La prise de pouvoir libérale…

Texte original : The liberal takeover of the women’s liberation movement Carol Hanisch

La plus grande partie de cet article a été écrite en 1973. Il est apparu dans le livre « Feminist Revolution », auto-publié par Redstockings en 1975 et la version « abrégée », dans l’édition publié par Random House en 1978.

feminist revolution

Il y a juste un peu plus de cinq ans, en 1967, les premiers groupes indépendants de libération des femmes commençaient à émerger. Cet article ne traite pas tant de l’histoire des événements qui devaient s’ensuivre que de l’histoire des idées, de l’idéologie, de la théorie.

Durant ces premiers jours, rattrapées comme nous l’étions par l’un de ces rares moments de l’histoire où la vérité brille de manière si aveuglante qu’elle devient l’expérience la plus émouvante et profonde de nos vies, nous pensions que cela serait seulement l’affaire de quelques années avant de vaincre la suprématie masculine. En regardant en arrière, cette idée apparaît un peu naïve – voire stupide. Mais, durant ces jours, encore unies au sein d’un seul groupe (New York Radical Women), nous pensions que nos différences s’aplaniraient, que les femmes ressentiraient le même soulagement et la même excitation que nous et qu’elles s’uniraient à travers une force si grande que les hommes n’auraient aucune chance.

Alors que nous échangions avec d’autres femmes le flot de nos expériences en tant que femmes et que nous émergions de la plupart des mensonges propagés à notre sujet en les balayant de nos esprits, en même temps que l’auto-accusation et la culpabilité qui nous avaient gangrené tout au long de nos vies, nous ne pouvions pas nous empêcher de croire que toutes les femmes (ou, au moins, la plupart d’entre elles) en tireraient les mêmes conclusions que nous. Nous partagions les mêmes expériences et nous fondions nos espoirs sur ce fait. Lorsque d’autres parvenaient à des conclusions différentes des nôtres, (soutenant l’ordre masculin libéral/de gauche) nous pensions qu’elles seraient rapidement convaincues lorsque des femmes de plus en plus nombreuses prendraient la parole. C’est là que nous avons commis notre première grosse erreur: nous avons sous-estimé le pouvoir de la suprématie masculine et , par conséquent, la disposition d’esprit, la volonté et l’aptitude des femmes à s’unir, à lutter et à gagner.

Aujourd’hui [1973] le mouvement de libération des femmes est entre les mains d’un groupe d’opportunistes libérales, et par conséquent, entre celles du système masculin de gauche/libéral. Ces femmes, — la revue Ms., quelques écrivains de Village Voice, et ces « dames du women’s lib” dans des collectifs à travers tout le pays — se bousculent frénétiquement pour ramasser les quelques miettes que les hommes leur ont laissé lorsque nous, radicales, commencions à exposer la vérité et demandions des changements. Ce sont les femmes qui ont accès à la presse et à l’argent. Elles sont supposées être les « leaders »du mouvement des femmes, mais elles nous conduisent vers le bas de la route pour quelques réformes respectables et rien d’autre.

Comment ces femmes ont-elles obtenu leur pouvoir? La réponse est en deux volets. D’abord, elles ne demandent pas beaucoup et elles n’exigent pas vraiment ce qu’elles demandent. Elles refusent de désigner les hommes comme ennemis (oppresseurs) et parlent sans arrêt d’une vague « société » qui serait un monstre et responsable de tout. Pour elle, il n’existe pas de personnes concrètes impliquées et pas d’intérêts personnels conflictuels. Elles affirment que les femmes sont victimes d’un lavage de cerceau, discréditées et consentantes face à leur propre oppression et que les hommes, pauvres chéris, traitent mal les femmes parce qu’ils ont été éduqués dans ce « rôle ». Comme le déclare NOW 1 dans un tract intitulé NOW GOALS:

« Les questions de droits et de responsabilités sont imbriquées dans la complexité des rôles et des divisions du travail imposés aux hommes, aussi bien qu’aux femmes, par l’éducation, la tradition la législation et les pratiques. NOW encourage les groupes de sensibilisation sur le sujet des stéréotypes sexuels des deux sexes. »

En outre, elles parlent de l’oppression des femmes comme d’une question juridique, comme si faire voter quelques lois résoudra nos problèmes. Pour elles, il s’agit toujours d’une question sociale (sociétale) ou juridique. Il ne s’agit jamais d’une question de réalités de pouvoir, de réel pouvoir—économique (qui possède), militaire (à qui la force physique) et politique (qui gouverne). Il ne s’agit jamais de la question de savoir ce que signifie prendre le pouvoir et le distribuer parmi tous.

