Réseaux : l’écologie des mouvements

Texte original : Networks the ecology of the movements, dans We are everywhere p.63  (Extraits p 64 à 73). Les illustrations sont de tirés de l’ouvrage.

 

Nous sommes la fin, la continuation et le début.

La force des histoires

Agissez en assemblées lorsque vous être ensemble, agissez en réseaux lorsque vous être isolés.” –  Congrès National Indigène mexicain

Comment un mouvement de mouvements, en apparence chaotique – sans leaders, avec une diversité et des contradictions innombrables, sans structures organisationnelles claires, sans programme ou manifeste partagé, sans centre de commande ou de contrôle, – parvient-il à rassembler des milliers de militants du monde entier dans des villes comme Prague, Genève ou Gênes pour protester contre un sommet? Comment des groupes d’affinité virevoltant assiégeant la rencontre du FMI/Banque Mondiale à Prague 1 réussissent-ils à les obliger à la clore un jour plus tôt que prévu?  Comment les protestataires se sont-ils « emparés totalement » de l’ordre du jour, selon un délégué de la Banque Mondiale? Et comment ce mouvement a-t’il coordonné une journée d’action mondiale simultanée dans plus de 110 villes à travers le monde en solidarité avec la mobilisation de Prague? Ce haut niveau d’organisation ne peut-être possible qu’avec une forme quelconque de leadership?

Conduisez-moi à votre leader” est la première demande des extraterrestres aux terriens, des policiers aux manifestants, des journalistes aux révolutionnaires. Mais c’est une demande qui tombe dans les oreilles de sourds quand elle s’adresse aux participants de ce soulèvement mondial.

Demandez aux assemblées de quartiers en Argentine, aux indigènes zapatistes du Mexique, aux îliens de Kuna Yala sur la côte de Panama ou aux participants des spokescouncils 2 du Direct Action Network aux États-Unis qui ont bloqué l’OMC à Seattle. Tous parlerons de structures horizontales, par opposition aux structures pyramidales de pouvoir, de réseaux disséminés plutôt que de fronts unis.

Les mouvements du passé sont identifiés par des leaders charismatiques – Che Guevara, Rosa Luxembourg, Huey Newton, Karl Marx, Emma Goldman, Lénine, Mao Tsé-Toung. Mais quel visage de premier plan peut-on associer au mouvement d’aujourd’hui ? Ironiquement, celui qui vient le premier à l’esprit est cagoulé et porte le pseudonyme de “Sous-commandant Marcos”. Il est le porte-parole des zapatistes dont les mots ont profondément influencé l’esprit du mouvement. Mais lui, comme d’autres dans le mouvement, puise dans le pouvoir et la créativité du paradoxe lorsqu’il parle de diriger en obéissant, en mettant en place les décisions politique d’un comité de campesinos indigènes. Notez le ‘sous’ commandant et l’anonymat du masque. Il avertit que le nom de Marcos est interchangeable – tout le monde peut mettre une cagoule et dire “Je suis Marcos”. En fait, il dit que Marcos n’existe pas, mais qu’il n’est qu’une fenêtre, un pont, un médiateur entre les mondes. Il dit que nous sommes tous Marcos. Ce n’est pas ce que l’on attend d’un leader traditionnel.

Il en résulte qu’un mouvement sans leaders s’organise horizontalement à travers des réseaux. Et se furent les communiqués poétiques et les histoires au style enlevé qui ont filtré des zones autonomes zapatistes de la jungle du Chiapas vers le medium relativement nouveau de l’internet, qui ont raconté leurs souffrances, leurs luttes leurs mythologies, qui ont commencé à tresser un tissu électronique de luttes au milieu des années quatre-vingt-dix. Ce réseau de connexions entre divers groupes a donné naissance à une série de rassemblements physiques – les Encuentros zapatistes – qui se sont bientôt développés pour devenir un torrent grondant, inarrêtable, de mouvements pour la vie et la dignité et contre le capital, qui apparaît à travers le monde. “Tous ceux qui résistent sont le réseau » ont déclaré les zapatistes.

