Une conversation avec les militants du Direct Action Network

Une conversation avec les militants du Direct Action Network David Graeber, Brooke Lehman, Jose Lugo et Jeremy Varon

Texte original : A Conversation with Direct Action Network Activists David Graeber, Brooke Lehman, Jose Lugo, and Jeremy Varon – Francesca Polletta

En novembre 1999, plus de 40 000 militants représentant des organisations syndicales, de défense de l’environnement et des droits de l’homme ainsi que des anarchistes, ont essayé de bloquer le sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce à Seattle et y ont presque réussi.

La variété des questions représentées témoigne de la possibilité de construire de larges coalitions avec une structure décentralisée du mouvement qui rend difficile le contrôle de la police. La réussite des manifestations sans un haut commandement qui dicte les tactiques a été une source de fierté. « C’est à cela que ressemble la démocratie. » ont proclamé les manifestants. Le modèle de démocratie directe des groupes d’affinité et des porte-paroles des organisations impliquées dans les manifestations, comme la People’s Global Action et le Direct Action Network (DAN), ont suscité une couverture médiatique parfois admirative, parfois déconcertée.

A leur retour de Seattle, les new-yorkais ont lancé un DAN ici. Avec des groupes de travail s’intéressant aux conditions de travail, aux brutalités policières, aux prisons et à la mondialisation des marchés, ainsi que ses membres en vue dans des manifestations lors de conventions de partis politiques nationaux et des réunions de l’OMC et de la Banque Mondiale, le DAN de New York est devenu l’un des réseaux le plus actif sur le plan national. Entre vingt et cinquante personnes assistent aux réunions hebdomadaires et plus d’une centaine aux groupes de travail réguliers. C’est un petit groupe. Ce qui le rend différent au sein du mouvement anti-mondialisation plus large, disent ses membres, c’est l’effort des participants au DAN pour imaginer un modèle de démocratie directe qui fonctionne, même dans le feu de l’action ou lorsque les problèmes rencontrés sont complexes.

J’ai rencontré les militants du DAN, Brooke Lehman, David Uraeher. Jeremy Varon. et ]ose Lugo autour d’une pizza et d’une bière un soir de mars pour parler des expériences de démocratie directe du groupe. Tous les quatre en font partie depuis presque ses débuts et s’y sont impliqués à des degrés divers depuis. Brooke. David et Jeremy sont des universitaires; Jose travaille à Con Edison et anime une émission de télévision publique. « Nous sommes les universitaires perdus du DAN. » plaisante David. « Est-ce que cela vous rend atypique au sein du DAN? », je demande. « Pas vraiment. » Les membres du groupe vont vers la fin de leur vingtaine et trentaine – légèrement plus vieux que les manifestants de Seattle et Washington.  » Les jeunes ne trouvent pas intéressant notre intérêt pour les processus de prises de décisions » regrettent-ils. Ils sont principalement blancs et issus de la classe moyenne, quelque chose sur lequel nous reviendrons et beaucoup ont un long passé de militantisme: dans des mobilisations contre l’intervention U.S en Amérique Centrale, l’apartheid en Afrique du Sud et la guerre du Golfe, dans le militantisme gay et lesbien, le féminisme et dans des groupes d’action directe environnementalistes comme Earth First! Plus de la moitié d’entre eux se qualifient comme « anarchistes » dit Brooke. Mais ils mettent des choses différentes sous ce terme. Et un des credo du DAN, dit David.est que « tant que vous souhaitez agir comme un anarchiste aujourd’hui, on se fiche de savoir quelle est votre vision à long terme. »

Comme les autres militants du DAN que j’ai rencontré, Brooke, David.,Jose. et Jeremy sont enthousiastes envers le potentiel de ce qu’ils créent et sans concession envers les lacunes du DAN. « Le DAN est à la fois ambitieux et humble dans sa vision de lui-même » remarque Brooke. Leurs opinions, me préviennent-ils, ne reflètent que leurs vues personnelles. Et, en effet, il existe peu de positions du « DAN » en tant que groupe puisque le réseau n’exerce que peu de contrôle sur les groupes de travail qui le composent. Il y a un ensemble de principes exprimant l’engagement du groupe envers l’action directe non-violente, la démocratie direct, la solidarité internationale et la fin du néo-libéralisme (c’est à dire contre les politiques gouvernementales qui diminuent la protection des travailleurs au nom des intérêts du « libre marché ». A New York, les groupes qui veulent un soutien ou une aide financière doivent obtenir l’approbation du groupe plus large – c’est à dire de ceux qui assistent à la réunion générale – lorsque la demande est discutée. A part cela, les groupes sont pratiquement libres de mener à bien leurs propres projets. Les réunions générales se tiennent chaque samedi soir et préparent les actions, examinent les demandent d’aide financière (ils ont actuellement en caisse 551 500 dollars, me dit Brooke), et les propositions à présenter au DAN national.