Ces femmes ont le pouvoir au sein du mouvement parce qu’elles ne menacent pas sérieusement les pouvoirs masculins. Elles sont la main droite de la gauche et des libéraux mâles. Gloria Steinem, par exemple, écrit dans Ms. (oct., 1972) comment « un discours de soutien en Floride sur le mouvement des femmes pourrait apporter 10 000$ en billets d’entrée dans les caisses de campagne (du Parti Démocrate). »

C’est une chose que de soutenir un(e) candidat(e) politique parce que son élection permettra certaines réformes qui serviront nos objectifs. C’en est totalement une autre de collecter de l’argent et de soutenir au nom du mouvement de libération des femmes et de consacrer nos moyens très limités au soutien de l’ennemi le plus acceptable. Cet argent (et les autres formes de soutien)doit être gardé sous notre contrôle.

Aussi dérangeantes que puissent être ces femmes de temps en temps pour les hommes, elles doivent apparaître comme géniales comparées aux « goujates chauvinistes, » comme Betty Friedan appelle les militantes radicales du mouvement de libération des femmes.

L’autre raison principale pour laquelle ces opportunistes ont été capables de prendre le contrôle du mouvement des femmes a été leur capacité à diviser, à faire taire ou à exclure les féministes radicales. Leur tactique préférée a toujours été de transféré chaque discussion, chaque désaccord, tout, sur le plan de la structure plutôt que du contenu. les vraies questions politiques qui ont divisé le mouvement depuis ses débuts ont été immergées dans des débats sur des problèmes de structures. Les changements de structures ont été mis en avant comme des solutions, aussi bien à long terme (abolir la famille) qu’à court terme (des modes de vie alternatives, au problème de la suprématie masculine. La structure remplaçait la suprématie masculine comme étant le problème, avec de nouvelles structures présentées comme étant la solution. Donc, elles n’attaquaient jamais le problème directement. Celles qui remettaient en cause ces positions étaient victimes de diffamations personnelles ou d’attaques quant à leur « mauvais caractère ». Construire une bonne structure « non-structure » dans le mouvement devint la garantie qu’il était radical. Alors, la structure est devenue un excellent outil pour garder le contrôle sur certaines idées et personnes, pour les empêcher d’aller bien trop loin.

Ce n’était pas que les féministes radicales étaient opposées à la structure per se. Elle était considérée comme nécessaire pour atteindre un objectif. Ce qu’elle mettaient en causes, c’est qu’elle devenait un dogme, une idéologie, un objectif en elle-même. Une structure doit être flexible, utilisée lorsque nécessaire, écartée si besoin est, transformée quand nécessaire — tout cela dans le but d’atteindre un objectif de la meilleure façon possible.

La question du Leadership

La principale question « structurelle » a été celle du leadership. La ligne qui a dominée au début était que nous n’aurions pas de leaders. De qui cela venait-il, je n’en suis pas totalement sûre. Différentes femmes mettaient différentes choses sous ce terme et soutenaient cette position pour différentes raisons. J’en faisais partie au début. Comme beaucoup d’autres femmes, j’en avais assez de ce type de leadership que j’avais connu dans d’autres groupes et organisations. J’étais particulièrement remontée contre celui du style « gros bonnet » de la gauche, avec laquelle j’avais essayé de travailler quelques années. pas de leadership, pas de porte-paroles, pas de votes, l’action par consensus. Cela semblait si bien. Mais ce qui a commencé comme une vision utopique s’est terminé en cauchemar. cette ligne, avec ses semblables d'[ultra-] égalité, de tirages au sort, de sororité dénaturée, se sont avérées être les véhicules par lesquels les féministes radicales se sont divisées et ont été réduites au silence, et aucun nouveau leadership féministe radical ne fut créé.