Cette source d’inspiration, indomptable et incontrôlable, s’est propagée de ville en ville, de pays en pays, se répandant à la même vitesse que les milliers de milliards de dollars engagés dans le jeu d’argent dangereux et intenable du capital transnational. Comme les marchés financiers, la source d’inspiration se nourrit de rumeurs et de mythes. A l’inverse des marchés,elle prospère sur le rejet de la propriété et de l’enclosure. Le rêve du capital de réseaux super rapides qui répandront le consumérisme à travers la planète s’est retourné contre lui. Car, pendant que les marchés financiers connectés mettaient en pièces la planète, nos réseaux de terrain nous rassemblaient. Les gens utilisaient l’infrastructure de communications mondiale à des fins totalement différentes – pour devenir plus autonomes, pour se débarrasser de l’état et des multinationales, pour vivre de manière plus saine. Pour parler entre eux.

En même temps que les liens s’étendaient, davantage d’histoires s’ajoutaient au flux ,des récits d’audace et de courage, des moments magiques et d’espoir. L’histoire des fermiers indiens démolissant le premier Kentucky Fried Chicken dans le pays ou les nouvelles des cinq millions de travailleurs français paralysant le pays et la politique néo-libérale de leur gouvernement – couche sur couche d’histoires colportées le long des minces fils de cuivre de l’internet, renforçant le réseau mondial et développant les relations entre différents groupes et individus. Des gens ont puisé la force dans les histoires qui exprimaient un sentiment d’identité et d’appartenance, qui communiquaient une détermination et un objectif. Le mouvement apprenait qu’il était aussi important de capturer les imaginations que de demander des actions.

La première victime a être vaincue par ce réseau naissant de partage d’informations subversives a peut-être été le lAccord multilatéral sur l’investissement (AMI) 3, un traité dont les textes étaient concoctés dans les cuisines surchauffées du groupe de lobby le plus puissant de la planète, la Chambre Internationale de Commerce Si il était entré en vigueur, l’AMI aurait permis aux grandes sociétés de d’attaquer en justice les gouvernements – il s’agissait d’une véritable charte pour établir le règne de l’entreprise. Le réseau a été galvanisé lorsque les militants américains de Public Citizen ont mis en circulation le texte secret sur internet en1997. “Si un négociateur dit quelque chose à quelqu’un autour d’un verre de vin, nous l’aurons sur internet dans l’heureont affirmé les militants.

Face au black-out total des médias, les boites mails des militants ont grouillé de vie, d’informations, de stratégie, de pédagogie. Les listes de diffusion ont gonflé, en même temps que s’esquissait le réseau mondial naissant, avec des messages de routiers canadiens, de groupes Maori, de juristes en droit commercial de Harvard, de militants culturels français. Leur victoire sur l’AMI en 1998 a été la première histoire de réel succès du mouvement, envoyant un grand frisson à sa prochaine cible :L’Organisation Mondiale du Commerce, qui se réunira l’année suivante à Seattle.Ces nouveaux réseaux hybrides – un riche mélange de formes politiques du passé (notamment des mouvements pour la paix, féministes et écologiques) du nord et différentes formes d’organisations indigènes du sud – ne rentraient dans aucun modèle antérieur de pratiques politiques. La police, les journalistes, les universitaires, les politiciens et les partis de gauche traditionnels étaient incapables de les comprendre “Qui SONT ces gens?” se demandait le Financial Times après la défaite de l’AMI. Quelque chose d’important était en train de naître alors que la façon de faire et de penser la politique changeait radicalement– mais cela restait toujours sous l’écran radar.

L’absurdité la plus belle, le délire le plus irrévérencieux, la folie la plus humaine.

