Entre les années 30 et les années 60

Titre original : Between the 30s and the 60s – Murray Bookchin. Article paru dans le livre The Sixties, Without Apology Sohnya Sayres Ed. University of Minnesota Press 1984

Je doute fortement que nous ne comprenions jamais — ni n’évaluerons à leur juste valeur — les années 60 sans les situer par rapport à une autre décennie radicale, les années 30. Ayant vécu intensément les deux périodes, je trouve que mes contemporains les plus âgés ainsi que les jeunes gens avec qui j’ai travaillé il y a vingt ans ont rarement été capables de prendre suffisamment de distance avec leur époque pour faire ces comparaisons cruciales de manière correcte. Des récentes biographies de vieux socialistes et communistes de New York qui ont vécu avec une telle exaltation nostalgique l’époque qui a culminé avec la guerre civile espagnole et la fondation du CIO semblent totalement éloignés et incompréhensifs envers la « nouvelle gauche » et la contre-culture. De la même manière, les jeunes gens de 68 et ceux du Lower Easts à New York et de Haight-Ashbury à San Francisco ont soit idéalisé l’époque de leurs aînés ou l’on dédaigné la jugeant totalement sans intérêt.

Aucun de ces points de vues et de ces attitudes ne font justice aux questions qui lient ces deux décennies dans une interaction étrangement symbiotique. Nous nous rapprochons beaucoup de la vérité, je pense, si nous reconnaissons que les années 60 sont particulièrement importantes parce qu’elles ont essayé de traiter des problèmes que le radicalisme de gauche des années 30 avait laissé totalement irrésolues. Et les deux décennies n’ont pas eu une conscience claire de combien ces problèmes étaient enracinés dans la nécessité de créer un mouvement radical pour les États-Unis. Permettez-moi de souligner mes remarques sur la nécessité d’un mouvement américain — un mouvement qui traiterait uniquement des problèmes américains et agirait dans un contexte exclusivement américain. L’échec du radicalisme des années 30 à prendre en compte cette nécessité à joué un rôle majeur, bien que négatif, dans l’émergence d’une « nouvelle gauche »et d’une contre-culture dans les années 60 — cela est sûr, et dans la situation sociale qui a marqué la période d’après-guerre. Ironiquement, aucune de ces deux générations n’a compris complètement les dynamiques de son propre développement en ces termes. Lors des deux décennies, le mouvement s’est effondré en grande partie à cause de ce manque de compréhension, chaque génération médisant méchamment sur l’autre, tout en se laissant entraîner en grand nombre dans le « système » ou en éclatant en une multitude de sectes dogmatique et de conclaves académiques exotiques qui vivent une existence largement limitée au campus.

Permettez-moi de commencer cette comparaison en mettant l’accent sur deux caractéristiques des « années 30 rouges ». Le radicalisme des années 30 n’était ni un mouvement américain, ni un mouvement dont « la révolution avait échoué ». » Le terme de « trahison » apparaît trop souvent dans les comptes rendus radicaux d’un mouvement dont le destin était déjà prédestiné par la nature du mouvement ouvrier dans son ensemble. Pour le moment, il suffit de souligner que le parti communiste, assez important, et le parti socialiste, plus petit, qui ont laissé leurs empreintes sur les années 30, étaient enracinés parmi les immigrants européens qui avaient apporté aux États-Unis des idées de socialisme et de communisme totalement exogènes. Les journaux radicaux des années 1930 avec les tirages les plus importants étaient publiés en langues étrangères et reflétaient des expériences, souvent de l’époque pré-industriels dans les milieux artisanaux, qui étaient alimentés par des problèmes d’Europe centrale, de l’est et du sud — problèmes abordés avec une grande perspicacité par Stanley Aronowitz dans False Promises. Un curieux mélange de questions qui s’étaient posées à des sociétés largement stratifiées, quasi féodales, et à une vie communautaire largement en vase clos, avait été transféré en l’état dans l’Amérique anglo-saxonne avec ses traditions plus fluides, libertaires et individualistes. Ces deux traditions n’ont jamais fusionné. En réalité, elles se sont montré largement hostiles l’une à l’autre. Les descendants américains des radicaux européens n’ont pas réussi non plus à fusionner les deux. Ils ont simplement conservé la dualité en eux, sans accepter les perspectives plutôt fusionnées de leurs parents d’un côté, et la tradition américaine singulièrement « primitive », de l’autre côté. Se retrouvant finalement dans le milieu universitaire ou dans les syndicats ouvriers, ils sont devenus une clique renfermée sur elle-même après la deuxième guerre mondiale — essentiellement sociaux-démocrates , pluralistes indulgents (ce qui cachait une schizophrénie sociale profonde), ou encore des partisans de la guerre froide dans le sillage des Jay Lovestone, Max Schachtman, et peut-être du plus perspicace de tous, Bertram D. Wolfe — tous, des lumières plus ou moins importantes dans les années fondatrices du parti communiste américain.

