George Woodcock

George Woodcock

George Woodcock (8mai 1912 – 28 janvier 1995) est un écrivain, éditeur, humaniste et anarchiste canadien.Il a passé la durée de la seconde guerre mondiale comme objecteur de conscience dans une ferme de l’Essex, avant que de retourner au Canada en 1949 en Colombie Britannique où il enseignait à la University of British Columbia.

Vers la fin de sa vie, il s’est intéressé à la question tibétaine, a voyagé en Inde, a étudié le bouddhisme et a créé la Tibetan Refugee Aid Society.Son travail sur l’anarchisme le plus connu est Anarchism: A History of Libertarian Ideas and Movements publié en 1962.

Woodcock occupe une place à part dans l’anarchisme anglophone, un peu à la manière de Boochkin. Comme lui, il s’est détourné de l’anarchisme vers la moitié des années 1950, mais sans en renier les fondements.

Site dédié à George Woodcock avec sa biographie

Ouvrages et documents en ligne :

Anarchism. A History of Libertarians ideas and Movements

1962, Postscript 1975

Libertarians and the Cold War

Post-scriptum

Edition de 1975 de Anarchism. A History of Libertarians ideas and Movements

Anarchisme a été écrit en 1960 et 1961, et publié en 1962. J’ai choisi l’année 1939 comme date butoir pour le livre, lorsque la guerre civile espagnole a pris fin et et le plus impressionnant de tous les mouvements historiques anarchistes a été détruit. Cela m’a paru alors être un moment dans le temps approprié pour terminer une telle étude, puisque, entre 1939 et 1961, l’anarchisme n’ a pas joué de rôle vraiment déterminant dans les affaires d’un quelconque pays. Mais dans les décennies suivantes, les idées de l’anarchisme ont refait surface, rajeunies, pour stimuler les jeunes en âge et en esprit et pour perturber les systèmes de droite comme de gauche.

Je n’avais pas écarté la possibilité d’une telle évolution lorsque j’ai écrit mon livre, que j’ai désormais choisi de garder inchangé, excepté pour ce post-scriptum concernant ces évolutions récentes. J’avais exprimé clairement l’opinion que le mouvement anarchiste actuel qui trouve ses origines dans les travaux théoriques et organisationnels de Michel Bakounine dans les années 1860 avait cessé d’avoir toute réelle pertinence dans le monde moderne et j’avais poursuivi : ‘ Il n’existe pas non plus de probabilité raisonnable d’une renaissance de l’anarchisme tel que nous l’avons connu depuis la fondation de la Première Internationale en 1864’. Là, je traitais de l’anarchisme comme mouvement structuré existant dans une période donnée – un mouvement qui, comme les partis politiques qu’il prétend rejeter, avait développé ses propres orthodoxies de pensées ses propres rigidités d’actions, un mouvement devenu divisé entre sectes, aussi vivement opposées que celles qui divisaient le début de la chrétienté.

Ce dont nous avons été les témoins lors de la dernière décennie à une échelle presque mondiale n’est pas la renaissance de ce mouvement anarchiste historique, avec sa martyrologie et ses codes au complet; qui survit bien sûr comme une sorte de foi fossile préservée principalement à travers des épiciers italiens et des viticulteurs aux États-Unis, des travailleurs du marbre à Carrare et des réfugiés espagnols, vieillissant et déclinant rapidement au Mexique et dans le Languedoc. Le phénomène marquant contemporain a été totalement différent, une renaissance autonome de l’idée anarchiste, dont le pouvoir extraordinaire de renouveau spontané, comme je l’ai remarqué dans le Prologue de l’édition originale, est du à l’absence de toute forme rigide de dogme, à sa flexibilité et par conséquent à son adaptabilité.

