Homestead I

Extraits de Homestead. A Complete History of the Struggle of July, 1892, between the Carnegie-Steel Company, Limited, and the Amalgamated Association Arthur G. Burgoyne

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation

HOMESTEAD.
Une histoire complète de la lutte de juillet 1892, entre la Carnegie·Steel Company Limited et la Amalgamated Association of Iron and Steel Workers.
Par
Arthur G. Burgoyne.
ILLUSTREE
PITTSBURGH, PA.
1893.

Note des Éditeurs.

Suite à la suggestion de nombreux membres des organisations ouvrières, les éditeurs de « Homestead » ont décidé de reverser cinq pour cent des bénéfices nets dérivés de la vente de cet ouvrage comme premiers apports à un fonds consacré à l’érection d’un monument en commémoration à la bataille du 6 juillet 1892. Un modèle qui semble adapté a été retenu et est reproduit en face de la page 288, et nous espérons que les travailleurs des États-Unis coopéreront pour assurer la réussite de ce projet. Les hommes et les événements de premier plan dans la plupart des autres domaines de l’activité humaine sont immortalisés à travers des témoignages impérissables; mais le mouvement syndical ne dispose de pratiquement rien pour marquer ses réalisations et servir de mémoire aux générations futures. Rien en pourrait constituer un meilleur début que les héros de Homestead, et il est particulièrement approprié que nous commencions cet effort en lien avec cette histoire. Une telle aide, qui leur est possible d’apporter pour aboutir à la création de la Homestead Monument Association et pour la réalisation de son objet est offerte de bon cœur par

Les Éditeurs .

monumentMonument proposé à la mémoire des héros de Homestead

CHAPITRE I.

capitalist stronghold

La ville de Homestead, peuplée d’environ 12 000 habitants, construite à l’initiative et grâce à la richesse de la Carnegie Steel Company et aux économies des artisans employés par cette grande société industrielle, se niche dans un méandre de la rive sud de la Monongahela River, à huit miles de Pittsburgh.

Sans les usines Carnegie, Homestead n’existerait pas. Comme les villes champignons qui sont sorties de terre le long de la Northern Pacific Railroad alors que la voie ferrée était en construction, et qui sont mortes aussi vite que le chantier s’est déplacé, Homestead est né lorsque le site, maintenant occupé par la ville, a été choisi par Andrew Carnegie comme centre de production, et serait donc rayé de la carte de la même façon, ou, au mieux, réduit au rang de village insignifiant, si la société Carnegie devait déplacer demain sa production.

L’interdépendance entre l’emploi et la ville est totale.

Les terrains de l’usine occupent environ 600 acres, bordés par la rivière et inclut trente sept acres de bâtiments couverts 1. La production comprend des plaques d’acier et blindées, des poutrelles et structures métalliques de différents types. La fabrication de plaques blindées pour la marine des États-Unis est conduite à une échelle sans précédent. L’équipement de l’usine de production de plaques blindées est une merveille de perfection mécanique, avec ses grues hydrauliques capables de soulever et de déplacer d’un endroit à un autre une charge de 200 tonnes, tout en étant manœuvrées par un homme seul, jusqu’à l’unité de finition. Les unités de production de poutrelles et structures métalliques, l’unité Bessemer et les unités de production de billettes et de lopins sont également magnifiquement équipées et gérées à une échelle gigantesque, en comparaison de laquelle la production des autres aciéries américaines est presque insignifiante.

rails

Des voies ferrées quadrillent le terrain, et dix-neufs locomotives sont nécessaires pour le transport des matériaux. Les ateliers de maintenance sont imposants et une armée de forgerons, de tourneurs, de charpentiers, d’étameurs et autres mécaniciens sont employés pour garder en parfait état de marche chaque élément de l’outil de travail.

L’usine est éclairée à l’électricité.

