Autonomie : créer des espaces de liberté

Titre original : Autonomy creating spaces for freedom. Publié dans We are Everywhere. p107

“Combien de personnes dans le monde peuvent dire, comme nous le faisons, qu’elles font ce qu’elles veulent faire ? Nous pensons qu’elles sont nombreuses, et que les mondes du monde sont remplis de gens fous et imprudents, chacun plantant leurs arbres pour leurs demains, et que le jour viendra où ce versant de l’univers que certains appellent Planète Terre, sera rempli d’arbres de toutes les couleurs, et qu’il y aura de si nombreux oiseaux et commodités … Oui, il est probable que personne ne se souviendra des premiers, parce que tous les hiers qui nous contrarient aujourd’hui, ne seront plus qu’une vieille page d’histoire dans le vieux livre de la vieille histoire.” – Sous-commandant Insurgé Marcos, Our Word is Our Weapon, Seven Stories Press, 2001

Sur la ‘zad’ de Notre Dame des Landes

L’autonomie représente nos moyens et nos fins. C’est, à la fois, l’acte de planter « notre arbre de demain », et ce demain composé de nombreuses nuances différentes : riche, diverse, complexe et coloré.

L’autonomie est la liberté et la connectivité, nécessairement collective et puissamment intuitive, un désir irrépressible qui bloque toutes les tentatives d’écraser la volonté de liberté. C’est un concept mondial à l’image des tentatives d’échapper au capitalisme dans le Nord et des expériences des réalités libérées dans le Sud. Les mouvements contre le capitalisme l’ont amené une fois de plus au devant de la scène, vibrant, vivant et instamment nécessaire.

Au milieu du dix-neuvième siècle, , une question simple avait été posée par une communauté utopiste en Angleterre et elle est aussi pertinente aujourd’hui qu’elle ne l’était hier: “ Comment vous rendez vous dans un endroit où les gens vivent en harmonie et se débrouillent sans argent – par le train ou sur un arc-en-ciel?” En rêvant ou en faisant? Il existe beaucoup de réponses et de nombreux exemples, certains d’entre eux sont traités dans ce chapitre, d’autres sont disséminés à travers le livre et d’autres encore que vous avez vu, pensé ou rêvé.

Nous appelons ces expériences autonomie, bien que d’autres pourraient préférer liberté, libération ou auto-organisation. L’attrait de l’autonomie couvre le spectre politique entier . Venant à l’origine du grec et signifiant (autos) soi-même et (nomos) loi, règle, ce terme est au cœur de la théorie démocratique libérale de justice et de valeurs comme la liberté d’expression et de mouvement. Interprété de manière radicale cependant, il a été le terrain sur lequel les mouvements sociaux se sont rencontrés à travers l’Europe; ‘l’autonomie à la base’, à partir de la base, est le principe clé organisationnel du mouvement social influent connu en Italie sous le nom de Autonomia en Italie.

Il a été le refrain, à l’échelle mondial, d’innombrables soulèvements, luttes et rébellions des zapatistes au Chiapas à la Organisasi Papua Merdeka (L’Organisation pour une Papouasie libre) e Papouasie Occidentale, une colonie indonésienne. De la région du Cauca en Colombie aux communautés de Kerala dans le sud-ouest de l’Inde, jusqu’aux soulèvements des asamblistas et piqueteros argentins 1, des personnes à travers le monde expérimentes des formes politiques et sociales enracinées dans des concepts différents d’autonomie.

Quel est l’attrait de l’autonomie aujourd’hui? Nous semblons avoir atteint le point où il n’y a plus de confiance dans la démocratie représentative. Les trahisons constantes de ceux qui promettent tout et ne donnet rien ont conduit beaucoup d’entre nous à l’apathie et au cynisme. De manière plus constructive, certains ont commencé à remettre en question l’idée que notre participation dans les prises de décisions se limiterait à un simple vote à quelques années d’intervalle. La participation, la délibération, le consensus et la démocratie directe émergent des marges et, dans de nombreux cas, sont réaffirmés comme le centre de gravité des communautés à travers le monde.

Mais notre désir d’influer sur les décisions qui affectent notre vie quotidienne a un ennemi puissant déguisé pour nous séduire et endormir ce désir même. La culture capitaliste présente l’autonomie comme un mécanisme clé du « libre » marché. Pour être libres , poursuit la mythologie, nous devons exercer notre autonomie comme consommateurs sur le marché, où notre solde bancaire détermine notre niveau de participation – en d’autres termes, nous sommes comme consommateurs, où un dollar équivaut à un vote.

