Occupy : Démocratie contre Autonomie

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Texte original : Occupy Democracy versus Autonomy Crimethinc

L’histoire dit 1 que le tout premier rassemblement de Occupy Wall Street a commencé comme un meeting à l’ancienne mode, hiérarchique, avec des orateurs qui blablataient — jusqu’à ce qu’une étudiante grecque (et peut-être, une anarchiste?) l’interrompe et demande d’organiser à la place une assemblée horizontale. Elle, et quelques-uns des participants les plus jeunes s’assirent en cercle de l’autre côté de la place et commencèrent une réunion en utilisant le procédé du consensus. Un à un, les autres quittèrent la foule qui écoutait les orateurs et vinrent se joindre au cercle. C’était le 2 août 2011.

Ici, dans le mythe d’origine du mouvement Occupy, nous sommes confrontés à une ambiguïté fondamentale dans sa relation à l’organisation. Nous pouvons comprendre ce passage comme l’adoption d’un modèle démocratique plus inclusif et donc plus légitime, préfigurant les affirmations ultérieures que les assemblées générales de Occupy représentaient la vraie démocratie en action. Ou nous pouvons polariser notre attention sur la décision de quitter le rassemblement d’origine, y voyant une initiative en faveur de la libre association. Durant l’année suivante, cette tension interne a resurgi de manière répétée, opposant des démocrates déterminés à mettre en œuvre une nouvelle forme de gouvernance à des anarchistes qui essayaient de faire valoir la prééminence de l’autonomie.

Même si David Graeber a encouragé les participants à considérer le consensus comme un ensemble de principes plutôt que des règles, les partisans comme les opposants autoritaires du procédé ont continué à le traiter comme un moyen formel de gouvernement — alors que les anarchistes qui partageaient la vision de Graeber se sont retrouvés en dehors de la réalité du consensus 2 de leurs camarades d’occupation. Le mouvement a échoué a obtenir le consensus sur la signification du consensus lui-même, aboutissant aux tristes attaques à travers lesquelles Rebecca Solnit et Chris Hedges essayèrent d’étiqueter les participants anarchistes comme des brutes violentes.

Comment cela s’est-il déroulé dans l’arrière-pays où les groupes Occupy des petites villes ont adopté les pratiques de prises de décisions de Occupy Wall Street? Le récit suivant retrace les tensions entre les formes organisationnelles démocratiques et autonomes à travers la trajectoire d’une occupation locale.

Ce texte est un épisode de notre série explorant une analyse anarchiste de la démocratie. 3

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Démocratie contre Autonomie dans le mouvement Occupy: Un récit

Il y a de cela une quinzaine d’année, j’ai participé au soi-disant « mouvement anti-mondialiste » , comme le décrivaient les journalistes qui préféraient ne pas dire “anticapitaliste.” Commencé par une vague d’ initiatives locales, il a culminé avec une série d’émeutes massives lors du sommet de l’OMC de Seattle en novembre 1999 4 à Gênes en juillet 2001. Même si j’étais anarchiste depuis quelques années déjà, je n’ai eu vent du procédé du consensus qu’au cours de ces expériences. Comme beaucoup d’autres participants, je croyais que cette forme de prise de décision montrait la voie à un monde sans gouvernement ou capitalisme. Nous caressions le rêve apparemment impossible qu’un jour la population dans son ensemble pourrait reprendre ce procédé.

Dix ans plus tard, j’ai visité le campement de Occupy Wall Street dans Zuccotti Park. Il n’existait que depuis deux semaines, mais il avait déjà développé sa culture politique: assemblées quotidiennes, “mic check,” consensus. Tout cela m’était familier depuis mes journées « anti-mondialistes » même si la plupart des gens ici ne partageaient pas cette expérience, de toute évidence.

J’ai entendu un tas de discours légalistes et réformistes tout au long de ma courte visite. En même temps, c’était ce dont nous avions rêvé, nos pratiques se répandant en dehors de notre milieu. Les pratiques elles-mêmes inculqueraient-elles les valeurs politiques qui nous avaient inspirées à l’origine pour les employer? Certains de mes camarades avaient affirmé que les modèles de démocratie directe pourraient être un pas radical vers l’anarchisme. Les mois suivant ont mis cette théorie à l’essai.

