aldred alla jusqu’à dire que le Bureau ne faisait guère plus que de financer les tournées de conférences de Goldman.

Leech et d’autres anarchistes de l’APCF entreprirent de créer la Anarchist Communist Federation (ACF) en août 1937, en plus étroite coopération avec Spain and the World et l’ASU. Lorsque Emma Goldman parcourut l’Écosse pour des conférences en mars 1938, c’est vers l’ACF qu’elle se tourna pour un soutien organisationnel alors que ses relations avec l’USM et l’ APCF étaient moins cordiales. Mai 1938 marqua la première distinction entre ceux qui, selon les termes de Meltzer « soutenaient l’anarchisme et la révolution et ceux qui ne soutenait que l’anti-fascisme et rien d’autre. » Emma Goldman et quelques-uns de ses partisans locaux se trouvèrent dans une situation très difficile puisqu’ils devaient expliquer le « capitulationisme » de la CNT-FAI aux anarchistes les plus radicaux qui étaient déjà réticents envers la collaboration anti-fasciste. Une minorité active avait déjà formé à Londres les Amis de Durruti en janvier 1937 (sans relation avec le groupe de Barcelone) s’opposant aux compromis en Espagne et plaidant l’action directe. La Revolutionary Youth Federation, au sein de laquelle les anarchistes les plus jeunes et les plus impatients s’étaient organisés, adopta des méthodes semi-terroristes, mettant le feu à un local fasciste qui abritait une exposition pro-franquiste, et qui ne recueillit en retour que la désapprobation de leurs camarades plus âgés. Goldman accusa Meltzer d’être un vaurien et un hooligan 3 lorsque ce dernier revendiqua l’action afin de contredire l’affirmation de Barr selon laquelle elle avait été menée par un agent provocateur.

L’étroite coopération entre le Bureau londonien de la CNT et le Independent Labour Party (ILP), était un sujet constant pour ceux qui le critiquait 4. Fenner Brockway, John MacGovern, Reginald Reynolds et John MacNair étaient souvent invités aux réunions publiques organisées par le Bureau provoquant l’insatisfaction des anarchistes les plus “puristes”. Malgré des accusations de sectarisme, de nombreux anarchistes pensaient que le ILP profitait de la gloire de la CNT au profit de ses seuls intérêts électoraux et n’était qu’à la recherche de nouveaux alliés, attaqué comme il l’était par les staliniens. Goldman reconnaissait cela en partie, mais elle continuait cependant sa collaboration avec le ILP, qu’elle considérait plus progressiste que les autres partis ouvriers. L’USM qui s’était lui-même associé au ILP par le passé, refusa de suivre l’exemple de Goldman avec Ethel MacDonald affirmant que “l’USM avait raison de se tenir à l’écart de Brockway etc. »

Alors que des tensions au sein du mouvement libertaire britannique continuaient à contrarier sa coordination, nourries de la désillusion et du désespoir causés par la défaite imminente en Espagne et l’apparition du spectre de la guerre impérialiste, la Anarchist Federation of Britain (AFB) fut fondée en octobre 1938. Elle ne fut cependant, la première année, qu’une coquille vide, pour le moins. Le déclin du tirage de Spain and the World qui fut par la suite fusionné avec Revolt! en février 1939,illustrait, en fin de compte, les temps difficiles que traversait l’anarchisme britannique alors que la déceptions des masses britanniques ne les inclinait pas vers la colère révolutionnaire prônée par les anarchistes mais vers l’hystérie nationaliste réactionnaire. La fin de la guerre d’Espagne trouva les anarchistes britanniques trop occupés à prendre soin de leurs camarades espagnols, maintenant réfugiés sans ressources, pour s’engager dans un effort de propagande soutenu. Emma Goldman partit pour le Canada puisque les États-Unis persistaient à lui interdire l’entrée. Cependant, tout ne fut pas perdu. Même si l’influence anarchiste diminuait, il y avait beaucoup de militants, la plupart d’entre ayant appris énormément de la lutte en Espagne. L’opposition à la future guerre (au contraire de la précédente) fut presque unanime parmi les milieux anarchistes britanniques. War Commentary, publié par Vernon Richards, Marie-Louise Berneri, Tom Brown et Albert Meltzer devint un forum important à travers lequel les idées anarchistes étaient propagées, atteignant les différents groupes pacifistes, qui constituaient son lectorat.

