Dix ans après le sommet du G8 à Gênes

Texte original: Ten years after the G8 Summit in Genoa Salvatore Palidda, Université de Gênes. Statewatch*

Dix ans après, nombreux sont ceux qui essaient encore de comprendre les raisons de la terrible violence qu’une partie de la police italienne a infligé à ceux qui manifestaient contre le sommet du G8 à Gênes. Se demander pourquoi est compréhensible mais, pour être sincère, c’est non seulement naïf, mais plutôt inquiétant, car cela montre qu’ils ne réalisent pas l’étendue de l’expérience néo-conservatrice dans la gestion de la contestation sociale et politique. Ils ne réalisent pas que les actes de brutalité, de tortures et de violations des droits fondamentaux par une partie non négligeable de la police sont devenues banales ces dernières décennies. C’est peut-être du à la sédation ou à la « mémoire courte » que produisent les médias.

Cependant, lorsque l’on se rappelle des épisodes de violence policière, il faut aussi se souvenir d’autres actes de violence commis contre les travailleurs. Par exemple, les quartiers touchés par des déchets toxiques ou les habitants du Val Susa affectés par de grands travaux publics comme La Gronda à Gênes 1, angoissés par l’amiante que le programme de construction libère dans leur environnement. Rappelons-nous aussi le choc subi par les victimes du tremblement de terre de L’Aquila (qui ont fait le trajet jusqu’à Rome pour protester auprès du gouvernement contre son abandon devant la tragédie), des bergers sardes, des habitants de Quirra 2, ou encore des militants du mouvement “No dal Molin” 3 et “No Ponte”.4 Nous devons aussi nous souvenir des étudiants, professeurs et chercheurs que le Maria Stella Gelmini, ministre de l’éducation, a qualifié de terroristes ou de quasi terroristes parce qu’ils avaient osé manifester leur hostilité envers ses « réformes ». Combien d’exemples de ce genre y a t’il eu? Et pas seulement en Italie – pensez aux interventions policières contre des mouvements sociaux et environnementaux en Espagne, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en France et ailleurs.

Il existe d’innombrables textes, photos, vidéos, rapports détaillés et jugements concernant le sommet du G8 à Gênes. Mais les recherches n’ont pas utilisé la documentation adéquate. Les financements considérables attribuées à la recherche européenne sont généralement dirigées pour que celle-ci améliore les capacités militaires et policières répressives.

Le sommet de Gênes: Une gestion violente des manifestations

Le sommet du G8 à Gênes a marqué un nouveau pic dans l’expérience néo-libérale/néo-conservatrice de la gestion violente des manifestation dans un pays soi-disant démocratique. L’impératif était d’arrêter l’élan qui, à partir de Seattle, avait nourri un mouvement international anti-G8 et qui avait obtenu un soutien même parmi les classes moyennes et une partie de la bourgeoisie. Cela était inacceptable pour un ordre mondial international qui veut avoir la liberté d’utiliser ses forces policières pour étouffer les manifestations contre le G8 et toute autre mobilisation exprimant une contestation.

Donc, le G8 de Gênes n’a pas été une “exception”, un cas unique d’ “incident,” démocratique, il n’a pas été seulement l’accumulation de coïncidences malheureuses d’erreurs et d’actes maladroits à un moment regrettable; il a été le résultat prévisible d’une multitude d’actes et de comportements – qui ont pu être parfois accidentels – mais qui étaient néanmoins conditionnés et guidés par le jeu d’acteurs puissants au sein d’un système qui, en réalité, explique son résultat. Malheureusement, presque personne n’avait prédit ce que ce système, conçu depuis la fin des années 1970, allait produire. Nous étions déjà dans le contexte de guerre totale que les néo-conservateurs ont rendu permanent après le 11 septembre 2001. Il était donc “normal” pour la droite, arrivée au pouvoir deux mois seulement avant les événements de Gênes, de considérer de son « devoir » de faire mieux que le centre-gauche (notamment Massimo D’Alema et Gerardo Bianco) 5.