Les bureaux du surintendant et son corps de greffiers, dessinateurs et ingénieurs se trouvent à proximité de l’usine. Huit belles résidences, plus éloignées de l’usine, sont occupées par les directeurs adjoints. Il y a aussi un club house à l’usage des invités et des cadres.

La construction de cette immense entreprise, représentant un capital de beaucoup de millions de dollars et employant près de 4 000 hommes, a débuté en 1880, lorsque, selon le rapport du bureau du recensement, Homestead comptait une population de moins de 600 habitants. La société qui avait rendu tout cela possible, et qui, grâce à des efforts intelligents et une accumulation et une utilisation phénoménales de capitaux, avait bâti une ville américaine à part entière, avec des écoles, des églises, des établissement commerciaux prospères, de petites industries indépendantes et une gestion municipale bien organisée, est contrôlée par deux hommes, dont les noms sont devenus, suite aux événements qui vont être racontés dans cet ouvrage, familiers dans le monde entier —Andrew Carnegie et Henry Clay Frick.

Andrew Carnegie est un autodidacte, le fils d’un tisserand pauvre de Dunfermline, en Écosse. En 1845, le gamin, qui avait alors 12 ans, a émigré aux États-Unis avec ses parents et s’est installé à Pittsburgh. Il a commencé à travailler en surveillant un moteur stationnaire, puis comme coursier, et au fil du temps, comme télégraphiste. la Pennsylvania Railroad Company l’a nommé assistant du surintendant de son bureau de Pittsburgh et gérant de ses lignes télégraphiques. C’est à cette époque qu’il a rencontré Woodruff, l’inventeur du wagon-lit et a pris des parts dans son affaire. L’entreprise était rentable et a abouti à ce qui peut être considéré comme le noyau de la richesse de Mr. Carnegie. Le jeune homme bénéficia d’une autre promotion, assurant la surintendance de la division de Pittsburgh de la Pennsylvania Railroad. Son avenir était désormais assuré si il choisissait de continuer dans cette branche; mais ses goûts, ou plutôt sa vision affûtée du futur, l’a conduit dans une autre direction. Avec son frère Thomas et quelques autres, il a acheté un laminoir en activité, et à partir de là, s’est développé le système le plus vaste et le plus rentable au monde de l’industrie du fer et de l’acier.

[…]

Les liens de Henry Clay Frick avec les industries Carnegie ne se sont établis que lorsque Andrew Carnegie avait atteint l’apogée de son succès. Mais Mr. Frick s’était déjà frayé son chemin vers la richesse par une voie différente et était lui aussi millionnaire. Il avait obtenu son succès dans le charbon et était connu sous le nom du Roi de la Coke ». Celle-ci est indispensable à la manufacture de l’acier, mais pendant longtemps, sa production est restée une industrie séparée. La région de Connellsville, située à environ cinquante miles au sud de Pittsburgh, était peuplée de nombreux petits producteurs, dont la compétition entre eux à couteaux tirés étaient hautement profitables pour les aciéries. En commençant par de petites entreprises, Mr. Frick a étendu progressivement son territoire et le nombre de ses fours jusqu’à obtenir un quasi monopole de la production de Connellsville et d’être capable de dicter ses conditions à ses clients. Il a renforcé plus tard sa mainmise sur le marché en investissant lourdement dans des mines de charbon, acquérant ainsi une source illimitée de matériaux pour ses fours.

Mr. Carnegie a deviné les riches perspectives d’une union entre les industries de l’acier et de la coke et, en 1882, il a acheté des parts dans la Frick Coke Company pour un montant de 1 500 000$. Six ans plus tard, à la mort de l’un de ses associés, il a convaincu le roi de la coke d’entrer dans la Carnegie Company, et les parts ainsi rassemblées sont depuis devenus, à tous égards, une seule entité.

[…]

En Juin 1892, Andrew Carnegie, tout en gardant le contrôle financier de la société, en transféra la direction à H.C. Frick.

