Lucía Sánchez Saornil

Lucía Sánchez Saornil (1895 – 1970)

saornil

Militante anarchiste, syndicaliste et féministe espagnole . Elle collabore à de nombreux journaux et revues comme Tierra y Libertad, Solidaridad Obrera et CNT
Elle est co-fondatrice de l’organisation féministe libertaire Mujeres Libres.
Elle se réfugie en France après la fin de la guerre d’Espagne puis y retourne en 1942 pour échapper à la déportation. Elle y vit en clandestinité jusqu’en 1954

Lucia Sanchez Saornil, poétesse, anarchiste et féministe Guillaume Goutte, Paris, Éditions du Monde Libertaire, mars 2011.

Voir également : La question féminine dans nos milieux : lettre au camarade Vazquez Lucía Sánchez Saornil Solidaridad Obrera, 8 novembre 1935 Le Monde Libertaire 23-28 janvier 2014

La « Femme » dans la guerre et dans la révolution : Mujeres Libres 1936
Lucia Sanchez Saornil

Ce texte n’est pas une traduction R&B mais a été sauvé du site disparu Increvables Anarchistes

Antécédents :

Depuis notre plus jeune âge, nous souffrions en regardant les visages, prématurément vieillis des femmes de notre peuple. La rébellion naissante, mais profondément justifiée, nous poussait à rechercher la cause de ces rides profondes qui marquaient les fronts mais bien souvent les joues.
Déjà, nous séparions les femmes en classes sociales, nonobstant, nous découvrions, sauf en de rares exceptions, une condition commune à toutes l’ignorance et l’esclavage.

L’ignorance se couvrait dans les classes privilégiées d’un vernis de connaissances superflues. On y dissimulait l’esclavage sous un sourire de condescendance on une révérence galante. Parfois, cet esclavage-là nous paraissait plus triste, il n’attaquait pas directement la chair mais étouffait l’esprit dans de fausses louanges. C’est ainsi que nous nous prîmes à rêver d’émancipation féminine.
Nous avons connu diverses organisations nées autour de ce rêve. Les unes ont prétendu établir une compétition stupide quant à l’attribution des capacités intellectuelles ou physiques entre les deux sexes. D’autres, s’accrochant au sens traditionnel de la féminité, prétendaient que l’émancipation féminine se trouvait dans le renforcement de ce sens traditionnel et centrait toute la vie et tout le droit de la femme autour de la maternité, élevant cette fonction animale jusqu’à des sommets de sublimation incompréhensibles.
Aucune ne nous satisfit. La plus en avance visait le droit politique, suivant à dessein le mauvais chemin qui mérite bien de s’appeler masculin, En suivant ces sentiers rebattus, on prétendait enfermer la femme dans les mêmes cases qui emprisonnaient les hommes depuis des siècles. En prônant leur émancipation, elles ne trouvaient pas d’autre chemin que celui de l’esclavage avec des conceptions identiques à celles qui avaient creusé, depuis des siècles, le sillon de l’esclavage masculin et donc, de l’esclavage de l’humanité tout entière.
Nous avons décidé d’ouvrir de nouvelles voies conformes au droit immanent à tout individu. Rompre avec tous les traditionalismes, exalter les valeurs propres à la femme, cultiver ce qui, dans l’esprit et le tempérament, la différencie de l’autre sexe, extraire d’elle cette individualité très particulière destinée à être le complément nécessaire pour l’édification du monde futur.

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Nous étions un nombre réduit de compagnes.

Militantes dans le camp anarchiste, nous prétendions porter sur nos épaules cette gigantesque entreprise mais nous n’avions pas l’audace de vouloir la mener à bout. Ce début nous paraissait déjà un pas de géant sur la voie de réalisations que d’autres pourraient prendre en charge, d’autres plus fortes ou plus compétentes que nous.Nous comprîmes que pour développer nos plans, le plus urgent était d’avoir un organe de propagande qui systématiserait, autant que possible, la divulgation de nos idées.
Au mois de mai 1936, naquit la revue Mujeres Libres. Le choix de ces deux mots n’était pas un pur hasard. Nous voulions donner au mot  » mujeres  » (femmes) un contenu maintes fois nié. En l’associant à l’adjectif  » libres  » nous nous définissions comme absolument indépendantes de toute secte ou groupe politique, cherchant la revendication d’un concept – mujer libre (femme libre) – qui jusqu’à présent était connoté d’interprétations équivoques qui rabaissaient la condition de la femme en même temps qu’elles prostituaient le concept de liberté, comme si les deux termes étaient incompatibles.