L’aide pour les anarchistes espagnols

La lutte en Espagne n’engendra pas seulement un sentiment d’optimisme et d’euphorie au sein du mouvement anarchiste britannique. Elle imposa aussi aux anarchistes le devoir, non seulement d’accroître leur militantisme et propagande, mais aussi, et avant tout, de trouver des moyens concrets d’exprimer leur solidarité avec leurs camarades espagnols. Les libertaires britanniques entreprirent donc une campagne humanitaire. Comme le déclara l’APCF en octobre 1936 « Il est nécessaire de mener une campagne intensive pour collecter des fonds et les envoyer d’une manière ou d’une autre à nos camarades. Ils donnent leur vie, offrons leur le meilleur de nos capacités. »

Spain and the World organisa un fonds de solidarité et appela ses lecteurs à apporter l’aide qui sera envoyée en Espagne, soit directement, soit par l’intermédiaire du Spanish Medical Aid Committee, qui avait ses locaux dans New Oxford Street, à Londres. En publiant le montant des aides envoyées en Espagne par des camarades norvégiens, suédois et américains, le journal appelait les ouvriers britanniques à contribuer soit financièrement, soit matériellement, à alléger les souffrances de leurs camarades espagnols. “Nous ne faisons pas appel à vous au nom de Dieu ou de la chrétienté. Nous le faisons en tant qu’hommes et femmes qui pensent qu’ils ne peuvent plus se contenter de regarder passivement alors que le fascisme fait des milliers de victimes innocentes dans sa tentative d’asservir tout un peuple. » Spain and the World créa un fonds pour les orphelins espagnols et les sommes collectées étaient envoyées au Comité pour l’Espagne Libre à Paris, qui avait acheté un château à Gérone abritant 200 orphelins. Le journal devint responsable de dix orphelins mais les réponses encourageante de ses lecteurs le conduisit à en parrainer dix de plus à partir de mai 1937. Des photos de la Colonie Durruti-Ascaso, comme elle était nommée, et des récits sur les conditions de vie là-bas étaient publiés de temps à autres, accompagnés d’incitation à accroître les contributions. Plus de 1000£ furent collectées, une grande partie provenant des anarchistes italiano-américains autour du journal L’ Adunata dei Refrattari.
Emma Goldman, qui était arrivée en Grande Bretagne en décembre 1936 pour installer le Bureau londonien de la CNT-FAI, entreprit une série de réunions publiques en janvier et février 1937, dans lesquelles elle décrivait les réalisations de la révolution espagnoles. En même temps, avec toutes les réunions payantes et des appels directs à l’aide financière, le Bureau londonien de la CNT-FAI avait réussi à collecter 275£ en mars 1937. Néanmoins, les initiatives de Goldman n’étaient pas toujours couronnées de succès : une réunion commune avec le ILP à Liverpool fit un bide et des militants comme Albert Meltzer et Guy Aldred critiquèrent l’inefficacité du Bureau londonien.

Les activités de Emma Goldman et la collecte de fonds étaient généralement conduites en association avec des militants du ILP, Ethel Mannin particulièrement, qui était une amie proche. Un exemple de cette association fut la création d’une maison d’accueil pour quarante et un enfants de familles anarchistes basques à Street dans le Somerset , offerte par la marque de chaussures Quaker.

La grande réussite de la tactique de collecte de fonds du Parti Communiste Britannique à travers un front d’organisations, et le boycott des anarchistes en Catalogne et en Aragon par le gouvernement républicain incitèrent la CNT à lancer son propre front d’organisations à la fin de 1937. La Solidarité Internationale Anti-fasciste (SIA) axée sur l’aide humanitaire à la Catalogne fut mise en place par Goldman et Mannin et comprenait des soutiens comme W. H. Auden, Stella Churchill, George Orwell, Herbert Read et Rebecca West. Selon Mannin, la SIA était: “Essentiellement humanitaire dans son appel, libre de tout sectarisme ….merveilleusement à l’écart des conflits et complexités des partis politiques. Elle réunit et coordonne les sympathies et actions des hommes et des femmes anti-fascistes de toutes nationalités, du fait qu’elle s’adresse aux apolitiques qui savent seulement qu’ils haïssent le fascisme ». En Grande Bretagne, la SIA coopéra avec l’artiste surréaliste Ronald Penrose en organisant l’Exposition Espagnole qui présentait des dessins d’enfants des écoles de Barcelone, des photos de coopératives industrielles et agricoles, des affiches et autres œuvres. Le film documentaire Fury over Spain de Adrien Porchetria, Ramon de Barros et Antonio Garcia fut projeté dans diverses réunions et expositions. Un autre front d’organisations fut fondée par Emma Goldman, le Committee to Aid Homeless Spanish Women and Children, destiné à la collecte de fonds à travers des concerts et des expositions artistiques sans mentionner le terme anarchisme.

Après l’effondrement du gouvernement républicain, Revolt!, le successeur de Spain and the World, lança une campagne de soutien financier pour les camarades espagnols réfugiés qui arrivaient en Grande Bretagne. “Sur les 180 réfugiés espagnols, une cinquantaine étaient des camarades de la CNT, de la FAI et de la FIJL. La plupart d’entre eux ont été envoyés dans des hôtels de l’Armée du Salut. On a besoin d’argent pour les sortir de là ». Fin mai, l’équipe éditoriale pouvait annoncer que vingt d’entre eux étaient pris en charge. Vernon Richards et Marie Louise Berneri s’occupaient de ces camarades, avec d’autres militants comme Marie Goldberg qui ouvrit sa maison aux réfugiés. Un sentiment d’amertume prévalait à la vue des 500 000 loyalistes internés dans les camps de concentration français. Le gouvernement français était attaqué sur les conditions épouvantables qui régnaient dans les camps mais le poète anarchiste Herbert Read dit tout haut ce que beaucoup d’anarchistes pensaient lorsqu’il blâma le prolétariat anarchiste britannique et international pour avoir trahi les ouvriers espagnols.

