Communisme et Individualisme

Texte original : Communism and Individualism, publié dans The Anarchist Revolution Polemical Articles 1924 – 1931 Vernon Richard Ed. Freedom Press 1995

Dans un article récent, Nettlau déclare que la raison, ou du moins, l’une des raisons, pour laquelle, après tant d’années de propagande, de luttes et de sacrifices, l’anarchisme n’a toujours pas réussi à attirer la grande masse du peuple et à l’encourager à la révolte, repose sur le fait que les anarchistes des deux écoles du communisme et de l’individualisme ont présenté leur propre théorie économique comme la seule solution aux problèmes sociaux et n’ont pas réussi, de ce fait, à convaincre les gens que leurs idées puissent se réaliser.

Je crois vraiment que la raison essentielle de notre manque de succès est que, compte tenu de l’environnement actuel – c’est-à-dire des conditions matérielles et morales de la masse des travailleurs et de ceux qui, sans être des travailleurs produisant des biens, sont victimes de la même structure sociale – notre propagande ne peut avoir qu’une portée limitée, et aucune dans les zones les plus pauvres et parmi les couches de la population qui vivent dans la plus grande misère physique et morale. Et je pense que ce n’est que lorsque la situation changera et nous deviendra plus favorable ( ce qui pourrait arriver notamment lors de moments révolutionnaires et grâce à nos propres efforts) que nos idées convaincront un nombre croissant de personnes et qu’augmentera la possibilité de les mettre en pratique. La division entre communistes et individualistes n’a que peu à voir avec cela puisque celle-ci n’intéresse que celles et ceux qui sont déjà anarchistes ainsi qu’une petite minorité d’anarchistes potentiels.

Mais il est néanmoins vrai que les polémiques entre individualistes et communistes ont souvent absorbé beaucoup de notre énergie. Elles ont empêché, même lorsque cela était possible, la mise en place d’une collaboration franche et fraternelle entre tous les anarchistes et ont tenu à distance de nombreuses personnes, qui, si nous avions été unis, auraient été attirées par notre passion de la liberté. Par conséquent, Nettlau a raison de prôner l’harmonie et de démontrer que, pour qu’existe une vraie liberté, c’est à dire l’anarchie, une possibilité de choix doit exister et chacun pouvoir mener sa vie comme il l’entend, de manière communiste ou individualiste ou encore selon un mélange des deux.

Mais Nettlau se trompe, selon moi, lorsqu’il pense que les différences entre anarchistes qui se qualifient de communiste et celles et ceux qui se qualifient d’individualistes sont basées sur les idées que se font chacun de la vie économique (production et distribution) dans une société anarchiste. Après tout, ce sont des questions qui concernent un futur très lointain; et, si il est vrai que l’idéal, le but ultime, est un phare qui guide ou devrait guider le comportement des hommes et des femmes, il est encore plus vrai que, plus que toute autre chose, ce qui détermine les accords et désaccords n’est pas ce que nous voulons pour demain mais ce que nous faisons et voulons faire aujourd’hui. En général il est préférable, et nous avons plus intérêt, à nous entendre avec des compagnons de route qui font le même voyage que nous mais avec une destination différente à l’esprit qu’avec celles et ceux qui, bien qu’ils disent vouloir aller au même endroit que nous, prennent un chemin opposé! Il est donc arrivé que des anarchistes de différentes tendances, malgré qu’ils veuillent fondamentalement la même chose, se retrouvent farouchement opposés les uns aux autres dans leur vie quotidienne et à travers leur propagande.

Étant donné les principes de l’anarchisme – à savoir que personne ne devrait avoir le désir ou les moyens d’opprimer et d’obliger les autres à travailler pour eux – il est clair que l’anarchisme comprend toutes les formes de vies, et uniquement celles-ci, qui respectent la liberté et reconnaissent à chaque personne le droit de jouir de toutes les choses qu’offrent la nature et des produits de leurs propres activités.