La RMA (Révolution dans les Affaires Militaires) 6 implique aussi une “révolution dans les affaires policières”, créant une police-armée hybride qui façonne une police mondiale et ses pratiques. Par conséquent, les manifestants au G8 ont été traités, ou assimilés, comme des partisans de « l’ennemi absolu » (“états voyous,” terroristes ou mafias), plutôt que comme des manifestants pacifiques avec qui négocier comme cela devrait être la norme dans des pays soi-disant démocratiques. Donc, à Gênes, nous avons trouvé des unités de police spéciales composées de policiers qui s’étaient déjà distingués dans la même région où du personnel militaire italien avait torturé des somalis et où Ilaria Alpi et Miran Hrovatin ont été tués. 7 Ces unités sont constitués de policiers qui ont appris leurs méthodes dans des opérations contre la mafia et les hooligans ou durant les expulsions d’habitants de Roms. Ils étaient habités à l’usage de la force et douteux en termes d’éthique professionnelle.

Cela a été accompagné de la militarisation du terrain, de la suspension de l’état de droit démocratique et d’une campagne médiatique liant la contestation au terrorisme. Le dénigrement de l’état de droit est devenu légitime et ces droits dérogatoires incluaient la torture. En Italie, il s’agit d’une infraction passible d’une peine légère (avec des accusations telles que des lésions corporelles) qui, si elle est prouvée, est soumise à la prescription. Les responsables d’actes de torture à Bolzane en ont bénéficié, tout comme les »agents de la circulation » de Parme et les auteurs de ces sortes de traitement dans les prisons, les commissariats et les centres de détention, sans parler des « procédures accélérées ». Cette asymétrie du pouvoir a permis à la police de se déchaîner sans hésitation ni peur, certaine d’impunité voire de récompenses. Ce scenario reste vrai aujourd’hui.

Même si il est commun à tous les pays (le pouvoir légitime invariablement, et protège, de façon directe ou indirecte, sa garde prétorienne qui effectue le sale travail nécessaire à sa protection), 8 ce fait semble plus manifeste en Italie. Le scandale du maintien de l’ordre lors du sommet du G8 à Gênes n’a pas amené les autorités politiques et administratives italiennes à désigner un bouc émissaire, malgré les comparaisons entre les événements survenus à la caserne Ranieri de Naples, sur la place Manin, à l’école Diaz, à Bolzaneto et la situation à Abu Ghraib et Guantanamo. En outre, les policiers responsables de violence ont même été promus à des postes importants. Ce procédé, qui nous rappelle les régimes fascistes ou mafieux, sont devenus habituels, renforçant l’impuissance de ceux qui défendent l’état de droit démocratique.

Bien que cela n’ait jamais été reconnu par les chaînes de commandement respectives, les tactiques utilisées par la police lors du G8 manquaient de coordination en raison de conflits et de la concurrence, en particulier entre la police d’État et les carabiniers (police à statut militaire). Chaque partie poursuivait sa propre stratégie pour briser les manifestations, certains policiers attaquant même des pacifistes catholiques. La liberté d’agir laissée aux membres du black bloc n’avait rien d’accidentel et ils purent mener des actions dépourvues de justifications annoncées sur leurs sites web. Le comportement des blocs a servi à justifier les actions de la police.

