La révolution mexicaine

Texte original : The Mexican revolution. Conférence donnée à Chicago le 29 octobre 1911 par Voltairine de Cleyre Mother Earth Vol 6 n°10, décembre 1911

Qu’une nation dont le peuple se considère éclairé, informé, attentif aux centres d’intérêts du moment, soit si généralement et si profondément ignorant au sujet d’une révolution qui se déroule dans leur arrière-cour, pour ainsi dire, comme le peuple des États-Unis l’est au sujet de la révolution actuelle au Mexique, peut être attribué à des causes extérieures. Que des gens qui ont des principes et des sympathies révolutionnaires le soient aussi est inexcusable.

C’est au nom de tels principes et sympathies que je m’adresse à vous, — en tant que personnes intéressées par chaque action que des gens entreprennent pour se débarrasser de leurs chaînes, peu importe où, peu importe comment, — bien que, naturellement, mon intérêt est plus grand là où l’avancée me semble être le plus en harmonie avec le cours naturel du progrès, lorsqu’il m’apparaît que l’idée fondamentale est d’attaquer la tyrannie, là où la méthode suivie me semble la plus directe et sans équivoque. Et j’ajoute qu’il est logique pour ceux d’entre vous qui partagent de tels principes et sympathies, d’abord, de vous informer d’une question aussi importante que « la révolte de millions de personnes — pourquoi luttent-elles, contre quoi luttent-elles, et comment se déroule la lutte, — quotidiennement si possible, chaque semaine ou chaque mois sinon, du mieux que vous pouvez; et ensuite, de partager ces informations avec d’autres et de vous efforcer de faire le peu que vous pouvez pour éveiller leur conscience et leur sympathie.

L’une des principales raisons pour lesquelles la grande masse des américains ne savent rien au sujet de la révolution au Mexique est qu’elle a, dans son ensemble, une fausse conception de ce qu’est une « révolution ». Alors, quatre-vingt dix neuf pour cent des gens avec qui vous aborderez le sujet vous diront « Je pensais qu’il y avait longtemps qu’elle était terminée. En mai dernier » ; et cette semaine, les journaux, y compris le Daily Socialist, titrent, « Une nouvelle révolution au Mexique. » Ce n’est pas du tout une nouvelle révolution; c’est la même révolution qui n’a pas commencé avec la rébellion armée de mai dernier, qui avait commencé avant, qui se poursuit depuis et qui est appelée à durer longtemps encore si les autres nations n’interviennent pas et si on permet au peuple mexicain de décider de son propre destin.

Qu’est-ce qu’une révolution? Et quelle est celle-ci ? Une révolution représente des changements fondamentaux dans les institutions sociales d’un peuple, qu’ils soient sexuels, religieux, politiques ou économiques. Le mouvement de la Réforme a été une grande révolution religieuse, une profonde altération de la pensée humaine, — un remodelage de l’esprit humain. Le mouvement général vers des changements politiques en Europe et en Amérique à la fin du dix-huitième siècle a été une révolution. Les révolutions françaises et américaines n’ont été que des événements remarquables durant celle-ci, les points culminants des enseignements des Droits de l’Homme.

Les désordres actuels mondiaux des relations économiques qui se manifestent quotidiennement dans la contradiction entre les hommes et l’argent, dans les grèves et les émeutes du pain, dans la littérature et les mouvements de toutes sortes qui demandent un réajustement de tout ou partie de notre système de propriété et de répartition des richesses,, — cette agitation est la révolution de notre temps, la révolution économique qui cherche le changement social, et qui continuera jusqu’à ce qu’il soit accompli. Nous la vivons; à tout moment de nos vies, elle peut faire irruption dans nos propres maisons, avec sa dure exigence de sacrifice et de souffrance. Ses plus violentes manifestations sont à Liverpool et à Londres aujourd’hui, elles seront à Barcelone et à Vienne demain, à New York et Chicago après-demain. L’humanité est une masse de malaise bouillonnante et agitée, déferlant comme des flots sur une surface glissante et changeante; et il n’y aura jamais de sérénité jusqu’à ce qu’une fondation solide de justice économique soit établie.

