Un salut

Texte origina: A greeting Mother Earth Vol 1, n°4, juin 1906

Chers amis:—

Je suis heureux, indiciblement heureux d’être à nouveau parmi vous après une absence de quatorze longues années passées au milieu des horreurs et des ténèbres de mon cauchemar en Pennsylvanie.1 Il me semble que le temps des miracles n’est pas passé . Ils disent qu’il y a mille neuf cent ans, un homme s’est levé d’entre les morts après avoir été enterré pendant trois jours. Ils appellent cela un grand miracle. Mais je pense que la résurrection d’un sommeil paisible de trois jours dans une tombe n’est pas aussi miraculeuse que le retour à la vie après quatorze ans d’un mort vivant — c’est la résurrection du vingtième siècle qui n’est pas basée sur une bête crédulité ni aidée par un tour de passe passe oriental. Les poètes disent que aucun voyageur n’est jamais revenu du Royaume des Ombres au delà du Styx — et peut-être que c’est une bonne chose pour eux — mais vous pouvez constater qu’il existe une exception à cette loi car je reviens juste d’un enfer, qu’on ne peut même pas trouver dans le feu et le soufre de nos tendres chrétiens en terme de brutalité humaine et de barbarie démoniaque.

Cela a été un moment de joie suprême quand j’ai senti tomber les lourdes chaînes qui m’avaient si longtemps enchaîné, avec le clang final des portes d’acier derrière moi et que je me suis soudain retrouvé transporté, pour ainsi dire, de la nuit morne de mon existence de prisonnier au chaud soleil d’une journée vivante; et puis, alors que je respirais l’air libre du beau matin de mai – mon premier souffle de liberté en quatorze ans – il m’a semblé que la belle nature avait brandi sa baguette magique et déployé ses charmes les plus séduisants pour m’accueillir à nouveau dans le monde ; le soleil, baignant dans une mer de saphir, semblait répandre sur moi ses caresses aux ailes d’or; des oiseaux magnifiques ont entonné un doux chant de bienvenue joyeuse; sur les rives de l’Allegheny des arbres vêtus de vert me tendaient leurs centaines de bras d’émeraude, chaque petit brin d’herbe semblait lever la tête et me faire un signe et la Nature entière murmurait doucement “Bienvenue à la maison!” C’était le beau printemps de la nature, le réveil de la Vie, de la Joie et de l’Espoir, et l’esprit du printemps habitait mon cœur.

Avant de quitter la prison, on m’a dit que le monde avait tellement changé durant mon long confinement que je reviendrais pratiquement dans un monde nouveau et différent. Car au moment où je me suis retiré du monde, ou plutôt quand j’ai été retiré du monde — c’était il y a cent ans, au XIXe siècle — à cette époque, disais-je, les pas du monde chancelaient sous la lourde croix de l’oppression, de l’injustice et de la misère, et je pouvais entendre le cri d’angoisse des multitudes souffrantes, même par dessus le cliquetis de mes propres lourdes chaînes. Mais tout cela est différent aujourd’hui — pensais-je en quittant la prison — car ne m’a t’on pas dit que le monde avait changé, tant changé que , comme ils ont dit “sa propre mère ne le reconnaîtrait pas .” Et cette pensée me rendait doublement heureux: heureux de recouvrer ma liberté, et heureux avec l’espoir que ma joie sera partagée et augmentée par le bonheur de mes semblables.

Et puis j’ai commencé à regarder autour de moi et, en effet, j’ai trouvé que le monde avait changé; tellement changé, en fait, que j’ai maintenant peur de traverser la rue, de peur que la foudre, en forme de voiture sans chevaux, ne me rattrape et ne me frappe; J’ai aussi couvert une nouvelle espèce, une race de diables rouges — les automobiles, comme vous les appelez — et on m’a parlé des enfants ailés de la pensée, volant au-dessus de nos têtes – parlant dans les airs, vous savez, et parfois aussi à travers les chapeaux, peut-être et ici à New York, vous pouvez vous déplacer sur le sol, au-dessus du sol, sous le sol et peut-être sans sol du tout.