Les seules armes que reçut la CNT-FAI indépendamment des autres organisations et partis du front populaire, virent en réalité de deux anarchistes britanniques, Alf Rosenbaum et Albert Meltzer, après qu’ils furent approchés par un délégué de la CNT, Blasco Velasquez. Velasquez avait assisté à une réunion du groupe Freedom, qui se tenait dans l’atelier de tailleur de Rosenbaum, dans des combles à Soho Square. En utilisant l’adresse d’une gigantesque multinationale qui occupait le reste du bâtiment, ils mirent sur pieds l’achat d’armes (fusils et mitrailleuses) chez un fabricant tchécoslovaque. Vu que les armes devaient traverser le territoire allemand et partir de Hambourg sur un navire irlandais, le nom du destinataire était le général Franco. Ce n’était que pure malchance si le bateau avait été appelé à Bilbao et que les armes avaient été saisies par la CNT. Ce stratagème fonctionna trois fois avant que les tchécoslovaques n’interrompent les envois et informent les autorités chargées de la surveillance de politique de non-intervention.

Les volontaires britanniques pour l’Espagne furent très peu nombreux mais cela répondait de toute façon aux souhaits de la CNT, qui préférait que les anarchistes la soutiennent par la propagande internationale plutôt que de dégarnir les petits mouvements anarchistes à travers le monde. Les volontaires anarchistes qui rejoignirent les brigades étrangères étaient avant tout des allemands et italiens qui arrivèrent spontanément les premiers jours de la luttes et qui ne pouvaient pas retourner dans leur pays d’origine. Cependant, en septembre 1936, Regeneration, le journal de l’USM, publia un appel de André Prudhommeaux, qui travaillait pour le service de propagande extérieure de la CNT, demandant des armes, de l’argent et des combattants entraînés pour l’Espagne. Guy Aldred voulait qu’une colonne d’anti-parlementaires quitte Glasgow pour l’Espagne. Bien qu’apparemment des échanges eurent lieu entre anarchistes britanniques et espagnols, le projet ne réussit pas à se concrétiser.. Prudhommeaux, néanmoins, envoya une lettre à Aldred, l’informant de l’arrivée à Nîmes de quatre volontaires de Glasgow, prêts à continuer leur voyage vers la Catalogne. Daniel Mullen partit de Londres pour l’Espagne à ses propres frais et avec l’accord de Augustin Souchy.. Le capitaine J.R White, le commandant d’un groupe d’irlandais républicains, socialistes et anarchistes, devint critique envers la politique du parti communiste et se tourna vers l’anarchisme alors qu’il était en Espagne. Lorsqu’il revint en Grande Bretagne, il rejoignit le groupe londonien Freedom et prit la parole lors de nombreuses réunions publiques de Emma Goldman.

Ethel MacDonald de l’USM et Jenny Patrick de l’ APCF se rendirent en Espagne pour aider à la propagande. Patrick avait été invitée par la CNT en raison de ses compétences d’imprimeurs expérimentée, mais elle était devenue suspecte après une lettre de Leech qui arriva avant elles, désavouant Patrick comme membre de l’APCF. Après le clash qui s’ensuivit entre l’ USM et l’ APCF, un courrier fut envoyé à Barcelone, expliquant que même si elle n’était pas membre de l’ APCF, son intégrité révolutionnaire ne pouvait pas être mise en doute. Patrick put alors travailler au sein du Comité de Défense à Madrid, tandis que MacDonald devint responsable des émissions en langue anglaise de la radio de la CNT à Barcelone. Patrick quitta l’Espagne peu après les journées de mai mais MacDonald y resta, et, comme de nombreux autres révolutionnaires, passa quelques temps en prison avant que de s’enfuir de Catalogne en septembre 1937, pour regagner Glasgow deux mois plus tard, après être passée par Paris et Amsterdam et avoir informé ses camarades français et hollandais des persécutions qui sévissaient en Espagne.

