La révolution mexicaine (3)

Texte original : The Mexican revolution Conférence donnée à Chicago le 29 octobre 1911 par Voltairine de Cleyre Mother Earth Vol.6 n°12 , février 1912

En premier lieu, l’abominable coalition politique, qui a abandonné aussi inconsidérément qu’une poignée de bulles de savon les ressources agricoles du Mexique, les ont cédé aux spéculateurs qui devaient développer le pays — était composée des hommes éduqués du Mexique. C‘est ce qu’ils ont jugé bon de faire avec leur intelligence et leur éducation supérieures. Alors les ignorants sont en droit de se méfier des bonnes intentions des hommes éduqués qui parlent d’améliorer le développement du pays.

En second lieu, les propriétaires terriens capitalistes, loin de développer le pays, en favorisant l’accroissement de la population, par exemple, ont dépeuplé des districts entiers, d’immenses districts.

Troisièmement, ce que ne disent pas les économistes, c’est que la seule justification pour une culture intensive de la terre est que le produit d’une telle culture renforce le corps des êtres humains (et donc leur esprit). Il ne s’agit pas simplement d’accumuler les chiffres de tant de millions de boisseaux de blé et de maïs produits en une saison; mais que ce blé et ce maïs aillent d’abord dans les estomacs de ceux qui l’ont planté — et en abondance; pour renforcer la musculature des bras qui travaillent le sol et pas seulement les maintenir dans un état de semi-famine. Et ensuite, de construire la force du reste du pays, de ceux qui sont prêts à faire le travail nécessaire en échange. Mais il ne s’agit jamais d’accroître les fortunes des parasites. Tels sont les buts, et les seuls buts, de travailler le sol! Et le travailler pour autre chose est du gaspillage, du gaspillage de terre et d’hommes.

Enfin, aucun changement ne s’est réalisé, et ne se réalisera jamais, dans aucune société autrement que par la masse du peuple. Les théories peuvent être proposées par des personnes éduquées, décrites dans des livres et discutées dans des librairies, salons et salles de conférences. Mais elles resteront inutiles jusqu’à ce que le peuple se les approprie. Si le changement proposé n’est pas adaptable à l’esprit du peuple dont il est supposé guérir les maux, alors il restera ce qu’il a toujours été, une théorie vide.

Aujourd’hui, la situation au Mexique est si désespérée que des changements sont impératifs. L’action des paysans le prouve. Même si il émergeait une forte dictature militaire, elle devra prendre des dispositions allant vers la propriété des terre pour les paysans. Il faut s’occuper maintenant de ces gens illettrés mais déterminés; il est impossible d’attendre « qu’ils soient éduqués. » La sagesse des économistes est une sagesse hors de propos, — plutôt une non-sagesse. Le peuple ne pourra jamais être éduqué si sa situation doit rester la même que sous le régime de Diaz. Les corps et les esprits sont bien trop appauvris pour pouvoir profiter de la diffusion d’une éducation théorique, même si celle-ci ne demandait pas un temps et de l’argent non disponibles. Quelque soit le changement économique, il doit pouvoir être compris et utilisé par les gens en l’état actuel de leur compréhension. Et nous savons ce qu’ils comprennent à travers les rapports. Ils comprennent qu’ils ont un droit sur la terre, un droit de l’utiliser pour eux-mêmes, un droit d’en expulser les envahisseurs qui l’ont volé, de détruire les bornes et les titres de propriété,d’ignorer les collecteurs d’impôts et leurs exigences.

Et si primitives que soient leurs méthodes agricoles, une chose est sûre: elles sont plus adaptées que tout système qui amasse des fortunes en détruisant les hommes.

En outre, qui peut dire comment ils amélioreront leurs méthodes lorsqu’ils auront l’opportunité de le faire? C’est une idée reçue des anglo-saxons que de croire les indiens paresseux. Deux raisons à cela: après les différentes tyrannies et escroqueries que les hommes blancs en général, et les anglo-saxons en particulier (ils ont même fait pire que les espagnols) ont infligé aux indiens, ils n’ont pas de raison valable de vouloir travailler, sauf celle idiote qui considère le travail comme une vertu exaltante, même si, à travers lui, le travailleur accroît le pouvoir de son tyran. Comme le dit Wm. Archer : « Si il existe des hommes, et cela n’est pas nié, qui travaillent sans salaire et sans attendre ni espérer aucune récompense, je serai curieux de savoir pour quel motif autre que le fouet ou la peur du fouet les pousse à se rendre au travail le matin ». La seconde raison en est qu’un indien a une idée très différente de la vie de celle d’un anglo-saxon. De même que les peuples latins. Cette idée différente est ce dont à quoi je faisais allusion lorsque je disais que le métissage présentait certaines tendances héritées de son côté latin qui se mariaient bien avec leur haine indienne de l’autorité. Les indiens aiment la vie; être leur propre maître; travailler lorsqu’il a envie et arrêter lorsqu’il a envie. Il n’a pas envie de beaucoup de choses, mais il a envie de jouir des choses qu’il a. Il se sent davantage comme faisant partie de la nature qu’un homme blanc. Toutes ses légendes ont trait à la nature, aux forêts, aux champs, aux fleuves, aux plantes, aux animaux. Il veut vivre aussi libre que les autres enfants de la terre. Sa philosophie du travail est « travailler pour vivre sans souci ». Cela n’est pas de la paresse ; c’est du bon sens — pour une personne ainsi constituée.