[…]

Contre cette immense puissance — 13 000 salariés et un capital de plus de 25 000 000$, les hommes de Homestead étaient voués à se lancer dans une lutte à mort; il apparaîtra dans ces pages combien destructrice et sans espoir fut cette lutte.

Les hommes de Homestead, de leur côté, n’avaient comparativement que peu de ressources sur lesquelles compter dans cette lutte inégale. Ils comptaient, pour commencer, sur cet esprit de corps qui prévaut chez les ouvriers, particulièrement parmi les plus intelligents, et qui constitue la terre ferme sous les pieds du syndicat.

Non pas que les 3 800 ouvriers des usines de Homestead disposaient d’une organisation globale. Au contraire, sur ce nombre, pas moins d’un millier d’entre eux appartenaient à huit loges différentes de la Amalgamated Association of Iron and Steel Workers qui existaient en ville. Ces ouvriers étaient connus sou le nom « d’hommes tonnage » parce que la nature de leur emploi permettait la graduation de leur salaire en fonction du prix de la tonne des billets. N’appartenaient pas aux loges les mécaniciens, payés pour la plupart à la journée, et les ouvriers journaliers. Mais l’influence conjointe du sentiment de fraternité et de la confiance dans la force de l’organisation fut jugée suffisante pour décider tous les ouvriers de Homestead, appartenant ou non à des loges, de faire cause commune dans le conflit entre celles-ci et la société Carnegie. En cas d’urgence, affirmait-on, la société ne pourrait pas trouver suffisamment d’ouvriers sidérurgistes non syndiqués aux États-Unis pour prendre la place de son armée de salariés , et par conséquent, si les hommes se mettaient en grève, les aciéries devront être fermées et les lourdes pertes occasionnées obligeraient la société à trouver un accord.

Avec ce sentiment enraciné, les hommes souriaient avec confiance à la suggestion d’une baisse de salaire et défiaient tacitement le nouveau directeur, Mr. Frick, de commettre le pire.

Les plus confiants devaient admettre que le nouveau directeur était susceptible de prendre des mesures fâcheuses. Des associations douteuses tournaient autour du nom de cet homme H. C. Frick. Il avait acquis une triste célébrité en baissant les salaires dans les régions de la coke et en écrasant la rébellion syndicale qui suivit en employant des agents de Pinkerton, faisant même appel à la milice d’état. Il n’y avait pas de dilettantisme ou de philanthropie libérale, comme chez Carnegie, dans la personnalité de Frick. Tout le monde le savait. C’était un homme violent et à la poigne de fer comme Bismarck,et les ouvriers disaient qu’il ne se souciait pas le moindre du monde de savoir si ses subalternes l’aimaient ou le haïssaient mais préférait plutôt bien souvent saisir l’occasion d’écraser – d’écraser – d’écraser les ouvriers récalcitrants sous son talon.

Cet homme avait-il été placé à la direction par Andrew Carnegie pour faire à Homestead ce qu’il avait fait dans les régions de la coke; défier le syndicat en soumettant des conditions inacceptables et, après leur refus, d’essayer la vieille méthode de l’écrasement? Est-ce Carnegie avait reculé devant la tâche et choisit Frick comme instrument docile et compétent pour la mener à bien? Telles étaient les questions qui se posaient dans les locaux des loges et dans l’intimité des cercles familiaux à Homestead pendant la période qui séparait la réorganisation de la société Carnegie et la prochaine signature annuelle de l’échelle des salaires. Quelle qu’en soit la conclusions, une chose était sûre pour les syndicalistes, pas très perspicaces: Frick aura beau réduire les salaires et Frick aura beau se battre mais Frick ne pourra pas reproduire dans un conflit avec les 3 800 ouvriers décidés et intelligents de Homestead les victoires comparativement faciles remportées sur ses pauvres ouvriers de la coke. Ils le disaient et le pensaient aussi fermement que si il s’agissait des Saintes Écritures.