La logique de l’essaim

Ceux qui dansent sont considérés comme fous par ceux qui ne peuvent pas entendre la musique.” – George Carlin

Nous ne les considérons pas comme des terroristes …. On ne sait même pas encore comment les cataloguer,” dit un porte-parole d’Europol, l’organisation international des polices européennes, peinant à qualifier la nouvelle espèce de contestataires. Le commentateur politique britannique Hugo Young a accusé les “herbivores” derrière les manifestations anticapitalistes « de faire une vertu le fait d’être désorganisés ”, alors que le directeur du World Wildlife Fund nous a qualifié à Gênes de “foule hurlante informe”. C’est la RAND Corporation, un think tank, militaire US qui a trouvé la description la plus exacte. En 2002, dans leur livre Networks and Netwars 4, ils décrivent le soulèvement zapatistes, le réseau interconnecté des groupes militants et ONG, les groupes d’affinité de Seattle et les tactiques du Black Bloc comme des essaims et prédisent que l’essaimage sera la principale forme de conflit à l’avenir. Alors que pour la plupart des commentateurs, un système du bas vers le haut qui fonctionne aussi efficacement était totalement étranger à leur schéma conceptuel, le RAND Institute, au courant des dernières évolutions de la théorie et de la complexité des systèmes, s’est tourné vers le monde naturel pour trouver la meilleure métaphore. Ils ont pris conscience de ce que les autres ne parvenaient pas à voir –qu’il existait un potentiel et une intelligence énorme dans l’essaimage.

Depuis le dix-septième siècle, les scientifiques ont fait d’énormes découvertes techniques en disséquant le monde, morceau par morceau, pour essayer de comprendre comment il fonctionne. Leur modèle mécanique de réalité considérait la vie comme une machinerie géante constituée de pièces séparées. Des processus linéaires de causes à effets, contrôle et direction des actions, dominaient leur forme de pensée.

Ces perceptions mécaniques ont été centrales dans notre vision scientifique du monde, patriarcale et occidentale.Mais cette formulation de la réalité comporte un énorme angle mort que la science a récemment commencé seulement à découvrir. Il en résulte qu’elle a échoué à reconnaître des systèmes complexes et inter-dépendants. C’est une des causes à l’origine de nos crises écologiques actuels. Des problèmes, aussi différents que le réchauffement climatique, la situation des sans-abris et les maladies mentales, sont tous considérés dans un contexte de processus de cause à effet unique. Mais ils ne peuvent pas être traités comme peuvent être réparés des mécanismes d’horloge. Ils demandent des manières différentes de considérer le monde – en d’autres termes, ils demandent une pensée globale des systèmes.

Témoins en sont les essais récents étudiant les effets des organismes génétiquement modifiés (OGM) sur l’environnement qui ont été menés dans des champs soi-disant contrôlés, ignorant le fait qu’un tel contrôle n’existe pas dans la nature. Les fleurs génétiquement modifiées produisent du pollen comme toutes les fleurs ordinaires et les abeilles emporteront ce pollen dans d’autres champs, contaminant donc les autres plantes. Rien n’est isolé dans la nature.

La pensée mécanique développe une vision du monde qui est incapable de voir l’interconnexion et l’interdépendance de la vie, incapable de voir le monde tel qu’il est – un système dynamique immense, complexe, ou chaque chose est connecté à toutes les autres.

Mais dans les quelques dernières décennies, il y a eu une évolution du paradigme dans les compréhensions scientifiques des systèmes vivants. Les scientifiques découvrent maintenant ce qu’avaient appris depuis longtemps les savoirs indigènes – tout est connecté. Des écologistes, des biologistes, des physiciens et des mathématiciens ont commencé à être capables de décrire des réseaux de vie très complexes et connectés qui sont constitués de réseaux à l’intérieur de réseaux. Ils ont peu à peu pris conscience que la vie avait la capacité à s’auto-organiser et à s’acclimater sans le contrôle de quiconque. Leurs descriptions des systèmes vivants constituent peut-être le meilleur modèle de comment fonctionne le mouvement.