Tout cela et mille et une autres inventions et découvertes ont considérablement changé la face du monde. Mais hélas! Seulement sa face. Car en regardant plus attentivement, au-delà des apparences extérieures, au cœur du monde, j’ai contemplé la vieille et familière,mais non moins révoltante, vision de Mammon, trônant sur un tas de cœurs en sang, et j’ai vu les roues impitoyables du Juggernaut social écraser lentement les belles formes de la liberté prostrée sur le sol.. J’ai vu des hommes, des femmes et des enfants, innombrables, sacrifiés sur l’autel du Moloch capitaliste, et j’ai contemplé une race de créatures pitoyables, frappée par la danse moderne de Saint-Guy dans le sanctuaire du Veau d’Or. Le cœur brisé, j’ai réalisé que ce que l’on m’avait dit en prison sur les changements dans le monde n’était qu’un misérable mythe, et mon fol espoir de revenir dans un monde nouveau régénéré repose fracassé à mes pieds….

Non, le monde n’a pas changé durant mon absence; Je ne peux voir aucune amélioration dans la société du vingtième siècle comparée à celle du dix-neuvième et, en vérité, elle n’est capable d’aucune amélioration réelle car cette société est le produit d’une civilisation une civilisation si pleine de contradictions dans ses qualités essentielles, si prodigieusement absurde dans ses réalisations, que plus nous progressons dans cette civilisation, moins nous sommes rationnels et humains. Votre civilisation du vingtième siècle est caractérisée par le fait que, aussi paradoxale que cela puisse paraître, plus nous produisons et moins nous possédons et plus nous nous enrichissons, plus nous sommes pauvres. Votre pseudo-civilisation est de celle qui va à l’encontre de ses propres fins, de sorte qu’en dépit des prodigieuses aides mécaniques dont nous disposons pour la production de toutes les formes de richesses, la lutte pour l’existence est plus sauvage, plus féroce aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été depuis l’aube de notre civilisation.

Mais quelle est la cause de tout cela, qu’est-ce qui ne va pas avec notre société et notre civilisation?

Simplement ceci:—un mensonge ne peut pas prospérer. Notre construction sociale entière, notre civilisation vantée repose sur les fondations d’un mensonge, un mensonge des plus gigantesques — le mensonge politique, économique et religieux, un mensonge trinitaire, dont est sorti du ventre fertile un monde de corruption, d’impostures et de crimes innommables. Là, débarrassée de ses faux attraits, votre civilisation se révèle dans toute la réalité mauvaise de sa honte sans fioritures; et c’est un spectacle effroyable, une masse de corruption, un cancer qui ne cesse de se propager. Votre fausse civilisation est une maladie et le capitalisme sa forme la plus maligne; Il en est la phase aiguë qui fait naître dans le monde une race de lâches, de faibles et d’imbéciles; une race de mannequins, manquant du courage physique et d’initiative mentale pour penser par eux-mêmes et faire ce qui n’est pas inscrit dans le manuel pratique; une race de pygmées, d’esclaves de la tradition et de la superstition, dépourvue de toute individualité et se précipitant, comme des fous déchaînés, vers les tourbillons perfides de ce cataclysme social qui a englouti les nations les plus puissantes et les plus grandes du monde antique.

C’est à cause de cela que je m’adresse à vous. La société n’a pas changé durant mon absence, et pourtant, pour être sauvée, elle doit être changée. Elle a besoin, par dessus tout,de vrais êtres humains, des hommes et des femmes, d’individus originaux, qui n’ont pas peur de braver le mépris de la foule conformiste, assez courageux pour sortir des rangs de la tradition et ouvrir de nouvelles voies, assez forts pour briser le verrou social fatal et nous conduire vers de nouveaux chemins plus heureux.

Et parce que la société n’a pas changé, je ne changerai pas moi non plus. Bien que l’hyène de la loi assoiffée de sang m’ait dépouillé, dans sa furieuse vengeance, des quatorze fleurs les plus précieuses du jardin de ma vie, je consacrerai désormais les jours qui me restent au service de ce grandiose idéal, dont le merveilleux pouvoir m’a soutenu à travers ces années de torture; et je consacrerai toute mon énergie et mes capacités à la plus noble de toutes les causes, celle d’une humanité nouvelle, régénérée et libre; et ma récompense sera plus que suffisante de savoir que j’ai contribué, si peu soit-il, à briser les chaînes de la superstition, de l’ignorance et de la tradition, et aidé à détourné l cours de la société de la voie étroite de son égoïsme aveugle et de son arrogance vers la large route ouverte menant à une vraie civilisation, à des jours nouveaux et plus lumineux de Liberté dans la Fraternité.

Traduction R&B


NDT

1. Alexandre Berkman a été condamné à 22 ans de prison pour la tentative d’assassinat de Henry Clay Frick, le directeur de l’aciérie Homestead Steel Works de Homestead (Pennsylvanie) dont Andrew Carnegie était propriétaire.Voir Homestead et Homestead et l’attentat contre Frick