Deux semaines après ma visite à Manhattan, j’étais de retour dans ma ville du centre de l’Amérique, assistant à la seconde assemblée de notre groupe Occupy. Une centaine de personnes appartenant à un large éventail de milieux et d’opinions politiques débattaient de la question d’établir ou non un camp. Ce n’est pas facile pour une foule réunie de manière aléatoire à partir d’une invitation ouverte sur Facebook de prendre des décisions ensemble. Certains défendait le fait de ne pas occuper, arguant que la police nous expulserait et insistant pour que nous demandions d’abord une autorisation. Dans la ville la plus proche, les occupants en avaient demandé un mais n’avaient été autorisés à rester que quelques heures; toutes celles et ceux qui étaient resté après l’expiration de l’autorisation avaient été arrêtés. Quelques-uns d’entre nous pensions qu’il était préférable d’aller de l’avant sans autorisation, plutôt que de laisser croire aux autorités que nous obtempérerons à tout ce qu’il leur conviendra.

Un facilitateur différent aurait laissé les débats rester indéfiniment abstraits, écartant en réalité la possibilité d’une occupation au nom du consensus. Mais le nôtre alla droit au but: “Levez la main si vous voulez camper ici ce soir.” Quelques mains se levèrent timidement “Voyons, cinq … six, sept… OK, séparons-nous en deux groupes: ceux qui veulent occuper et les autres. Nous nous retrouvons dans dix minutes.”

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Au début, nous n’étions qu’une demie douzaine à nous rassembler du côté des partisans de l’occupation sur la place, mais dès que nous avons franchi le pas, d’autres nous rejoignirent. Dix minutes plus tard, nous étions vingt quatre — et le soir nous étions des dizaines à camper sur la place. J’y suis resté toute la nuit, en attendant que la police nous expulse mais elle n’est jamais venue. Nous avions gagné la première manche, rendant possible ce que tout le monde avait imaginé – et nous le devons à des gens qui avaient pris une initiative de manière autonome, pas en obtenant le consensus.

Notre occupation fut un succès. Durant les premières semaines, une foule de personnes nouvelles se sont rencontrés et ont fait connaissance les uns avec les autres à travers des manifestations, des tâches logistiques et des nuits de discussions passionnées.

Les assemblées nocturnes servaient d’espace pour se connaître sur le plan politique. D’abord, nous écoutions un large éventail de témoignages quant aux raisons de la présence de chacun. Cela allait de l’ennui à la fascination, mais cela s’est arrêté peu à peu une fois que nous avons entrepris de prendre des décisions via des assemblées. Puis nous avons eu à supporter de longs débats sur le fait de savoir si nous devions adopter des moyens non-violents , la non-violence servant de nom de code pour l’obéissance à la loi. Grâce à la participation de nombreux anarchistes, cette discussion a été abrégée mais elle avait permis à de nombreux occupants qui n’avaient jamais participé à quelque chose de semblable d’entendre quelques arguments nouveaux pour eux.

Il était intéressant de regarder tant de monde évoluer politiquement de manière si rapide. Je prenais plaisir aux débats, la théâtralité de regarder des libéraux issus des classes moyennes converser sur un pied d’égalité avec des anarchistes et autres exclus en colère.

Sur un autre plan, les assemblées étaient inefficaces pour prendre des décisions. Après des semaines de réunions exténuantes, nous avons renoncé totalement à formuler une déclaration d’intention quant à nos objectifs de base, le consensus ayant été continuellement bloqué par un contradicteur isolé. Quelques personnes essayèrent d’avancer une ou deux contestations envers le consensus mais elles ne furent suivies que par peu de participants. Le mode de décision de l’assemblée n’était pas en corrélation avec les personnes qui s’investissaient réellement; l’impulsion pour la réussite d’une initiative naissait ailleurs.

Alors que les assemblées nocturnes nous permettaient de nous connaître sur le plan politique, vous deviez passer du temps dans le campement pour connaître les gens personnellement. Passer des nuits à regarder, en côtoyant des étudiants ivres et autres réactionnaires. J’ai fait la connaissance de beaucoup d’occupants qui étaient arrivés là de manière isolée. Ce sont ces relations qui nous ont fourni les raisons de nous investir les uns vis à vis des autres durant les mois suivants.

