Plateforme

La Plate-forme d’organisation d’une Union Générale des Anarchistes est un mode d’organisation anarchiste proposé par le groupe des anarchistes russes à l’étranger, paru le 20 juin 1926 dans la revue Dielo Trouda.
Cette proposition suscita un vif débat entre partisans et adversaires de la plate-forme au sein du mouvement anarchiste.
Si aujourd’hui la vigueur des débats est retombée, la réflexion continue notamment dans les milieux anglophones, contrairement à la France où une sorte de Modus vivendi semble prévaloir entre organisations plus ou moins « plate-formistes » et « synthésistes ».
Il ne s’agit pas ici de raviver une polémique, somme toute stérile, mais de retracer une partie de l’histoire de la pensée anarchiste de la fin des années 1920, d’une part, et d’autre part, d’aborder le sujet toujours d’actualité, lui, de la fin et des moyens, sujet traité en fil rouge dans ce blog.

Textes d’époque en ligne
Plate-forme d’organisation des communistes libertaires Dielo Trouda – 1926.
Réponse de quelques anarchistes russes à la plateforme
Reply to anarchism’s confusionists : A response to the « Reply to the Platform » by Several Russian Anarchists. Group of Russian Anarchists Abroad
avant-propos de Piotr Arshinov
À propos de la Plateforme, Lettre à Errico Malatesta de Nestor Makhno. 1928 R&B
Réponse de Malatesta à Nestor Makhno  Voir ci-dessous
The Old and New in Anarchism : A Reply to Comrade Malatesta Piotr Arshinov
Un projet d’organisation anarchique Errico Malatesta

Et d’aujourd’hui.
Réflexion sur la Plate-forme Ruptures hors-série no.1 UCL
Plate-forme d’organisation des communistes libertaires. Introduction historique Nick Heath de l’Anarchist Federation, 1989
Post-scriptum à l’Introduction historique Nicolas Phébus, Groupe anarchiste Émile-Henry.
Contemporary Platformism : A critical study Anarchist Federation Sheffield 2010
Constructive anarchism : the debate on the Platform G.P. Maximov
Anarchism and the Platformist Tradition
NEFAC Writings on Platformism

 

La Plate-forme d’organisation d’une Union Générale des Anarchistes est un mode d’organisation anarchiste proposé par le groupe des anarchistes russes à l’étranger, paru le 20 juin 1926 dans la revue Dielo Trouda.
En octobre 1927, Errico Malatesta publie dans Le Réveil Anarchiste une réponse à la plate-forme intitulée Un projet d’organisation anarchique. Suite à la publication de cet article, Makhno écrivit une lettre à Malatesta À propos de la Plate-forme, 1928 [Texte traduit ci-dessous] dans laquelle il défend le principe de responsabilité collective comme étant une preuve que l’anarchisme peut être un guide pour les travailleurs en période révolutionnaire.
Et la réponse de Malatesta, qui suit.


À propos de la Plateforme, Lettre à Errico Malatesta de Nestor Makhno. 1928

Extrait de Errico Malatesta The Anarchist Revolution Polemical Articles 1924-1931 Edité et préfacé par Vernon Richards Freedom Press London 1995

Cher camarade Malatesta,

J’ai lu ta réponse au projet de plateforme d’organisation d’une Union Générale des Anarchistes, un projet publié par le groupe des anarchistes russes à l’étranger.

Mon impression est que soit tu as mal compris le projet de « plateforme », sois que ton refus de reconnaître la responsabilité collective dans l’action révolutionnaire et le rôle d’orientation que les forces anarchistes doivent jouer, découlent d’une profonde conception de l’anarchisme qui te conduit à ne pas prendre en compte ce principe de responsabilité .

C’est, cependant, un principe fondamental, qui guide chacun d’entre nous dans notre façon de comprendre l’idée anarchiste, dans notre détermination à ce qu’elle pénètre les masses, dans son esprit de sacrifice. C’est grâce à lui qu’un homme peut choisir la voie révolutionnaire et ignorer les autres. Sans lui, aucun révolutionnaire n’aurait la force nécessaire, la volonté ou l’intelligence de supporter le spectacle de la misère sociale, et encore moins de la combattre. C’est à travers l’inspiration de la responsabilité collective que les révolutionnaires de tous bords et de toutes tendances ont uni leurs forces ; c’est sur cela qu’ils ont fondé leurs espoirs que leurs révoltes fragmentaires – révoltes qui ont ouvert la voie aux opprimés – ne l’ont pas été en vain, que les opprimés comprendraient leurs aspirations, en tireraient les enseignements appropriés à leur époque et les utiliseraient pour trouver de nouvelles voies vers leur émancipation.