Ce qui a contribué à dissimuler cet échec culturel du radicalisme des années 30 est qu’il a été le dernier grand essor du mouvement ouvrier traditionnel. L’Europe, qui a toujours été le point central de ce radicalisme, a joué le dernier acte d’une époque qui avait commencé avec la révolution française, s’était poursuivie avec les barricades ouvrières parisiennes en juin 1848, avait atteint son apogée avec les révolutions bolcheviques et d’Europe centrale de 1917-21, et était morte avec l’épouvantable bain de sang de la révolution espagnole de 1936-39. Dans les années suivant immédiatement la seconde guerre mondiale – une guerre qui ne s’est pas terminée en révolution européenne comme l’avaient espéré si ardemment les radicaux des années 30 — »le mouvement » a attendu patiemment, en vain, que les années 30 se reproduisent. L’impressionnante faculté à se relever et la vitalité retrouvée du capitalisme, tel qu’il l’a démontré particulièrement par sa capacité à priver le mouvement ouvrier de son « rôle historique » mythique de classe révolutionnaire, ont rapidement mis en évidence qu’une époque entière s’était terminée. Le déclin de l’ancienne population d’immigrants a fait disparaître totalement les forces politiques de cette époque et a laissé ses enfants abandonnés — ressentant amèrement cette perte d’idéaux, d’organisations, de communauté et un sentiment d’égotisme qui allait surgir sous la forme d’une incroyable arrogance lorsqu’ est apparu le mouvement des années 60. Ce sentiment d’avoir été « trahi » par l’histoire, plus encore que les « trahisons » de Staline, explique en grande partie l’affaiblissement de la « vieille gauche » et les innombrables défections vers le libéralisme et la réaction qui ont précédé l’émergence de la « nouvelle gauche ».

Sans le savoir pour la plupart, les jeunes gens qui ont rejoint le SNCC, le SDS, la contre-culture et beaucoup d’autres groupes moins visibles et oubliés depuis longtemps, traitaient le problème à peine visible auquel les radicaux des années 30 avaient été confrontés mais n’avaient jamais affronté. Séparés des immigrants de la vieille gauche par plusieurs générations — et composés de beaucoup de jeunes américains d’origine ethnique ancienne, ,ils ont commencé à tisser un « programme » populiste typiquement américain bien à eux —un « programme » qui pouvait influencer les américains dans leur ensemble dans la période « prospère » des années soixante. Ce « programme » soulignait les aspects utopiques du « Rêve Américain », distingué de ses aspects économiques: l’idéal eschatologique d’un « Monde Nouveau », un mutualisme d’avant-garde, un pouvoir décentralisé et une « démocratie participative » de vertu républicaine et d’idéalisme moral. Le paysage américain devait être orné de fleurs , et non pavé d’or. Ces jeunes gens savaient intuitivement qu’une configuration sociale différente, aux caractéristiques largement populistes et prometteuse grâce à l’abondance de ses moyens aussi bien matériels que spirituels, avait remplacé la dure vision, renonciatrice, centrée sur le travail, du socialisme prolétarien. Aucune période de l’histoire américaine n’a peut-être semblé si riche de la promesse de liberté que le début et le milieu des années 1960. Son rayonnement d’optimisme, plus moral que économique et plus culturel que politique, a trouvé son expression la plus remarquable dans les documents fondateurs du mouvement pour les droits civiques et du SDS, en particulier The Port Huron Statement, que je considère clairement comme l’expression américaine la plus authentique d’un nouveau radicalisme.

On peut citer de nombreuses raisons, désormais classiques de la sociologie rétrospective sur le « phénomène » des années 60, pour expliquer pourquoi ce mouvement a décliné: la fin de la guerre du Vietnam, l’abandon par le leadership noir des «masses» noires, la naïveté intellectuelle et théorique des « flower children« , l’altération inévitable de la culture de la drogue, passant d’une idéologie de « ‘expansion de l’esprit » à celle d’ « engourdissement mental », la commercialisation de toutes les facettes de la contre-culture et la « léninisation » de la « nouvelle gauche ». Mais, de manière ironique, c’est peut-être la guerre du Vietnam en elle-même, si souvent considérée comme leur stimulus principal, qui a empêché de manière la plus significative que tout autre facteur les mouvements des années 60 de se développer lentement, de manière naturelle et autochtone en un d’un phénomène américain durable et profondément enraciné, doté d’une conscience plus profonde et du sens historique de la mission qu’il devait accomplir. Comparé aux années 30, les années 60 ont confronté des problèmes, et, à certains égards, ont commencé à en résoudre, qu’une époque déclinante avec ses institutions moribondes n’aurait jamais pu traiter. Jusqu’à ce que la guerre du Vietnam ne crée une image semblable à celle des années 30, d’insurrection violente, de polarisation et de dogmatisme idéologique défraîchi, les années 60s étaient totalement indigènes par nature. Avec le temps et un approfondissement de la conscience, elles auraient pu parler aux américains en des termes compréhensibles et aurait profondément transformé le climat social américain. Cela n’a pas été le cas. Rongée par la culpabilité, littéralement plus anti-américaine que anti-impérialiste, orientée vers le « tiers-monde »,sans aucune conscience des éléments libertaires de la tradition américaine, la »nouvelle gauche »a été littéralement ligotée par ses idéologues dans un léninisme miteux.Si cela semble une simplification de l’histoire du déclin des années 60, nous ferions bien de les situer par rapport au contexte des années 30. Il devient évident que ce qui a perverti la décennie 1960 a été précisément la percolation des mythes radicaux traditionnels, des styles politiques, un sens de l’urgence, et, par dessus tout, un métabolisme accru, si destructeur dans ses effets, qu’il a affaibli les racines mêmes du « mouvement », tout en favorisant l’augmentation du nombre de ses participants. Ayant déjà signé son arrêt de mort en 68 et les années suivantes, la culture américaine, que les années 60 opposaient aux mouvements européens des années 30, pouvait devenir à la mode, éphémère et cooptable, au grand plaisir, je le soupçonne, de mes chers camarades des années 30.

Si l’on doit en tirer des enseignements, en dehors de ceux qui peuvent être soulevées par les vastes changements sociaux qui nous attendent, ce sont la nécessité de l’harmonie de la croissance, la patience dans l’engagement, le local comme échelle, la conscience comme pratique — et le développement d’un radicalisme américain, largement issu de traditions indigènes plutôt que d’importations européennes, asiatiques, africaines ou latines. Nous ne rendons pas service au « tiers-monde » en ignorant l’Amérique et ses traditions utopistes.

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