Nos intentions se virent couronner du meilleur succès. La revue réveilla un intérêt dans le monde féminin et nos idées furent accueillies comme l’unique espoir de salut pour des milliers de femmes.

Comment naquit Mujeres Libres. Ses caractéristiques

Nous commençâmes à prévoir le deuxième volet de notre projet. Une compagne du groupe se chargea d’une tournée de conférences qui se déroulèrent dans plusieurs athénées libertaires, et alors que nous annoncions la création de groupes culturels qui devaient être le fondement de l’action future, le soulèvement militaire qui plongea l’Espagne dans une lutte sans quartier, fit irruption.
On aurait pu croire que cet événement allait ruiner tous nos plans quand, au contraire -mais par des chemins différents- il donnait une impulsion plus forte à notre action et plus favorable à notre propagande.

C’était inouï, la guerre lançait les femmes dans la rue. Les conditions uniques, sans précédent, dans lesquelles le mouvement eut lieu, arrachaient les hommes du foyer, salis laisser le temps de les retenir au jeu d’un sentimentalisme désormais dépassé. L’effondrement de tous les ressorts de l’État, de tous les subterfuges de l’autorité, laissait les femmes livrées à leurs propres forces et contraintes à résoudre elles-mêmes le problème gigantesque de leur propre existence.
Un individu, ces jours-là, était comme un bouchon flottant sur les vagues de la mer sociale déchaînée, exposé à tout moment à être avalé par la tourmente. Il se formait précipitamment des agrégats humains et des collectivités. La sauvegarde de l’intérêt individuel dépendait de la sauvegarde l’intérêt collectif. Les femmes n’hésitèrent pas un instant à suivre ce chemin : ce que ne faisait pas la conscience, l’intuition le faisait. Le problème social arrivait à elles par le biais du problème individuel, face à face, en pleine rue, les murs de contention de l’antique foyer enfin rompus.
Instantanément, deux vertus immanentes à la femme, qu’elle ignorait sous sa forme sociale, se développèrent : la solidarité et l’émulation. Bientôt nous commençâmes à extraire de ces nouvelles conditions toits les avantages qui favorisaient notre objectif. En accord avec elles, nous entamâmes un nouveau plan d’action. Il devait en même temps apporter de l’aide à l’antifascisme et à la cause de l’émancipation féminine, partie intégrante de la Révolution.
C’est ainsi que naquit Mujeres Libres.

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Sa caractéristique la plus intéressante est celle des Sections de Travail. En un mois, nous atteignîmes le chiffre de trois mille affiliées. Mais disons en quoi consistent ces sections.
Nous avons regroupé les femmes selon trois critères : leurs connaissances, leurs aptitudes ou leur vocation, le premier critère étant souvent absent. Elles forment des sections en relation avec les activités sociales liées à la guerre ou plus nécessaires pour le déroulement normal de la vie à l’arrière, comme : les Transports, la Santé, la Métallurgie, le Commerce et les Bureaux, l’Habillement, les Services Publics et la Brigade mobile.
Les noms de chaque section disent clairement l’activité qu’elles embrassent. Seule la Brigade mobile est formée des compagnes qui n’ont pas su expliciter leurs préférences pour une tâche et qui se sont regroupées sous cette dénomination, disposées à répondre aux besoins de n’importe quelle activité non prévue par nos sections.