Imaginez regarder des milliers d’oiseaux s’envoler les uns après les autres. En même temps qu’ils commencent à s’élever, une figure se dessine. Ils se regroupent et, si un prédateur approche, la nuée change rapidement de direction, monte à la verticale, descend en piqué, vire à gauche, à droite; tous les oiseaux restent groupés et aucun ne rentre en collision avec les autres. la nuée entière vole comme un seul oiseau, comme si ils ne constituaient qu’un seul organisme. Pourtant personne ne dirige;cela semble se passer comme par magie. Un film à haute vitesse révèle que le mouvement se transmet à travers la nuée d’oiseau en moins d’un soixante-dixième de seconde. Mais ce serait impossible vu que cela est beaucoup plus rapide que le temps de réaction d’un seul oiseau. Une nuée d’oiseaux représente clairement plus que la somme de ses parties. Mais comment cela est-il possible? 5

Observer le mouvement des groupes d’affinité vus des hélicoptères de la police pendant de nombreuses mobilisations de masse de ces dernières années, ou essayer de répertorier le flux quotidien d’informations entre les groupes militants en permanente évolution sur internet, engendre un sentiment de confusion similaire chez les autorités. Même les participants dans les mouvements sont souvent désorientés quant à la manière dont tout semble si bien s’agencer. La logique de l’essaim est une étrange chose, notamment quand vous ne comprenez pas ses règles simples. Ceux qui sont incapables d’apprendre à partir de ces observations resteront enfermés dans une logique mécanique, qui pense que le tout n’est jamais plus grand que la somme de ses parties 6.

Le phénomène de l’essaim peut s’observer partout. Pensez aux milliards de neurones de votre cerveau. Un neurone par lui-même ne peut pas avoir de pensées, ne peut pas écrire un poème, bouger un muscle, ou rêver mais en travaillant avec d’autres neurones, il peut produire des choses extraordinaires. Maintenant, pensez à un essaim d’abeille à la recherche de l’emplacement parfait pour une nouvelle ruche; tout cela se passe sans personne pour diriger, sans un quelconque centre de commandement.

Le phénomène de l’essaim peut s’observer partout. Pensez aux milliards de neurones de votre cerveau. Un neurone par lui-même ne peut pas avoir de pensées, ne peut pas écrire un poème, bouger un muscle, ou rêver mais en travaillant avec d’autres neurones, il peut produire des choses extraordinaires. Maintenant, pensez à un essaim d’abeille à la recherche de l’emplacement parfait pour une nouvelle ruche; tout cela se passe sans personne pour diriger, sans un quelconque centre de commandement.

Ce n’est qu’après l’apparition des ordinateurs à haute vitesse que les scientifiques ont été capables de commencer à résoudre ce mystère. Avant cela, ils avaient observé le phénomène mais, parce qu’ils étaient attachés à leur vision mécanique du monde, ils ne pouvaient littéralement pas en croire leurs yeux. Pendant des années après que l’idée avait été avancée pour la première fois dans les années 1950 par Alan Turing, l’inventeur de l’ordinateur, les scientifiques ne voulaient pas le croire et continuaient à chercher un oiseau, une cellule leader.

Seuls les ordinateurs étaient capables de modéliser ces systèmes auto-organisés, extrêmement complexes. Ce que virent les scientifiques était stupéfiant – chaque élément semblait suivre des règles simples, et néanmoins, quand la multitude travaillait ensemble, ces éléments formaient un système extrêmement intelligent, sophistiqué et auto-organisé. Aujourd’hui, les concepteurs de logiciels, les urbanistes et les écologistes utilisent tous ces concepts dans leur travail quotidien ; le domaine des idées politiques doit encore les rattraper.

