L’Internationale anarchiste

Texte original : The Anarchist International Mother Earth Vol 2, no. 9 novembre 1907

La veille Internationale éveille des sentiments divers. Elle était sans doute un effort significatif pour donner vie à l’idée d’un prolétariat révolutionnaire international et solidaire. Mais, malheureusement, elle a servi de centre d’intrigues et de ragots.

Karl Marx était fondamentalement centralisateur. Il imaginait probablement que lui-même, Engels et leurs amis proches, incarnaient la seule vraie conception de la ligne que le socialisme et le mouvement prolétaire devraient suivre. La foi dans sa propre infaillibilité a inévitablement rendu Marx autocrate et autoritaire.

Michel Bakounine était, par tempérament, incapable d’idées dogmatiques et orthodoxes. Il haïssait les voies sinueuses de la diplomatie avec ses intrigues et spéculations. Pour Bakounine, la révolution n’était pas synonyme de doctrine scientifique, ni n’était le résultat automatique et froid d’une évolution, capable d’exister sans les efforts et l’aide des hommes. Il voyait plutôt en la révolution le résultat direct des émotions et des aspirations conscientes de ceux qui souffrent le plus sous le joug de nos crimes et erreurs sociales.

Le mot d’ordre marxiste était de prendre le contrôle de la machinerie gouvernementale à travers le vote. Au contraire, Bakounine déclarait la guerre à tous les gouvernements, y compris ceux des ouvriers, discernant dans tout régime politique et gouvernemental la source même de la tyrannie et de l’oppression.

Le mouvement syndicaliste actuel, préconisant l’action directe, la grève générale, etc., est né avec Bakounine, et a été combattu becs et ongles par la clique marxiste. Par conséquent, l’autorité centralisée — telle que conçue par Marx— et le fédéralisme anti-autoritaire — tel qu’incarné par Bakounine — étaient voués à entrer en conflit et à se faire la guerre.

Les armes utilisées dans cette querelle par Marx et ses disciples étaient chargées de poison et de venin. Mais le sujet de cet article n’est pas d’en discuter, ni de parler de la masse d’insinuations et de calomnies malveillantes colportées au sujet de Bakounine.

Le but que je me suis fixé est de mettre au courant les lecteurs de Mother Earth de la nature et des objectifs de l’Internationale anarchiste, fondée au Congrès d’Amsterdam. La nouvelle Internationale continuera à brandir le drapeau que Bakounine a été empêcher de soulever par sa prédécesseure. 1

La principale raison d’être du bureau londonien de l’Internationale et de rassembler les groupes anarchistes et les fédérations actuellement éparpillées à travers le monde et à susciter entre eux des relations harmonieuses et solidaires.

Le désir d’assembler nos forces est né du manque d’action concertée parmi nos camarades des différents pays, aussi bien que nos camardes de différentes nationalités. Nous ne nous connaissons que très peu; nous menons en solitaire un combat désespéré contre les pouvoirs — un combat qui s’avérerait beaucoup plus efficace et moins éprouvant si nous étions unis.

Nous pouvons rester totalement indifférents aux annonces sensationnalistes de la presse capitaliste, selon lesquelles les organisations anarchistes sont synonymes de complots terrifiants. Mais nous ne pouvons pas permettre de laisser les esprits des ouvriers empoisonnés par ces présentations tendancieuses.

Les anarchistes, plus que tout autre catégorie de théoriciens, ont toujours souligné les dangers du sectarisme, mais nombreux sont ceux parmi nous qui ont échoué à appliquer nos idées dans la vie de tous les jours et à entrer dans le large domaine de la lutte économique. En tant qu’anarchistes, nous ne pouvons pas rester de simples prêcheurs et prophètes; nous devons être les bâtisseurs concrets des fondations qui soutiendront l’avenir. Il est lamentable de constater que si peu de camarades sont impliqués activement dans le mouvement syndical, et néanmoins, qui est mieux éminemment équipé pour participer à la lutte économique quotidienne entre le capital et la classe ouvrière qu’un anarchistes averti ? Il sait que le prolétariat fournit la source de la révolte contre la situation sociale actuelle. Il lui incombe donc de diriger cette source vers des canaux qui ouvriront la voie à un nouvel ordre social.

Je ne prétend pas que le Bureau de l’Internationale Bureau représentera la force qui reconstruira le mouvement ouvrier; sur ce quoi j’insiste est que le Bureau peut jouer un rôle important pour faire naître une meilleure compréhension entre anarchistes et les forces ouvrières organisées.

Pour cela, le Bureau a besoin de la coopération individuelle et collective de tous les camarades.

Une lettre circulaire du secrétariat du Bureau reçue dernièrement pose plusieurs questions aux lecteurs de Mother Earth. Je recommande que ces questions soient soigneusement discutées, et que, quelles que soient les conclusions auxquelles arriveront les camarades, qu’elles soient envoyées sans faute au secrétariat.

En conclusion, juste encore quelques mots. Certains, soit par ignorance ou pour des raisons personnelles, accuse le Congrès d’avoir été arbitraire et contradictoire vis à vis de l’anarchisme en formant l’Internationale. Ces bonnes gens semblent avoir oublié que les propositions d’une Internationale ont été soumises aux camarades six mois avant le Congrès; qu’elles ont été discutées et que les décisions ont été prises par de nombreux groupes et camarades individuels et que plusieurs des délégués ont été envoyés dans le but express d’inciter à la création de l’Internationale. Mais à part cela, je souhaite dire que l’Internationale ne sera imposée à aucun groupe ou individu.

Le Bureau n’a pas de livre de statuts, pas plus qu’il n’existe le moindre danger qu’il n’élabore un quelconque catéchisme que tous les anarchistes seraient obligés d’accepter. Le bureau doit être chaudement accueilli comme un medium for créer une camaraderie internationale plus étroite, une plus grande unité d’action et des résultats plus durables.

Que tous les camarades aident et l’Internationale anarchiste deviendra un instrument formidable.

NDT :

1.Le féminin de prédécesseur n’existe pas officiellement, me dit mon correcteur d’orthographe. Mais ce n’est pas une machine qui va dicter sa loi.

Quelques lectures possibles entre tant d’autres :

Sur l’opposition Marx-Bakounine : L’Association internationale des travailleurs. — La question du pouvoir et du programme René Berthier

Rapport d’Errico Malatesta sur le Congrès d’Amsterdam (1907)

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