Nous avons créé ces groupes avec l’approbation directe de la CNT, en qui nous avons trouvé, à la Fédération Locale de Madrid, un appui ferme et efficace. Ces groupes ont un caractère prévisionnel et se préparent en se formant professionnellement, en attendant qu’arrive l’heure -puisse-t-elle ne jamais arriver !- où la guerre, appelant au front les bras masculins, rendra leur concours nécessaire sur les lieux de travail.
Pour faire partie de nos sections il faut être bénévole et solidaire de la cause antifasciste. Nous ne cacherons pas, qu’au début, nous avons dû nous défendre péniblement des interprétations tordues que les uns ou les autres donnaient de notre labeur. D’aucuns soutenaient que nous voulions créer un organisme syndical féminin pour établir des revendications échevelées, d’autres confondaient notre Groupe avec une simple Agence pour l’Emploi chargée de résoudre exclusivement les problèmes économiques des femmes.

Rien ne nous a fait hésiter, rien ne nous a fait dévier de nos objectifs. Parfois, nous butions contre la résistance passive de secteurs, comme les Trams et le Métro. Peu importe, nous insistions. Rien ne fera diminuer notre détermination.

Actuellement, notre Groupe a sa personnalité bien définie et elle compte sur un respectable noyau de compagnes qui, autour le notre travail, se sont forgé une conscience révolutionnaire et agissent avec un haut degré de responsabilité.

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En plein travail

Les Sections étant constituées, quelques-unes unes ont commencé à recevoir leur instruction professionnelle, d’autres, bientôt la recevront. Entre les premières, se distinguent les Transports, et c’est une satisfaction de constater l’intérêt et l’enthousiasme que le syndicat unique de cette industrie a mis à soutenir notre idée. Dans le syndicat lui-même, sous la responsabilité des compagnons Esteban Ventura, José Garrido et Claudio Montilla, fonctionne une école théorique et pratique d’automobiles. Quarante jeunes femmes y reçoivent la formation et je ne sais qu’admirer le plus, si c’est l’attention passionnée des élèves ou l’intérêt qu’y portent les enseignants. Le Syndicat des Transports a montré en cela une vision claire de la situation. L’activité révolutionnaire des syndicats offre différents aspects, mais il se peut que l’on puisse citer entre les plus éminentes, cette activité particulière du syndicat des Transports, dont certains refuseront peut-être de reconnaître l’importance. Dans quelques jours commenceront aussi les cours pratiques pour les compagnes de la Section Santé aidées également par le syndicat de ce secteur.

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Par des démarches directes du Groupe, un grand nombre de compagnes travaille déjà pour la cause antifasciste, les unes sur des postes rétribués, d’autres généreusement comme bénévoles.
Il est particulièrement émouvant de constater l’abîme que les femmes elles-mêmes ont ouvert entre leur vie d’hier et celle d’aujourd’hui. De constater avec quelle ardeur elles se donnent à la cause commune, quels désirs de se surpasser s’allument en elles chaque jour. Quelles énergiques protestations avons-nous entendu s’élever devant les décisions d’évacuation des femmes !
C’est normal, les organismes officiels, habitués à un déroulement mécanique ne peuvent pas tenir compte des profondes transformations psychologiques qui s’opèrent au sein des individus. S’en tenant au vieux concept de la galanterie protectionniste, s’arrêtant à la traditionnelle faiblesse féminine, ils prétendent éloigner la femme des zones dangereuses alors qu’elle a elle-même conquis l’honneur d’être en première ligne. Et la femme madrilène, qui a même su prendre sa place dans les tranchées, mérite moins que toute autre cette humiliation.
Que l’on procure toute sorte de facilités à celles qui veulent s’éloigner de Madrid, niais que l’on n’oblige pas celles qui, avec les mêmes droits que les hommes, veulent dédier leur vie à l’écrasement du fascisme et à l’édification révolutionnaire.
Nous avons dépassé involontairement l’objet de ce travail…

Nous donnerons sommairement quelques nouvelles de notre Groupe. À sa tête est un comité responsable de trois compagnes se charge de l’administration et des questions de conseil, culture et propagande. Sous son contrôle, fonctionnent des sous-comités dont les compétences exclusives sont les suivantes : le travail, la solidarité en faveur de Mujeres Libres, et le soutien moral au front. Des précisions pour ces deux derniers sous-comités, le premier étant éloquent :