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De manière inattendue, les libéraux étaient les plus intéressés par le processus de consensus,. Bien qu’il leur était inconnu, ils trouvaient rassurant le fait qu’il existait une bonne façon de faire. Cette importance accordée au protocole suscita des désaccords avec les vrais habitants du campement dont beaucoup d’entre eux se sentaient mal à l’aise en communiquant à travers une structure aussi formelle; cette division de classe s’est révélée être un conflit plus crucial que tous les désaccords politiques. Du point de vue des libéraux, il existait une assemblée démocratique à laquelle chacun pouvait participer et ceux qui n’y assistaient pas ou n’y prenaient pas la parole ne pouvaient pas se plaindre des décisions qui y étaient prises. Du point de vue privilégié du campement, les libéraux se montraient pendant une heure ou un jour sur deux et s’attendaient à pouvoir dicter les décisions aux personnes qui habitaient le camp toute la journée — souvent sans même rester pour les mettre en œuvre.

Faisant partie de la minorité familière avec le procédé du consensus et en même temps un habitant du camp lui-même, je pouvais voir les deux côtés. J’ai essayé d’expliquer aux libéraux qui ne se montraient qu’à l’occasion des assemblées – ceux qui considéraient Occupy comme un projet politique plus qu’un espace social — qu’il existait déjà un mode de prise de décision dans le campement, même si il était informel, et que si ils voulaient établir de meilleures relations avec les résidents du camp, ils devraient prendre en compte ces procédés et essayer d’y participer aussi.

Après les quelques premières semaines, le flux de nouveaux participants a diminué. Nous étions une minorité identifiée une fois de plus. Par conséquent, nous avons commencé à perdre notre avantage sur les autorités. En même temps, le temps devenait plus froid et l’hiver arrivait. A partir de notre expérience pour essayer de formuler une déclaration d’objectifs ou d’appeler à des manifestations, il était évident pour nous que, si il devait y avoir une nouvelle étape, elle devrait être décidée en dehors des assemblées générales.

Je me suis réuni avec quelques amis que je connaissais depuis longtemps et en qui j’avais confiance — le groupe même à l’initiative. Nous avons discutéde la question d’occuper un grand bâtiment vide à quelques blocs de la place. La plupart d’entre nous pensait que cela était impossible mais quelques acharnés insistaient pour que nous le faisions. Nous avons décidé que si ils parvenaient à nous y faire entrer, nous essaierions de le tenir. Mais le plan devait rester secret jusqu’à ce que nous soyons à l’intérieur afin que la police ne puisse nous en empêcher.

L’occupation du bâtiment fut un succès. Plus d’une centaine de personnes y affluèrent, y installant une cuisine, un coin lecture et des dortoirs. Un groupe de musique y a joué, suivi d’un bal. Cette nuit-là, des dizaines de personnes ont dormi dans le bâtiment plutôt que sur la place, soulagées d’être à l’abri du froid. Une fois encore, je suis resté debout toute la nuit, en attendant la police —la barre avait été placée plus haut cette fois, mais elle ne montra pas. Le moral était haut. Une fois encore nous avions étendu le domaine du possible.

L’après-midi suivant, alors que nous continuions à nettoyer et à aménager le bâtiment, une rumeur circula, selon laquelle la police se préparait à intervenir. Plusieurs dizaines d’entre nous se réunirent pour une réunion impromptue. Il était frappant de voir combien l’atmosphère était différente de celle de nos assemblées générales habituelles. Il n’y avait pas de formalités bureaucratiques, pas de temps de paroles limités. Personne ne blablatait juste pour s’entendre parler ou ne se regardait fixement sans rien dire. Personne n’essayait d’épater la galerie ou ne s’engueulait sur des questions de protocole.

Là, les questions en cours n’avaient rien d’abstraites. On était dans le coup juste par notre présence. Il y avait des choix à faire qui auraient des conséquences immédiates pour nous tous. Nous n’avions pas besoin d’un facilitateur pour nous écouter mutuellement ou pour ne pas dévier du sujet. Notre liberté dans la balance, nous avions toutes les raisons de bien travailler ensemble.

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Le lendemain de l’intervention, une immense foule s’est rassemblée à l’endroit du campement originel pour une assemblée générale houleuse — la plus grande et la plus animée dont notre ville a été la témoin de toute l’histoire de Occupy. Notre décision d’occuper le bâtiment, prise en dehors de l’assemblée générale, avait paradoxalement rendue celle-ci séduisante aux yeux de tous. Certains étaient inspirés par l’occupation du bâtiment et par notre réponse face à l’intervention de la police. D’autres, qui soutenaient que l’assemblée générale était l’instance de décision du mouvement, étaient scandalisés par le fait que nous l’avions ignorée ; d’autres encore, qui n’étaient pas intéressés par Occupy jusqu’à maintenant, venaient s’engager parce qu’ils voyaient que nous étions capables d’avoir un grand impact. Même si ils n’étaient là que pour soutenir que nous devions « être pacifiques » et obéir à la loi, nous espérions que le fait d’entrer dans cet espace de dialogue élargirait également leur conception de ce qui était possible.