Parce que l’anarchisme est par essence un ensemble non dogmatique et structuré d’attitudes liées entre elles, dont l’existence ne dépend pas d’une quelconque organisation imprescriptible, il peut s’épanouir lorsque les conditions sont favorables et ensuite, comme une plante du désert, rester en sommeil pendant des saisons, voire des années, en attendant les pluies qui le feront éclore. Au contraire des croyances politiques ordinaires, dans lesquelles l’église-parti devient le véhicule du dogme, il n’a pas besoin d’un mouvement pour le faire avancer; Beaucoup de ses enseignants majeurs furent des individus solitaires, dévoués, comme Godwin et Stirner et même Proudhon, qui a refusé d’admettre qu’il avait inventé un ‘système’ ou qu’un parti pourrait être construit sur la base de ses enseignements. Et ce qui s’est passé durant la renaissance de l’anarchisme dans les années récentes, c’est une explosion d’idées qui a porté les doctrines anarchistes essentielles et les méthodes qui leur sont associées, bien au-delà des vestiges des vieilles organisations anarchistes ; en créant de nouveaux types de mouvements, de nouveaux modes d’action radicale, mais en reproduisant avec un degré de foi surprenant – même parmi les jeunes qui savaient à peine ce que le mot anarchisme — les idées essentielles du nécessaire remodelage de la société décrites par les théoriciens précurseurs de la tradition libertaire, de Winstanley au dix-septième siècle jusqu’aux auteurs comme Herbert Read et Paul Goodman à notre époque.

L’interlude entre 1939 et le début des années 1960 peut être décrit brièvement, bien qu’il ne puisse pas être ignoré, puisque durant ce nadir de l’anarchisme ont émergé certaines tendances qui sont devenues plus marquées dans le néo-anarchisme depuis les années 1960.

Le déclenchement de la seconde guerre mondiale, qui a suivi la victoire du général Franco en Espagne, a achevé la décomposition de l’anarchisme comme mouvement international, un processus commencé en 1917. A l’époque où l’armée allemande avait terminé sa conquête de l’Europe, les seuls anarchistes en liberté et actifs se trouvaient en Grande Bretagne, aux États-Unis, en Suède, en Suisse et dans les états sud-américains les plus libéraux. Les pays qui étaient à l’origine des grands mouvements historiques – la France, l’Espagne, la Russie et l’Italie – vivaient tous sous des régimes totalitaires qui avaient rendu impossible toute activité ouverte; en outre, la stagnation à laquelle le découragement avait conduit les anarchistes européens après la reddition de Barcelone était telle qu’ils ne jouèrent qu’un petit rôle dans le mouvement de résistance à l’occupation allemande entre 1939 et 1945.

La dormance du mouvement s’étendit même aux espagnols, qui dans les années 1930 étaient apparus comme le grand espoir d’une révolution libertaire réussie. Après 1939, quelques groupes de militants de la FAI continuèrent une brève lutte de guérilla dans les montagnes d’Andalousie ; quelques raids eurent lieu à travers les Pyrénées à partir de la France, mais sans gros résultats, et l’anarchisme espagnol se réduisit à un mouvement de réfugiés enkysté dans la mémoire du passé. Même dernièrement, avec une agitation croissante en Espagne, il est peu probable que les réfugiés anarchistes – ou ceux à l’intérieur du pays – ont exercé une quelconque influence significative sur le mouvement de résistance naissant.

Durant la seconde guerre mondiale, de manière plutôt inattendue, ce fut dans les pays anglophones que les anarchistes firent preuve de la plus grande vitalité dans le sens d’une interprétation nouvelle de la tradition ; les idées les plus créatives, cependant, provenaient d’écrivains libertaires extérieurs au mouvement organisé, et, pour la plupart dans les années 1940, des milieux littéraires de Londres, New York et San Francisco , reproduisant ce qui était arrivé à Paris dans les années 1890. Durant un temps, la Grande Bretagne devint le centre réel de la pensée séminale anarchiste. L’ancien journal de Kropotkine, Freedom, fut ressuscité , et l’auteur de ces lignes, qui était l’un de ses éditeurs, fonda aussi une revue littéraire, Now, à laquelle contribuèrent beaucoup d’écrivains sympathisants britanniques, américains, et français et belges réfugiés. Des liens forts furent créés avec les survivants du vieux mouvement surréaliste, conduit par André Breton, et des intellectuels anarchistes aux États-Unis et en Grande Bretagne. Aux États-Unis, l’anarchisme n’était pas seulement représenté par des vieux journaux orientés traditionnellement vers la propagande en italien, espagnol ou yiddish, mais aussi par des périodiques semi-littéraires comme Retort, Why et, le plus important, Politics, dont l’éditeur, Dwight Macdonald, se considérait alors comme anarchiste. L’anarchisme devint la foi dominante au sein de quelques-unes des écoles dejeunes poètes anglophones, comme les New Apocalyptics et les New Romantics en Grande Bretagne et le mouvement pré-beat à San Francisco; dans ces cercles, quelques écrivains, particulièrement dévoués à la cause anarchiste, devinrent des personnages-clés– Herbert Read, Alex Comfort et George Woodcock en Grande Bretagne; Kenneth Rexroth, Paul Goodman et Robert Duncan aux États-Unis; Denise Levertov d’abord en Grande Bretagne puis aux États-Unis.

