Le critique anarchiste

Texte original : The Anarchist Critic George Woodcock Anarchist Studies 23.1

Quand on m’a suggéré d’écrire un article sur la critique anarchiste, ma réaction immédiate a été de faire observer qu’une chose telle que la critique anarchiste n’existait pas vraiment, comme il existe un corpus de la critique marxiste, bien qu’il existe des critiques qui sont anarchistes et dont l’anarchisme influence inévitablement la façon dont ils écrivent au sujet de la littérature et des autres arts.

Une critique anarchiste ne pourrait exister que si il existait une orthodoxie anarchiste, un corps dogmatique accepté par tous, et qui pourrait servir de bases pour établir des règles critiques. C’est ce qui se passe chez les marxistes. Mais l’anarchisme a toujours, par nature, été récalcitrant envers ce que George Orwell avait l’habitude d’appeler « les petites orthodoxies malodorantes.” C’est une façon de penser qui repose sur une critique radicale de la société actuelle et un rejet de l’autorité dans le domaine artistique autant que politique. Cela a toujours signifié que tous les plans qu’ont pu faire les anarchistes pour l’avenir ont été provisoires. Comment, nous sommes-nous toujours demandé, pouvons-nous prévoir un futur où nous espérons que les gens seront plus libres que nous ne le sommes aujourd’hui? Nous n’avons jamais créé d’utopies. Nous n’avons jamais établi de programmes de parti. Tout au plus avons-nous dit, voici le genre de société auquel nous devrions viser et voici la façon dont elle pourrait fonctionner, et nous avons appeler les gens à essayer par eux-mêmes. Mais nous n’avons jamais fermé la possibilité d’alternatives et cette flexibilité, qui déconcerte les personnes politiquement habituées à des façons de pensée rigide, est ce qui permet aux anarchistes d’avancer des propositions provisoires ou fragmentaires très pratiques dans tous les domaines — comme Paul Goodman l’a fait dans celui de l’éducation et Colin Ward dans celui de l’urbanisation — et ce qui maintient vivante la pratique anarchiste même au sein d’une société non anarchiste. C’est aussi ce qui a maintenu vivant l’anarchisme comme idée pour tant de générations ; celui-ci est toujours capable de répondre de manière innovante à des circonstances différentes sans avoir à se dépêtrer de décombres de plans et de projets qui n’ont plus de pertinence. Les politiciens ressemblent à des généraux qui refont incessamment la dernière guerre. Leurs programmes sont toujours périmés le temps qu’ils les appliquent.

La même chose exactement s’applique au domaine de la critique et des arts. Parce que le critique anarchiste n’a pas de dogmes ou de lois concernant l’écriture ou la peinture, il est capable de réagir directement, tout comme l’artiste anarchiste, parce que aucun devoir partisan ne lui est imposé, est capable d’exprimer sa vision selon la nature de sa propre imagination, en suivant l’exhortation de Piotr Arshinov, le camarade de Nestor Makhno, de « regarder dans les profondeurs de ton être, d’y chercher la vérité et de la réaliser toi-même. Tu ne la trouveras nulle part ailleurs. »

Les anarchistes célèbres devenus des critiques ne procédaient pas en disant : Comment cette œuvre s’intègre t-elle ou sert-elle la propagande anarchiste? Ils examinaient l’œuvre avec un œil attentif et lucide, et, ensuite seulement, lorsqu’ils l’avaient examiné selon ses propres critères, ils rapprochaient leur vision critique de leurs idées anarchistes.

Pierre Kropotkine a écrit un bon ouvrage de critique, Russian Literature: Ideals andRealities, dans lequel il a montré comment, sous la tyrannie des tsars, lorsque les débats politiques étaient interdits, la littérature était devenue un véhicule de critique sociale et de rébellion. La vision de Kropotkine était inévitablement irradiée par ses idées anarchistes, mais, à aucun moment, il n’a essayé de faire de son étude sur la littérature russe un outil de propagande, et, par là même, ce qu’il avait à dire était d’autant plus impressionnant parce que les œuvres qu’il citait et résumait combien démontraient combien le désir d’écrire dépendait de la liberté d’expression et comment, à son tour, l’affirmation de la liberté d’expression devient un acte de subversion et de rébellion.