L’assemblée a ainsi bénéficié de l’occupation du bâtiment, que les gens l’approuvent ou non. Mais ils ne sont venus que grâce à la force dont nous avions fait preuve en agissant par nous mêmes. C’est à cette force qu’ils pensaient accéder à travers l’assemblée – certains pour la renforcer, d’autres pour la diriger, d’autres encore pour la domestiquer. En réalité, la force ne réside pas dans l’assemblée en temps qu’espace de prises de décisions, mais dans les gens qui y participent et les relations qui s’y forgent.

Les semaines suivantes, des personnes inspirées par les occupations à Oakland et dans notre petite ville, ont occupé des bâtiments à St. Louis, Washington DC et Seattle. Cette nouvelle vague d’actions a fait évoluer le mouvement Occupy de manifestations symboliques vers une remise en question de la sanctuarisation des notions capitalistes de propriétés. Notre ville a été la témoin des plus grandes manifestations non autorisées depuis des années.

Des mois plus tard, j’ai comparé mes notes avec celles de camarades de tout le pays sur comment cette expérimentation de masse du consensus s’était déroulée. Partout, il y a eu les mêmes conflits, comme certaines personnes qui considéraient les assemblées comme l’unique espace légitime de prise de décision critiquaient ceux qui tiraient le mouvement en avant en agissant de manière autonome. Même à Oakland, le campement le plus agressif, il n’y a jamais eu de consensus pour maintenir la police hors du camp — cette décision fut prise indépendamment par des individus. Un ami de Oakland m’a raconté comment, lorsqu’il a empêché un policier d’entrer, un jeune réformiste qui venait juste d’entendre parler du mot tendance de consensus lui a crié, en colère « Je te bloque! mec, je te bloque! ». Sur une photo prise après les émeutes au cours desquelles les occupants ripostèrent à l’expulsion de leur camp, on voit une vitrine brisée sur laquelle quelqu’un a écrit « Cet acte de vandalisme n’a pas été autorisé par l’A.G », comme si l’A.G était une instance gouvernementale, responsable de ses sujets et par conséquent habilitée à légitimer ou non leurs actions.

Cela démontre une profonde incompréhension de ce pourquoi le procédé du consensus est une bonne chose. Comme tout outil, sa force lui vient de nous et non l’inverse – nous pouvons l’investir avec force mais l’utiliser ne nous rendra pas nécessairement plus forts. Chaque étape qu’a franchi avec succès Occupy dans notre ville, de l’appel pour la première assemblée à la décision d’occuper la place , en passant par celle d’occuper le bâtiment, est issue d’initiatives autonomes. Nous n’aurions jamais pu obtenir un consensus pour faire ce genre de choses dans une assemblée qui incluait des anarchistes, des maoïstes, des réactionnaires, des libéraux de la classe moyenne, des indics de la police, des personnes avec des problèmes de santé mentale, des aspirants politiciens et quiconque qui passait par là par hasard. Les assemblées étaient indispensables comme espace où nous pouvions nous rencontrer et échanger des propositions, créer de nouvelles affinités et donner du sens à notre force collective, mais nous n’avons pas besoin d’une nouvelle forme de gouvernement plus participative – et donc plus inefficace et envahissante. Nous avons besoin de la capacité à agir librement comme nous le jugeons bon, du bon sens commun de coexister avec d’autres partout où cela est possible et du courage de résister là où il y a de réels conflits.

Alors que le mouvement était en train de s’éteindre, la faction de Occupy qui était la plus investie dans le légalisme et le protocole a appelé à un rassemblement national le 4 juillet 2012 à Philadelphie pour « élaborer collectivement une vision d’un avenir démocratique ». A peine 500 personnes y participèrent, une minuscule fraction de tous ceux qui avaient bloqué des ports, occupé des parcs et marché dans les rues. Les gens, comme ils le disent, avaient voté avec leurs pieds.

Note de l’auteur

1.The Inside Story Of Occupy Wall Street
2.Breaking with consensus reality
3.The Anarchist Critique of Democracy
http://www.crimethinc.com/blog/2016/03/16/series-the-anarchist-critique-of-democracy/
4.Seattle, Seven Years Later

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