Il ne fait aucun doute que certaines femmes aimaient la ligne du « pas de leadership »parce que les membres de ces premiers groupes, malgré des accords sur le fond, avaient des opinions politiques différentes sur quelques questions essentielles. Certaines disaient que les hommes étaient l’ennemi (l’oppresseur); certaines que seuls les capitalistes ou « le système » l’étaient. Certaines voulaient travailler au sein de la gauche; d’autres ne le voulaient pas. Certaines blâmaient les femmes pour notre oppression; d’autres blâmaient les hommes; certaines rendaient coupables les « rôles sexuels » ou la société. Par conséquent, la ligne du « pas de leadership » était un moyen de garder tout le monde à l’œil pour s’assurer que le groupe ne prenait pas une position politique qui n’était pas la vôtre. Alors, les New York Radical Women 2, par exemple, ne sont jamais apparues comme ayant des positions politiques clairement établies en tant que groupe, bien que Notes from the First Year 3 s’est fait l’écho d’importantes prises de positions communément admises dans certains de ses numéros. A l’époque de la manifestation contre Miss Amérique, il était devenu encore plus difficile d’affirmer une position politique claire. Des groupes, qui avaient quitté NYRW en désaccord avec certaines de ces questions se sont joints à la manifestation, y ajoutant l’amas confus de leurs positions selon le célèbre précepte “ fais ton truc ».

La ligne « pas de leadership/égalité totale” a eu des effets préjudiciables sur le mouvement de libération des femmes. Les New York Radical Women ont compté jusqu’à environ 20 à 30 femmes qui venaient régulièrement, 50-60 à notre réunion hebdomadaire. Certaines femmes pensaient que le groupe était pesant, (incontrôlable — nous débattions alors d’idées politiques) et voulaient se diviser en plus petits groupes par tirage au sort (structure). La plupart des fondatrices voulaient maintenir le grand groupe, ou se répartir entre personnes qui voulaient travailler ensemble, si une telle division s’avérait nécessaire. Il fut décidé, selon la règle de la majorité, que le groupe se scinderait par tirage au sort — au nom de la démocratie. Les femmes avaient peur que cela soit « élitiste » de vouloir travailler avec certaines femmes avec qui elles partageaient les mêmes idées politiques. Le résultat de tout ceci entraîna la première division des militantes originelles entre plusieurs groupes où elles furent moins efficaces. Ce fut une victoire temporaire du petit groupe aléatoire, sans suite, sur la cellule de conscientisation comme forme d’organisation du mouvement.

Un des groupes qui se forma après la scission des NYRW ne fut pas un groupe aléatoire mais un groupe d’action, qui prendra plus tard le nom de Redstockings 4. Il conduisit plusieurs grandes actions innovatrices qui popularisèrent les principes et les pratiques de la conscientisation. Il édita de la littérature qui se faisait l’écho du développement d’une analyse radicale de la condition féminine —la ligne pro-femme — qui avait ses origine dans les NYRW. Le groupe avait établi un ensemble de principes, une déclaration d’objectifs et des sessions d’orientation, tout ceci dans l’espoir que les femmes qui en partageaient les idées politiques adhéreraient. Mais celles qui n’étaient pas d’accord sont parties.

Une fois encore, les structuralistes réussirent à imposer la structure confinée du système de tirage au sort, etc., si bien que les idées radicales féministes pro-femme que le groupe formulait n’atteignaient pas le grand public. Certaines de ces structuralistes rejoignirent Ti-Grace Atkinson qui avait quitté NOW sur ces mêmes bases structuralistes, pour former The Feminists. Ce groupe opérait strictement sur ces principes et pratiques anti·leadership, plus quelques autres (comme le fait que seulement 1/3 des membres soient mariées ou aient des relations avec un homme) et, à partir de ces idées, passait beaucoup de temps à attaquer Redstockings, à la fois au sein du groupe et publiquement, pour son manque de « démocratie » alors même que Redstockings, aussi, était alors soumis au système de tirage au sort. La politique était toujours secondaire vis à vis de la structure afin que celle-ci puisse contrôler le politique.

Le résultat principal de la ligne du « pas de leadership »fut d’empêcher la faction pro-femme de continuer à diffuser leurs idées au sein du grand public. Cela servit en même temps les ambitions personnelles de certaines. Mais examinons plus attentivement celle ligne « égalitaire » et comment elle fonctionnait.

1) Il ne devrait pas y avoir de leaders ni de porte-paroles. 5 Pour certaines cela signifiait généralement que les décisions seraient prises par toutes celles concernées et non pas par quelques personnes seulement en haut et qu’aucune « superstar » ne pourrait être fabriquée par la presse. Pour d’autres néanmoins, cela niait la réalité du leadership ou sa nécessité. Basée sur le dogme de l’égalité totale entre les femmes, l’idée niait le fait que certaines personnes étaient les premières à oser et à faire, à apporter idées et éclaircissements, à apprendre aux autres, à parler pour elles et pour les autres qui ne pouvaient pas encore parler directement en leur nom. L’idée niait, en outre, le fait que certaines personnes avaient de fait plus de connaissances suite aux genres et aux associations d’expériences dans leur vie et, par conséquent qu’elles avaient plus à apprendre aux autres. Ces connaissances, parce qu’elles sont radicales ou nouvelles, ne sont pas acceptées en tant que telles par le Système.