Les carabiniers et la guardia di finanza (police des Douanes) sont sortis indemnes d’une décennie de procès. Quant aux médias, ils ont accompagné les préparatifs du G8 en attisant la haine contre les « anti-mondialistes » parmi les rangs de la police et en encourageant les craintes des conformistes. Les informations faisant état de violences policières ont retenu l’attention durant et immédiatement après le G8; mais une fois l’émotion passée, le chœur contre les manifestants violents a repris. Dans le verdict final, 25 manifestants ont été reconnus coupables de toutes les violences et destructions commises lors du sommet, plutôt que des seuls délits pour lesquels il existait des preuves de leur culpabilité. En dernière instance, six d’entre eux furent déclarés coupables et condamnés à des peines allant de sept à quinze ans de prison pour des actes de destruction plutôt que des violences contre des personnes (des peines aussi lourdes sont rares dans des cas de meurtres, sans parler de dommages financiers, sanitaires ou environnementaux graves causés par les cols blancs). L’issue de ces procès a servi à démontrer que le système judiciaire était déférent envers la police. Ce n’est qu’en appel que quelques juges d’instruction ont fait partiellement amende honorables. Pendant dix ans, les procès ont corroboré le message selon lequel la police avait toujours raison (cf. la légitime défense prononcée pour le meurtre de Carlo Giuliani) et que tout acte violent par des manifestants est inacceptable, même en réponse à des violences illégales de la police.

Les procès

En Italie, cette idée est si solidement ancrée qu’elle fait pratiquement l’unanimité dans les médias, parmi les partis politiques et les leaders d’opinion. Le système judiciaire italien n’avait pas le pouvoir de dire si la police avait respecté ou non le droit démocratique et a donc adopté le justicialisme (une théorie fasciste de gouvernement en Argentine sous Peron impliquant l’intervention du gouvernement et le contrôle économique pour assurer la justice sociale et le bien-être public) pour lequel les abus sont commis avec « de bonnes intentions.” C’est la logique des nouveaux champions de tolérance zéro envers la “loi, l’ordre, l’hygiène, les convenances et la moralité »,” pour créer une citoyenneté conformiste. Elle frappe les faibles, les premières victimes de la vraie insécurité. Cela suit la logique de l’oxymoron ( les « guerres humanitaires » ou « justes ») des philosophes descendants de Tocqueville qui ont prescrit l’extermination des algériens réfractaires à la civilisation française.

Il n’a jamais existé une tradition libérale-démocratique en Italie (à ne pas confondre avec une politique de libre échange néo-conservatrice). La gauche semble avoir adopté le justicialisme et n’est pas intéressée par un contrôle démocratique efficace de la police, alors que la droite est réactionnaire, défendant l’armée et la police envers et contre tout. La plupart des politiciens cherchent à obtenir les bonnes grâces de ces forces coercitives pour gagner leur faveur. L’Italie a donc peu de respect pour les droits de l’homme, souvent violés par la police forces, qui s’attaque principalement aux sujets les plus faibles socialement. Il convient de noter que les enquêtes dites de victimisation ne sont que des enquêtes téléphoniques auprès d’un échantillon comprenant uniquement les détenteurs de lignes téléphoniques fixes. Elles sont conduites en italien et donc les marginaux, les roms et les migrants, (notamment ceux appelés « illégaux »), qui sont les plus susceptibles d’être victimes d’abus et de violence, ne sont jamais « sondés ». Aucune des questions ne soulève la possibilité qu’un auteur d’un acte de violence puisse appartenir à la police.

Malgré l’exaspération face à l’asymétrie du pouvoir, l’affaiblissement de la représentation politique et syndicale, il y a eu un regain de mobilisations dans certains pays occidentaux et plus encore dans d’autres pays, par exemple les révolutions en Tunisie, en Égypte et ailleurs. Cependant, le pouvoir dans les pays dominants semble « blindé » ou « immunisé »), aucunement affectés par les contestations grâce à l’asymétrie renforcée du pouvoir, nourrie par une faible opposition parlementaire qui est influencée par des think thanks préconisant le libre marché. Néanmoins, des dynamiques collectives ont ré-émergé au sein d’une partie croissante de la société incapable de supporter plus longtemps les conséquences les politique de libre-échange.

Protestation et dissidence

Pendant ce temps, à un niveau supranational, à une époque où il n’y a pas d’autorité politique unique, une Gendarmerie européenne » a été créée 9. Cette évolution a été ignorée, non seulement par l’opinion publique, mais aussi par les parlementaires. Ce qui est préoccupant, c’est que Eurogendfor, qui n’est pas connu pour ses principes démocratiques ou sa transparence, est en train de prendre forme pour jouer un rôle dans la gestion de l’ordre public et intervenir contre les manifestations, bien que dépendant d’une hiérarchie militaire,.