Les positions anarchistes britanniques et internationales sur la guerre et la révolution espagnole

Critique de la CNT-FAI

Les anarchistes britanniques et ceux des autres pays se trouvèrent dans une position inconfortable au fur et à meure qu’évoluait la guerre civile espagnole. D’un côté, ils étaient enthousiastes envers les réalisations de la révolution sur le plan économique et social, tandis que, de l’autre, ils constataient les violations les plus flagrantes de la doctrine anarchiste: la participation dans le gouvernement catalan et central. Dépassé par l’évolution rapide des événements et réticent à être trop virulent dans ses critiques envers le seul mouvement anarchiste de masse de l’histoire, l’anarchisme international, bien que sceptique, accepta les justifications de la CNT-FAI pour ses compromis en 1936. Durant l’année 1937, cependant, les critiques se firent de plus en plus entendre, atteignant leur apogée lors du congrès de l’AIT mi-décembre à Paris, où des paroles acerbes furent échangées entre la délégation de la CNT-FAI et ses critiques, comprenant des figures historiques comme Schapiro, Prudhommeaux et Voline. Même si la scission fut évitée et bien que la CNT-FAI réussit à faire voter une résolution appelant « l’anarcho-syndicalisme international à suspendre toute critique envers la politique de la CNT-FAI dans les publications extérieures du mouvement » ces critiques ne désarmèrent pas ni ne furent pas réduites au silence.

La résistance populaire au soulèvement militaire de juillet 1936 avait effectivement éclipsé l’état en Catalogne, alors que le pouvoir se diffusait dans les rues, et que les comités locaux de défense, ouvriers et paysans, et de toutes sortes, représentaient le nouvel ordre révolutionnaire. Au lieu d’essayer de coordonner, de renforcer et d’unifier ces organes de pouvoir ouvrier, la CNT-FAI refusa de conduire la lutte vers la réalisation du communisme libertaire. L’argument de Garcia Oliver selon lequel le mouvement devait prendre le pouvoir et instituer le communisme libertaire sous la forme d’une dictature de la CNT fur rejeté sur le principe que les finalités libertaires ne pouvaient être atteintes par des moyens totalitaires. Les anarchistes étaient en minorité dans le reste de l’Espagne, disaient les modérés et l’imminence de la menace fasciste exigeait l’unité de tous les anti-fascistes. La CNT-FAI se décida donc pour la collaboration et la démocratie, entrant dans le Comité Central des Milices Anti-fascistes, CCAM, qui se vit bientôt doté de tous attributs d’un gouvernement révolutionnaire. Le gouvernement symbolique, la Generalitat, ne fut pas dissous mais réduit à légaliser de facto les différentes décisions révolutionnaires émanant de la base. Ce qui fut réellement étonnant, c’est que la CNT-FAI rompit si facilement avec son passé apolitique, en participant à deux pseudo instances gouvernementales (le CCAM et le Conseil d’Aragon) sans pratiquement aucun objection en Espagne ou sur le plan international. Nettlau, écrivant dans le Freedom Bulletin, déclarait: “L’ attitude de la FAI dans le comité à été une attitude de modération. La CNT fait tout son possible pour que la vie redevienne normale…certaines entreprises ont été prises par les ouvriers …mais il n’y a pas d’intention pour l’instant d’instaurer le communisme libertaire…l’aspect important qui a la priorité est le grand combat contre le militarisme fasciste ».

L’accent mis sur l’anti-fascisme, néanmoins, conduisait les anarchistes espagnols à accepter le dilemme entre la guerre et la révolution ainsi que la nécessité de retarder la dernière en faveur de la première. Ce fut en réalité la raison qui provoqua la décision de participer au gouvernement catalan et central, respectivement à la fin septembre et début novembre. La notion d’une guerre entre la démocratie et le fascisme plutôt que celle d’une guerre entre le prolétariat et les forces du fascisme-capitalisme était tacitement acceptée par la direction de la CNT-FAI et, durant les quelques premiers mois de la lutte, ce ne fut pas vraiment remis en question par les groupes anarchistes en Grande Bretagne. Guy Aldred de l’USM affirma que la lutte en Espagne était celle « entre le fascisme militaire et la démocratie, même la démocratie conventionnelle » alors que Fighting Call, journal de l’APCF-groupe Freedom avançait de manière très légaliste qu’il « n’existait pas un seul argument convaincant pour empêcher la fourniture d’armes au gouvernement légalement et démocratiquement élu d’Espagne ».

Même si l’AIT n’était pas convaincue par les arguments qu’utilisaient la CNT-FAI pour justifier son abandon complet des principes anarchistes, et avait remplacé Augustin Souchy, son représentant en Espagne qui tolérait cette dégénérescence, par Pierre Besnard, l’attitude dominante dans les milieux anarchistes britanniques et internationaux était la patience et la réticence à formuler des critiques sévères. L’APCF et Freedom restaient silencieux et apologétiques envers les compromis , maintenant que « agir selon la réalité est le principal facteur pour obtenir une victoire certaine ». Ils poursuivaient “les théories sont grises mais la vie est variée et multicolore. La vie n’est pas déterminée par les théories . Les théories sont déterminées par la vie. » Emma Goldman, en tant que déléguée officielle de la CNT à Londres, appelait à la compréhension et au soutien, affirmant que « le gouvernement et les ministres ne représentaient pas la même chose pour les anarchistes espagnols que pour ceux américains et européens. Pour eux, ce sont des moyens de fortune, devant être utilisés à bon escient. » Au contraire, le journal américain Man! Était un opposant ferme et résolu à la coopération politique depuis le tout début, soutenant que « des anarchistes qui participent à une instance gouvernementale n’ont probablement d’anarchiste que le nom.