Les perspectives anarchistes furent élargies dans deux directions importantes lors des années 1940. Depuis Kropotkine, les théoriciens libertaires avaient essayé de relier leur doctrine aux sciences humaines et, vers la moitié du vingtième siècle , la place que la biologie avait occupé dans les spéculations de l’auteur de L’Entraide fut prise par la psychologie. Alex Comfort écrivit sur la psychologie du pouvoir (Authority and Delinquency in the Modern State, 1950), et Herbert Read appliqua les théories de Freud, Jung et Adler à l’esthétique et à la critique politique; les enseignements de Erich Fromm (notamment The Fear of Freedom) et de Wilhelm Reich (appliqués en particulier aux questions libertaires dans les essais de Marie Louise Berneri) attiraient surtout les intellectuels anarchistes de l’époque. L’ autre nouveau départ fut marqué par la reconnaissance grandissante du besoin d’un nouveau type d’éducation afin que les hommes puissent faire face à la liberté et l’accepter, et à cet égard, Education through Art de Herbert Read et The Education of Free Men n’eurent pas seulement un profond et large impact sur les méthodes d’enseignement dans les établissements de nombreux pays mais offrirent également aux anarchistes une nouvelle technique révolutionnaire; A travers la transformation des écoles en substituant l’éducation des sens à l’éducation de l’esprit, disait Read, le genre de transformation pacifique de la société à laquelle aspirent depuis longtemps les anarchistes pouvait encore être réalisé.

La fin de la seconde guerre mondiale suscita une modeste renaissance du mouvement anarchiste selon des lignes traditionnelles dans la plupart des pays, à l’exception de ceux dominés par les communistes et les dictateurs survivants d’extrême-droite, notamment au Portugal et en Espagne, Mais c’était en grande partie une réunions de vétérans. Le premier congrès international depuis de nombreuses années se tint à Berne en 1946 pour marquer le soixante dixième anniversaire de la mort de Bakounine; à l’exception de deux délégués français qui avaient traversé illégalement la frontière, et l’auteur de ces lignes venu d’Angleterre, il ne fut suivi que par des représentants des trois régions linguistiques suisses et par des italiens, des allemands, des polonais et des français qui ne représentaient qu’eux-mêmes puisqu’ils avaient passé la guerre comme réfugiés en Suisse . Le congrès fut une manifestation sans conséquence puisque aucune organisation n’en résulta. Des congrès ultérieurs à Paris, Carrare et ailleurs, échouèrent également à produire une coopération internationale significative entre les anarchistes, et bien que des fédérations nationales refirent leur apparition en France, Grande-Bretagne, Italie et ailleurs, elles ne revêtirent pas l’importance acquises par leurs prédécesseurs avant la révolution russe.

Néanmoins, le regain de l’idée anarchiste a eu lieu, et principalement à l’extérieur des groupes et fédérations qui mettaient en avant la tradition établie depuis Bakounine et Malatesta. La décennie cruciale fut les années 1960. Celle des années 1950, d’une jeunesse carriériste prudente, avait été une période d’hibernation pour les idées anarchistes. L’anarchisme avait peut-être un peu contribué à la philosophie éclectique des poètes et romanciers beat, mais un intérêt renouvelé pour la doctrine dans son ensemble n’a commencé à émerger qu’à la fin de la décennie. L’idée a semblé être soudainement à nouveau dans l’air du temps et s’est développées de deux façons différentes.