Toi-même, cher Malatesta, reconnaît la responsabilité individuelle de l’anarchiste révolutionnaire. Et, qui plus est, tu y as prêté ton concours à travers ta vie de militant. Du moins, c’est comme cela que j’ai compris tes écrits sur l’anarchisme. Mais tu nies la nécessité et l’utilité de la responsabilité en ce qui concerne les tendances et les actions du mouvement anarchiste dans son ensemble. La responsabilité collective t’inquiète ; alors tu la rejettes.

Pour ma part, ayant l’habitude d’être exposé pleinement aux réalités de notre mouvement, ton déni de la responsabilité collective me frappe, non seulement parce qu’il est sans fondement, mais qu’il est aussi dangereux pour la révolution sociale, dont tu serais bien avisé de prendre en compte l’ expérience quand arrive le moment de mener une bataille décisive contre tous nos ennemis en même temps. Aujourd’hui, mon expérience des luttes révolutionnaires du passé me conduit à penser que, quel que soit l’ordre du déroulement des évènements révolutionnaires, on a besoin de donner d’importantes directives, à la fois idéologiques et tactiques. Cela signifie que, seul, un esprit collectif, intelligent et dévoué à l’anarchisme, peut satisfaire aux besoins de ce moment-là, à travers une volonté responsable collective. Aucun d’entre nous n’a le droit d’esquiver cette part de responsabilité. Au contraire, si cela a été jusqu’à maintenant ignoré parmi les rangs des anarchistes, cela doit devenir aujourd’hui, pour nous anarchistes communistes, un article de notre programme théorique et pratique.
Seuls, l’esprit collectif de ses militants et leur responsabilité collective permettront à l’anarchisme moderne d’éliminer de ses milieux l’idée, historiquement fausse, que l’anarchisme ne peut pas être un guide, ni en terme d’idéologie, ni en pratique – pour la masse des travailleurs dans une période révolutionnaire et, par conséquent, ne pourrait pas inclure une responsabilité globale .

Je ne m’attarderai pas, dans cette lettre, sur les autres points de ton article contre le projet de « plateforme », comme celui où tu vois une « église et une autorité sans police ». J’exprimerai seulement ma surprise de te voir utiliser un tel argument dans ta critique. J’y ai réfléchi longuement et je ne peux pas accepter ton opinion.

Non, tu as tort. Et parce que je ne suis pas d’accord avec ta réfutation, en utilisant des arguments trop faciles, je pense que je suis en droit de te demander :

I. L’anarchisme devrait-il prendre quelques responsabilités dans la lutte des travailleurs contre leurs oppresseurs, le capitalisme et son serviteur, l’État ?
Si non, peux-tu me dire pourquoi ? Si oui, les anarchistes doivent-ils travailler à permettre à leur mouvement d’exercer une influence sur la même base que l’ordre social ?
2. L’anarchisme peut-il, dans l’état de désorganisation actuel, exercer une quelconque influence, idéologique ou pratique, sur la situation sociale et la lutte de la classe ouvrière ?
3. Quels sont les moyens que devraient adopter l’ anarchisme, en dehors de la révolution, et quels sont les moyens dont il peut disposer pour prouver et affirmer ses concepts constructifs ?
4. Est-ce que l’anarchisme a besoin de ses propres organisations permanentes, liées étroitement entre elles par l’unité d’objectifs et d’actions pour atteindre ses buts ?
5. Qu’est-ce que les anarchistes entendent par établir des institutions en vue de garantir le libre développement de la société ?
6. Est-ce que l’anarchisme , dans une société communiste qu’il conçoit, peut se passer d’institutions sociales ? Si oui, par quels moyens ? Si non, If no, lesquelles devrait-il reconnaitre et sous quels noms les créerait-il ? Les anarchistes y joueraient-ils un rôle déterminant, donc de responsables, ou se contenteraient-ils d’être des auxiliaires sans responsabilité ?