Votre latin, d’autre part, veut vivre aussi ; et ayant des élans artistiques son idée de la vie les gratifient beaucoup. Il aime la musique, le chant, la danse, la photographie, la sculpture, la peinture. Il n’aime pas être obligé de créer ses œuvres précipitamment . Il aime les fignoler, les admirer, les améliorer et les remodeler et les admirer à nouveau; et juste pour le plaisir. Si on lui ordonne de créer d’une certaine manière ou un certain nombre d’objets à un prix donné dans un laps de temps donné, il perd son inspiration ; le jeu devient travail, et travail haï. Donc lui non plus ne veut pas travailler, si ce n’est pour continuer à faire ce qu’il préfère.

Mais votre idée anglo-saxonne de la vie est de créer l’utile et le profitable, — que cela soit utile ou non, qu’on en tire ou non un profit, et de rester occupé, OCCUPE; s’activer « comme un démon dans un bénitier. » L’anglo-saxon, comme tout le monde, fait une vertu de ses tendances naturelles et veut que tout le monde soit « occupé »; peu importe à quelle fin cette entreprise est menée, pourvu que l’individu se bouge. Chaque fois qu’un vrai anglo-saxon cherche à s’amuser, il en fait aussi un travail, à la manière d’un vénérable commerçant anglais qui, en compagnie de son fils, visitait le Louvre. Fatigué de marcher de salle en salle, en consultant son catalogue et en lisant le nom des artistes, il se laissa tomber sur une chaise pour se reposer, mais après un court instant, il se remit debout résolument et affronta la salle suivante en disant « Allez, Alfred, nous ferions mieux de continuer notre travail. »

La question de l’origine de ces différents instincts est très controversée. Beaucoup pensent que la principale source de ces variations réside dans la différence de la quantité de lumière solaire reçue dans les pays d’origine habités par les différents peuples. Quelle qu’en soit l’origine, il s’agit de tendances marquées. Et « le business » semble non seulement déterminé à accomplir sa tâche prédéterminée mais aussi à faire en sorte que tous les autres l’accomplissent aussi, ce qui est à la fois stupide et injuste. Il y a assez de place dans le monde pour que les peuples suivent leurs tendances différentes et apportent leurs contributions respectives aux réalisations de l’humanité sans les imposer à ceux qui se révoltent contre elles.

En admettant que la population du Mexique, si elle était libérée de cette notion étrangère d’être « active », que le gouvernement a importé du nord et lui a imposé avec tant de sévérité ces dernières quarante années », n’adoptait pas immédiatement de meilleures méthodes de culture même si elle avait l’occasion de le faire, rien ne dit qu’elle ne le ferait pas si cela correspondait à leur idée de la vie; et si cela se révélait bénéfique, cela entraînerait d’autres améliorations et donc une croissance économique naturelle et solide; alors qu’une évolution forcée, à travers la destruction d’un peuple, n’est pas une vraie croissance. La seule manière d’y parvenir est de tuer tous les indiens, de déporter la foule des « actifs » et de continuer à le faire pendant plusieurs générations pour combler les ravages qu’aura commis le climat sur la population déportée.

En fait, la population indienne de nos états ont été traitées de cette manière criminelle. Je ne sais pas quelle idée s’en font ceux qui ont profité matériellement de cette extermination, mais quiconque qui attend avec impatience l’unification et la libération finale de l’humanité, l’incorporation des diverses qualités des différents peuples dans une même humanité universelle, ne peut que lire ces pages de notre histoire avec une honte brûlante et des regrets insondables.