Car cela est réellement organisé à partir du bas. Le processus de simples unités locales générant un comportement global ou de groupe sophistiqué, un processus qui n’est pas dirigé par une entité consciente mais naissant plutôt de l’interrelation des parties du système, est connu des milieux scientifiques sous le nom d’émergence.

Si les nombres, les neurones, les foules, les programmes informatiques, les citadins, les oiseaux, se comportent ainsi, pourquoi un mouvement des mouvements ne le ferait-il pas ?

Nous sommes le plus grand défi au néolibéralisme

Apprendre à s’auto-organiser

Le chaos est le nom de tout ordre qui produit de la confusion dans nos esprits.” – George Santayana

L’émergence 7 peut paraître « juste se produire » mais elle est réellement le résultat d’ensembles parfaits de principes et de processus mathématiques qui gouvernent un réseau extrêmement connecté. A travers ceux-ci, nous pouvons apprendre comment organiser des actions créatives dans nos communautés locales. Il existe une tendance au sein des mouvements anti-capitalistes qui pensent que les actions arrivent spontanément, sans plan ou structure. Un courrier électronique d’Australie avance de manière inexacte que les fêtes de rues de Reclaim the Streets à Londres relevaient de la pure spontanéité. L’auteur du courrier se plaignait du fait que, curieusement, les australiens ne possédaient pas cette capacité magique à juste sortir et créer une fête de rue à partir de rien. Comme tout organisateur peut l’attester, créer des situations dans lesquelles la spontanéité peut s’exprimer est un travail difficile et avec pas grand chose de magique.

La spontanéité est un outil essentiel de la résistance, mais elle ne s’exprime que sous certaines conditions. Les mouvements les plus réussis sont ceux qui sont capables de s’adapter rapidement et spontanément à des situations, de manière très semblables aux nuées d’oiseaux qui évitent le prédateur, précisément du fait d’une somme stupéfiante de préparation, d’interconnexion et d’un flux de communication qui sont déjà en place.

Quels sont les ingrédients des actions de masse réussies? Des structures incroyables ont été développées au préalable: nous trouvons des grands bâtiments et les transformons en centres de convergence; nous organisons des ateliers, des entraînements et des réunions de coordination; nous formons des groupes d’affinité qui se rencontrent entre eux et forment des clusters; nous mettons en place des canaux de communication via des téléphones mobiles, des pagers etc. ; nous créons des centres de médias indépendants et piratons des stations de radio, prêts à compiler l’information venant de nombreux reporters de rues et les diffusons dans les rues; nous développons une belle et attirante propagande sur papier; la liste est sans fin. Cela prend des mois de préparation pour mettre en place les réseaux à partir desquels peut émerger un essaim pensant, se mouvant de manière magique, un organisme en évolution permanente qui peut survivre au chaos des rues ou aux attaques et à la répression de l’état.

Le think-tank RAND du Pentagone, dans son analyse extrêmement instructive sur les stratégies d’essaimage réussies des réseaux de la société civile zapatiste et du blocage de l’OMC à Seattle par le Direct Action Network, suggère que ce mouvement est en avance par rapport aux autorités de l’état dans sa maîtrise de l’essaimage. Mais il suggère aussi que la police à appris beaucoup de ses échecs et que les groupes militants ont peu appris de leurs victoires. Même si les mobilisations de masse ont augmenté depuis, une tendance à nous répéter est apparue dans les dernières mobilisations, à essayer de reproduire Seattle, ou pire encore, à revenir vers des formes de luttes familières, les marches de masse plutôt que des actions décentralisées, des rassemblements et des discours plutôt que des assemblées et des spokescouncils – des formes qui font perdre des avantages nouvellement acquis et qui ne reflètent pas les nouveaux mondes que nous voulons construire.La nouveauté est toujours plus intimidante que les aspects familiers, mais si nous ne voulons pas répéter les échecs des grandes rébellions du passé, nous devons continuer à développer des façons de travailler qui tirent les enseignements de nos victoires, qui construisent sur le passé et qui, pourtant, osent un avenir non tracé et inconnu.