Il est incontesté par les anarchistes que l’être humain réel et concret, celui qui possède une conscience et des sentiments, qui ressent du plaisir et qui souffre, représente l’individu et que la Société, loin de lui être supérieure, n’est que l’instrument et l’esclave de l’individu, et ne doit être rien de plus que l’union d’hommes et de femmes pour le plus grand bien de tous. Et, à partir de ce point de vue, nous pourrions dire que nous sommes tous individualistes. Mais pour être anarchiste, il ne suffit pas de vouloir seulement l’émancipation de l’individu. Nous devons vouloir également l’émancipation de toutes et tous. Il n’est pas suffisant de se rebeller contre l’oppression. Nous devons refuser d’être oppresseurs. Nous devons comprendre les liens de solidarité, naturels ou voulus, qui relient l’humanité, aimer nos compagnons humains, souffrir des malheurs des autres et ne pas en être heureux. Et ce n’est pas une question d’organisation économique , mais de sentiments, comme cela est appelé en théorie, une question d’éthique.

Étant donné de tels principes et sentiments qui, malgré des différences de termes, sont communs à tous les anarchistes, la question est de trouver des solutions aux problèmes pratiques de la vie qui respectent le mieux la liberté et satisfont le plus nos sentiments d’amour et de solidarité.

Ces anarchistes qui se qualifient de communistes (et j’en fais partie) sont communistes, non pas parce qu’ils veulent imposer leur façon de voir spécifique ou parce qu’ils croient que c’est la seule planche de salut, mais parce qu’ils sont convaincus, et le resteront à moins qu’on leur prouve le contraire, que, plus les hommes et les femmes seront unis dans la camaraderie, plus étroite sera leur collaboration pour le bien de tous, et plus grands seront le bien être et la liberté dont chacun jouira. Ils pensent que,même là où les individus sont libérés de l’oppression, ils restent exposés aux forces hostiles de la nature, qu’ils ne peuvent pas affronter isolément mais seulement avec la coopération des autres, afin de les contrôler et les transformer en moyens de leur bien-être. Les individus qui souhaitent subvenir à leurs besoins matériels en travaillant seuls seront esclaves de leur travail. Un paysan, par exemple, qui veut cultiver seul une parcelle de terre, renoncera aux avantages de la coopération et se condamnera à une vie malheureuse: pas de repos, pas de voyages, pas d’études, pas de contacts avec le monde extérieur… et il ne sera pas toujours capable d’apaiser sa faim.

Il est grotesque de penser que certains anarchistes, malgré qu’ils se qualifient de communistes et qu’ils le sont, veulent vivre comme dans un couvent et se soumettre à un régime uniforme en termes d’alimentation, de vêtements, etc. Mais il serait tout aussi absurde de penser qu’ils veulent faire ce qu’il leur plaît sans tenir compte des besoins des autres, du droit pour tous à une égale liberté. Tout le monde sait que, par exemple, Kropotkine, un des plus passionnés et éloquents propagandistes des vues communistes, était, en même temps un grand disciple de l’indépendance individuelle, avec l’ardent désir que chacun soit capable de s’épanouir librement, de satisfaire ses propres goûts artistiques, de se consacrer à la recherche scientifique, de trouver les moyens d’harmoniser le travail manuel et intellectuel, afin que les êtres humains le deviennent au sens le plus noble du terme.

En outre, les communistes (anarchistes) pensent que, du fait des différences naturelles de fertilité, de santé, et de localisation des terres, il serait impossible d’assurer que chaque individu bénéficie de conditions de travail égales. Mais en même temps, ils sont conscients des immenses difficultés liées à la mise en pratique, sans une longue période de libre évolution, d’un communisme universel, librement consenti, qu’ils pensent être l’idéal suprême de l’humanité, émancipée et unie dans la camaraderie. Par conséquent, ils sont arrivés à une conclusion qui pourrait être résumée par cette formule: Plus les possibilités du communisme sont grandes, plus grandes le sont aussi les possibilités de l’individualisme; autrement dit, la plus grande des solidarités pour jouir de la plus grande des libertés.