Cet homme avait-il été placé à la direction par Andrew Carnegie pour faire à Homestead ce qu’il avait fait dans les régions de la coke; défier le syndicat en soumettant des conditions inacceptables et, après leur refus, d’essayer la vieille méthode de l’écrasement? Est-ce que Carnegie avait reculé devant la tâche et choisit Frick comme instrument docile et compétent pour la mener à bien? Telles étaient les questions qui se posaient dans les locaux des loges et dans l’intimité des cercles familiaux à Homestead pendant la période qui séparait la réorganisation de la société Carnegie et la prochaine signature annuelle de l’échelle des salaires. Quelle qu’en soit la conclusions, une chose était sûre pour les syndicalistes, pas très perspicaces: Frick aura beau réduire les salaires et Frick aura beau se battre mais Frick ne pourra pas reproduire dans un conflit avec les 3 800 ouvriers décidés et intelligents de Homestead les victoires comparativement faciles remportées sur ses pauvres ouvriers de la coke. Ils le disaient et le pensaient aussi fermement que si il s’agissait des Saintes Écritures.

Un sentiment de propriété entrait dans le raisonnement de ces gens simples. Beaucoup d’entre eux avaient acheté et payé leur maison et étaient des piliers de la municipalité. D’autres n’avaient pas fini de payer les prêts – détenus par la Carnegie Company, dont l’habitude était d’aider ceux qui souhaitaient faire construire et qui avait même mis en place une activité bancaire propre au service de ses employés. Il était clairement inconcevable que ces hommes aisés, chefs de famille, citoyens respectables d’une municipalité prospère, puissent être déracinés du sol dans lequel ils étaient si solidement plantés et frappés à terre par la créature de leur travail — car sans travail, affirmait-on, le capital serait impuissant et sans valeur.

[…]

Chapitre 2

L’orage qui se prépare

[…]
Le plan d’échelle des salaires fur préparé au début du printemps. En janvier, le super-intendant de l’entreprise, Mr. Potter contacta le comité inter-loges et leur demanda de préparer une proposition d’échelle. Ce n’était pas dans la politique de la société Carnegie, dit Mr. Potter, de laisser la porte ouverte à une grève. Si il existait une divergence de points de vues entre employeur et employés, la méthode appropriée pour parvenir à une solution était la conciliation, et il était donc recommandé que la proposition d’échelle de salaires soit présentée tôt, afin de laisser du temps pour un accord à l’amiable sur les points de désaccord.

[…]

C’était l’évangile de Carnegie en 1886, et, mis à part l’ombre de Frick, il n’était pas étonnant que ce soit celui de Potter en janvier 1892.

Ce fit donc avec un sentiment de confiance raisonnable que les hommes commencèrent à travailler sur l’échelle des salaires. Quand elle fut terminée, elle ne différait que peu de celle en place les trois années précédentes. Elle fut présentée à Mr. Potter en février, mais curieusement, elle ne semblait pas plaire à ce digne représentant des idées de Carnegie sur l’harmonie. Le comité inter-loges interpella souvent le super-intendant dans l’espoir de parcenir à une conclusion définitive, mais les réunions restèrent sans résultat.

En fin de compte, à la surprise des hommes, la société Carnegie entérina officiellement une nouvelle échelle mobile des salaires, basée sur des billets d’une moyenne de 26.50$ la tonne, mais fixant comme salaire de base minimum 22$ par tonne, au lieu de 25$ précédemment. Comme le cours du billet était à ce moment anormalement déprécié — une situation qui, aux dires de beaucoup, avait été délibérément provoquée afin de servir comme prétexte à la société Carnegie pour baisser les salaires — il était évident qu’accepter ces propositions aurait pour conséquences des réductions de salaires dans de nombreux secteurs de l’entreprise.