J’ai parlé de la signification de la révolution en général; de celle de la révolution mexicaine — principalement agraire; de la situation actuelle. Je pense qu’il vous semblera évident que, malgré sa victoire électorale, le pouvoir aujourd’hui en place n’a pas mis fin à la rébellion armée et ne le pourra pas tant qu’il ne proposera pas un plan quelconque de restitution de terres; ce qu’il n’a pas l’intention de faire, mais qu’il n’oserait probablement pas faire de toute façon étant donné que d’immenses capitaux financiers l’ont porté au pouvoir.

Il est impossible de se prononcer quant aux sentiments de la population exprimés à travers le vote. Les journaux ont dit que « dans le District Fédéral où il y a 1 000 000 d’inscrits, moins de 450 000 d’entre eux ont voté. » Ils n’ont fournit aucune explication. Il est impossible de l’expliquer de la même manière que nous expliquons une faible participation dans nos communautés, à savoir l’indifférence vis à vis des questions publiques ; les habitants du Mexique ne sont pas indifférents aujourd’hui. Deux explications sont possibles. La première et la plus probable est l’intimidation du gouvernement; la seconde est que les gens sont convaincus de l’inutilité du vote comme moyen de résoudre leurs problèmes. Dans les États agricoles les moins peuplés, c’est très largement le cas; ils comptent sur l’action directe révolutionnaire. Mais même si il y a eu une guérilla dans le District Fédéral avant les élections, je trouve très peu probable que plus de la moitié de la population votante se soit abstenue par conviction, même si je serais heureuse de le croire. Quoi qu’il en soit, Madero et ses aides ont gagné comme prévu. La question est de savoir comment ils vont rester au pouvoir. Comme Diaz l’a fait — si ils parviennent à faire preuve du même talent que Diaz a démontré, ce qu’ils sont loin d’avoir fait, même si ils recourent aux tactiques les plus vindicatives et les plus malveillantes dans leur persécution des véritables révolutionnaires, partout où ceux-ci menacent leur pouvoir.

Trois issues sont possibles à cette situation agitée:

1. Un dictateur militaire peut émerger avec assez de bon sens pour faire quelques concessions substantielles, et assez de pouvoir pour continuer une politique de répression; ou

2. Les États-Unis doivent intervenir dans l’intérêt des capitalistes américains et des propriétaires terriens, dans le cas où la révolte des paysans n’est pas matée par les maderiste. Et c’est la pire chose qui puisse arriver et contre laquelle tous les travailleurs des U.S.A devraient protester ; ou

3. Les paysans mexicains gagnent et libèrent les terres. Et cela signifie le glas de la grande propriété foncière dans ce pays aussi .Car qui verrait ses voisins remporter une si grande victoire et resterait servilement sous le joug de la grande propriété terrienne ?

Quelle que soit l’issue, une chose est certaine : c’est un mouvement important que tous les peuples du monde devrait observer avec attention. Mais, comme je l’ai dit au début, la majorité de notre population n’en sait pas plus que d’une révolte sur la planète Jupiter. D’abord parce qu’elle est si occupée, elle a à peine le temps de jeter un œil sur les résultats de baseball et sur le match de catch; comment pourrait-elle s’informer sur une révolution ! Deuxièmement, elle est prodigieusement égocentrique et préoccupée par les grands événements de son grand pays comme le scandale des divorces, des pots de vin et des courses automobiles. Troisièmement, elle ne lit pas l’espagnol et ressent une vieille hostilité pour tout ce qui semble espagnol. Quatrièmement, depuis notre berceau, on nous a dit que tout ce qui se passait au Mexique était une plaisanterie. Que les révolutions, ou plutôt les rébellions, commençaient et finissaient comme les averses en avril et n’étaient jamais sérieuses. Et ceci n’était que trop vrai; elles n’étaient généralement qu’un prétexte pour un opportuniste de prendre le scalp d’un autre. Et dernièrement,comme je l’ai dit, la majorité de notre peuple ne sait pas qu’une révolution signifie un profond changement social et non pas un déploiement spectaculaire d’armées.

Une petite minorité ne peut pas grand chose pour faire disparaître cette montagne d’indifférence; mais il me semble que chaque réformateur, quelle que soit sa famille politique, devrait considérer ce mouvement avec le plus grand intérêt, comme une manifestation concrète de la prise de conscience des ouvriers agricoles de ce que toutes les écoles de la pensée économique révolutionnaire admettent comme nécessité première, — la saisie des terres. Et qu’ils soient victorieux ou vaincus, pour ma part, je salue ces combattants héroïques, aussi ignorants soient-ils, qui ont poussé le cri « Terre et Liberté », et planté la bannière rouge sang sur le sol brûlant du Mexique.

Traduction R&B