Quelles alternatives avait la CNT-FAI à sa collaboration avec les partis politiques au sein du front uni ? Comme Gaston Leval l’affirme, l’unité anti-fasciste n’était pas une construction de la direction de la CNT-FAI pour justifier un réformisme perfide, mais un réel désir populaire. La position de Montseny qui était que « dans ces temps tragiques, nous devons mettre de côté notre point de vue, nos positions idéologiques, afin de réaliser l’unité de tous les anti-fascistes, des républicains aux anarchistes », peut être considérée comme représentant l’état d’esprit prévalant dans l’Espagne loyaliste. Peirats, anti-collaborationniste lui même, écrit « Nous comprenons tous que c’est un enchaînement d’événements conduisant à la période de la collaboration qui a placé la CNT dans une situation sans issue ; la seule alternative de ceux qui se sont toujours opposés à la collaboration avec le gouvernement était une défaite héroïque, ils ne pouvaient offrir aucune solution qui aurait permis simultanément la victoire dans la guerre, des progrès révolutionnaires, une totale loyauté envers leurs idées et la sauvegarde de leurs propres vies ; ils n’avaient pas le pouvoir de réaliser des miracles, et, à la place, ils se consolèrent en se cramponnant à leurs principes. »

Camillo Berneri, néanmoins, proposa une solution politique concrète, et rétrospectivement assez raisonnable, diamétralement opposée à celle de la direction de la CNT-FAI; Mais il ne put pas sauver sa vie. Dans sa lettre ouverte à Federica Montseny publiée dans  Guerra de Classe du 14 avril 1937 et reproduite dans Spain and the World deux mois plus tard, Berneri affirmait que « après trois mois d’expérience collaborationniste … le dilemme : guerre ou révolution n’a plus de sens. Le seul dilemme est celui-ci : ou la victoire sur Franco grâce à la guerre révolutionnaire ou la défaite ». L’idée principale du plan de Berneri était d’accorder l’indépendance du Maroc, accompagnée de la tentative de déclencher une rébellion à travers l’Afrique du Nord. Cela aurait érodé la discipline des troupes marocaines franquistes et aurait peut être pu même déclencher une révolution pan-islamique. La vision de Berneri d’une guerre révolutionnaire contre le capitalisme occidental en Afrique du Nord et le régime bourgeois en Espagne, qui constituaient une menace constante pour la révolution fut totalement ignorée par la direction de la CNT-FAI, qui resta focalisée sur l’unité anti-fasciste.

La participation de la CNT-FAI au gouvernement Largo Caballero échoua non seulement à établir une réelle unité anti-fasciste comme les journées de mai devaient le démontrer, mais elle favorisa également la réapparition de l’appareil étatique bourgeois, sapant ainsi les réalisations révolutionnaires qu’une telle collaboration était censée protéger. Les initiatives radicales de la classe ouvrière espagnole étaient cooptée et le processus révolutionnaire était bloqué alors que des conseils municipaux classiques attitrés remplaçaient les comités révolutionnaires. Lorsque les anarchistes furent poussées en dehors du gouvernement après les journées de mai, Man!, l’anti-collaborationniste de toujours, pouvait déclarer « Et quant aux membres anarcho-syndicalistes du gouvernement, ils ont servi leur but. Ils ont été utilisés par des politiciens véreux comme larbins afin de donner une nouvelle confiance au peuple espagnol dans leur gouvernement. Cet objectif atteint ….ils ont été démis avec peu de remerciements. »

L’orientation contre-révolutionnaire menée sous la supervision des communistes espagnols associée avec la politique franco-britannique d’abandon de la république espagnole obligèrent les anarchistes en Espagne et ailleurs à réévaluer les questions en jeu. En février 1937, Spain and the World reproduisit un article du journal de la FAI Tierra y Libertad: « Nous ne pouvons compter sur rien d’autre que sur nos propres forces et notre combat, sans espérer quoi que ce soit des dirigeants des états capitalistes. Le fait est que la seule aide internationale doit venir du prolétariat mondial. » Il n’y avait plus aucune raison de camoufler la révolution dans l’espoir de recevoir des armes. Spain and the World concluait que l’idée du fascisme contre la démocratie était inutile: “il n’existe qu’une alternative aujourd’hui, le fascisme ou la révolution sociale ». De la même façon, Aldred de l’USM commentait, dans un numéro spécial à l’occasion du Premier Mai, la façade démocratique du capitalisme : “Le slogan officiel du gouvernement en Espagne est la république démocratique. Cela signifie le capitalisme, même si il est d’un type libéral, réformiste. Cela signifie l’exploitation, même sous une forme moins répressive que sous Franco. Par conséquent, ce slogan n’exprime pas les aspirations de la guerre civile, ou du moins d’une large partie des masses espagnoles. Elles veulent non pas un capitalisme démocratique, mais pas de capitalisme du tout ; elles veulent une révolution ouvrière et établir le collectivisme ouvrier ».