Le 24 juin était fixé comme date butoir, le dernier jour où les hommes pourraient se prononcer collectivement comme membres de la Amalgamated Association. Après cette date, la société n’accepterait de traiter avec eux que individuellement. En clair, Mr. Frick voulait qu’il soit compris clairement et définitivement que, si ses salariés ne cédaient pas rapidement et de bonne grâce, il dé-syndicaliserait l’usine et abolirait le droit de défense collective, auquel Mr. Carnegie, six années auparavant, avait qualifié avec émotion de « sacré ». 2

[…]

Comme pour accentuer le sentiment de mécontentement de habitants de Homestead, Mr. Frick avait accompagné son ultimatum de préparations de nature bellicistes. Une nombreuse équipe d’hommes avait été employée à la construction d’une robuste palissade d’une longueur de trois miles, entourant la propriété de la société entre les voies ferrées de Pittsburgh, Virginia & Charleston et la rivière Monongahela. Tous les ateliers étaient inclus au sein de cette enceinte. Les bureaux et les écuries, situés de l’autre côté des voies ferrées, furent également enclos. Un pont de bois surélevé reliait les deux enceintes. La palissade était surmontée de fils barbelés, et rouée par intervalles, comme pour servir à des tireurs d’élite situés à l’intérieur, même si Mr. Frick, dans son témoignage devant une commission du congrès, affirma que ces meurtrières n’avaient pour seul but que l’observation. Des plate-formes de 3,5 mètres de haut avaient été érigées aux extrémités, avec des projecteurs électriques, destinés à permettre aux sentinelles de surveiller pendant la nuit chaque partie du terrain de l’usine.

palissade

Il y avait une détermination froide et sanguinaire dans ces mesures qui étaient de mauvais augure pour les ouvriers. De toute évidence, le redoutable dompteur des ouvriers de la coke avait décidé d’engagre un conflit sanglant avec le syndicat et l’ultimatum sur les salaires était un défi. Un baron du Roi Jean n’aurait pas équipé son château féodal avec des moyens de défense plus élaborés que ne le fit ce roi de l’acier du dix-neuvième siècle en fortifiant son usine, avec l’intention manifeste de faire la guerre — une guerre réelle avec des armes, contre les hommes de Homestead. C’est ainsi que les hommes regardaient les préparatifs à l’usine. L’hypothèse que Mr. Frick pourrait considérer leur état d’esprit comme une ténacité invincible, qui déboucherait inévitablement sur des actes de violence, et que ses palissades, ses fils de fer barbelés, ses meurtrières, ses plate-formes et ses projecteurs n’étaient que des simples mesures défensives, ne fut pas prise au sérieux un seul instant.

La fortification de l’usine était une immense menace — un défi — une insulte. Avec cette démonstration de force brutale devant leurs yeux, les ouvriers considérait menacées leur dignité d’hommes et la vie de leur syndicat. Advienne que pourra, ils devaient maintenant brûler leur navire derrière eux, comme la société l’avait fait, et refuser de céder le moindre pouce de terrain dans leurs revendications.

[…]

La première manifestation publique organisée eut lieu le dimanche 19 juin lorsque les loges tinrent une réunion publique dans les bâtiments de l’ opéra house. Quelques représentant officiels du syndicat et de nombreux délégués d’autres états à la conférence de Pittsburgh étaient présents. Quasiment tous les ouvriers de Homestead étaient là. William A. Carney, First ,Vice-Président du syndicat officiait comme président de séance. La plupart des orateurs, tout en en encourageant les hommes à rester fermes, conseillait la modération et le respect de la loi.

[…]

Après la réunion publique des loges, l’humeur des habitants de Homestead était modérée et disciplinée, malgré la détermination militante visible dans le cœur des hommes, pris individuellement. Il était encore temps, raisonnaient-ils, pour Mr. Frick de retirer son ultimatum provocateur. Il restait presque deux semaines avant que la nouvelle échelle de salaire n’entre en vigueur. Entre temps, il y aura des réunions. Il sera peut-être possible de contacter Mr. Carnegie par télégramme. Peut-être même que les grands hommes, voulant prouver leur nature protectrice, utiliseraient leur influence pour éviter les effets désastreux devant l’opinion publique, de la réduction de salaires de ses ouvriers par la société Carnegie, à l’apogée de sa prospérité.