Il y eut d’abord un intérêt du monde universitaire. L’anarchisme classique s’enracinait suffisamment dans le passé pour devenir un sujet d’étude pour les historiens et, à partir du milieu des années 1950, en France, Grande Bretagne et États-Unis, des biographies de grands théoriciens anarchistes commencèrent à apparaître ainsi que les premières histoires objectives du mouvement– la première d’entre elle, inachevée, Histoire de l’Anarchie de Alain Sergent et Claude Harmel en 1949, puis la définitive Histoire du mouvement anarchiste en France de Jean Maitron en 1955, la première édition de présent ouvrage en 1962, et The Anarchists de James Joll en 1964, suivis du partial et restrictif, mais vivant L’Anarchisme de Daniel Guérin en 1965.

En parallèle avec cet intérêt des universitaires, qui, durant les deux décennies on produit le genre d’ouvrages sérieux au sujet des idées anarchistes et de son histoire qui avaient été rares par le passé, l’anarchisme lui même a réapparu — sous une forme diluée autant que pure – comme foi politique croissant rapidement parmi les jeunes, et notamment les intellectuels et les étudiants, dans beaucoup de pays européens et américains.

Comme la Nouvelle Gauche dans son sens le plus large, le mouvement que l’on pourrait qualifier de néo-anarchisme a en réalité deux racines; il a émergé en partie de l’expérience de ceux qui se sont impliqués dans les campagnes pour les droits civiques aux États-Unis dès la moitié des années 1950, et en partie des grandes manifestations contre les armes nucléaires en Grande Bretagne au début des années 1960. Quelques intellectuels et militants anarchistes des années 1940, comme Herbert Read, Alex Comfort et Laurie Hislam, ont fait le lien entre l’anarchisme classique et les jeunes groupés sous les bannières de la Campaign for Nuclear Disarmament et sa branche la plus militante, le Committee of One Hundred. Au sein de ce dernier, comme toujours lorsque un pacifisme militant affronte un gouvernement irrémédiablement occupé aux préparatifs de la guerre, il y eut une vague de sentiments anti-étatiques — c’est à dire un sentiment anarchiste non encore identifié — et d’arguments en faveur des méthodes d’action directe préconisées par les anarchistes. A la suite de quoi, des groupes de jeunes commencèrent à émerger à travers la Grande Bretagne , sans grande conscience des traditions du mouvement anarchiste historique, et à s’allier avec ses vétérans qui publiaient encore Freedom.

Les anarchistes – au sens nouveau comme ancien du terme – devinrent un élément vocal et actif de la vie politique britannique, peu nombreux en comparaison avec les plus grands partis politiques, mais plus influents qu’ils ne l’avaient jamais été en Angleterre par le passé. Leurs actions allaient des attentats à la bombe de la Angry Brigade (avec cette retenue britannique caractéristique qui n’a causé jusqu’à maintenant aucune victime) jusqu’à la création par Colin Ward d’une revue mensuelle, Anarchy, et qui fut pendant une décennie supérieure à tout journal publié par les anarchistes depuis les revues littéraires de Paris dans les années 1890. Par le biais de Anarchy, plus flexible et mature dans ses approches que toute la littérature américaine du nouveau radicalisme, les néo-anarchistes britanniques ont développé des ramifications dans les universités, ont gagné une nouvelle génération d’écrivains militants sympathisants, comme Alan Sillitoe, Colin Maclnnes et Maurice Cranston, et même établi des liens avec des milieux professionnels, comme l’architecture et l’urbanisme, où les vieilles idées anarchistes de décentralisation et d’harmonisation rurale faisaient cruellement défaut. Là où les jeunes rebelles britanniques des années 1930 rejoignaient les communistes, dans les années années 1960, il y avait de fortes chances pour qu’ils deviennent anarchistes. Remarquez la différence : devenir plutôt que de se joindre : un changement d’esprit plutôt qu’une carte de parti.