Lorsque Pierre-Joseph Proudhon a été ému par les œuvres de son ami peintre Gustave Courbet au point d’écrire son livre sur l’art, jamais traduit en anglais, Du principe de l’Art et sa destination sociale, il n’était pas intéressé pour faire de la propagande anarchiste ni pour adapter son point de vue sur l’art à une structure théorique existante. Il s’interrogeait et spéculait librement sur la relation entre l’art et la société, et, comme le suggère le titre même, il concluait qu’une “destination sociale” était quelque chose d’inhérent à l’art , non quelque chose devant être imposé pour des raisons politiques. Autrement dit, il était parvenu à une conclusion appropriée à une perspective anarchiste : que l’art est autonome, mais en même temps — parce qu’il est outil de communication entre l’artiste et le public — il est une activité sociale et par conséquent, a un rôle à jouer dans la transformation de la société.

De la même manière, Herbert Read, qui était un critique littéraire et de peinture aussi bien qu’un théoricien anarchiste, partait d’une observation directe des œuvres d’art à travers l’examen de l’autonomie du processus artistique pour parvenir à une vision de la relation entre les arts et l’anarchisme. Deux conclusions complémentaires découlent d’un tel procédé. La première, exprimée dans le livre de Read, Poetry and Anarchism, est essentiellement que l’anarchisme offre le cadre idéologique dans lequel l’envie créatrice peut le mieux être encouragée et comprise. Education through Art, et l’ouvrage plus concis de Read,The Education of Free Men, renversent radicalement l’équation en arguant que durant les jeunes années, l’éducation des sens est plus importante que l’éducation intellectuelle, qui peut venir plus tard, et que les arts sont la meilleure manière d’acquérir une éducation des sens. Ceux qui sont formés de cette façon s’épanouiront mieux et deviendront spontanément des personnes libres et ce processus, a son tour, conduira à l’évolution vers une société libre. Autrement dit, la pratique et la compréhension de l’art sont des activités révolutionnaires et constituent un des moyens vers la réalisation des objectifs anarchistes.

Dans tous ces cas, l’idée anarchiste est considérée comme émergeant de l’expérience et de l’étude de l’art et de la littérature, et non pas comme leur étant imposée, ce qui est le cas dans les contextes marxistes où les critiques approchent les œuvres d’art avec des préjugés théoriques développés à partir de la lecture des textes sacrés de Marx et Engels et de leurs suiveurs. Il n’existe pas, heureusement, de bibles pour les anarchistes. Chaque théoricien anarchiste (ce qui signifie tous les anarchistes) réapprend, offre sa propre contribution personnelle et invite ses lecteurs à faire de même. Et c’est la raison pour laquelle il existe des critiques anarchistes et pas une critique anarchiste.

Néanmoins, il est peut-être possible d’esquisser un périmètre général d’opinion que peuvent probablement partager les critiques anarchistes. Pour commencer, ils s’intéressent aux transformations sociales — sinon ils ne seraient pas anarchistes. Mais ils reconnaissent aussi l’importance, même dans le cas d’une transformation sociale, de l’idée de la liberté de l’individu afin qu’ils ne se subordonnent jamais au dogme d’un parti. George Orwell, qui était devenu très proche de l’anarchisme durant ses dernières années, affirmait qu’à notre époque, l’écriture ne pouvait pas éviter d’être politique d’une manière ou d’une autre, mais que l’écrivain ne devrait jamais devenir le serviteur d’une cause politique . “Il ne devrait jamais se détourner du fil de sa pensée parce que cela pourrait le conduire à l’hérésie et il ne devrait pas se préoccuper du fait que son hétérodoxie soit décriée, comme cela sera probablement le cas.”

Orwell, bien sûr, était à la fois un critique et un romancier et, dans les deux cas, était un chroniqueur social honnête et sans crainte. Mais il reconnaissait que, sans une quelconque sorte de d’élan esthétique, d’un amour du mode des apparences et d’une passion pour la forme, les convictions les plus passionnées et sincères ne pourraient pas produire un bon artiste. Et il y a un passage dans son dernier essai, intitulé “Why I Write?,” qui, alors qu’il s’agit de la justification de Orwell de sa propre façon d’écrire, me semble aussi un excellent point de départ d’une vision de la littérature au sein de l’équilibre social-individuel qui est si fondamentale dans la pensée anarchiste :