Ta réponse, cher Malatesta, revêtira une grande importance pour moi pour deux raisons. Elle me permettra de mieux comprendre ta façon de voir les choses en ce qui concerne les questions d’organisation des forces anarchistes et du mouvement en général. Et, soyons francs, ton opinion est immédiatement acceptée par la plupart des anarchistes et sympathisants sans aucune discussion, comme celle d’un militant expérimenté qui est resté fidèle,sa vie durant, à son idéal libertaire. Par conséquent, de ton attitude dépend, dans une certaine mesure, si une étude complète des questions urgentes que pose cette époque à notre mouvement sera entreprise, et donc, si son cours sera ralenti ou fera un nouveau bond en avant. En stagnant dans le passé et le présent, notre mouvement n’ y gagnera rien. Au contraire, il est essentiel que, compte tenu des événements qui se profilent devant nous, il se donne toutes les chances de remplir son rôle.

J’attache beaucoup d’importance à ta réponse.
Salutations révolutionnaires

Nestor Makhno

———————————

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Réponse de Malatesta à Nestor Makhno

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Extrait de Errico Malatesta The Anarchist Révolution Polemical Articles 1924-1931
Edité et préfacé par Vernon Richards Freedom Press London 1995

Cher camarade,

J’ai finalement eu la lettre que tu m’as envoyé il y a plus d’un an, au sujet de ma critique du projet d’organisation d’une Union Générale des anarchistes, publié par un groupe d’anarchistes russes à l’étranger et connu dans notre mouvement sous le nom de « Plateforme » .

En sachant ma situation comme c’est le cas, tu as certainement compris pourquoi je n’ai pas répondu.(1)

Je ne peux pas participer comme je le voudrais aux discussions sur les questions qui nous intéressent le plus, parce que la censure m’empêche de recevoir à la fois les publications qui sont considérées comme subversives ou les lettres qui traitent de sujets politiques ou sociaux, et seulement après de longs délais, ai-je la chance hasardeuse d’entendre les lointains échos de ce que disent et font les camarades
Par conséquent, je sais que la « Plateforme » et mes critiques de celle-ci ont été largement débattues, mais je ne sais rien ou très peu de ce qui a été dit ; et ta lettre est le premier document écrit sur le sujet que j’ai réussi à avoir.

Si nous pouvions correspondre librement, je t’aurais demandé avant que d’entamer la discussion, de clarifier tes vues, qui, peut-être à cause d’une traduction imparfaite du russe vers le français, me semblent quelque peu obscures. Mais les choses étant ce qu’elles sont, je répondrai à ce que j’ai compris et j’espère que je pourrai ensuite avoir ta réponse.
Tu es surpris que je n’accepte pas le principe de responsabilité collective, que tu crois être un principe fondamental qui guide, et doit guider, les révolutionnaires du passé, du présent et du futur.

Pour ma part, je m’étonne que la notion de responsabilité collective puisse même franchir les lèvres d’un anarchiste.

Je sais que les militaires ont l’habitude de décimer les régiments de soldats rebelles ou de soldats qui se sont mal comportés face à l’ennemi, en les fusillant sans distinction. Je sais que les chefs des armées n’ont aucun scrupule à détruire des villages ou des villes et à massacrer leur population entière, y compris les enfants, parce que quelqu’un a essayé de résister à l’ invasion. Je sais que, à travers les âges, les gouvernements ont, de plusieurs façons, menacé de, et appliqué, le système de responsabilité collective, pour mettre un frein aux rébellions, imposer des impôts, etc. Et je comprends que cela pourrait être des moyens efficaces d’intimidation et d’oppression.

Mais comment des personnes qui combattent pour la liberté et la justice peuvent parler de responsabilité collective alors qu’elle ne peuvent être concernées que par la responsabilité morale, que des sanctions matérielles s’ensuivent ou non ?! ! !

Si, par exemple, dans un conflit avec une force armée, l’homme à côté de moi agit comme un lâche, cela peut me nuire comme nuire à tout le monde, mais le déshonneur ne peut être que le sien pour son manque de courage à remplir la tâche qu’il s’était attribué. Si, dans un complot, un comploteur trahit et envoie ses compagnons en prison, les personnes trahies sont-elles responsables de la trahison ?
La ‘Plateforme’ dit : ‘ l’Union toute entière sera responsable de l’activité révolutionnaire et politique de chaque membre ; de même, chaque membre sera responsable de l’activité révolutionnaire et politique de toute l’Union’