La prétention néo-libérale de gérer la contestation en excluant des négociations visant à promouvoir la gestion pacifique des manifestations, ne peut durer. Même ceux qui travaillent dans ce domaine se rendent compte que les forces de police ont été détournées de nombre de leurs compétences au cours des 20 dernières années. Ces tâches sont indispensables à leur survie en tant qu’institutions sociales et nécessitent un certain soutien de la part de la population, ou du moins une neutralité sociale. Sans cela, le résultat sera une augmentation des économies souterraines, une évasion fiscale, des accidents et maladies liées au travail, la pollution, des mafias environnementales, etc. On produit donc la vraie insécurité. %ais cela est dissimulé par le discours dominant sur l’insécurité qui dénonce comme responsables les marginalisés ou “subversifs”, et qui doivent être punis.

Cette époque néo-conservatrice est appelée à prendre fin mais il est illusoire de croire que nous pourrions aller vers un nouveau “New Deal” (comme l’élection de Barack Obama aux USA le laissait penser à certains). Ce qui est clair, c’est qu’il est impossible pour une majorité de la population d’endurer passivement les effets dévastateurs des politiques néo-libérales. Comme sur l’Avenue Bourghiba, la place Tahrir ou Tunis, à Puerta del Sol (Madrid) et sur d’autres places européennes naît un nouvel espoir. Les pratiques de résistances pacifiques (mais pas pacifistes) démontrent que l’asymétrie du pouvoir peut être renversée – au moins partiellement et temporairement – avec des actions politiques de masse sans nécessité d’héroïsme ou d’extrémisme, ni de leaders et de grandes organisations traditionnelles.

Traduction R&B

NDA et NDT

1 NDA Projet d’une grande autoroute

2 NDT Salto di Quirra est un centre militaire en Sardaigne utilisé pour effectuer des essais de missiles ou de fusées civiles

3 NDT Voir Articles, photos, vidéos et sites web sur le mouvement No Dal Molin contre la construction d’une base militaire américaine à Vicenza,

4 NDA Construction d’une ligne ferroviaire à grande vitesse à Val Susa

5 NDA Deux dirigeants de la coalition gouvernementale de centre-gauche lors d’une manifestation violemment réprimée à Naples en mars 2001

6 NDT Voir Faut-il croire à la « révolution dans les affaires militaires » ? Bruno Tertrais

7 NDT Voir Affaire Ilaria Alpi : dix ans plus tard, un nouvel espoir de vérité?

8 NDT Voir les déclarations de Castaner, ministre de l’intérieur, «ce n’est pas parce qu’il y a blessure qu’il y a faute» : «On veut faire croire que tirer au LBD (lanceur de balles de défense) serait une violence policière, que lancer une grenade de désencerclement serait une violence policière, que donner un coup de matraque serait encore une violence policière. Mais ce serait oublier les circonstances et le cadre d’emploi. C’est cela la réalité, tout le reste, c’est de la polémique.» Le ministère de l’Intérieur verrouille sa réflexion sur le maintien de l’ordre

9 NDT Cette vision semble exagérée puisque cette force ne peut en aucun cas intervenir dans des opérations de maintien de l’ordre, dont la gestion appartient aux états. Des fake news ont ainsi circulé sur l’intervention de Eurogendfor lors de manifestations de « gilets jaunes » Voir Non, la force de gendarmerie européenne n’intervient pas contre les gilets jaunes. Eurogendfor Site officiel

 


*Statewatch est une organisation fondée en 1991. Composée d’avocats, d’universitaires, de journalistes, de chercheurs et de militant-es, elle a pour but de surveiller l’évolution des états européens et des libertés civiles. Son réseau européen de contributeurs est présent dans 18 pays. Statewatch encourage la publication de recherches critiques et de journalisme d’investigation.

 

 

 

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