Suivant la même logique, l’Organisation Mondiale du Commerce, le Fonds Monétaire International et la Banque mondiale se font l’avocat de la « liberté ». C’est à dire de la liberté envers une « régulation inutile » et des « barrières au commerce » (telles que des normes environnementales, des droits syndicaux, des taxes sur les sociétés, l’interdiction du travail des enfants) – la liberté de l’argent de couler à volonté autour du globe. Dans un semblable monde « libre », la nourriture, l’eau, le logement, l’éducation et la santé sont tous des marchandises malléables. Insister sur le fait que ce sont des droits fondamentaux et non des biens à acheter est une entrave au commerce. Mais ces droits fondamentaux apportent la sécurité qui est la racine de la bonne compréhension de la liberté, en tant que liverté de faire ou d’être.

Car, être vraiment libre – de créer, de coopérer, de rêver et de réaliser sa propre autonomie à travers le respect et la reconnaissance de l’autonomie des autres – demande la liberté d’être dans le monde et d’avoir un réseau de soin et de soutien. La corruption de l’autonomie par les partisans du « Libre » commerce est au cœur du projet capitaliste – s’approprier l’idée de liberté et nous la revendre. A partir de ‘soi-même’ plus ‘loi’, ils ont fabriqué l’idée que les individus sont en fait « une loi en eux-mêmes ». Le marché est présenté comme le développement logique de notre propre intérêt en même temps que le mécanisme de sa satisfaction

Nous réfutons cette notion de l’autonomie. Ce n’est pas l’arbre de demain que nos mouvements plantent aujourd’hui. Notre conception de l’autonomie inclut des actions menées par la communauté concernant la santé, l’éducation et l’aide sociale; la démocratie directe dans des zones libérées par les personnes qui y vivent – pas des enclaves ou des endroits où se retirer – mais des communautés d’affinités, connectées, qui regardent vers l’extérieur, engagées dans l’entraide, l’apprentissage collectif et l’interaction sans intermédiaire. C’est la raison de notre défense passionnée des mécanismes et de notre soutien aux structures pour lesquelles nous avons combattu et que nous avons obtenu, du dur labeur des mouvements qui ont lutté pendant des centaines d’années – indigènes, révolutionnaires et démocratiques.

Autonomie et capitalisme

L’autonomie est toujours en cours d’élaboration. Mais elle est souvent confondue avec l’indépendance individuelle que la plupart d’entre nous concevons comme le fait de devenir adulte, quitter la maison familiale, trouver du travail, gagner de l’argent et prendre nos propres décisions: où vivre, quoi manger, quoi acheter, etc. Mais où que ces décisions soient prises (et dans la plupart des régions du monde, cette fiction de l’indépendance est impossible), ces choix sont, en réalité, totalement dépendants des actions des autres. C’est à dire dépendant du travail, du transport et de la distribution des biens alimentaires, des vêtements, du logement, etc, à partir desquels nous faisons notre expérience « d’indépendance ». Nos vies sont manufacturées pour nous au lieu d’être le produit de nos choix et de nos désirs. Nous ne sommes pas seulement produits par ce système, nous le reproduisons à notre tour en agissant à l’intérieur de ses paramètres et frontières et, tant que nous y restons, nous sommes parfaitement « libres » de nous déplacer dans la vie sur les chemins que nous offrent les gouvernements et les grandes entreprises. En clair, nous sommes libres de tout choisir, du moment où cela ne remet pas en cause la logique du capitalisme. Lorsque nous le faisons, nous découvrons vite les vraies limites de notre « liberté ».

Sur la ‘zad’ de Notre Dame des Landes

La relation entre ceux qui détiennent le pouvoir et ceux qui son sous leur commandement constitue la fondation du capitalisme. Notre capacité à créer et à produire est séparée de ce qui est produit – le ‘produit’, alors, au lieu de décider ensemble des meilleures manières de satisfaire nos besoins, tout en respectant les besoins des autres et de la planète, nos énergies sont détournées pour produire pour le profit d’autres. Par conséquent, nous sommes dépossédés du fruit même de notre travail et le travail lui-même devient ennuyeux, imposé et source de souffrances, plutôt que quelque chose d’imaginé, d’anticipé et vécu comme expérience créative. La création de valeur et sa concentration dans les objets, ou produits, est alors affirmée à travers leur échange au sein d’un marché. Cette valeur investie dans les biens en vient rapidement à nous posséder, plus que nous la possédons.

Bien sûr, la plupart d’entre nous ne sommes pas des esclaves. Nous pouvons refuser, partir, déserter, quitter, mais pour faire quoi et aller où? Telle est la question et le défi au cœur de notre réflexion sur l’autonomie. Le refus est une arme efficace seulement si il est collectif, avec la créativité et la force conjuguées qu’il implique. L’autonomie ne peut jamais être un simple individualisme, comme on a été encouragé à le croire. Elle n’est pas un « choix de consommateur », de porter une marque ou de la boycotter, de choisir de conduire un SUV ou un bus biodiesel. Aucun ‘consumérisme éthique’, aucune thérapie, aucune retraite à l’intérieur de nous-même, ne nous permettra de franchir le pas. l’autonomie est obligatoirement collective.