Notre groupe n’a aucun apport financier régulier. Il ne peut demander de contribution monétaire aux compagnes qui offrent leurs bras généreusement, alors que parfois elles n’ont même pas de quoi assurer leur subsistance. La commission Solidarité se charge de négocier auprès des syndicats, athénées, et autres, des dons ou subventions pour permettre le développement de notre Groupe. La Commission de Soutien Moral, nouvellement créée, tente d’acquérir par les mêmes moyens les articles qui adoucissent les peines de nos combattants et qu’elle se propose de collecter, par les actions adéquates, et de distribuer elle-même sur les fronts.
Voici les principales caractéristiques de notre Groupe.

Les projets de plus ample envergure comme les groupes culturels et les liberatorios de la prostitution, dont nous ne vous parlerons pas ici pour ne pas rallonger l’article, sont restés relégués, à cause de la guerre, sur un second plan. Nous espérons que les circonstances nous permettront de les développer bientôt.

Nous ne voulons pas finir sans souligner ici, une fois de plus, l’aide généreuse que nous avons rencontrée dans tous les éléments de la CNT.

Lucia Sanchez Saornil. Secrétaire du Groupe Mujeres Libres
CNT numéro 531, Madrid, 30 janvier 1937.

( Document fournit par Antonia Fontanillas)
Extraits du livre : Mujeres Libres Editions du Monde Libertaire. 2000

La question du féminisme

Texte original : The Question of Feminism Lucia Sanchez Saornil
L’extrait suivant a été traduit de l’espagnol en anglais par Paul Sharkey, à partir de l’article de Lucia Sanchez Saornil, “La question de la femmes parmi nos rangs” publié, à l’origine, dans le journal de la CNT, Solidaridad Obrera, en septembre-octobre 1935

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Il ne suffit pas de dire : “Nous devons cibler les femmes à travers notre propagande et les attirer dans nos rangs”; nous devons aller plus loin , beaucoup plus loin que cela. La grande majorité des camarades masculins — à l’exception d’une demie douzaine d’entre eux bien pensants — ont l’esprit infecté par les idées reçues bourgeoises les plus courantes. Même si ils pestent contre la propriété, ils ont foncièrement l’esprit de propriété. Même si ils fulminent contre l’esclavage, ils sont les plus cruels des « maîtres ». Même si ils déversent leur fureur contre le monopole, ils sont les monopolistes les plus purs et durs. Et tout cela provient de l’idée la plus fausse que l’humanité ait jamais réussi à concevoir. La prétendue « infériorité de la femme ». Une idée erronée qui est susceptible d’avoir retardé l’évolution de la civilisation pendant des siècles.

L’esclave le plus modeste, une fois franchi le seuil de sa maison, devient seigneur et maître. Son moindre caprice devient un ordre catégorique pour les femmes de son foyer. Lui qui, dix minutes plus tôt seulement, devait avaler la pilule amère de l’humiliation bourgeoise, se dresse comme un tyran et fait avaler à ces malheureuses créatures l’amère pilule de leur prétendue infériorité…

De temps à autre, j’ai eu l’occasion d’engager la conversation avec un camarade masculin qui m’était apparue comme plutôt sensible et que j’avais entendu souligner le besoin d’une présence féminine dans notre mouvement. Un jour, il y avait une conférence au Centre et je lui ai demandé :

“Et ta partenaire? Comment se fait-il qu’elle n’assiste pas à la conférence?” Sa réponse me laissa sans voix.

“Elle a assez à faire en s’occupant de mes enfants et de moi.”

En une autre occasion, j’étais dans les couloirs du tribunal. J’étais en compagnie d’un camarade qui détenait un poste de responsabilités. D’une des pièces est sortie une avocate, peut-être celle d’un prolétaire. Mon compagnon lui jeta un long regard oblique et marmonna, un sourire narquois aux lèvres: “ J’enverrais balader des gens de cette sorte.”