J’ai vu à l’œuvre le style de prise de décision du groupe lors d’une des réunions du samedi soir. Les participants sont assis en cercle et sont appelés par deux facilitateurs qui gardent également un œil sur l’ordre du jour. Un chronométreur alerte le groupe sur le fait qu’il a utilisé le temps imparti à une question; lors de cette réunion, les participants se sont mis d’accord par consensus pour consacrer dix minutes supplémentaires à la discussion. Une question difficile pour financer un projet – une centaine de dollars environ – a demandé deux prolongations. Les esprits se sont échauffés durant la discussion et certains ont déclaré leur intention de bloquer ce qui semblait émerger comme consensus. La solution qui s’est peu à peu dessinée a été que le DAN ne financerait pas le projet et que, au lieu de cela, les gens y contribueraient de manière volontaire Il y a eu consensus et un chapeau a circulé et a été rapidement rempli. La question suivante a été abordée De nouveau, la discussion a semblé tourner en rond ; de nouveau, le consensus a été atteint.

Pourquoi s’efforcer d’atteindre le consensus ? 1 David: « Parce que, ainsi, les gens ne sont jamais obligés de faire quelque chose avec quoi ils ne sont pas d’accord. La liberté réelle devrait être fondée sur le consentement. » Jeremy ajoute: « L’idée derrière le consensus est que tu peux travailler pour l’unité malgré les différences. Tout le monde n’a pas à penser de la même manière. Mais si un groupe de personnes s’engage pour un même objectif et discute d’une variété d’options politiques, il doit être capable de se mettre d’accord sur ce qui doit être fait pour atteindre son but . Cela ne signifie pas que le dialogue est conflictuel, ni ne désigne des gagnants et des perdants, ni ne définit des blocs, des majorités et des factions.. » poursuit Jeremy . « Elle rend possible une plus grande coopération, une conception étrangère à la plupart des institutions américaines, et crée un espace et un processus pour la développer. » David ajoute “Elle encourage une façon différente de concevoir les opinions des autres. » Jeremy – un cérébral qui semble peu enclin aux déballages sentimentaux – parle du « bonheur » d’apprendre le consensus. Lui et les autres parlent aussi des bénéfices concrets de la prise de décision dans la démocratie directe – de ses capacités à renforcer l’unité , particulièrement lorsque le groupe est confronté à la possibilité d’une arrestation et à garantir plusieurs possibilités pour une décision tactique. Les militants du DAN semblent différents de ceux du mouvement anti-nucléaire de la fin des années 1970 et du début des années 1980 qui sont d’une certaine manière, leurs ancêtres. La Clamshell Alliance a été la pionnière des modèles décentralisés de groupes d’affinités et de porte-paroles. Le DAN a adopté ce modèle – quelques anciens de la Clamshell étaient parmi les fondateurs du DAN – mais apparemment sans l’allergie au fait de parler de stratégie, qu’a décrit Barbara Epstein, l’historienne du mouvement, comme étant le problème récurrent de celui-ci.

Seabrook New Hampshire, 1979 Stan Grossfeld/The Boston Globe/Getty

Le DAN est aussi sensiblement différent des versions de la démocratie participative des années 1960. Un militant d’alors serait stupéfié par l’attirail procédurier qui accompagne les prises de décisions du DAN. Il existe des rôles officiels dans le processus -« chronométreur », « récepteur », « facilitateur », « observateur d’ambiance » – et des signaux manuels sophistiqués : « twinkling » (bouger vos doigts comme si vous jouiez du piano dans les airs) pour signifier son accord et former un triangle dans l’air pour indiquer sa préoccupation sur la manière dont le processus délibératif est mené. Ce ne sont pas des innovations propres au DAN; plutôt un répertoire de moyens de prises de décisions que les militants apprennent les uns des autres ou dans des manuels, des sites web et des sessions de formation pour facilitateurs. Le formalisme du processus de prise de décision est une source de son attrait. Les militants du DAN sont conscients, peut-être d’une manière que leurs homologues des années 19ó0 n’étaient pas, des inégalités qui persistent souvent dans les relations considérées comme informelles ou « naturelles ». Les règles protègent les gens, pensent-ils. Mais ces démocrates radicaux rejettent aussi les conceptions d’égalité qui exigent que les gens soient traités de manière identique. De telles conceptions incarnent les normes blanches, masculinistes, de classe moyenne, soutiennent-ils. Loin d’être des normes neutres, elles sont déjà intrinsèquement biaisées. Pour commencer à briser de telles normes, les membres du DAN « truquent » les interventions afin que les femmes prennent davantage la parole. Ils essaient de s’assurer qu’il y a quelqu’un de couleur qui parle en premier lorsque les médias cherchent un porte-parole. Ils veulent que l’un des deux facilitateurs soit une femme (mais regrette que cela empêche que les facilitateurs soient deux femmes).

