Au-delà du lanceur d’alerte

Texte original : Beyond Whistleblowing

snowden
Citizenfour 1 n’est que la dernière expression d’une fascination publique envers le lanceur d’alerte. Jesselyn Radack 2, Thomas Drake 3, Chelsea Manning, Edward Snowden — le lanceur d’alerte quitte les coulisses du pouvoir pour nous apprendre combien celui-ci est utilisé de manière abusive , en divulguant des informations secrètes comme Prométhée le feu sacré.

Mais le lanceur d’alerte peut-il nous sauver? Est-il suffisant de dénoncer? Quelles sont les limites de la dénonciation comme base de la transformation sociale et que faudrait-il pour la dépasser?

Les lanceurs d’alerte apparaissent sûrement à leur avantage, comparés aux institutions qu’ils dénoncent. La foi dans les autorités de toutes sortes est à son plus bas niveau de tous les temps et pour de bonnes raisons. Dans un bulletin d’information, dans le film Citizenfour, nous voyons Obama affirmer qu’il avait ordonné une enquête au sein de la NSA avant que les révélations de Snowden ne s’ébruitent. Le président appelle cyniquement à un débat « basé sur les faits »—alors que la seule source fiable émane des fuites illégales de l’homme qu’il accuse. Il est difficile d’imaginer un contraste plus grand entre le courage et le cynisme.

Mais c’est une chose de démasquer les tyrans—cela en est une autre que de les évincer .

“Ma plus grand crainte…est que rien ne change. Les gens verront toutes ces révélations dans les médias. Ils sauront jusqu’où le gouvernement est prêt à aller pour obtenir un pouvoir sans partage et contrôler davantage la société américaine et le monde. Mais ils ne voudront pas prendre les risques nécessaires pour s’y opposer et se battre.” – Edward Snowden 4

La théorie du changement social implicite dans la dénonciation est que, si les crimes d’un gouvernement sont connus, l’indignation populaire l’obligera à s’amender. “Je croyais que si la surveillance inconstitutionnelle massive des américains par la NSA était connue ” a déclaré Snowden, “elle ne survivrait pas à l’examen approfondi des tribunaux, du congrès et du peuple.” 5 Mais la plus grande crainte de Snowden s’est réalisée : les réformes pour restreindre les programmes de surveillance de la NSA ont été refusées par les représentants élus. Snowden a remballé ses espérances.

Lui et d’autres lanceurs d’alerte ont réussi à discréditer des gouvernements mais pas à arrêter l’augmentation de la surveillance étatique. Ils ont révélé combien nos gouvernants étaient indiscrets et intouchables mais ils ne nous ont pas aidé à nous en protéger. Est-il possible que les mêmes facteurs qui permettent aux lanceurs d’alerte d’avoir de tels résultats empêchent également leurs révélations de porter leurs fruits?

Pourquoi le lanceur d’alerte est-il un personnage si convaincant? Avant tout, parce que sa position lui permet de parler au sein du système lui-même. : il est investi de toute la légitimité de l’institution qu’il dénonce. Il n’a pas toujours été un rebelle ou un marginal; il a cru dans le système et s’est senti trahi lorsqu’il a appris qu’il n’obéissait pas à ses propres règles. La dénonciation est fondée sur un discours démocratique: si les gens en savent assez, ils pourront « dire ses quatre vérités au pouvoir », et ce discours accélérera le changement d’une manière ou d’une autre. Cela suppose, bien sûr, un système politique fondé sur le dialogue.

Les révélations mêmes de Snowden montrent à quel point cette conception est naïve. Les ministères qui ont bâti cette infrastructure de surveillance — et qui essaient aujourd’hui d’emprisonner Snowden aux côtés de Chelsea Manning— détiennent le pouvoir en vertu d’une force coercitive et non d’arguments persuasifs. Parler seulement de vérité n’est pas suffisant; nous ne sommes pas dans le dialogue mais dans une lutte de pouvoir.