Un des facteurs qui a rendu populaire l’anarchisme parmi les jeunes – et pas uniquement les étudiants – a été sans aucun doute leur opposition aux cultures de plus en plus technologiques de l’occident, l’Amérique du Nord, le Japon et la Russie. Dans ce contexte, on est incliné à oublier – parce que les anarchistes orthodoxes ne l’ont jamais accepté – que le principal médiateur fut Aldous Huxley, dont l’expérimentation des drogues psychédéliques, son pacifisme et la prise de conscience anticipée des périls de l’explosion de la population, de la destruction écologique et de la manipulation psychologique, tout cela combiné dans une même vision, avaient anticipé de nombreux éléments de la « contre-culture » des années 1960 et du début des années 1970. Dans Brave New World pendant les années 1930, Huxley avait déjà présenté la première vision alarmante d’un existence décervelée, matérialiste que pourrait produire une société dominée par la centralisation technologique. Dans sa préface de l’édition de 1946 de cette nouvelle, Huxley concluait que les périls inhérents aux tendances sociales modernes ne pourraient être évités que par une décentralisation et une simplification radicales en termes économiques, et par une politique ‘Kropotkinesque et coopérative’. Dans des écrits ultérieurs comme Ends and Means, Brave New World Revisited et sa nouvellel, After Many a Summer, Huxley acceptait explicitement la validité de la critique anarchiste de la société actuelle, et sa dernière nouvelle, Island, fut la plus proche d’une utopie anarchiste faite par un écrivain depuis le News from Nowhere de William Morris.

Parfois, et particulièrement aux Etats-Unis, l’attrait toujours plus grand pour les idées libertairesont aussi conduit à leur adultération, de sorte que l’anarchisme apparaît souvent comme un élément parmi d’autres dans ce qui peut être décrit comme un climat de rébellion, un état d’esprit insurrectionnel, plutôt que comme une nouvelle idéologie révolutionnaire. On le trouve mêlé à des influences de léninisme et de marxisme originel avec des traces de psychologie non orthodoxe, pas seulement de Reich mais aussi de R. D. Laing, avec des relents du mouvement communautariste de l’époque pionnière et souvents avec une vaste proportion de mysticisme, néo-bouddhisme et chrétienté tolstoïenne. Ce refus d’accepter une ligne théorique définie, exprimé par une hostilité répandue envers toute pensée structurée et par une tendance à rejeter non seulement l’historicisme mais aussi l’histoire, fait qu’aucun des leaders des révoltes étudiantes américaines comme celles de Columbia ou Berkeley, ou ceux des étudiants allemands, ou encore les militants du Zengakuren au Japon, ne peuvent pas être qualifiés au vrai sens du terme d’anarchistes, bien que la plupart d’entre eux avaient de toute évidence lu Bakounine aussi bien que Marx et Che Guevara; dans les rangs de ces mouvements a existé un spectre d’engagement intellectuel qui allait des rares anarchistes convaincus en toute connaissance de cause à de nombreux participants temporaires dont les motivations étaient plus anarchiques qu’anarchistes, nourries de frustrations plus que de réflexion. Il est significatif qu’aucun de ces mouvements n’a produit un seul travail théorique dans le domaine de la pensée anarchiste pouvant être comparé à ecux des époques précédentes par Proudhon, Kropotkine ou même Herbert Read.

De tels mouvements ne peuvent en fait être qualifiés d’anarchistes puisqu’ils ne remplissent pas les critères que nous avons auparavant jugés nécessaires; présenter une critique libertaire cohérente de la société existante, un contre-projet d’une possible société juste et des moyens pour passer de l’une à l’autre. En même temps, dans tous ces mouvements, qui rejetaient les vieux partis de gauche aussi bien que les structures politiques existantes, l’attrait de l’anarchisme était fort et intelligible. Par son état d’esprit, Son insistance sur la spontanéité, sur la flexibilité théorique, sur la simplicité de vie, sur l’amour et la colère comme composants nécessaires et complémentaires de l’action sociale et individuelle, l’anarchisme attire ceux qui rejettent le caractère impersonnel des institutions de masse et les calculs pragmatiques des partis politiques. En termes d’organisation sociale, le rejet anarchiste de l’état et l’insistance sur la décentralisation et les responsabilités assumées à la base ont recontré un puissant écho dans un mouvement contemporain qui demande que sa démocratie ne soit pas représentative mais participative et que ses actions soient directes. La récurrence du thème du contrôle ouvrier de l’industrie dans de si nombreux manifestes du radicalisme contemporain démontre l’influence durable des idées de Proudhon sur l’ anarcho-syndicalisme. Lors de l’insurrection de 1968 à Paris, sur laquelle les dirigeants de la Fédération Anarchiste française ont admis n’avoir eu aucune influence en tant qu’organisation, cette tradition a resurgi du passé de manière impressionnante lorsque les ouvriers ne se mirent pas seulement en grève mais occupèrent leurs usines; en France, malgré un contrôle étouffant si ancien des syndicats par l’appareil communiste, les mémoires du passé ne sont pas enfouies profondément lorsque les anarchistes les conduisent en tant qu’organisations combatives et la classe ouvrière française – quelle que soit son affiliation de parti – est encore, dans sa majorité, animée par une foi dans sa compétence à contrôler ses propres affaires qui provient moins de ce que Marx a écrit que du De la capacite politique des classes ouvrieres de Proudhon .