Cela peut-il être conciliable avec les principes d’autonomie et de libre initiative professées par les anarchistes ? J’ai répondu alors « Mais si l’Union est responsable de ce que fait chacun de ses membres, comment laisser à chaque membre en particulier et aux différents groupes la liberté d’appliquer le programme commun de la façon qu’ils jugent la meilleure ? Comment peut-on être responsable d’un acte si l’on a pas la faculté de l’empêcher ? Donc l’Union, et pour elle le Comité exécutif, devrait surveiller l’action de tous les membres en particulier, et leur prescrire ce qu’ils ont à faire ou à ne pas faire, et comme le désaveu du fait accompli n’atténue pas une responsabilité formellement acceptée d’avance, personne ne pourrait faire quoi que ce soit avant d’en avoir obtenu l’approbation, la permission du Comité. Et, d’autre part, un individu peut-il accepter la responsabilité des actes d’une collectivité avant de savoir ce qu’elle fera, et comment peut-il l’empêcher de faire ce qu’il désapprouve ? (2)

Bien sûr, j’accepte et soutient l’idée que quiconque s’associe et coopère avec d’autres dans un but commun doit être conscient de la nécessité de coordonner : ses actions avec celles de ses camarades, et ne rien faire qui nuise au travail des autres et à la cause commune, par conséquence ; et respecter l’accord qui a été conclu – excepté en cas de souhait sincère de quitter l’association lorsque émergent des différences d’opinion ou des changements de circonstances , ou encore un conflit sur les méthodes privilégiées qui rend toute coopération impossible ou inadéquate. Tout comme je maintiens que ceux qui ne sont pas d’accord ou ne pratiquent pas ces devoirs doivent être exclus de l’association.

Peut-être qu’en parlant de responsabilité collective, tu entendais précisément l’accord et la solidarité qui doivent exister au sein des membres d’une association. Si cela est le cas, ton expression équivaut à un usage incorrect de la langue, mais ne serait qu’en réalité, une question secondaire de terme et nous tomberions rapidement d’accord.

La question réellement importante que tu soulèves dans ta lettre concerne la fonction (le rôle) des anarchistes dans le mouvement social et les moyens de le mettre en oeuvre C’est la question des fondements, de la raison d’être de l’anarchisme et nous devons d’être clairs sur ce que nos voulons dire.

Tu demandes si les anarchistes (dans le mouvement révolutionnaire et dans l’organisation communiste de la société) assumeraient un rôle de direction et donc de responsabilité ou se contenteraient d’être des auxiliaires sans responsabilité.

Ta question me laisse perplexe, du fait de son manque de précision. Il est possible de diriger à travers des avis et des exemples, en laissant les gens – ayant les opportunités et les moyens de satisfaire leurs propres besoins par eux-mêmes – de choisir leurs méthodes et leurs solutions si elles sont, ou semblent être, meilleures que celles suggérées et expérimentées par d’autres.
Mais il est aussi possible de diriger en saisissant les commandes, c’est à dire en devenant un gouvernement et d’imposer ses propres idées et intérêts par le biais de méthodes policières.
Vers quelle voie veux tu te diriger ?

Nous sommes anarchistes parce que nous pensons que un gouvernement (tout gouvernement) est mauvais, et qu’il n’est pas possible d’obtenir la liberté, la solidarité et la justice sans liberté. Nous ne pouvons donc pas aspirer à un gouvernement et nous devons faire tout notre possible pour empêcher d’autres -classes, partis o individus – de prendre le pouvoir et de devenir des gouvernements.
La responsabilité des dirigeants, une notion à travers laquelle il me semble, tu veux t’assurer que les masses soient protégées de leurs propres abus et erreurs, ne signifie rien pour moi. Ceux qui sont au pouvoir ne sont pas vraiment responsables, excepté lorsqu’ils sont confrontés à une révolution, et nous ne pouvons pas faire une révolution tous les jours, et généralement cela n’arrive qu’après que le gouvernement a fait tout le mal qu’il pouvait.

Tu comprendras que je suis loin de penser que les anarchistes devraient se contenter d’être les simples auxiliaires d’autres révolutionnaires, qui, n’étant pas anarchistes, aspirent naturellement à devenir le gouvernement.

Au contraire, je crois que nous, anarchistes, convaincus de la validité de notre programme, devons faire tout notre possible pour acquérir une influence prépondérante afin de tirer le mouvement vers la réalisation de nos idéaux. Mais une telle influence doit être gagnée en faisant plus et mieux que les autres, et ne sera utile que si elle est gagnée de cette façon. .
Aujourd’hui, nous devons approfondir, développer et propager nos idées et coordonner nos forces dans une action commune. Nous devons agir au sein du mouvement ouvrier pour éviter qu’il soit bridé et corrompu par la recherche exclusive de petites améliorations compatibles avec le système capitaliste ; et nous devons agir d’une manière qui contribue à préparer à une transformation sociale complète. Nous devons travailler avec les masses inorganisées, et peut-être inorganisables, pour éveiller l’esprit de révolte, le désir et l’espoir d’une vie libre et heureuse. Nous devons initier et soutenir tous les mouvements qui visent à affaiblir les forces de l’Etat et du capitalisme et à élever le niveau intellectuel et matériel des conditions de vie des travailleurs. Nous devons, en résumé, préparer et nous préparer, moralement et matériellement, à l’acte révolutionnaire qui ouvrira la voie du futur.