De même, c’est une erreur que de considérer les magouilles en coulisses des politiciens et des bureaucrates comme des dysfonctionnements temporaires à travers un ordre contraire transparent et égalitaire. Il ne s’agit pas d’abus mais d’un ordre routinier; Elles ne sont pas des exceptions, mais la règle, l’essence même de la gouvernance. Depuis l’apogée des lanceurs d’alerte dans les années 1970—Daniel Ellsberg, Deep Throat, la Citizens’ Commission to Investigate the FBI 6— des journalistes d’investigation ont dénoncé scandale après scandale. Les considérer tous comme des anomalies implique que l’état lui même est légitime par nature et qu’il a seulement besoin d’être réformé. Mais c’est absurde de penser que les citoyens peuvent surveiller l’état. Plus l’état est puissant, plus il utilisera cette puissance contre ses citoyens — pour ne pas parler des autres.

Il existe d’autres inconvénients à considérer le lanceur d’alerte comme protagoniste essentiel du changement social. Cela n’implique pas seulement que le système est fondamentalement considéré comme légitime mais que ceux qui détiennent en son sein des positions privilégiées sont des agents de ce changement. Pourtant, dans leur grande majorité, ces personnes sont les moins susceptibles de sortir du rang; des milliers de critères de sélection, de mesures d’isolement et incitatives sont mises en œuvre pour s’assurer qu’elles ne seront pas sujettes à des crises de conscience. Il ne faut pas s’étonner du fait que les Manning et les Snowden sont si rares, comparés aux milliers d’anonymes qui collaborent au fonctionnement de l’appareil d’état. Le problème n’est pas que les êtres humains sont égoïstes et insensibles mais que l’ infrastructure du pouvoir encourage l’égoïsme et l’insensibilité.

C’est une erreur que de limiter l’avenir de l’humanité à l’image que renvoie les coulisses du pouvoir. Au lieu de cela, nous devrions nous demander comment des personnes de toutes conditions pourraient travailler ensemble pour mettre hors d’usage l’infrastructure du pouvoir.

Des administrateurs de système comme Edward Snowden exercent sans doute une influence disproportionnée sur le destin de notre espèce, mais ils ne peuvent trouver une solution par eux mêmes. Réunir quelques experts en informatique comme agents des luttes sociales ne fait qu’écarter toutes les autres composantes démographiques dont la participation est essentielle à tout mouvement pour la libération. Cet oubli explique le désespoir de Julian Assange et de Jacob Appelbaum lors de leur prise de parole au Chaos Communication Congress de 2013 7 lorsqu’ils présentèrent les administrateurs de systèmes comme une classe qui devrait s’organiser pour défendre ses propres intérêts, avertissant qu’il sera bientôt trop tard pour arrêter le processus qui conduit à une tyrannie numérique. En réalité, les personnes en dehors des institutions du pouvoir combattront les injustices sans tenir compte de la consolidation du pouvoir via internet— beaucoup n’ont franchement pas le choix. L’augmentation rapide du nombre de personnes marginalisées, sans emploi et opprimées doit figurer au centre de toute stratégie de changement, aux côtés des transfuges de la caste des programmeurs. Si ces derniers conceptualisent leurs intérêts comme étant distincts de ceux du reste de l’humanité, et s’organisent pour défendre ces intérêts plutôt que de participer à une lutte beaucoup plus large, ils seront condamnés au même titre que le reste de l’espèce. Ils ne doivent pas s’organiser en tant que classe—ils doivent changer de côté dans la guerre de classe.