Dans ce contexte, là où les forces révolutionnaires et contre-révolutionnaires se dirigeaient vers une confrontation, le contrôle sur l’armée était une question fondamentale. La CNT-FAI avait accepté le principe de militarisation, la justifiant comme le seul moyen de recevoir des armes lourdes, qui venaient d’URSS et qui étaient sous contrôle communiste. Mais la répugnance envers le formalisme militariste qui caractérisait l’armée populaire, et l’influence disproportionnée dont jouissaient les communistes contre-révolutionnaires, renforçaient les suspicions et faisaient ressortir les appréhensions partagées par de nombreux anarchistes. Ethel MacDonald se fit l’écho des craintes anarchistes lorsqu’elle déclara lors d’une de ses émissions à la radio « Ils ont utilisé la chute de Malaga (dont fut accusé le dirigeant anarchiste Morotto) à des fins d’agitation en faveur du remplacement des milices par une armée régulière, afin qu’il soit possible, en plaçant toutes les forces combattantes sous le contrôle d’experts militaires, de prononcer le divorce total entre l’armée et le peuple, et d’accomplir ce qu’ils ont toujours été impatients de faire, désarmer les ouvriers ». Comme les unités anarchistes continuaient à recevoir des équipements de qualité inférieure après leur réorganisation, Les Jeunesses Libertaires exprimèrent leur « indignation envers le gouvernement qui continue à boycotter le front d’Aragon. Si les Jeunesses Libertaires ont accepté la mobilisation, c’était dans l’espoir de prendre l’offensive. Mais le front manque d’armes suffisantes alors que les Gardes d’Assaut et les Gardes Civils sont rappelés et reçoivent les meilleurs équipements ».

Le fossé grandissant entre la direction de la CNT-FAI et de la base fut démontré lors des journées de mai. Alors que les militants de la CNT-FAI militants, les Jeunesses Libertaires et le POUM dressaient des barricades pour résister à l’offensive contre-révolutionnaire, caractérisée par l’attaque des Gardes d’Assaut contre le Central Téléphonique (légalement sous le contrôle commun de la CNT et de l’UGT), les ministres anarchistes vinrent à Barcelone pour mettre fin aux combats et la presse officielle de la CNT-FAI appela au retour au calme et au travail. Les hautes instances du mouvement libertaire étaient déterminées à éviter l’escalade des hostilités, pensant que même si l’issue en était la victoire, ce serait une victoire à la Pyrrhus, qui accélérerait l’avance de Franco. Mais comme la Generalitad resta ferme, ce fut une fois de plus la CNT-FAI qui dû capituler. Emma Goldman considérait cet esprit de capitulation affiché par la CNT-FAI comme une plus grande erreur que sa participation au gouvernement. Alors qu’elle était en Espagne, elle attaqua vivement les communistes et incita vivement les anarchistes espagnols à abandonner leur discours de capitulation. Pour Albert Meltzer et Vernon Richards cependant, l’esprit de capitulation de la CNT-FAI était la conséquence inévitable de l’abandon des principes anarchistes. En ayant pénétré dans le monde boueux de la politique, l’inexpérience et le naïveté des dirigeants de la CNT-FAI avaient fait d’eux des cibles faciles pour les machinations politiciennes qui les isolaient, se montraient plus habiles qu’eux et les obligeaient à reculer pas après pas. Une fois qu’ils avaient accepté la logique de la nécessité d’un gouvernement comme mécanisme pour obtenir l’unité, ils avaient perdu le terrain moral pour protester contre des actions destinées à renforcer ce gouvernement, lui permettant la direction plus efficace de la conduite de la guerre.