La révolution mexicaine est une des manifestations proéminentes de cette révolte économique mondiale. Elle tient peut-être une place aussi importante dans le bouleversement actuel et la reconstruction des institutions économiques que la grande révolution française au cours du XVIIIe siècle. Elle ne commence pas avec l’odieux gouvernement de Diaz, ni ne se terminera avec sa chute, pas plus que la révolution française n’a commencé avec le couronnement de Louis XVI, ou n’a fini avec sa décapitation. Elle a commencé dans les cœurs indignés et aigris des paysans, qui ont souffert pendant des générations sous un système d’exploitation, qui les a dépossédé de leurs maisons et les a obligé à devenir les esclaves de ceux qui les ont volé; et, sous Diaz, à être déportés en cas de rébellion, dans une province éloignée, sous un climat mortel pour effectuer des travaux forcés épouvantables. Elle ne finira que lorsque ce ressentiment sera assouvi par une transformation totale du système de propriété foncière ou lorsque le peuple sera totalement écrasé par une forte puissance militaire, étrangère ou non.

Le coup d’état politique de mai dernier, qui a entraîné le remplacement d’un dirigeant par un autre, n’a pas changé la situation économique. Cela a été promis, bien sûr; les politiciens promettent toujours. Ils ont promis de réfléchir à des mesures pour changer la situation; en attendant, les propriétaires sont assurés du fait que le gouvernement a l’intention de respecter les droits des propriétaires terriens et des capitalistes, tout en exhortant les travailleurs à être patients et — à mener une existence frugale!

Frugaux ! Oui, cela a été les termes de Madero s’adressant aux hommes qui, lorsqu’ils sont capables de trouver du travail, gagnent vingt-cinq cents par jour. Un homme qui possède 5 000 000 d’acres de terre exhorte les travailleurs pauvres du Mexique à la frugalité !

L’idée qu’une telle situation peut être résolue avec le remède immémorial offert par les tyrans aux esclaves ressemble à l’idée de vider la mer avec une petite cuillère. Et à moins que cette frugalité, ou en d’autres termes la famine, ne soit imposée au peuple par plus de baïonnettes et plus de manœuvres politiques, ce qui semble être l’intention du gouvernement, la révolution mexicaine continuera à s’étendre au Mexique jusqu’à la solution de la question foncière avec une célérité et une détermination sans précédent.

Car il faut comprendre que la révolte principale est dirigée contre la propriété foncière. La révolution industrielle dans les villes, même si elle elle loin d’être silencieuse, n’est rien à côté de la révolte agraire.

Essayons de comprendre pourquoi. Le Mexique est constitué de vingt-sept états, deux territoires et un district fédéral autour de la capitale. Sa population s’élève à environ 15 000 000 d’habitants. Parmi ceux-ci, 4 000 000 sont des descendants d’indiens,un peu semblables aux Pueblos de nos états du sud-ouest, essentiellement agriculteurs depuis des temps immémoriaux, communistes dans bon nombre de leurs coutumes sociales et, comme tous les Indiens, farouches ennemis de l’autorité haineux de l’autorité. Ces indiens sont éparpillés dans les régions rurales du Mexique. Une tribu particulièrement célèbre dont on parle beaucoup, les Yaquis, est native du riche état du nord, le Sonora, une très bonne région agricole.

La population indienne — particulièrement les Yaquis et les Moquis — ont toujours contesté les usurpations de terre du gouvernement envahisseur, des premiers jours de la conquête, jusqu’à aujourd’hui, et continueront sans doute à les contester aussi longtemps qu’il restera des indiens ou que soit reconnu leur droit de cultiver la terre dont ils sont issus.

The Washington Herald 13 juin 1911

Les coutumes communistes de ces peuples sont très intéressantes et aussi très instructives; ils ont continué à les pratiquer tous ces siècles derniers, malgré la civilisation étrangère venue se greffer 1 au Mexique (grafted dans tous les sens du termes); et ce n’est que depuis quarante ans (seulement vingt cinq ans, pour le pire) que le pouvoir accru du gouvernement a rendu possible la destruction de l’ancien mode de vie de ces peuples.

Pour eux, les bois, l’eau et la terre étaient des communs. Tout le monde pouvait couper du bois dans la forêt et construire sa hutte, utiliser la rivière pour irriguer ses champs ou son jardin (et c’est un droit que ceux qui connaissent l’aridité du sud-ouest peuvent apprécier mieux que personne l’impérieuse nécessité). Les terres cultivables étaient allouées par accord à l’amiable avant la mise en culture, et réattribuées à la tribu après la récolte pour être allouées à nouveau. Tout le monde disposait du droit de pâturage et de cueillette. Les habitudes d’entraide, propres aux communautés peu peuplées, sont instinctives chez eux. Les voisins s’entraident pour construire leurs huttes, cultiver la terre, ramasser et stocker les récoltes.

