Anarchie et violence

Texte original: Anarchy and Violence publié dans The Anarchist Revolution Polemical Articles 1924 – 1931 Vernon Richard Ed. Freedom Press 1995

L’anarchie signifie non-violence, non-domination par les êtres humains, non-imposition par la force de la volonté sur quiconque.

L’anarchie peut, et doit, triompher uniquement à travers l’harmonisation des intérêts engendré par la coopération volontaire, l’amour, le respect, la tolérance mutuelle, la persuasion, l’exemple et les bénéfices mutuels qu’apportent l’amitié. L’anarchie est une société de frères et de sœurs qui vivent librement en solidarité les un-es avec les autres et qui assure à tou-tes le maximum possible de liberté, le plus haut niveau possible d’épanouissement et d’avantages.

Il existe certainement d’autres personnes, d’autres partis, d’autres écoles dévoués sincèrement au bien-être général comme le sont les meilleurs d’entre nous. Mais ce qui distingue les anarchistes de tous les autres est précisément l’horreur de la violence, le désir et la proposition d’éradiquer la violence, la violence physique des relations humaines.

On pourrait donc dire que l’idée spécifique qui distingue les anarchistes des autres est l’abolition de la police traditionnelle et l’exclusion de la société d’un ordre imposé par la force brute, qu’elle soit légale.

Mais alors, pourrait-on nous demander, pourquoi dans les luttes actuelles contre les institutions politiques et sociales, qu’ils considèrent comme oppressives, les anarchistes ont-ils prôné et pratiqué, comme ils continuent de le faire là où ils le peuvent, l’utilisation de moyens violents qui sont en contradictions évidentes avec leurs objectifs? Et jusqu’au point que beaucoup de leurs adversaires de bonne foi ont cru , et tous ceux de mauvaise foi ont feint de croire, que la caractéristique de l’anarchisme est précisément la violence.

La question peut paraître embarrassante, mais on peut y répondre en quelques mots. Pour que deux personnes vivent en paix, les deux doivent vouloir la paix; si l’une des deux continue à essayer d’obliger l’autre à travailler pour elle et la servir, alors que l’autre souhaite préserver sa dignité humaine et ne pas être réduite au rôle d’esclave abject slave, cette dernière, bien que aimant la paix et l’harmonie,sera obligée de résister avec tous les moyens possibles.

Supposons, par exemple, que vous entrez en conflit avec un gangster du genre Dumini 1, qu’il est armé et que vous êtes désarmé; il est accompagné d’une nombreuse bande et vous êtes seul ou juste avec quelques compagnons; il est certain d’être impuni et vous craignez l’intervention des carabinieri, qui vous arrêteront, vous maltraiteront et vous jetteront en prison pour un temps indéfini . . . Alors, dites-moi si vous pourriez échapper à cette situation inconfortable en persuadant une personne du genre Dumini avec de beaux arguments comme ceux d’être juste, bon et gentil!

La source des maux qui ont envahi l’humanité – à part, bien sûr, ceux qui ont leurs origines dans les forces de la Nature – est le fait que les gens n’ont pas compris que l’accord et la coopération sont les meilleurs moyens pour obtenir les meilleurs résultats possibles; que les plus forts et les plus malins ont le désir d’éliminer et d’exploiter les autres et que, lorsqu’ils réussissent à prendre l’avantage, ils cherchent à le préserver et le garder en créant toutes sortes de forces de coercition pour se défendre.

C’est pourquoi l’histoire entière est pleine, d’un côté, de conflits sanglants, de brimades arrogantes, d’injustices, d’oppressions féroces et, de l’autre, de rébellions.

Il n’y a pas de raison de faire de distinctions entre les bords: quiconque, peu importe qui, qui a désiré l’émancipation ou a essayé de l’obtenir, a dû s’opposer à la force par la force et aux armes par les armes.