Lorsque le procédé fonctionne bien, observe Jeremy. « on ne remarque même pas les rouages. » Alors, qu’est-ce qui le fait fonctionner? Pourquoi les militants du DAN croient-ils que personne n’orientera la discussion vers des digressions ou n’adoptera une position égoïste et irréfléchie au point de paralyser toute action ? David affirme que le procédé lui-même, l’attitude de ne pas vouloir gagner mais de prendre la bonne décision, décourage ce genre d’obstructionnisme. Brooke souligne que les gens sont supposés respecter les principes du DAN. Jeremy: « Il existe un niveau de formalité qui décourage les rivalités personnelles. » De plus, ajoute t -il « vous avez confiance dans les gens parce qu’ils continuent à être présents. Je vois les mêmes visages raisonnables semaine après semaine et je pense `bon sang, vous êtes vraiment concernés. » José : ‘ « l’interaction en face à face. ». (Tous sont d’accord que le genre de débat qui a lieu sur internet ne ressemble pas au processus de délibération que veut le DAN. Les débats sur internet attirent les gens les plus polémistes. Et Brooke fait remarquer qu’ils ont tendance à être dominés par les hommes). Une philosophie de démocratie directe, un ensemble de règles formelles, les liens affectifs qui se créent dans un groupe de personnes qui se rencontrent régulièrement et une culture de prise de décisions directement démocratique – un ensemble d’expériences, de techniques et de rationalisation communes – qui commençait juste à se développer dans les années l9ó0, tout cela constitue le style de délibération du DAN.

Ici, ce pose une question évidente.Si le DAN est un laboratoire pour des expérimentations en démocratie directe, quel impact ont celles-ci en dehors du groupe? De plusieurs façons. Les gens viennent à une manifestation et voient la démocratie directe en action. « Le DAN n’est pas tellement important. » dit David, « mais il offre un modèle de structure », une façon de fonctionner pour d’autres groupes. « Ce qui était si étonnant à Seattle a été qu’il a fourni un langage commun à des gens qui n’en avaient pas » remarque Brooke. Pour ceux qui ont participé à un groupe d’affinité pour la première fois, ou regardé fonctionner une réunion de porte-paroles, ou encore ont connu leur première expérience d’atteinte d’un consensus, l’intérêt a été d’avoir une raison d’utiliser la prise de décision à travers la démocratie directe et d’obtenir un ensemble d’outils pour le faire. Dans d’autres actions depuis – à Washington. D.C, Philadelphie. Québec City et à New York City – le DAN a appris à d’autres le langage de la démocratie directe. Entre les actions, des gens ont aussi entendu parler du DAN sur le web et sont venus à des réunions. De temps à autres, les groupes de travail du DAN ont attiré des personnes qui pouvaient ne pas avoir d’intérêt au départ pour leur processus délibératif et qui ont été convaincues.

Brooke fait remarquer « J’ai l’impression qu’il existe cette tension entre aller vers le global mais réaliser en même temps que ce modèle ne fonctionnera qu’au niveau local. » Combattre de grosses entités mondiales comme l’OMC ou la Zone de Libre Échange des Amériques [Free Trade Area of the Americas – FTAA] apporte « une énergie qui alimente l’élan du mouvement », mais si le DAN croit réellement que la démocratie directe peut fonctionner en dehors d’un petit groupe, il doit démontrer quelle peut fonctionner en dehors d’un petit groupe de personnes qui partagent les mêmes valeurs, avec du temps disponible, un engagement extraordinaire et quelques moyens ou situations sociales pour participer. Ce soir, Brooke esquisse une stratégie grâce à laquelle un groupe de travail du DAN fera campagne pour transformer les niveaux les plus bas des services d’un gouvernement local en assemblées de citoyens – le Conseil Communautaire de New York City, notoirement non représentatif, constituerait une belle cible. « Il peut y avoir des institutions qui existent déjà dont nous pouvons changer les structures de pouvoir et y insuffler un souffle de vie, plutôt que de repartir de zéro. » Jose utilise son émission de télévision pour modéliser le type de démocratie basée sur la technologie à laquelle il réfléchit. David parle ce soir au sujet du modèle des grecs anciens, confiant à des gens des fonctions temporaires par tirage au sort comme manière de faire acquérir un savoir-faire dans un système de démocratie directe.