Les événements de 1968 en France peuvent en effet être considérés comme caractéristiques de l’émergence spontanée des idées et des tactiques anarchistes dans une situation où les acteurs, dans leur grande majorité, ne se considèrent pas comme anarchistes et n’ont que peu connaissance de l’histoire anarchiste ou des écrits libertaires classiques. Les intellectuels vieillissants qui représentaient officiellement l’anarchisme en France n’ont pas joué de rôle dans le déroulement des événements. Bien sûr, des groupes d’étudiants dissidents d’anarchistes furent actifs et il y a avait des éléments anarchistes parmi les situationnistes et les dirigeants du Mouvement du 22 Mars. Néanmoins, il est difficile de déterminer jusqu’à quel point les idées sur les conseils ouvriers, par exemple, avaient pris naissance dans les théories de la gauche communiste allemande ou dans les traditions anarcho-syndicalistes.

Le spectacle du drapeau noir de l’anarchisme flottant aux côtés du drapeau rouge du socialisme sur la Sorbonne et la Bourse était en fait réellement symbolique de l’attitude éclectique envers les doctrines révolutionnaires qui inspiraient le plus les étudiants et les ouvriers en dehors des groupuscules sectaires maoïstes et trotskystes, qui restèrent presque entièrement extérieurs à l’esprit du mouvement. Il y eu par conséquent quelques moments de confusion, particulièrement lorsque des démagogues de l’instant, profitant de l’attrait romantique pour le passé, se présentèrent comme le fit Daniel Cohn-Bendit,comme les héritiers de Bakounine. Cohn-Bendit a dévoilé le vide de ses prétentions anarchistes lorsqu’il a déclaré, au plus fort des troubles parisiens : ‘Nous voulons la liberté d’expression à l’intérieur de la faculté mais nous la refusons aux pro-américains.’ En d’autres termes, la liberté pour certains mais le refus pour d’autres.

Ce fut parmi les rangs des anonymes du mouvement de mai 1968qu’est apparu l’esprit anarchiste dans ses formes les plus pures et l’on se souvient notamment d’une affiche anonyme comme une formulation de tout ce qui était bon et idéaliste dans les mouvements de la jeunesse des années 1960 ‘La société de l’aliénation doit disparaître de l’histoire. Nous inventons un monde nouveau et original. L’imagination prend le pouvoir!’ Notez la formulation : Ce ne sont pas les hommes, ou les partis qui prennent le pouvoir, ni même les étudiants mais l’imagination! C’est certainement la seule prise de pouvoir qui pourrait avoir lieu sans corruption!

Le mot même d’imagination nous amène à ce qui a peut-être été la manifestation la plus remarquable de la résurgence de l’anarchisme de ces récentes années – associée avec les Provos et les Kabouters en Hollande. Les Provos étaient ouvertement anarchistes, se reconnaissant comme les héritiers des leaders pacifistes hollandais du passé, Domela Nieuwenhuis et Bart de Ligt. Leur nom — Provos – était une contraction de provocation, et ce fut précisément à travers la provocation sous forme de manifestations bruyantes, de happenings excentriques, de formes originales d’entraide et même d’émeutes, qu’ils entreprirent de réveiller la population de son acception complaisante de l’état providence. Ils ont fait faire un nouveau virage aux doctrines et pratiques de la révolte de sorte que le désespoir de jamais atteindre le paradis libertaire – qui ronge secrètement chaque anarchiste – est devenu à sa façon une arme utilisée pour pousser le gouvernement à montrer son vrai visage.