Une autre raison pour laquelle certaines parmi nous soutenions la ligne pas de leadership était que nous voulions que toutes les femmes soient des leaders, des porte-paroles, parce que « cela rend le mouvement … plus fort (et) cela nous prépare au moment où de telles leaders seront isolées et écartées d’une manière ou d’une autre. » Cela aussi était un déni utopique de réalité et en outre empêchait la mise en place de moyens de protection des leaders radicales, nécessaires au mouvement.

Deux types de leadership émergèrent dans les groupes: 1) des personnes carrées qui sont devenues leaders en énonçant clairement et ouvertement leurs idées politiques et en les défendant. 2) des « anti-leaders » sournoises qui s’élevaient le plus véhémentement contre le leadership mais manœuvraient en sous-main pour amener le groupe à leurs positions en retenant l’information, en n’exprimant pas leurs idées politiques et en conduisant des attaques personnelles contre celles qui s’exprimaient de manière sincère. De manière ironique, des femmes sont devenues des leaders en se battant pour le principe qu’il ne devrait pas en avoir. En outre, ces anti-leaders sont souvent, ou soutiennent, des superstars fabriquées par la presse ou le système masculin.

2) Toutes les tâches devraient être également réparties parce que toutes les femmes ont des capacités égales. Je suis d’avis que toutes les femmes, comme les hommes, sont potentiellement égales en termes de capacités, mais que cela soit vrai ou faux n’est pas important face au problème concret de qui va faire quoi dans un mouvement politique. Le fait est, qu’à ce moment de l’histoire, les femmes n’ont pas toutes les mêmes capacités et compétences, la même cohérence, le même engagement et la même vision politiques. Il en résulte que, si notre préoccupation majeure est de faire avancer la révolution féministe, la personne qui fait le mieux un travail devrait en être chargée. Les autres apprendront plus vite en travaillant avec celles qui font bien leurs tâches Toutes celles qui prennent au sérieux ce qu’elles font préfèreront aller au combat avec, à leur tête, des personnes expérimentées, qui ont fait leurs preuves.

3) Si une sœur possède une compétence particulière, elle devrait consacrer son temps à l’enseigner aux autres femmes plutôt que de l’utiliser pour elle-même pour parler, écrire, ou quoi que ce soit d’autre. Cette ligne aussi a été utilisée pour empêcher les féministes radicales pro-femme d’écrire, de parler et de diffuser leurs idées auprès du grand public. Dans de trop nombreux groupes radicaux des débuts, elle fut utilisée contre certaines femmes au motif que ce « privilège de classe » leur offrait certaines compétences que n’avaient pas d’autres femmes; par conséquent, elles devaient rester en retrait jusqu’à ce que ces autres femmes »les rattrapent ». Il est assez intéressant de noter que cette ligne était mise en avant le plus souvent par des femmes issues de la « classe ouvrière » mais qui elles-mêmes possédaient un diplôme universitaire ou la possibilité de travailler dans des professions libérales ou artistiques.

4) Personne ne parle aux médias plus qu’une autre et seulement avec l’accord du groupe. J’étais une des partisanes la plus acharnée de cette ligne. En tant que ancienne journaliste, je n’étais que trop consciente de ce que les médias feraient à notre mouvement. Ils mettraient des mots dans nos bouches, feraient des montagnes avec des taupinières, désigneraient nos leaders à notre place et diffameraient les meilleures d’entre nous, soit en les tournant en ridicule, soit en prétendant que nous n’existions pas. C’est ce qui s’est passé. Mais nous aurions dû mettre en avant les meilleurs et demandé à être écoutées. parce que, pendant que nous étions retenues et que nous nous tenions en retrait, les dames opportunistes faisaient tout un foin sans même une bonne cause à défendre.

5) Toutes les capacités de leadership sont le résultat d’un privilège de classe moyennes. Les compétences concernées ici sont les capacités à écrire et à parler en public. Du moins, il s’agissait des compétences qui étaient soi-disant visées. Ce qui l’était réellement était la perspicacité politique et la volonté de prendre des risques.