Comme le craignait Snowden, en l’absence de propositions pour la combattre, les révélations sur la surveillance étatique ne font qu’exacerber l’effet de peur qu’elles visent à susciter. Le lecteur de journal lambda, en apprenant que la NSA surveille ses moindres agissements via son smartphone et sa carte de crédit, ne va probablement pas descendre dans la rue en colère, mais devenir plus prudent et plus soumis. Mais le silence et l’obéissance ne nous protégeront pas: ils ne feront que enhardir ceux qui détiennent le pouvoir pour cibler des cercles encore plus larges d’ennemis potentiels. Le cryptage et autres mesures de sécurité ne nous protègent pas non plus : le gouvernement disposera toujours d’une technologie supérieure. Si nous conceptualisons la résistance seulement en termes techniques, nous perdrons sur toute la ligne. Le cryptage est important, mais la seule vraie sécurité réside dans un mouvement assez puissant pour soutenir quiconque visé par l’état. Quel que soit le nombre d’agences gouvernementales de renseignement qui collaborent entre elles, l’état ne peut les utiliser dans la mesure où il est capable d’en supporter les conséquences politiques. Plus tôt nous nous unirons nos efforts dans une lutte ouverte contre elles et plus nous serons en sécurité.

Revenons au personnage du lanceur d’alerte. Le héros idéal est comme nous tous: un être ordinaire seulement doté d’un courage et d’un destin surnaturel. Les héros incarnent une étape que nous pourrions franchir, mais que nous ne franchissons pas — souvent par crainte de ne pas avoir les mêmes dons qu’eux, de ne pas avoir été choisis par le destin. Et c’est précisément ce qui est dangereux avec les héros : ils ont tendance à mettre sur la touche ceux qui croient en eux.

Ce n’est pas pour dénigrer les lanceurs d’alerte. Snowden et Manning ont tout sacrifié pour être en accord avec leur conscience, sans la moindre intention égoïste. Mais la meilleure façon de rendre hommage à leur courage et à leur sacrifice est de suivre le même chemin. Le message qu’ils nous communiquent ne se limite pas à l’information qu’ils nous donnent, mais réside avant tout dans leur conduite elle-même, leur décision de déserter les rangs du pouvoir répressif pour rejoindre ceux du peuple. Plutôt que d’admirer seulement la bravoure exceptionnelle de Snowden, demandons-nous ce que pourrait être l’équivalent de son acte dans nos propres vies. Cela pourrait ne pas être la dénonciation mais quelque chose d’autre.

Qu’est ce signifierait pour nous autres le fait de déserter les structures du pouvoir auxquelles nous participons? D’identifier ce qui est intolérable dans nos complicités quotidiennes et de rompre avec une bonne fois pour toute? C’est un pas que nous pouvons tous franchir, où que nous nous situions dans l’architecture du pouvoir.

La seule dénonciation n’apportera pas le changement social. Il exige l’action directe. Il n’y a pas eu de lanceurs d’alertes à Ferguson — ce ne fut pas la révélation d’une bavure policière qui a été à l’origine de la plus importante vague de manifestations contre les brutalités de la police depuis deux décennies, mais le fait que les gens ont agi suite à leur indignation. Le meurtre de Michael Brown a été interprété au plan national comme une tragédie parce que les gens ont manifesté, et non parce qu’une vidéo avait enregistré le meurtre , et non parce que un initié avait révélé que son meurtrier avait violé une loi quelconque. S’opposer aux agissements du gouvernement au motif qu’ils sont illégaux ou corrompus nous rendent impuissants face à toutes les formes de brutalités et d’abus qui sont déjà légaux. Nous devons développer notre capacité à nous opposer aux autorités, en dépit des lois. Sans cela, tous les lanceurs d’alertes du monde seront inutiles.

Aujourd’hui, nous ne manquons pas d’informations sur la surveillance étatique, pas plus que d’exemples concrets sur comment agir contre elle. Comme Jeremy Hammond 8, nous pourrions supposer que ce dont nous avons besoins n’est pas seulement de dénoncer les conduites abusives de l’état, mais d’identifier ses vulnérabilités stratégiques. En protégeant les militants tunisiens contre la surveillance ou en révélant le nom des membres du Ku Klux Klan, Anonymous a démontré les bénéfices tactiques du piratage informatique en lien avec les mouvements sociaux. Richard Stallman 9 a souligné que des attaques par déni de service ne sont que de nouvelles formes d’obstruction — tout comme les manifestants de New York et de la région de la Baie ont bloqué les autoroutes, les militants en ligne bloquent les autoroutes de l’information. Les actions qui combinent l’action directe en ligne et hors ligne offrent des perspectives nouvelles d’alliances trans-classes, races et nationales.