Ces deux épisodes, en apparence si banale, en disent long sur une triste réalité.

Avant tout, ils nous disent que nous avons négligé quelque chose de très important: que, pendant que nous concentrions toute nos énergies dans le travail d’agitation, nous négligions l’aspect éducatif. Que notre propagande destinée à recruter des femmes ne devrait pas être dirigée vers les femmes mais vers nos camarades masculins. Que nous devrions commencer par bannir de leur esprit l’idée de supériorité. Que lorsque l’on dit que tous les êtres humains sont égaux, les « êtres humains » comprennent aussi les femmes, même si elles sont jusqu’au cou dans les travaux ménagers et entourées de casseroles et d’animaux domestiques. On doit leur dire que les femmes possèdent un intellect comme le leur et une vive sensibilité et une folle envie de progrès; qu’avant de mettre de l’ordre dans la société, ils devraient le faire dans leurs propres foyers; que ce qu’ils rêvent pour le futur – l’égalité et la justice – ils devraient le pratiquer ici et maintenant envers les membres de leurs propres familles; qu’il est absurde de demander à une femme de comprendre les problèmes auxquels est confrontée l’humanité si il ne l’autorise pas d’abord à regarder en elle-même, si il ne s’assure pas que la femme avec qui il partage sa vie est consciente de son individualité, si, en clair, il ne lui accorde pas avant tout le statut d’individu…

Il existe de nombreux camarades masculins qui souhaitent honnêtement voir les femmes apporter leur pierre à la lutte; mais ce désir ne provoque aucun changement dans leurs idées sur les femmes; ils cherchent leur coopération comme un moyen d’envisager la perspective de la victoire, comme une contribution stratégique, en fait, sans s’accorder un moment pour penser à l’autonomie des femmes ou sans cesser de se considérer comme le centre de l’univers…

Une certaine réunion syndicale de propagande, à laquelle je participais, est gravée dans ma mémoire. Elle avait lieu dans une petite ville de province. Avant que ne commence la réunion, j’avais été accostée par un camarade, un membre du plus important comité local… A travers son enthousiasme débordant au sujet de la « vocation sublime » de la femme, se distinguait, clair et précis, l’argument brut avancé par Oken — qu’il ne connaissait sans doute pas, mais avec qui il était relié par le lien invisible de l’atavisme — “La femme ne représente que le moyen, et non la fin de la nature. La nature n’a qu’une fin, qu’un objet : l’homme.”

…Il se plaignait au sujet de quelque chose qui était, autant que je pouvais le constater, les principaux motifs de satisfaction: Que les femmes avaient rompu avec la tradition qui les avait faite dépendante de l’homme et qu’elles intégraient le monde du travail à la recherche d’une indépendance économique. Cela le désolait et me réjouissait parce que je savais que le contact avec la rue et une activité sociale entraînerait un stimulus qui, ensuite, éveillerait la conscience de son individualité.

Sa récrimination avait été la récrimination universelle il y a quelques années de cela lorsque les femmes ont d’abord quitté la maison pour l’usine et l’atelier. Peut-on en déduire que cela a causé du tort à la cause du prolétariat? L’intégration des femmes à la force de travail, coïncidant avec l’introduction de la machine dans l’industrie, a seulement intensifié la concurrence parmi la main d’œuvre et a conduit à une baisse sensible des salaires.

Si l’on s’en tient à une vision superficielle, nous pourrions dire que les travailleurs masculins avaient raison. Mais si nous voulions creuser un peu et explorer le fond de la question, nous découvririons que l’issue aurait pu être très différente si les travailleurs ne s’étaient pas laissés égarer par leur hostilité envers les femmes, basée sur quelque prétendue infériorité féminine…

Le combat a été mené sur la base de cette prétendue infériorité, des taux de salaire inférieurs ont été tolérés et les femmes exclues des organisations de classe au motif que le travail salarié n’était pas la vocation de la femme et, c’est sur cette base que s’est construite une compétition déloyale entre les sexes. L’idée de la femme, comme surveillante de la machine, s’accordait bien avec l’idée que l’on se faisait de l’esprit féminin à l’époque et donc, ils commencèrent à employer des femmes qui, convaincues de l’idée colportée à travers les âges qu’elles étaient inférieures, n’ont pas tenté de fixer des limites aux abus capitalistes. Les hommes se sont trouvés relégués aux tâches les plus dures et les plus spécialisées.