Mais, tout en pensant nécessaire et juste d’utiliser la force pour défendre leur liberté, leurs intérêts, leur classe, leur pays, chaque faction a ,au nom de leur code de valeurs respectif, été amenée à condamner la violence lorsqu’elle est dirigée contre eux par d’autres, qui cherchent à défendre leur liberté, leurs intérêts, leur classe, leur pays.

Donc, ces mêmes personnes qui, en Italie par exemple, glorifient à juste titre les guerres d’indépendance et érigent des statues de marbre et de bronze à Agesilao Milano, Felice Orsini, Guglielmo Oberdan et à ceux qui ont élevé la voix dans des hymnes passionnés à la gloire de Sofia Perovskaya et autres martyrs de pays lointains, ont traité les anarchistes de criminels lorsqu’ils ont entrepris de demander une liberté totale, une égale justice pour tous et qu’ils ont déclaré ouvertement que, aussi longtemps que l’oppression et les privilèges seront défendus par la force brute des baïonnettes, les insurrections populaires, les révoltes d’individus et des masses du peuple, resteront les moyens nécessaires pour obtenir leur émancipation.

Je me souviens qu’à l’époque d’un attentat anarchiste qui avait provoqué une certaine sensation, une figure dirigeante du Parti Socialiste revenu récemment du conflit Greco-Turc, avait proclamé, avec le soutien de ses camarades, que la vie humaine est toujours sacrée et que pas même la cause de la liberté ne justifie une attaque sur elle.Il semble qu’il a fait une exception pour la vie des turcs et la cause de l’indépendance grecque!

Illogisme ou hypocrisie?

Cependant la violence anarchiste est la seule violence qui peut être justifiée, la seule qui ne soit pas criminelle.

Je parle, bien sûr, de la violence qui présente des caractéristiques vraiment anarchistes, pas des différents actes de violence aveugles et irrationnels attribués aux anarchistes ou qui ont réellement été commis par des anarchistes pris de fureur suite à d’abominables persécutions ou aveuglés par un excès de sensibilité irrationnelle à la vue d’une injustice sociale et par la peine devant la peine des autres.

La vraie violence anarchiste cesse lorsque cesse le besoin de défense et de libération. Elle est tempérée par la conscience que les personnes, prises individuellement, sont rarement, sinon jamais, responsables des situations que l’hérédité ou l’environnement leur ont attribué. Elle est inspirée non pas par la haine mais par l’amour et est sacrée parce que son but est la libération de tous et non la substitution d’une forme de domination par une autre.

Il a existé, en Italie, un parti qui, avec à l’esprit les buts les plus civilisés, a fait tout son possible pour ôter toute confiance dans l’efficacité de la violence dans la masse du peuple et qui a rendu celle-ci impuissante pour opposer une quelconque résistance à la montée du fascisme.J’ai été frappé par le fait que Turati [dirigeant du Parti Socialiste Italien] l’a plus ou moins reconnu à Paris dans son discours à la mémoire de Jaurès.

Les anarchistes ne sont pas hypocrites. La force doit être combattue par la force – aujourd’hui contre l’oppression d’aujourd’hui, demain contre les formes d’oppression qui pourraient remplacer celles d’aujourd’hui.

Nous voulons la liberté pour tous, pour nous-mêmes et nos amis aussi bien que pour nos adversaires et ennemis . La liberté de pensée, et la liberté d’exprimer notre point de vue, la liberté de travailler et d’organiser nos vies à notre façon,; pas, bien sûr, la liberté – en ne laissant pas les communistes tergiverser – de supprimer la liberté et exploiter le travail des autres.

Septembre 1924


NDT

1. Amerigo Dumini 1894 -1967 est un membre du Parti national fasciste, homme de main responsable d’enlèvements et de meurtres d’anti-fascistes, comme celui de Giacomo Matteotti, un député socialiste, le 10 juin 1924.

Traduction R&B

Publicités