Le mouvement Provo s’est auto-dissous en 1967; les Kabouters (ou Goblins) sont apparus au début de 1970, avec une intention constructive de changer la société de l’intérieur, sans attendre que la révolution passe du mythe à la réalité, et ils captivèrent si bien l’imagination des habitants d’Amsterdam qu’ils furent capables de faire élire 5 candidats dans un conseil municipal de 45 membres lors des élections municipales de juin 1970. Un des aspects frappants du néo-anarchisme contemporain – et même de l’anarchisme traditionnel dans la mesure où le vieux mouvement s’est étendu (ce qui est certainement le cas en Grande Bretagne) en raison des courants actuels — est qu’il est devenu, comme beaucoup de mouvements de contestation modernes, un courant de la jeunesse et notamment celui de la classe moyenne. Cette tendance était évidente même au début des années 1960. En 1962 le journal anarchiste britannique, Freedom, a mené un intéressant sondage sur la profession de ses lecteurs. Seuls, 15 pour cent d’entre eux, apparut-il, appartenaient aux catégories traditionnels d’ouvriers et de paysans ; Dans les 85 pour cent de ‘cols-blancs’ , le groupe le plus nombreux était constitué d’étudiants et d’enseignants, avec aussi de nombreux architectes et médecins, ainsi que des personnes travaillant dans les arts, les sciences et le journalisme. Plus significatif encore était la différence de classe concernant les jeunes: 45 pour cent des lecteurs de plus de 60 ans étaient des travailleurs manuels, contre 23 pour cent pour ceux dans la trentaine et 10 pour cent pour ceux dans la vingtaine. Des proportions semblables ont été relevées dans des mouvements anarchistes ou proches de l’anarchisme dans la plupart des pays occidentaux. Le nouveau libertarisme est essentiellement une révolte – non pas des plus défavorisés – mais de privilégiés qui ont pris conscience de la futilité de l’abondance comme finalité ; c’est une réminiscence forte du mouvement de culpabilité des nobles en Russie durant le dix-neuvième siècle .

La seule région du monde où un mouvement néo-anarchiste existe encore au sein des plus défavorisés est peut l’être l’Inde. A de nombreuses occasions, Gandhi s’est déclaré anarchiste – à sa manière – et il a créé, en partie à partir de ses lectures de Tolstoï et Kropotkine et en partie sur la base des traditions communautaires indiennes, le plan d’une société décentralisée basée sur des communautés villageoises autonomes. Parce que les alliés de Gandhi dans le Congrès aimaient trop le pouvoir, son village l’Inde n’a pas vu le jour, mais l’un des mouvements anarchistes contemporains le plus important est sardovaya, conduit par Vinova Bhave et Jayaprakash Narayan, qui ont voulu transformer le rêve de Gandhi en réalité à travers gramdan – la propriété communautaire de la terre. En 1969, 140 000 villages – un cinquième des villages de l’Inde – se déclaraient en faveur de gramdan, et bien que cela représente davantage des intentions non réalisées que des réalisations concrètes, cela témoigne peut-être de l’engagement le plus profond envers des idées anarchistes de base existant dans le monde contemporain.

Même si nous pouvons sans doute percevoir quelques changements significatifs en termes de relations sociales à la suite de mouvements libertaires contemporains, et notamment une augmentation de la participation des travailleurs dans la prise de décision sur les lieux de travail et le développement de formes de démocratie plus directe et plus sensible aux conditions modernes, il est peu probable que l’issue générale sera sous la forme d’une société sans aucun gouvernement à laquelle ont rêvé les libertaires du du passé et d’aujourd’hui. La valeur de l’anarchisme résidera probablement en premier lieu comme idée inspiratrice, une vision motivante, dont l’importance réelle a été exprimée par Herbert Read, le poète anarchiste, lorsqu’il a fait le bilan de sa vie et de sa pertinence — et celle de l’anarchisme par la même occasion – dans un livre qu’il a achevé peu avant sa mort en 1968, The Cult of Sincerity:

Ma conception de l’histoire de la culture m’a convaincu que la société idéale est un point sur l’horizon qui recule. Nous avançons sans cesse vers lui mais nous ne pouvons jamais l’atteindre. Néanmoins, nous devons nous engager avec passion dans la lutte immédiate.

Vancouver, Juillet 1973

G.W,

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