Utopie? Peut-être. Mais en attendant, le DAN cherche des occasions pour démontrer que ce n’est pas une vision si impossible. Lorsqu’un groupe de militants du DAN, qui avait été arrêté durant la Convention Nationale Républicaine à Philadelphie, a rencontré les avocats qui les défendraient, ils ont insisté pour rester fidèle a ses processus délibératifs. « Personne n’aurait pu prédire que ce genre de prise de décision fonctionnerait dans un système de défense politiquement difficile et juridiquement efficace face à des accusations sérieuses. » remarque Jeremy. » Et pourtant la plupart des cas passés en procès ont obtenu un renvoi ou un acquittement et les quelques condamnations ont été prononcées pour des accusations relativement mineures. Notre objectif était que personne ne soit condamné à de la prison et nous avons réussi. Et les avocats commis d’office qui étaient sceptiques au début parlent maintenant notre langage: ils sont assis sur le sol, les jambes croisés et prennent les décisions par consensus. » « Ils ont leur propre porte-parole » ajoute Brooke.

Philadelphie Convention Nationale Républicaine de 2000 Credit: Brad Kayal

Les militants du DAN fournissent aussi des suivis juridiques, des entraînements à la non-violence et des aides aux groupes aidant les travailleurs sans papiers et luttant contre les brutalités policières. « Lorsqu’il s’agit de communautés opprimées, nous prenons pleinement conscience quelles sont plus en prise avec leurs propres luttes que nous le sommes, alors la question est de savoir comment nous les soutenons en respectant leurs conditions. » dit Brooke. Puisque le DAN est constitué principalement de blancs issus de la classe moyenne « il n’est pas une organisation de personnes défavorisées qui savent à un niveau viscérale ce que cela représente de vivre comme tel » dit Jeremy. « Alors nous essayons de venir avec un programme politique qui correspond à des groupes confrontés à des formes de contraintes sévères.Personnes pauvres, de couleur. Et le mieux que nous puissions faire en tant que groupe de blancs issus des classes moyennes est d’exercer une pression politique au bon endroit et de se solidariser sur le plan idéologique. … Si tes idées politiques répondent à ce qui intéresse les gens de couleur, vous aurez plus de chances de les attirer. » Mais Jeremy poursuit, « même si vous avez le bon message, les groupes restent de certaines façons non pas fermé, mais restrictif racialement. On a l’impression que c’est un groupe blanc. »

« Parfois, des gens sont venus à une réunion et sont repartis parce qu’ils avaient le sentiment que nous utilisions des termes intellectuels ou un langage technique et ils considéraient cela comme classiste. Et on ne s’est jamais vraiment penché la-dessus. » dit Brooke. David n’est pas d’accord: « Ceux du groupe de travail sur les syndicats en ont parlé  » – certains syndicalistes avec lesquels ils travaillaient ont été rebutés par les discussions interminables et leur côté « langue de bois » – David hésite -« … et nous sommes arrivés à la conclusion que nous ne devrions jamais envoyer ces gars des syndicats à une réunion générale du DAN. »

Une réponse plus pertinente, disent les militants du DAN, est de construire des coalitions avec des groupes de couleur, des syndicats et des organisations de lutte contre la pauvreté plutôt que de s’efforcer seulement à diversifier leurs adhésions. Non pas que ce soit si facile. Malgré leurs meilleures intentions, certains militants du DAN qui n’ont tout bonnement pas beaucoup d’expérience dans le travail politique avec des groupes de couleur, ont voulu continuer à se consacrer sur les questions de mondialisation et de démocratie en général. Le problème était que « ces militants blancs prétendaient sur le fond que se focaliser sur les questions d’oppression raciale et de prison était d’un intérêt restreint et la mondialisation d’intérêt général. De nombreuses autres personnes disaient « comment pouvez vous dire que l’oppression raciale est d’un intérêt limité alors qu’elle est au cœur de presque tous les systèmes répressifs?. Et donc le défi était d’organiser des gens pouvant se focaliser sur ce qu’ils voulaient sans nier ou diminuer l’importance des opinions des autres. » Ils ont aussi pris conscience qu’ils avaient besoin de faire « un peu de travail anti-répression » ajoutes Brooke.