En même temps, les fonctionnaires qui sont chargés de la maintenance de l’appareil de surveillance opèrent à partir de bureaux situés dans des banlieues tranquilles de Fort Mead ou de Hawaï. En suivant l’exemple des manifestants qui ont visé Google à San Francisco, nous pouvons imaginer des manifestants ouvrant un nouveau front dans la lutte. Cela pourrait peut-être brouiller les cartes de ceux qui se considèrent les maîtres de l’univers informatique dans le confort de leurs bureaux.

Ainsi, les lanceurs d’alertes, les administrateurs de systèmes, les pirates informatiques de tous poils devraient faire cause commune avec d’autres mouvements et populations, en considérant la dénonciation comme une parmi les nombreuses tactiques d’une lutte plus large. Les lanceurs d’alertes et autres dissidents informatiques seuls, seront traqués et emprisonnés comme Chelsea Manning et Jeremy Hammond, ou piégés comme Julian Assange et Edward Snowden. Ensemble, avec nos compétences et perspectives respectives — allant de la programmation à la lucidité qui découle du sentiment de ne plus avoir rien à perdre — nous seront plus puissants que nous ne pourrions l’être seuls.

“Je n’essaie pas de détruire la NSA, je travaille à l’améliorer,” 10 a déclaré Snowden lors de sa période la plus innocente. Aujourd’hui, toute personne un tant soit peu pragmatique sait qu’il serait plus facile de démanteler la NSA et toutes les institutions satellites que de les réformer. Le seul désir de voir respectée notre vie privée et de vivre en paix nous met en conflit direct avec le pouvoir d’état sous forme de réseau mondial. C’est une perspective intimidante mais c’est aussi le bon moment pour cela, alors que des millions de personnes sont entraînées dans un conflit semblable à travers des crises écologiques, économiques ou d’origine raciale déclenchées par cette structure de pouvoir hiérarchisé.

Et ici, nous arrivons au cœur du sujet. La principale cible de la NSA n’a jamais été les soi disant “terroristes,” mais les mouvements de base qui mettent en cause la répartition du pouvoir. Sous cet angle, la décision d’élargir l’éventail de la surveillance de la NSA à la population entière des États-Unis n’est pas du tout surprenante. Le but n’a jamais été vraiment de trouver l’aiguille terroriste dans la botte de foin. Les cibles réelles de l’appareil de surveillance ont toujours été les militants en Tunisie, les révolutionnaires en Égypte, les anarchistes en Grèce, #M15, #occupy, #blacklivesmatter, la révolution à Rojava — et tous les mouvements sociaux encore à venir, puisque les crises engendrent les crises.

Il n’est plus réaliste d’imaginer le changement social en termes de discussions politiques, si cela ne l’a jamais été. Nous devons penser en termes de révolution. Que vous agissiez derrière un clavier ou une barricade, trouvons-nous et apprenons à être efficaces ensemble.

2a

1. NDT Citizenfour est un film documentaire réalisé par Laura Poitras en 2014 concernant les révélations de Edward Snowden sur l’espionnage de la NSA
2. NDT D.C. Lawyer Jesselyn Radack Wins Hugh M. Hefner First Amendment Award For Whistleblower Work
3. NDT USA v. Thomas A. Drake: Selected Case Files
4. Interview avec Edward Snowden
5. Snowden welcomes Obama’s plans for NSA reform as ‘turning point’
6. NDT Groupe qui a volé un millier de documents classifié dans un bureau du FBI en Pennsylvanie le 8 mars 1971, révélant les opérations du COINTELPRO
7. 30C3: Sysadmins of the World, Unite! Julian Assange, Jacob Appelbaum, et Sarah Harrison (29 Dec 2013). Ou la transcription
8. Free Jeremy
9. The Anonymous WikiLeaks protests are a mass demo against control
10. Ed Snowden: I’m Still Working For The NSA; They Are The Only Ones Who Don’t Realize It

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s