Si, au lieu de se comporter ainsi, les ouvriers avaient fait un peu de place aux femmes, en les encourageant et en les mettant sur le même niveau qu’eux, en les acceptant dès le début dans les organisations de classe, imposant aux patrons des conditions égales pour les deux sexes, le résultat aurait été radicalement différent. Dans un premier temps, leur supériorité physique leur aurait donné la priorité face à un employeur, puisqu’il lui aurait coûté la même chose d’employer une personne plus faible qu’une forte, et pour les femmes, leur désir d’évolution aurait été éveillé et, unies aux hommes dans les organisations de classe, ensemble, ils auraient pu faire de plus grands et rapides progrès sur le chemin de la libération…

A l’heure actuelle, la théorie de l’infériorité intellectuelle des femmes a été rendue obsolète; un nombre important de femmes de toutes conditions sociales a fourni des preuves concrètes de la fausseté de ce dogme, disons, en démontrant l’excellent niveau de leurs talents dans tous les domaines de l’activité humaine…

Mais, alors que la route semblait se dégager, un nouveau dogme — cette fois avec un semblant de fondement scientifique — se dresse sur le chemin des femmes et érige de nouveaux remparts contre le progrès…

A la place du dogme de l’infériorité intellectuelle, nous avons maintenant celui de la différenciation sexuelle. Le point controversé n’est plus, comme il l’était un siècle auparavant, de savoir si la femme est supérieure ou inférieure; l’argument est qu’elle est différente. Il ne s’agit plus d’une question d’un cerveau plus ou moins lourd ou d’un volume plus ou moins grand mais plutôt d’organes spongieux, appelés glandes sécrétoires, qui attribuent un caractère spécifique à l’enfant, déterminant son sexe et, par conséquent, son rôle dans la société…

D’après la théorie de la différentiation, la femme n’est ni plus ni moins qu’un utérus tyrannique dont les influences néfastes se font sentir jusque dans les coins les plus reculés du cerveau; toute la vie psychique de la femme obéit à un processus biologique qui n’est que le processus de la gestation… La science a bidouillé les termes sans toucher à l’essence de cet axiome: “Naissance, gestation et mort.” La seule et unique perspective féministe.

Manifestement, on a tenté de formuler cette conclusion en l’enrobant d’éloges. “La vocation de la femme est la plus élaborée et la plus sublime que la nature puisse offrir,” nous dit-on; “elle est la mère, la guide, l’éducatrice de l’humanité du futur.” Mais le sens en est de diriger chacun de ses mouvements, sa vie entière, toute son éducation, vers ce seul objectif : le seul en cohérent avec sa nature, semble-t-il.

Nous avons donc maintenant les notions de féminité et de maternité réunies à nouveau. Parce qu’il apparaît que les sages n’ont pas trouvé un terrain d’entente; à travers les âges, l’usage a été un éloge mystique de la maternité; jusqu’ici, les louanges étaient réservées à la mère prolifique, celle qui donnait naissance aux héros, aux saints, aux rédempteurs ou aux tyrans; à partir de maintenant, elles seront réservées à la mère eugénique, la conceptrice, la femme enceinte, la mère biologique immaculée…

J’ai dit que nous avions les notions de féminité et de maternité réunies, mais j’avais tort; nous avons d’ores et déjà quelque chose de pire: la notion de maternité éclipsant celle de féminité, la fonction annihilant l’individu.

On pourrait dire que, à travers les différentes époques, le monde masculin a oscillé, dans ses rapports avec les femmes, entre les deux notions extrêmes de la putain et de la mère, entre l’abject et le sublime, sans s’arrêter à l’aspect strictement humain: la femme. La femme en tant que individu, rationnelle, douée de pensée, autonome…

La mère est le produit de la réaction masculine brutale contre la putain, qu’il voit en chaque femme. C’est la déification de l’utérus qui l’a hébergé.

