Le droit de vivre

Texte original : The Right To Live Mother Earth, Janvier 1912

L’homme moderne est abondamment doté de droits politiques. Il a le droit de citoyenneté, à la condition d’être vertueux et de ne pas être anarchiste; il peut élire ses gouvernants et ses geôliers; il peut même jouir, en tant qu’appartenant à la majorité, du privilège d’être le témoin du gouvernement agissant « au nom du peuple.”

Ce privilège est particulièrement une mauvaise plaisanterie, parce que les actes du gouvernement et des tribunaux n’ont habituellement comme seul but que d’intensifier le vol et la soumission du peuple; en d’autres termes, le peuple — en son propre nom sacré — se condamne à la dépendance et à l’esclavage.

Le vide et l’imposture des droits politiques deviennent pleinement évidents lorsque nous constatons que, mis tous ensemble, ils ne comprennent pas le droit de vivre.

Le droit de vivre, — c’est à dire la sécurité des moyens d’existence, l’organisation de la société de manière à garantir à chacun le minimum matériel nécessaire à la vie et le rendre aussi évident que le fait de respirer — la société actuelle ne peut pas donner ce droit à l’être humain.

sdf-1Et aujourd’hui ?

Le caractère barbare des formes dominantes d’existence n’est jamais démontré aussi crûment que lorsque nous soumettons le droit de vivre à un test critique. Ce droit est attaqué et bafoué quotidiennement d’un millier de façons différentes par la coercition, la pauvreté et la dépendance. c’est une ironie cruelle que de justifier l’existence de la machinerie meurtrière du gouvernement, avec ses lois brutales imbéciles, en partant du principe qu’il est nécessaire pour « la protection de la vie et de la propriété.”

Parmi les milliers de lois et de décrets, il n’existe pas un seul paragraphe qui garantit à chaque membre de la société le droit de vivre. Le tendre soin accordé à la propriété n’est que de peu d’utilité; car la principale caractéristique d’une société fondée sur la sacralisation de la propriété est que la grande majorité ne possède pas assez de propriété pour justifier la coûteuse machinerie de la police, de la justice, des geôliers et des bourreaux.

Le droit de vivre est avant tout dépendant de la possession et du pouvoir que celle-ci accorde. Mais comme seule une petite minorité possède et contrôle, le droit de vivre reste une chimère pour la majorité.

L’anarchisme considère le droit de vivre comme le pivot de sa philosophie . Il le considère comme le fondement indispensable d’une société qui se prétend humaine.

Aujourd’hui le nécessiteux, celui qui a faim et le sans-abri, ne trouvent aucun recours, aucun tribunal pour faire valoir son droit de vivre. Le ferait-il, pour tester ce droit, qu’il se retrouverait bientôt à l’hospice ou en prison. Au milieu d’une fabuleuse richesse, il manque souvent des moyens minimum d’existence. Il reste isolé, oublié. En un coup d’œil, partout, l embrasse du regard un amas de nourriture, de vêtements et de conforts divers, un millier de fois ce qui lui serait nécessaire pour le sauver du désespoir et de la destruction. Mais pas le moindre droit de vivre ne lui donne le pouvoir sur les choses dont le manque le transforme en paria social.

Que valent ses droits de citoyenneté, ses « libertés » politiques, ou sa souveraineté d’un jour comme électeur, alors qu’il est privé du droit de vivre et interdit d’usage des choses dont il a besoin?

Lorsque tout, chaque chose essentielle à la vie est le monopole d’une certaine classe — protégée par les lois, l’armée, les tribunaux et les échafauds — il est évident que la classe possédante dominera totalement la vie, avec la soumission qui en résulte pour le reste du peuple.

La revendication du droit de vivre est la plus révolutionnaire de nos jours. Les privilégiés en sont conscients. Partout où cette demande sera exprimée sérieusement à voix haute, où elle sera accompagnée d’actions complémentaires, où les déshérités auront recours à l’expropriation, à la grève générale, les gardiens de « l’ordre » prendront immédiatement conscience que la bannière de la révolution sociale flotte dans le vent.

Ceterum censeo! Ce qui est aujourd’hui hypocritement appelé “ordre” doit tomber et périr pour que le droit de vivre devienne une joyeuse réalité.