CHAPITRE III

Lock out

[…]

L’examen de l’échelle des salaires, y compris la proposition des loges de Homestead, n’eut pas lieu avant le 23 juin. Ce jour-là, un comité, conduit par William Roberts,un des ouvriers les plus intelligents de Homestead, se rendit dans le bureaux de la Société Carnegie Company, sur la Cinquième Avenue à Pittsburgh, et fut escorté jusqu’au salon privé de Mr. H. C. Frick. Potter, le Directeur Général de Mr. Frick,, H.L. Childs et F.T.F. Lovejoy représentaient la société lors de la réunion qui suivit. Mr. Roberts, agissant comme porte-parole de ses collègues, présenta l’échelle des salaires approuvé par la réunion du 19 juin et expliqua que les ouvriers étaient prêts à discuter plusieurs points, n’admettant cependant pas de réduction excédant 15% dans aucun secteur. Les ouvriers étaient même prêts à réduire le prix de vente minimum des billets, à partir duquel les salaires seraient estimés à 24 $ la tonne,mais la société ne démordit pas du taux de 23 $, ce qui, comme on l’a expliqué précédemment représentait une sérieuse baisse des salaires.

La réunion, qui dura plusieurs heures, ne déboucha sur aucun accord.

Le lendemain, le 24 juin, était le jour fixé par Mr. Frick comme le dernier où la Société Carnegie traiterait avec ses ouvriers en tant que membres de la Amalgamated Association. La journée se passa sans réunion. On pensait, toutefois, que, compte tenu des concessions que les ouvriers s’étaient déclarés prêts à faire, et même si ils avait refusé la reddition totale exigée par Mr. Frick, la société consentirait à de nouvelles réunions avec le comité. Mais le fait que l’entreprise, qui avait suffisamment de commandes pour garder l’usine en activité pour de nombreux mois, les annulait, couplé avec les préparatifs exceptionnels d’un conflit ouvert en cours autour des usines, avaient jeté un froid sur l’espoir des ouvriers. Il n’y avait que peu de rayons de soleil pour égayer les sombres perspectives.

Le 25 juin, Mr. Lovejoy, secrétaire de la Société Carnegie, déclara à la presse que les réunions étaient terminées, que la société avait décidé d’établir le taux de 23 $ la tonne sur les billets comme base de salaire et que ce taux serait appliqué sans tenir compte de l’opinion de la Amalgamated Association. Il était aussi dans son intention d changer le calendrier de fixation des salaires de juin à janvier, de manière à ce que, si une grève ou un lock-out se déclenchait, les rigueurs de la saison d’hiver renforceraient les positions de la société. C’est du moins ainsi que les ouvriers interprétèrent le changement proposé.

Un nouveau nom significatif fut attribué à l’enceinte , avec ses remparts, ses tours de guet, ses projecteurs et autres préparatifs de guerre, et se transmis de bouche en bouche avec la rapidité de la lumière.

« Fort Frick. »

Un nom de mauvais augure, si il en était, avec des connotations agressives; mais sa justesse descriptive ne pouvait pas être mise en doute.

Qui allait occuper le « fort » » Quels fusils allaient être utilisés à travers ces meurtrières?

« Les agents de Pinkerton, » disaient certains, et la rumeur qu’une armée de « Pinkertons » avait été embauchée et pourrait déjà être en route pour occuper les installations et verser le sang des hommes de Homestead s’imposa facilement et renforça le ressentiment à travers la ville. Beaucoup étaient disposer à croire que des éclaireurs de Pinkerton étaient arrivés et préparaient la venue du gros de la troupes.

Le mardi 28 juin, la société ordonna la fermeture de l’usine de plaques blindées et du four Martin, mettant 800 hommes au chômage.