De l’autre côté, l’individualisme (anarchiste) est une réaction contre le communisme autoritaire – le premier concept dans l’histoire à s’être présenté sous la forme d’une société juste et rationnelle, influençant plus ou moins toutes les utopies et les tentatives pour les mettre en pratique – une réaction, je le répète, contre le communisme autoritaire qui, au nom de l’égalité, entrave et détruit presque, la personnalité humaine. Les individualistes attachent la plus grande importance à un concept abstrait de liberté et ne prennent pas en compte, ou glissent sur le fait que la liberté réelle, concrète, est le résultat de la solidarité et de la coopération volontaire. Il serait injuste de croire que les individualistes cherchent à se priver des avantages de la coopération et se condamnent à un isolement impossible. Ils pensent certainement que travailler de manière isolée est stérile et qu’un individu, pour gagner sa vie comme un être humain et jouir matériellement et moralement de tous les avantages de la civilisation, doit soit exploiter – directement ou indirectement – le travail des autres et grossir sur la misère des ouvriers, soit s’associer avec ses semblables et partager avec eux les peines et les joies de la vie,. Et, puisque anarchistes, ils ne peuvent pas permettre l’exploitation, ils doivent nécessairement convenir que, pour être libres et vivre comme des êtres humains, ils doivent accepter un certain degré et certaines formes de communisme volontaire.

Dans le domaine économique, par conséquent, là où repose apparemment la fracture entre communistes et individualistes, la conciliation pourrait rapidement se faire à travers une lutte commune pour l’obtention des conditions de liberté réelle et, en laissant les expériences résoudre les problèmes pratiques de la vie. Des discussions, des études, des théories, même des conflits entre différentes tendances, tout cela apporterait alors de l’eau au moulin alors que nous nous préparons à nos futures tâches.

Mais pourquoi alors, si les différences sont plus apparentes que réelles et, en tout cas, facilement surmontées, existe-t’il cette éternelle dissension, cette inimitié qui devient parfois hostilité ouverte entre ceux qui, comme le dit Nettlau, sont si proches les uns des autres, motivés par les mêmes passions et idéaux?

Comme je l’ai déjà mentionné, les différences, tant sur les projets et les théories concernant la future organisation économique de la société ne sont pas la vraie raison de cette division persistante, qui est plutôt créée et continuée par un désaccord plus important et, surtout, plus thématiques sur des questions politiques et morales.

Je ne parle pas de ceux qui se décrivent comme anarchistes individualistes simplement pour étaler leurs instincts férocement bourgeois lorsqu’ils proclament leur dédain pour l’humanité, leur insensibilité à la souffrance des autres et leur désir de domination, instincts. Je ne parle pas non plus de se qui se présentent comme communistes anarchistes, mais qui sont foncièrement autoritaires, pensent qu’ils possèdent la vérité absolue et s’octroient le droit de l’imposer à tous les autres.

Les communistes et les individualistes ont souvent commis l’erreur d’accueillir et d’accepter comme camarades ceux qui ne partagent avec eux que un peu de vocabulaire commun ou des apparences extérieures.

Je veux parler de ceux que je considère comme les vrais anarchistes. Ceux-ci sont divisés sur de nombreux points d’importance réelle et peuvent être classés comme communistes ou individualistes, généralement par habitude, sans que les questions qui les divisent aient quelque chose à voir avec l’organisation de la société future.

Parmi les anarchistes, il y a les révolutionnaires qui pensent que la violence qui maintient l’ordre actuel ne peut être vaincue que par la violence afin de créer un environnement qui permet le libre épanouissement des individus et collectivités; et il y a les pédagogues qui pensent que le changement social ne peut venir qu’en changeant d’abord les individus à travers l’éducation et la propagande. Il y a les partisans de la non-résistance, ou résistance passive, qui refusent la violence même lorsqu’elle sert à repousser la violence, et il y a ceux qui admettent la nécessité de la violence, mais qui sont à leur tour, divisés sur la nature, l’étendue et les limites de celle-ci. Il existe des désaccords sur l’attitude envers les syndicats, sur l’organisation autonome, ou non-organisation, des anarchistes;des désaccords occasionnels ou permanents sur les relations entre les anarchistes et d’autres groupes subversifs.

C’est sur ces problèmes, et d’autres similaires, que nous devons parvenir à nous entendre; ou, si il apparaît qu’un accord ne soit pas possible, alors nous devons apprendre à nous tolérer. Travailler ensemble lorsqu’il y a consensus et, lorsque cela n’est pas le cas, permettre aux autres d’agir comme ils pensent souhaitable, sans interférence.

Après tout, lorsque l’on y pense, personne ne peut être sûr d’avoir raison et personne n’a jamais toujours raison.

Avril 1926

Traduction R&B

 

 

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