Lorsque Julian Gorkin, un membre du comité directeur du POUM, rencontra les comités régionaux de la CNT-FAI, leur demandant de conduire la résistance populaire spontanée contre l’offensive de la Generalitad, il fut amèrement déçu : « …les comités régionaux ne prirent aucune décision. Leur revendication principale était la démission du commissaire de police qui avait provoqué la crise. Comme si ce n’étaient pas les différentes forces derrière lui qui devaient être détruites ». L’opinion des anti-parlementaires britanniques était similaire. Dans un numéro spécial de Barcelona Bulletin co-publié par l’USM et l’APCF, constitué principalement de témoignages et d’analyses de Patrick et de MacDonald sur les combats de rues de la semaine, ils adoptèrent une position très critique envers la CNT-FAI. Patrick insistait sur le fait que: “La CNT veut que les troubles arrêtent…. Mais le PC doit tout quitter, particulièrement la Genéralitad…si la CNT accepte un compromis maintenant et perd l’opportunité de mettre cette question sur la table, la chance de le faire pourrait bien ne plus jamais se présenter à nouveau…. » Trois jours plus tard, MacDonald soulignait de la même façon que « nous aurions dû relever le défi, nous débarrasser de ces éléments contre-révolutionnaires et prendre entièrement le contrôle…n’était-ce pas le moment pour cela ? Nous contrôlons les usines de munitions, les transports, pratiquement tous les moyens de subsistance. Aurions-nous perdu? » Au sein de la CNT-FAI, un groupe appelé Les Amis de Durruti avait adopté une position semblable. Dans un tract distribué sur les barricades, il proclamait: “Ouvriers! Une junte révolutionnaire! Abattez les coupables. Désarmez les corps armés. Socialisation de l’économie. Dissolvez les partis politiques, qui ont trahi la classe ouvrière. Nous ne dons pas abandonner les rues. La révolution avant toute autre chose. Nous saluons nos camarades du POUM qui ont fraternisé avec nous dans les rues. Vive la Révolution! A bas la contre-révolution! ».

Les journées de mai furent, en dernier lieu, le moment charnière pour l’avenir de la révolution. Le gouvernement central détenait le contrôle de l’ordre public en Catalogne et avait décrété la dissolution des milices en Aragon, poussant les Amis de Durruti à attaquer une fois de plus la direction de la CNT-FAI : « La trahison est monumentale. Les deux garanties essentielles de la classe ouvrière, la sécurité et les moyens de défense, sont offertes à nos ennemis sur un plateau. » Le nouveau gouvernement, sous Negrin, au sein duquel l’influence communiste était considérablement étendue, était déterminé à restaurer totalement le pouvoir e de l’état et n’avait aucun scrupule à faire appel à des mesures extrêmement autoritaires pour réduire au silence les voix révolutionnaires. Mais si la CNT-FAI refusa d’y participer dès le début, elle continua à participer à l’appareil de l’état et à prôner l’unité anti-fasciste. Elle désavoua les Amis de Durruti et ignora les protestations des Jeunesses Libertaires, qui plaidait pour une posture de défiance : « Pour notre part, nous ne pouvons plus rester silencieux, ni tolérer toutes les actions contre-révolutionnaires…toutes au nom de la guerre et de l’unité anti-fasciste…Cela ne peut plus être toléré un instant de plus et nous sommes préparés, si le besoin était, à retourner à l’action clandestine. Alors aujourd’hui, nous redisons : avant que d’abandonner la lutte contre le fascisme, nous mourrons dans les tranchées. Avant de renoncer à la révolution, nous saurons comment faire face à la mort sur les barricades. »

Les journées de mai ont effectivement justifié a tendance anti-collaborationniste au sein du mouvement anarchiste. La crise de mai a cristallisé les inquiétudes de beaucoup quant aux conséquences de la politique de la CNT-FAI,et les critiques devinrent plus virulentes et audibles. En septembre 1937, Worker’s Free Press, le journal de l’APCF, reproduisit un article de International Council Correspondence qui soutenait que l’alliance anti-fasciste avait été « un front uni avec le capitalisme, qui ne peut être qu’un front uni pour le capitalisme…Le front populaire n’est pas un moindre mal pour les ouvriers, c’est seulement une autre forme de la dictature capitaliste en plus du fascisme…. Le mot d’ordre révolutionnaire pour l’Espagne est : A bas les fascistes et à bas aussi les loyalistes ! ». En visant particulièrement la direction CNT-FAI, le ton tournait à l’invective: « Mais maintenant les ouvriers révolutionnaires doivent reconnaître que les dirigeant anarchistes aussi, que les apparatchiks de la CNT et de la FAI qui s’opposent aussi aux intérêts des ouvriers, appartiennent au camp ennemi. La contre-révolution s’étend de la même manière de Franco à Santillan. » Un mois plus tard, MacDonald se fit l’écho de cette thèse dans un article condamnant l’ alliance anti-fasciste avec le capitalisme démocratique : « Le fascisme n’est pas quelque chose de nouveau, une nouvelle force démoniaque opposée à la société, mais seulement le vieil ennemi, le capitalisme sous un nouveau nom à consonance terrible……L’anti-fascisme est ne nouveau slogan à travers lequel est trahie la classe ouvrière. »A Londres, la Revolutionary Youth Federation et le Committee for Workers’ Control, produisirent conjointement un bulletin mensuel qui s’opposait aux compromis de la CNT-FAI, soulevant cette question “Pourquoi combattre Franco si Negrín doit être l’alternative? Hitler ou Staline, le porc ou le chien, qu’est que çà peut faire?” Ils poursuivaient en concluant que : « Il existe la potence pour de tels dictateurs…….Si Madrid doit être la tombe du fascisme, Barcelone doit être celle du Front Populaire. »

