Préface par Howard Zinn (2004)

Extrait de Life of an anarchist. The Alexander Berkman Reader Édité par Gene Fellner Seven Stories Press New York

Nous devons des remerciements à Gene Fellner pour avoir rassemblé en un ouvrage les écrits de cet américain extraordinaire, Alexandre Berkman. Oui, américain, même si Berkman pourrait se rebeller à ce qualificatif comme il s’est rebellé contre à peu près tout et même si il est né en Russie et qu’il a été expulsé de ce pays durant la vague d’expulsions de radicaux durant la première guerre mondiale, son activité politique principale s’est déroulée aux États-Unis pendant vingt-cinq ans.

Notre gratitude envers Gene Fellner est en grande partie due au fait que Alexandre Berkman est un de ces héros oublié du radicalisme américains oubliés, une rare et pure voix de la rébellion contre l’état, le capitalisme et la guerre. Attirer l’attention publique sur Berkman, c’est présenter à nous tous, et notamment à une nouvelle génération de jeunes gens à la recherche d’orientation dans un monde chaotique, un exemple inspirant d’une vie honnête et de la vision d’une société meilleure.

Je doute que vous trouviez le nom de Alexandre Berkman dans un manuel d’histoire utilisé dans les écoles et universités américaines. Durant mes nombreuses années d’études de l’histoire, au collège et durant mes études supérieures, jusqu’à mon doctorat en histoire et de science politique, je n’ai jamais lu rien de, ou entendu parler du nom de Alexandre Berkman.

Ni je n’ai entendu, d’ailleurs, le nom de sa camarade de toute une vie, Emma Goldman. Certes, elle est plus connue aujourd’hui, depuis que le mouvement des femmes dans les années soixante l’a ressuscitée et fait pénétrer dans la culture populaire, au point de devenir le personnage d’un film de Hollywood (Reds, de Warren Beatty) et d’une célèbre nouvelle (Ragtime de E.L. Doctorow).

Une telle attention n’a pas été accordée à Alexandre Berkman, même si lui et Emma Goldman ont été des proches associés dans de nombreux événements remarquables de l’histoire américaine – la tentative d’assassinat de l’industriel Henry Clay Frick en 1892, les protestations contre l’entrée en guerre américaine lors de la première guerre mondiale. Je ne me suis pas intéressé à Emma Goldman – même si je la connaissais vaguement, jusqu’en 1970 environ, lorsque j’ai rencontré un collègue historien, Richard Drinnon, qui m’a parlé de sa biographie de Emma Goldman, Rebel in Paradise. C’est alors, et au travers de l’extraordinaire autobiographie de Emma, Living My Life, que j’ai appris combien Alexandre Berkman était important pour elle et comment leurs vies se sont entremêlées durant des années.

Prison Memoirs of an Anarchist de Berkman est certainement un des plus grands ouvrages de la littérature au sujet de la prison mais il a été longtemps oublié, épuisé et Gene Fellner en reproduit ici quelques-uns des passages les plus forts et poignants.

Lorsque j’ai commencé à enseigner la théorie politique à l’Université de Boston dans les années 1960, j’ai pris conscience que les idées de l’anarchisme étaient absentes de l’orthodoxie de la philosophie politique. Je savais que Berkman avait écrit sur l’anarchisme, mais je ne pouvais trouver aucun de ses ouvrages.Néanmoins, j’ai découvert qu’une petite maison d’édition anarchiste en Angleterre avait publié un essai d’une centaine de pages intitulé The ABC of Anarchism.

Après l’avoir luet décidé qu’il s’agissait de la présentation la plus concise et lucide de la philosophie anarchiste que j’avais lu, j’en ai commandé des centaines d’exemplaires être envoyés par bateaux d’Angleterre pour mes étudiants. Gene Fellner, dans cet ouvrage, nous présente une partie substantielle de cet essai. Le lire sera une révélation pourceux qui ne sont pas sûr de ce qu’est l’anarchisme.

L’erreur la plus courate au sujet de l’anarchisme est qu’il prône la violence. La réflexion de Berkman sur la violence dans The ABC of Anarchism est remarquable par sa subtilité et sa sophistication. Elle est aussi persuasive que n’importe quel argument que j’ai entendu sur le sujet.

Berkman et Goldman ont été déçus par l’Union soviétique et sa perversion de l’idée communiste bien avant que cela ne devienne évident pour tant d’autres au sein de la gauche. Ses écrits à ce sujet, reproduits ici, sont le fruit d’une expérience personnelle des premières années du règne de Lénine. Ce qu’il avait à en dire est particulièrement intéressant aujourd’hui, après l’effondrement de l’expérience soviétique.

En Europe, une année, j’écrivais sur Goldman et Berkman et étais à la recherche de documents qui pourraient m’être utiles pour une pièce de théâtre, J’ai passé quelques temps à l’Institut International d’Histoire Sociale à Amsterdam. J’y ai trouvé la correspondance fascinante entre Emma et Alexandre, un temps amants, toujours amis proches, écrite durant les années de leur exile européen, après leur expulsion des États-Unis. J’ai été heureux de voir un certain nombre de ces lettres reproduites dans l’ouvrage de Gene Fellner.

Cette anthologie est une formidable introduction à une figure oubliée mais extraordinaire de l’histoire récente. C’est aussi une introduction bienvenue aux idées anarchistes, qui apparaissent de plus en plus pertinentes dans cette époque de gouvernements brutaux, de monde des affaires impitoyable et de guerres incessantes.

Howard Zinn
Auburndale, juillet 2004