Vous n’êtes pas seuls

“Nous avons vécu l’autonomie, mais nous n’avions pas découvert qu’il y avait un nom pour elle. Nous ne pouvions pas trouver quelque chose qui réponde à nos besoins, alors nous avons créé cela, que nous apprenons sur le tas. Il y a beaucoup de contradictions. Ce n’est pas une théorie mais une pratique d’évolution.” – Raúl Gatica, militant de la communauté indigène de Oaxaca, Mexique

Bien sûr, il s’agit d’une manière simple de décrire un ensemble de processus compliqués et le monde est bien trop complexe pour que des explications simples tiennent la route très longtemps. Les moyens de production, la nature de celle-ci et ce que nous pourrions considérer comme des produits, évoluent tous et ont tous évolué. Néanmoins, l’évidence montre que cette logique puissante nous entoure et pénètre notre vie quotidienne dans tous les domaines de la vie: de la marchandisations des besoins fondamentaux comme l’eau jusqu’au brevetage des types de gènes; de la libéralisation des marchés dans le domaine de la santé, des services sociaux et de l’éducation jusqu’à l’affirmation des droits à la propriété intellectuelle; de la simulation de la dissidence pour vendre des produits culturels dans tous les domaines, de la mode au cinéma en passant par l’art, jusqu’à l’effacement de toute différence entre le simulé et le réel dans la culture populaire – tout cela est pollué par la logique du capital et l’élévation de la marchandise sur tout le reste. Il ne faut pas s’étonner, dans ces circonstances, que beaucoup d’entre nous répondons avec incrédulité devant le rythme et la complexité de la vie avec un sentiment d’impuissance, d’être dépassé et un état général d’apathie, une réponse à l’appropriation délibérée de la créativité et de l’énergie pour laquelle on nous offre en échange le degré le plus infime de participation – produire, consommer, mourir.

Mais si nous agissons avec détermination face à ces contraintes, nous embarquons pour un voyage – un processus de transformation qui conduit à la fois vers la liberté et le lien social, vers l’autonomie. Nous le réalisons à travers notre lien aux autres, l’interaction, la négociation et la communication. Être autonome ne signifie pas être seul ou agir n’importe comment selon son choix – être soi-même la loi – mais agir dans le respect des autres, se sentir responsable des autres. Là est le point essentiel de l’autonomie, une éthique de responsabilité et de réciprocité qui s’acquiert à travers l’acceptation que les autres, à la fois, désirent aussi l’autonomie et en sont capables.

Alors, lorsque nous parlons d’autonomie, nous ne parlons pas, ou ne nous faisons pas les défenseurs, de quelques excursions dans l’indépendance; encore moins d’un abandon du monde dans une sorte de retraite. Quelque chose d’entièrement nouveau est en train de se passer, quelque chose d’enraciné dans le concept d’autonomie, comme la liberté et le lien social. Une géométrie dynamique de lutte sociale apparaît, fractale, où l’autonomie locale est reproduite et magnifiée à travers des réseaux qui débordent des frontières géographiques, culturelles et politiques. Avec pour horizon, un exode – des milliers de tentatives d’évasions, une évasion mondiale massive. Les gens se passent mutuellement les clefs, échanges des techniques de fabrication de tunnels, abattent les barrières, escaladent les murs… apprennent à voler.

Ce qui suit représente quelques branches de l’arbre complexe de demain qu’est l’autonomie. A travers ces histoires, nous espérons dépasser l’idée que l’autonomie est ‘seulement’ décider avec d’autres partageant les mêmes idées dans des communautés ‘idéales’ qui sont souvent très différentes de celles que nous connaissons habituellement dans la vie quotidienne. Comme les étoiles, certains de ces exemples ont brillé dans notre conscience collective, d’autres sont maintenant des signaux de détresse estompés faisant écho à d’autres réalités, révisées, transformées et partiellement renouvelées dans des formes que ne pourraient même pas reconnaître leurs créateurs et catalyseurs. Aucune n’est parfaite et aucune n’est présentée comme ‘modèle’. Toutes ont en commun une valeur d’expérience, une ouverture au possible et à l’imprévu et un mélange enivrant de créativité et de courage qui résonne à travers les barrières idéologiques et les frontières nationales.

NDT

Les illustrations sont de R&B et leur choix provient du fait que, en 2017, l’autonomie, l’une de ses formes, est au centre de la lutte de la « zad » de Notre Dame des Landes, bien au-delà de la seule opposition à la construction de l’aéroport. Voir, par exemple, les 6 points pour l’avenir de la zad

1. Voir, par exemple, Stratégies de luttes : le mouvement « piquetero » argentin et les blocages de routes

 

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