Il n’existait pas de système judiciaire — pas de collecteurs d’impôts, pas de juges, pas de geôliers. Tout ce qu’ils avaient à faire vis à vis de la civilisation étrangère haïe était de payer la personne charger de collecter les loyers et de se tenir hors du chemin de l’officier recruteur lorsqu’il venait dans le coin. Ils méprisaient et craignaient ces deux personnages; mais tant que la majeure partie de leur vie n’était pas en contact immédiat avec eux, ils pouvaient encore garder leur ancien mode de vie pour l’essentiel.

Avec l’apparition du régime de Diaz, arrivé au pouvoir en 1876, (et quand je parle du régime de Diaz, je ne vise pas particulièrement l’homme Diaz, parce que je pense qu’il a été à la fois trop loué et trop critiqué, mais je pense à la dynamique dans son ensemble qui n’a pas cessé de développer un pouvoir centralisé et à la politique « civilisatrice mexicaine » en général, qui était la fierté de Diaz), avec cette apparition , disais-je, ce mode de vie indien a été brisé, violé, avec une main impitoyable qui a arraché un peuple par les racines, et l’a jeté comme une mauvaise herbe pour qu’elle se fane au soleil. 2

Les historiens relatent avec horreur l’acte brutal de Guillaume le Conquérant qui, au onzième siècle, a créé la Nouvelle Forêt en détruisant les fermes d’Angleterre, en rasant les maisons des gens pour faire de la place aux cerfs. Mais ces édits ne sont rien comparés aux actes du gouvernement mexicain envers les indiens. Afin d’installer « la civilisation du progrès » le régime de Diaz a accordé d’immenses concessions de terre à des capitalistes mexicains et étrangers — principalement étrangers, bien qu’il y ait aussi suffisamment de requins locaux. La plupart du temps, ces concessions ont été accordées à des sociétés capitalistes pour construire des voies ferrées ( (et dans certains cas, de la manière la plus absurde et non rentable possible), pour exploiter des ressources naturelles ou installer des « industries modernes ».

Le gouvernement n’a tenu aucun compte des anciens droits et coutumes tribales et les bénéficiaires des concessions ont fait en sorte de faire valoir leurs droits de propriété.Ils ont introduit le crime inédit de « violation de propriété ». Ils ont interdit l’abattage des arbres, le fait de prélever une branche ou de ramasser le bois mort dans les forêts. Ils ont revendiqué les cours d’eau et interdit leur libre accès; et c’est comme si ils avaient interdit la pluie du ciel. Les terres inoccupées étaient à eux; aucune main ne devait guider une charrue dans le sol sans avoir obtenu l’autorisation d’un maître lointain au préalable — une permission accordée à condition que le produit en revienne au propriétaire, moins un salaire ridiculement faible au travailleur.

Mais cela n’était pas suffisant: en 1894 était votée la « Loi sur les Terres Disponibles ». En vertu de cette loi, non seulement les grandes étendues de terres vacantes, autrefois communes, étaient allouées mais les terres occupées elles-mêmes, pour lesquelles les occupants ne pouvaient pas présenter de titre légal de propriété, étaient « dénoncées »; ainsi, les personnes instruites et les puissants, capables de se tenir au courant des agissements du gouvernement, sont allés devant les tribunaux, ont dit qu’il n’existaient pas de titres légaux de propriété pour telle et telle terre et les ont réclamé. Et l’habituel poudre aux yeux de la loi ayant été respectée (l’occupant actuel de la terre étant tout le temps complètement inconscient de la loi, supposant dans l’innocence de sa barbarie que le fait de travailler la terre depuis des générations était un titre de propriété plus que suffisant), un beau jour, le shérif tombe sur le malheureux et le chasse de son ancien habitat, pour errer comme un paria.

Tels sont les bienfaits de l’éducation. L’humanité invente des signes écrits pour aider à sa communication et, immédiatement, ces signes provoquent toutes sortes de miracles. Même un miracle tel qu’un morceau de terre solide passe sous la domination d’une feuille de papier impuissante; et qu’un lointain être de chair qui n’a jamais vu la terre, obtient le pouvoir d’expulser des centaines, des milliers d’êtres de chair semblables, qui eux, ont grandi sur cette terre en même temps que ses arbres, l’ont labouré de leurs mains et fertilisé de leurs os depuis des milliers d’années.

NDT
1. graft :signifie greffer, mais aussi pots de vin
2. Cette politique se poursuit aujourd’hui au Mexique, au Chiapas notamment.

Traduction R&B

A suivre: La révolution mexicaine (2)