Et puis, pendant la révolution, nous devons prendre une part énergique (si possible avant et plus efficacement que les autres) dans la lutte matérielle essentielle et la conduire vers la limite ultime en détruisant toutes les forces répressives de l’Etat. Nous devons encourager les ouvriers à prendre le contrôle des moyens de production (terres, mines, usines, ateliers, moyens de transport, etc) et des stocks de biens manufacturés ; organiser immédiatement,une distribution équitable des biens de consommation et, en même temps, fournir les produits nécessaires au commerce entre communes et régions pour la continuité et l’intensification de la production et de tous les services utiles à la population.

Nous devons, de toutes les manières possibles et selon les circonstances locales et opportunités, promouvoir l’actions des associations de travailleurs, les coopératives, les groupes – pour empêcher l’émergence de nouveaux pouvoirs autoritaires, de nouveaux gouvernements, en nous y opposant par la violence si nécessaire,mais par dessus tout, en les rendant inutiles . Et là où nous ne trouverons pas de consensus suffisant parmi la population et ne pourrons pas éviter le rétablissement de l’Etat avec ses institutions autoritaires et ses corps coercitifs, nous devons refuser d’y participer et de le reconnaitre , en nous rebellant contre son imposition et demander une pleine autonomie pour nous-mêmes et pour toutes les minorités dissidentes. En d’autres termes, nous devons rester dans notre état de rébellion actuel ou potentiel, dans l’impossibilité de gagner dans le présent, nous devons au moins nous préparer pour l’avenir .

Est-ce cela que tu veux dire part le rôle que les anarchiste devraient jouer dans la préparation et le déroulement de la révolution ?
De ce que je connais de toi et de ton travail, je serais enclin à le croire.

Mais, lorsque je vois que dans l’Union que tu soutiens, il existe un Comité Exécutif pour donner une orientation idéologique et organisationnelle à l’association, je suis assailli par le doute que tu aimerais voir aussi, au sein du mouvement général, un corps central qui dicterait, de manière autoritaire, le programme théorique et pratique de la révolution.

Si il en est ainsi, nous sommes aux antipodes l’un de l’autre.

Ton organisation, ou tes organes de direction, peuvent bien être composées d’anarchistes, mais elles ne deviendraient rien d’autre qu’un gouvernement. En croyant, en toute bonne foi, qu’ils sont nécessaires au triomphe de la révolution,il s’assureraient, en priorité, d’être suffisamment bien placé et assez forts pour imposer leur volonté. Ils créeraient par conséquent des corps armés pour la défense matérielle et une bureaucratie pour relayer leurs consignes, et, ce faisant, ils paralyseraient le mouvement populaire et tueraient la révolution.
C’est ce qui, je pense, est arrivé aux bolchéviques.

C’est pourquoi je pense que le principal n’est pas la victoire de nos plans, nos projets, nos utopies, qui de toute façon ont besoin de la confirmation de l’expérience et peuvent être modifiés par celle-ci, développés et adaptés selon les conditions morales et matérielles réelles selon les lieux et les époques. Ce qui importe le plus, c’est que la population, hommes et femmes, perdent leurs habitudes et instincts moutonniers que des milliers d’années d’esclavage leur ont instillé et qu’elle apprenne à penser et à agir librement.

Et c’est à cette grande tâche de libération morale que les anarchistes doivent se consacrer spécialement. .

Je te remercie de l’attention que tu as accordé à ma lettre et, dans l’espoir d’avoir à nouveau de tes nouvelles, je t’envoie mes cordiales salutations.

Errico Malatesta
Risveglio (Geneva), Décembre 1929


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NDT

1. Pendant les premières années du gouvernement fasciste en Italie, de 1924 à 1926, Malatesta continue à publier le journal clandestin Pensiero e Volontà, malgré la censure. Puis il sera surveillé en permanence et condamné à s’isoler des mouvements anarchistes.
2. Un projet d’organisation anarchique Errico Malatesta

J’ignore si il y a eu une suite à la correspondance entre Makhno et Malatesta. Je n’en ai pas trouvé trace.


 

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