Adolescente, je voulais désespérément être écrivaine et je me lamentais sans cesse sur le fait qu’il ne m’arrivait jamais rien et que je n’avais rien à raconter. Je ne suis jamais allée en Europe ou jamais été prise dans une inondation. Le vrai problème est que je voyais le monde seulement en termes d’événements, jamais en termes d’idées. Je manquais de conscience ou de vision quant à ma propre vie. Plus tard, au sein du mouvement de libération des femmes, j’étais capable d’écrire, mais je sentais que je ne pouvais pas parler correctement, notamment dans une situation »hostile »ou lorsque j’avais à prendre une décision rapide. C’était en partie vrai. Ma tête restait souvent soit vide, soit les idées se bousculaient tant que je ne pouvais pas en saisir la moindre. Au tout début, je pensais que je devais avoir un « problème », mais à travers la conscientisation, j’ai appris que j’étais opprimée et j’ai commencé à chercher d’autres explications. Parfois, je m’inquiétais que les mots ne sortent pas d’eux mêmes et d’être mal comprise. Je répugnais à prendre parti à moins de pouvoir expliquer clairement pourquoi , à moi-même et aux autres. Je pensais que si j’avais reçu une meilleure éducation avec plus d’expériences de prises de paroles en public, je n’aurais pas été aussi lente à prendre une décision.

Peut-être que tout cela m’aurait apporté plus de confiance en moi, mais sans vision politique sur les sujets abordés, sans une perspective politique sur le monde et son fonctionnement, je n’aurais toujours eu rien à dire. Ce furent des connaissances et des expériences d’un genre habituellement ignoré par l’éducation traditionnelle qui m’ont donné confiance. Cinq années dans le mouvement de libération des femmes m’ont davantage appris que tout l’enseignement traditionnel du monde. Écouter les autres qui ont des choses plus intéressantes que moi à dire (et qui, je pense, ont raison) m’a permis de clarifier constamment mes propres pensées. A travers l’observation et mon expérience de mise en pratique de mon savoir, j’ai appris comment survivre dans une confrontation. Je suis maintenant souvent capable de repérer les petits « trucs »dans un débat (les exagérations, prétendre ne pas comprendre, etc.) qu’utilisent certaines. Il y a eu des moments où j’ai du prendre des décisions rapides, où j’ai eu à me battre pour ce que je croyais, où je savais que quelque chose devait être dit et que personne ne le disait.

Bien sûr, pour les pires des opportunistes structuralistes, rien de tout cela n’était réellement la question; le seul but de ces arguments sur les « privilèges de la classe moyenne » était de faire taire les féministes radicales pro-femme et de se mettre en avant.

Les groupes de conscientisation.

En plus du structuralisme, les libérales ont aussi utilisé le révisionnisme pour prendre le pouvoir sur le mouvement de libération des femmes. Un exemple en est la conscientisation. Cette méthode d’organisation des femmes a été à l’origine conçue et défendue par les féministes radicales pro-femme, comme base expérimentale pour la théorie et les pratiques du mouvement. Au début, nous devions nous battre contre la gauche; aujourd’hui, malheureusement, les opportunistes ont perverti les but premier de la conscientisation jusqu’à la transformer presque en thérapie. Dans de nombreux cas, les groupes sont devenus des lieux sociaux de rencontres où les femmes donnent et reçoivent un soutien à leurs problèmes concrets et essaient de « s’épanouir ». La conscientisation en vue de l’action politique existe encore, bien sûr, mais pour celles qui sont fondamentalement d’accord sur le fait qu’elle a pour but la théorie et l’action.

La sororité donne de la force [Sisterhood is powerful]

Il y en a même qui ont essayé de revisiter la sororité, la transformant encore en un moyen de contrôle et en en transformant totalement la signification. Pour mémoire, la phrase « Sisterhood Is Powerful » a été formulée par Kathie Sarachild 6, comme elle l’a dit récemment, en écoutant les premiers mots de la chanson de Helen Reddy, “I Am Woman » 7

(« I am woman, hear me roar in numbers too big to ignore…. »), « C’est cela que signifiait réellement la sororité donne de la force! »