 » Ce à quoi je me suis le plus attaché au cours de ces dix dernières années, c’est à faire de l’écriture politique un art. Mon point de départ est toujours un parti pris, un sens de la justice. Lorsque je m’assois pour écrire un libre, je ne me dis pas “Je vais produire une œuvre d’art.” Je l’écris par ce qu’il y a un mensonge que je veux exposer, quelques faits sur lesquels je veux attirer l’attention, et ma préoccupation première est d’être entendu. Mais je ne pourrais pas écrire un livre, ou même un long article pour une revue, si ce n’était pas non plus une expérience esthétique. Quiconque prendra la peine d’examiner mon travail verra que, même lorsqu’il s’agit d’une pure propagande, il contient beaucoup de ce qu’un politicien à plein temps jugerait hors sujet. Je suis incapable, et je ne veux pas, abandonner complètement la vision du monde que j’ai acquis dans l’enfance. Tant que je serai en vie et en bonne santé, je continuerai à avoir des idées bien arrêtées sur le style en prose, à aimer la surface de la terre et à prendre plaisir avec des objets matériels et des bribes d’information inutiles. Il est inutile d’essayer de supprimer cet aspect de moi-même. Le travail consiste à réconcilier mes goûts et mes aversions tenaces avec les activités essentiellement publiques, non personnelles, que cet âge impose à chacun d’entre nous. »

Ce qui ressort de cette déclaration de Orwell et au-delà des pratiques des critiques libertaires comme Read ou, plus tôt, Kropotkine et Proudhon, est un sens d’une attitude à multiples facettes qui semble implicite à une approche anarchiste des arts. Le critique anarchiste, c’est évident, ne peut jamais être simplement formaliste, néanmoins il ne peut jamais ignorer le fait que la forme est ce qui différencie l’art du non-art. Il doit toujours garder ses antennes actives et chercher à percevoir les arts au sein d’une ambiance plus large d’expériences.

Une fois, il y a un an, j’ai essayé de déterminer ce qu’un critique devait faire dans une société comme celle du Canada de la fin des années 1950. Il me semble que ce que j’ai dit pourrait s’applique facilement – sous un angle large — à la critique anarchiste, en général :

Le critique (anarchiste) canadien aura un rôle plus large que la simple analyse textuelle : il devra être une sorte de mythologue, en plus d’avoir une conscience développée des valeurs formelles et une imagination à la fois créative et réceptive. Il s’intéressera à la nature particulière de l’expérience locale, ce qui fait le sel de notre vie — malgré de si nombreuses ressemblances superficielles —fondamentalement différente entre les américains et les britanniques, et à comment ce mode de vie et de pensée régional affecte le travail des écrivains canadiens. Mais il sera aussi conscient des courants dans les autres pays et devra examiner la relation de la vie et de la littérature avec le continuum mondial. Il devra rechercher dans le passé les fils unificateurs et sonder le futur pour le sens de la direction. Mais il ne devra pas non plus perdre de vue le fait que, au sein de la culture, chaque écrivain est, de façon inaliénable, un individu, avec sa psychologie propre et ses propres réactions aux expériences. Ces expériences, qui comprennent le langage et l’ensemble global des influences naturelles, , sociales et culturelles auquel il est soumis, caractériseront l’écrivain comme canadien, anglais ou russe, mais l’étincelle qui donnera vie à son œuvre sera celle de l’intelligence personnelle unique traitant de ces questions de pensée et de moralité qui sont universelles. (extrait de Odysseus Ever Returning). 1

Il me semble qu’un critique anarchiste, d’où qu’il soit, a besoin des mêmes registres ou perceptions que j’ai suggéré autrefois indispensables pour un critique canadien. Autrement dit, peu importe quelle que soit sa nationalité, il ou elle verra le régional et l’universel dans la même œuvre. ‘Voir le monde dans un grain de sable. Et le paradis dans une fleur sauvage’ comme l’a dit Blake, ce qui signifie regarder l’œuvre d’art avec un œil frais et innocent et la conscience de toutes ses dimensions possibles.

NDA

1 George Woodcock, Views of Canadian Criticism dans Odysseus Ever Returning: Essays on Canadian Writers and Writings (réédition) Toronto: McClelland and Stewart, 1970), pp 130-137.

 

 

 

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