Mais — et ne soyons pas scandalisés, parce que nous sommes entre anarchistes et notre engagement fondamental est d’appeler les choses par leur nom et de mettre à bas les idées erronées, aussi prestigieuses soient-elles — la mère comme atout pour la société n’a donc été que la manifestation d’un instinct, un instinct tout ce qu’il y a de plus virulent parce que la vie de la femme y a été réduit pendant des années; mais un instinct, malgré tout, à l’exception de quelques femmes supérieures qui ont acquis le statut de sentiment.

La femme, au contraire, est un individu, une créature pensante, une entité plus complexe. En se focalisant sur la mère, on cherche à bannir la femme alors que l’on pourrait avoir la femme et la mère, parce que la féminité n’exclut jamais la maternité.

Vous regardez de haut la femme comme un facteur déterminatif de la société, lui assignant le statut de facteur passif. Vous regardez de haut la contribution directe d’une femme intelligente, lui préférant celle peut-être inepte d’un homme. Je le répète : nous devons appeler les choses par leurs noms. Les femmes sont des femmes avant tout. C’est seulement si elles sont des femmes que vous aurez les mères dont vous avez besoin.

Ce que je trouve choquant, c’est que des camarades masculins, qui se définissent comme anarchistes, peut-être éblouis par le principe scientifique sur lequel le nouveau dogme prétend reposer, sont capables de le défendre. A leur vue, je suis assaillie par ce doute: si ils sont anarchistes, ils ne peuvent pas être sérieux, et si ils sont sérieux, ils ne peuvent pas être anarchistes.

Selon la théorie de la différentiation, la mère est l’équivalent de l’ouvrier. Pour un anarchiste, un ouvrier est avant tout un homme, et avant tout, la mère devrait être une femme. (Je parle au sens générique). Parce que, pour un anarchiste, l’individu vient avant tout…

Cela est peut-être regrettable mais les campagnes pour une plus grande liberté sexuelle n’ont pas toujours été correctement comprises par nos jeunes camarades masculins, et, en de nombreuses occasions, ils ont attiré dans nos rangs un grand nombres de jeunes des deux sexes, qui se désintéressent totalement des questions sociales, et qui sont juste à l’affût d’aventures amoureuses. Il y en a certains qui ont interprété la liberté comme une invitation à l’excès et qui regarde chaque femme qui passe comme une cible pour leurs appétits…

Dans nos centres, rarement fréquentés par les jeunes femmes, j’ai remarqué que les conversations entre les sexes ne tournent jamais autour d’une question, encore moins d’un sujet lié au travail; du moment où un jeune rencontre quelqu’un du sexe opposé, la question sexuelle les ensorcelle et l’amour libre semble être le seul sujet de conversation. Et j’ai constaté deux types de réponses féminines à cela. L’une, reddition instantanée à la suggestion; dans ce cas, il ne faut pas longtemps pour que la femme se retrouve le jouet des caprices masculins et perde complètement toute conscience sociale. L’autre est le désenchantement: de sorte que la femme qui est arrivée avec des ambitions et des aspirations élevées, s’éloigne, désappointée et finit par quitter nos rangs. Seules, quelques femmes de caractère, qui ont appris à mesurer la valeur des choses par elles-mêmes, parviennent à surmonter cela.

Quant à la réponse des hommes, elle est toujours la même, malgré son éducation sexuelle tant vantée, et cela est évident lorsque, dans ses différents démêlés amoureux avec la femme qu’il considère comme une « camarade », la figure du Don Juan se transforme en Othello, et la femme- sinon le couple – est perdue pour le mouvement…

Mon opinion réfléchie, en définitif, est que la résolution de ce problème dépend uniquement de celle de la question économique. De la révolution. Et de rien d’autre. Tout autre chose signifierait nommer le même vieil esclavage par un nouveau nom.

2 réflexions sur “Lucía Sánchez Saornil

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