Ce fut le début du lock-out, puisqu’il s’agissait bien de cela, et non d’une grève, comme on l’a généralement présenté.

Une grève se déclenche lorsque des ouvriers mécontents cessent le travail de leur plein gré et refuse de le reprendre jusqu’à ce que la cause de leur mécontentement soit résolue.

Un lock-out a pour origine un employeur individuel ou une société, et consiste à refuser de laisser les ouvriers travailler jusqu’à ce qu’ils parviennent à un accord avec l’employeur.

[…]

La nuit du 28 juin fut le témoin de scènes étranges à Homestead. Les ouvriers laissaient maintenant libre cours à leurs sentiments refoulés. Des effigies de Frick et de Potter furent pendus à des poteaux télégraphiques. Des dénonciations de la société et de sa politique étaient entendues partout. Des groupes d’hommes en colère se rassemblaient à l’extérieur des palissades qui encerclaient les usines, regardaient les sentinelles ne service à travers les meurtrières et parlaient avec défi de ce qui arriverait si on essayait les méthodes qui avaient été employées contre les pauvres serfs désorganisés des régions de la coke, contre quatre mille sidérurgistes robustes et intelligents. Si un opposant au syndicat s’était aventuré dans les rues de Homestead ce soir-là, il l’aurait senti passer.

pendu

 

Le lendemain matin, à l’appel des délégués des loges locales, 3 000 sidérurgistes se réunirent à l’opéra. Le président du comité directeur y déclara que, lors d’une réunion de délégués des huit loges, qui avait eu lieu la veille au soir, il avait été décidé de soumettre la question de la fermeture du secteur de réparation de l’usine à l’ensemble des ouvriers, membres ou non des loges, et que la décision prise s’appliquerait donc à tous. Cette proposition fut approuvée et et une motion votée pour qu’un comité soit chargé de demander aux mécaniciens et ouvriers journaliers de quitter aussitôt leur lieu de travail.

[…]

Lorsque, au bout de deux heures, la réunion prit fin, il n’y avait aucun doute quant à l’unité régnant parmi toutes les catégories d’ouvriers de la ville. Chaque homme était prêt pour une lutte implacable et si jamais il y avait eu un lâche ou un simulateur parmi eux, il cachait bien son jeu.

[…]

Le 2 juillet, la totalité des ouvriers des usines Carnegie furent réglés et reçurent leur lettre de licenciement.

[…]

Le secrétaire Lovejoy fit alors sa dernière déclaration, annonçant au nom de la société que l’usine était définitivement dé-syndicalisée. « Désormais, » déclara t-il, les aciéries de opéreront comme une entreprise sans syndicat. Nous ne reconnaîtrons pas la Amalgamated Association of Iron and Steel Workers dans nos négociations avec les ouvriers. L’entreprise sera ouverte et tous les ouvriers pourront y travailler indépendamment de leur affiliation avec un syndicat. Il y aura sans doute une échelle de salaires; mais nous négocierons individuellement avec les ouvriers et non avec une organisation. Rien de tel qu’un syndicat ne sera reconnu. Il n’y aura pas de réunions futures avec la Amalgamated Association. »

La gigantesque aciérie était maintenant déserte, à l’exception de quelque surveillants et d’inspecteurs gouvernementaux avec lesquels le comité directeur n’avait aucun rapport.
Les hommes lock-outés étaient parfaitement organisés et prêts à se battre contre tout coup dur le moment venu. Un groupe d’ouvriers se rendit dans les gares environnantes suite aux rumeurs selon laquelle des étrangers étaient en route pour Homestead en suivant l’une des voies ferrées.

NDT

1.  Approximativement 640 hectares et 15 hectares couverts
2. « Le droit des ouvriers à s’associer et à former des syndicats n’est pas moins sacré que le droit de l’industriel à l’association et à l’union avec ses semblables et ce droit doit être reconnu tôt ou tard » Revue Forum 1886

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