La lucidité des militants du DAN quant aux défis auxquels ils sont confrontés ne convaincra pas les sceptiques.Les organisateurs communautaires et syndicaux, qui savent quelle somme de travail cela demande pour arracher des concessions même limitées du pouvoir, et encore plus important, pour transformer ces concessions verbales en actes concrets, peuvent considérer l’accent mis par les militants de l’action directe sur de grandes manifestations spectaculaires sans beaucoup de suivi, comme peu capable d’avoir un impact durable. Que s’est-il passé après que les porte-paroles de l’OMC ont fait des déclarations publiques relativement apaisantes sur les droits des travailleurs et la responsabilité des entreprises ? D’où vient la pression ? : faire plus ou protéger ce qui a été « gagné »?

Les militants devraient-ils faire cohabiter, davantage qu’ils ne le font, les cibles nationales/internationales avec les objectifs locaux? Sans doute. Il existe d’autres problèmes. Si ceux qui doivent prendre une décision ne parviennent pas à se mettre d’accord, la question est ajournée – mais cela aussi, bien sûr, c’est prendre une décision. Les militants sont scrupuleusement réticents à se dire ce qu’il faut faire et, de ce fait, ils perdent parfois des occasions d’actions coordonnées. Encore une fois, le problème ne se limite pas au DAN. Ceux qui organisent des gens avec un travail et une famille peuvent se demander ce qui ressortira de concret de cet effort pour perfectionner un procédé délibératif qui, peu importe comment il se déroule, exige littéralement des heures de discussion.

Ces problèmes sont bien réels. Mais, si le DAN et le mouvement dont il fait partie, sont jugés sur leur capacité à faire de la « démocratie » quelque chose de discutable et vivant, il existe des raisons d’optimisme . « La zone de libre-échange des Amériques va être une question importante. » affirme Brooke. L’OMC n’est pas démocratique dans le sens où elle ne sert que de médiatrice entre les multinationales; Mais la zone de libre-échange des Amériques prend la place des gouvernements et de toutes les institutions de contrôle. « C’est quelque chose que vous pouvez expliquer à votre mère. » La démocratie est un idéal puissant dans la société américaine , et cependant, nous consacrons curieusement peu de temps au débat public sur ce que signifie réellement la participation démocratique. Si quelque chose avait dû provoquer ce débat, cela aurait été les dernières élections de novembre. Cela ne n’atteste pas de l’attention limitée dans le temps de l’opinion publique (comme le prétendent les experts médiatiques), ou du fait que nous n’avons pas tout simplement l’habitude de parler beaucoup de la démocratie. Peut-être que nous ne savons pas les questions à poser et que nous n’avons pas beaucoup d’alternatives, de modèles sur lesquels la démocratie pourrait fonctionner de manière juste et efficace.

Non pas que le DAN offre un schéma pour un nouveau système électoral, ou même, peut-être, une organisation efficace du mouvement. L’espoir, plus réaliste, est que les gens qui sont en contact avec le DAN – les adolescents qui participent aux manifestations, leurs mères, les consommateurs de médias qui lisent des articles au sujet des formes farfelues de démocratie directe des « protestataires », les avocats qui défendent ceux qui sont arrêtés et les groupes qui défendent les migrants et s’opposent aux brutalités policières, avec lesquels travaillent le DAN – verront des possibilités nouvelles dans la prise de décision démocratique. Et qu’ils commenceront à voir la démocratie comme une norme et pas seulement comme un idéal proclamé, idéal qui peut être appliqué à des institutions financières transnationales comme à la politique nationale, aux écoles, aux églises et sur les lieux de travail. Amener les américains à débattre sur ce qu’est la démocratie ne sera pas une mince affaire.

NDT

1.Sur la prise de décision par consensus voir David Graeber: Some Remarks on Consensus

2. La Clamshell Alliance est une organisation anti-nucléaire fondée en 1976. En mai 1977, plus de 2 000 de ses membres ont occupé le site de la centrale nucléaire de Seabrook en construction et plus d’un millier d’entre eux ont été détenus pendant deux semaines, après avoir refusé de payer leur caution. Voir The Clamshell Alliance Holds Nukes at Bay

3.Principe des signes qui a été repris lors de Occupy Wall Street

4. Le « récepteur » s’assure de la bonne compréhension par l’assemblée de ce qui a été dit, et si le sens de l’intervention n’a pas été compris, demande à ce qu’elle soit reformulée. C’est une technique issue de la pédagogie et non une invention militante, tout comme le facilitateur. Voir Le rôle du facilitateur

5. Voir Visiter des recoins qui me font peur Chris Crass

 

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