Dans le climat de répressions et de désillusion qui prévalait, la politique de collaboration de la CNT-FAI restait inchangée. Une pacte unitaire fut formé avec l’ UGT contrôlée désormais par les communistes, reconnaissant le rôle accru de l’état dans la conduite de l’économie. La CNT accepta un siège dans le gouvernement Negrin remanié, qui suivit la démission de Prieto. Même si la CNT attaqua ouvertement Negrin et les communistes à l’automne 1938, tout était alors déjà perdu . L’APCF reproduisit un article des Amis de Durruti intitulé Les Amis de Durruti Accusent, dont l’analyse sur la guerre et la révolution en Espagne était alors partagée par une majorité écrasante du mouvement anarchiste international: “Nous avions prédit que la ligne poursuivit après juillet, la dissociation de la guerre et de la révolution, conduisait inévitablement au désastre. Notre thèse a été confirmée par les faits. La révolution, et, avec elle, la guerre, ont ont été perdues en mai…….Deux moments se sont présentés……juillet 1936 et mai 1937. A ces deux occasions, la même erreur a été commise. Les dirigeants de la CNT-FAI n’ont pas imposé le pouvoir de nos organisations, qui étaient soutenues par les masses…….Ces dirigeants furent donc en grande partie responsables de …..l’échec de la révolution…….Les dirigeants de la CNT-FAI ne souhaitaient pas imposer une dictature à des partis ennemis de la classe ouvrière. Mais ils devinrent les assistants des bourgeois libéraux, de la petite bourgeoisie, du capitalisme international, qui, sous le masque de la démocratie, servaient le fascisme, causant ainsi la défaire de la révolution……Ceux qui auraient dû entendre les revendications de la classe ouvrière espagnole, qui avaient été appelés pour la défendre, qui étaient les dirigeants de la CNT-FAI, qui les ont trahis. C’est ce que nous avons affirmé clairement et sans détours…Le réformisme de la CNT-FAI nous a conduit à la défaite. »

NdT

1 Goldman rejette la responsabilité de l’échec  de l’ASU  sur l’état du mouvement anarchiste britannique « . . . Les personnes qui ont rejoint le Anarcho-Syndicalist Union – ASU – étaient si peu au courant de la situation et si incompétents qu’ils étaient incapables de faire quoi que ce soit de nouveau ; au lieu de faire de la propagande, ils utilisaient les réunions hebdomadaires pour bavarder et échanger des arguments personnels. . . La pauvreté spirituelle et l’état désolant des anarchistes en Angleterre, dont toutes les discussions sont incapables de créer un mouvement anarchiste ou anarcho-syndicaliste, a rendu mon travail ici très difficile et éprouvant.  » Lettre à Helmut Rüdiger 4/12/37 Vision of Fire p302

2. Le choix de la CNT-FAI de nommer Goldman comme représentante à Londres est également contestée par Albert Meltzer : « Encore une fois, elle est certainement présentée comme une grande femme, comme elle se considère sans aucun doute elle-même, au sein des cercles féministes. Emma jouissait d’une immense réputation aux Etats-Unis comme propagandiste de l’anarchisme et de l’amour libre… ….Elle vit habituellement dans le sud de la France et fait des tournées de conférences dans les Iles britanniques. Cela lui a déjà valu des critiques dans les milieux anarchistes américains, où elle a parcouru les clubs féministes bourgeois et les déjeuners d’affaires, accompagnée d’un manager. Son désir de distraire la bourgeoisie a nuit considérablement à sa crédibilité de propagandiste. » I Couldn’t Paint Golden Angels (AK Press 1996)

3. Dans son autobiographie,Albert Meltzer revient sur ses relations difficiles avec Emma Goldman : « Il est honnête de la part de David Porter dans Vision on Fire de mentionner mes différends avec Emma, bien qu’il ne semble pas avoir noté que cela s’est passé alors que j’étais adolescent et qu’elle avait passé la soixantaine, et que j’avais peut-être quelques excuses pour ma petite impatience intolérante, même si il omet de mentionner les épithètes qu’elle a utilisée comme ‘vaurien’ et ‘hooligan’. Emma était dans une situation impossible en étant tenue responsable des erreurs commises par les membres du mouvement libertaire qui s’étaient compromis avec le gouvernement espagnol; elle était constamment attaquée par des irresponsables, moi y compris, sur des sujets sur lesquels elle n’avait aucun pouvoir et qu’elle déplorait elle-mêmes. … on peut voir combien elle était soumise à rude épreuve. Mais sa gestion du bureau de la CNT-FAI fut un échec complet et une pure perte de temps et d’argent » I couldn’t paint Golden Angels op citée.

4. « Quoique j’appréciais certains des militants de base de Londres, le parti était aussi mort qu’un gigot » Albert Meltzer I Couldn’t Paint Golden Angels op.citée

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