Aujourd’hui, presque plus personne ne l’utilise dans ce sens. D’un moyen de puissance, cela est devenu un moyen de contrôle des femmes, pour qu’elles continuent à se préoccuper de comment elles se positionnent les unes envers les autres — en cherchant une reconnaissance mutuelle plutôt que ce qui pourrait être fait pour éliminer la suprématie masculine. Remettre en cause les idées d’une autre femme n’est sororal. N’importe quoi! La seule façon de pouvoir un jour réaliser la vraie sororité pour pouvoir rugir en trop grand nombre pour être ignorées est de remettre en question les idées d’autres femmes en mettant en avant les nôtres, en soulignant ce que nous pensons être leurs erreurs et en les laissant nous faire remarquer nos erreurs politiques. Le débat interne dans notre mouvement rend possible le débat externe avec le vrai ennemi. Cela n’est pas facile ni agréable, mais cela est nécessaire.

Attaques personnelles/ calomnies

Les attaques personnelles/ calomnies ont toujours été des moyens efficaces pour faire taire une opposante ou faire taire un mouvement. Cela fut encore une tactique employée au sein et à l’extérieur du mouvement pour maintenir le couvercle sur le chaudron en ébullition des féministes radicales qui voulaient aller jusqu’au bout contre la suprématie masculine. Les conflits entre positions politiques ont eu pour effet un torrent d’attaques personnelles contre les féministes radicales. Les plus courantes étaient que nous étions dominantes, agressives, masculines, assoiffées de pouvoir, manipulatrices, dogmatiques, non sororales, anti-démocratiques, bourgeoises, androphobes et intolérantes. Mais le contraire de tout cela — passives, féminines, amoureuses des hommes , etc. — était aussi utilisé lorsque cela semblait plus approprié.

Le traitement par l’invisible

Lorsque les libérales ont gagné le contrôle du mouvement de libération des femmes, leurs tactiques se sont transformées. Plutôt que de les attaquer, elles prétendent maintenant que les féministes radicales pro-femme et les idées politiques qu’elle professent n’existent tout simplement pas ou n’existent plus. On ne nous demande pas de parler ou d’écrire pour des programmes du mouvement ou dans des revues et journaux, maintenant contrôlés par les pseudo féministes libérales de gauche. Nous ne sommes pas mentionnées dans la plupart des bibliographies, documents et publications du mouvement. Nos travaux ont été écartés de la liste recommandée par la Women’s History Library. Un livre décrivant le journal féministe radical Notes est tout ce qui reste de la ligne pro-femme et des articles sur la conscientisation qui ont paru à l’origine dans celui-ci.

Il est devenu de plus en plus évident qu’elles ont essayé de nous enterrer historiquement et de nous exclure du présent.

En conclusion

La réussite globale de la prise de pouvoir libérale sur le mouvement des femmes repose sur une convergence entre le soutien puissant dont elles ont bénéficié et nos erreurs, dont beaucoup sont discutées dans cet article et dans le journal Feminist Revolution. Un problème majeur a été le temps nécessaire pour comprendre ce qui se passait, certaines d’entre nous le firent pour certaines choses et quelques-unes plus rapidement que d’autres. En conséquence, nous étions désorientées et divisées, chacune d’entre nous confrontée à ses propres dilemmes, ne voyant pas la nécessité, ou étant incapables, de travailler en tant que groupe.

Mais l’évidence est là. Maintenant que nous en savons plus sur contre qui nous luttons, nous savons mieux comment les combattre. Il est évident que le temps est venu d’unir nos forces pour une nouvelle offensive pour la libération des femmes.
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NDT

1. National Organization for Women
2. Groupe qui a existé de 1967à 1969, cofondé par Robin Morgan, Carol Hanisch, Shulamith Firestone et Pam Allen. Il fut rejoint bientôt par Patricia Mainardi, Irene Peslikis, Kathie Sarachild, et Ellen Willis, entre autres. Le groupe s’est scindé début 1969 pour des raisons idéologiques, certaines membres créant alors les Redstockings
3. Notes from the First Year
4. Voir notamment Le Manifeste des Redstockings
5. La question des structures et du leadership a été souvent traitée dans le mouvement de libération des femmes. Voir notamment La tyrannie de l’absence de structure Jo Freeman
6. Kathie Sarachild, née Kathie Amatniek (1943 -), membre des New York Radical Women, puis des Redstockings, auteure de « A Program for Radical Feminist Consciousness-Raising » présenté à la première conférence nationale pour la libération des femmes à Chicago le 27 novembre 1968, et « Consciousness-Raising: A Radical Weapon »
7. I’am a woman

 

 

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