La durabilité vient à ceux qui sont capables de s’adapter et de changer le plus vite, un concept qui est étranger à de nombreuses formes anciennes d’organisation politiques. Beaucoup de groupes dans ces nouveaux réseaux se qualifient de « dés-organisations », sous entendant qu’ils sont temporaires plutôt que des organisations formelles.

Néanmoins, afin d’abandonner tout contrôle et permettre au système de se gouverner par lui-même, nous devons développer des structures qui nous permettrons de perdre le contrôle avec dignité et qui seront donc capables de vaincre les forces arides et fragiles de la répression d’état avec notre fluidité invincible. Les systèmes autoritaires sont performants pour changer leurs lois mais pas leurs habitudes, et il semble que, dans la course à la vraie maîtrise des réseaux dans le domaine politique, nous sommes déjà en avance. En apprenant les principes de l’essaimage et de l’émergence, nous pouvons développer des tactiques qui accroîtront encore notre avance, pas seulement dans les actions de masse dans les rues mais dans toutes les formes d’organisation et de mobilisations dans nos réseaux, que ce soit à travers la communication via internet ou au sein des espaces locaux de nos communautés. L’avenir de la planète et de la société pourrait bien dépendre de qui construira le mieux le réseau des réseaux le plus réussi.

Nous sommes le miroir qui est un reflet qui est un miroir qui est un reflet

Regarder les fourmis

Nous devons travailler comme les zapatistes, comme des fourmis qui vont partout, peu importe à quel parti politique l’autre appartient. Les zapatistes ont démontré que les gens peuvent travailler ensemble malgré leurs différences.” – Anna Esther Cecena du FZLN (Comité de soutien mexicain aux zapatistes)

Les théoriciens des systèmes savent qu’il n’existe pas de meilleures façons d’apprendre l’émergence que de regarder le comportement extraordinaire des colonies de fourmis – un des exemples de la nature le plus réussi concernant l’intelligence du bas vers le haut. On peut trouver des fourmis presque partout, des tropiques jusqu’aux déserts en passant par la toundra, et elles comptent pour plus de dix-huit pour cent de la biomasse terrestre (le poids combiné de toute espèce vivante sur la planète) 8. Elles cultivent des champignons dans des fermes, élèvent des pucerons comme réserves alimentaires et possèdent des talents extraordinaires d’ingénierie et d’urbanisme, construisant des déchetteries pour le recyclage, des toilettes et des cimetières situés à l’écart des installations principales de la colonie.

Les colonies de fourmis sont parfaitement autogérées sans une seule fourmi responsable. Elles sont capables de passer rapidement d »un rôle de recherche de nourriture à celui de construction de fourmilière ou d’élevage de pupes ; elles sont capable de calculer la route la plus courte pour l’approvisionnement et sélectionner les sources de nourriture basées sur la qualité, la facilité d’accès et la distance de la fourmilière; et la colonie entière semble savoir exactement combien de fourmis sont nécessaires, où et pour quelle tâche, à un moment donné. La meilleure façon de penser une colonie est un organisme auto-organisé, avec ses millions de cellules et toutes ses boucles de rétrocontrôle biochimique s’ajustant constamment pour atteindre l’homéostasie – température du corps et battements de cœur réguliers, etc.

Nos images culturelles des fourmis évoquent des colonnes militaires avec de fières fourmis soldats marchant en lignes parfaites, une colonne se dirigeant vers la source de nourriture, l’autre revenant à la colonie (exactement comme une autoroute), avec des individus isolés travaillant sans relâche pour la reine. Mais si vous observez réellement ce qui arrive , vous verrez quelque chose de totalement différent – en fait, les fourmis entrent et sortent des colonnes et se touchent entre elles! Chaque fourmi salue une fourmi venant d’une autre direction, la tête et les antennes se heurtent, en communiquant avec des phéromones, puis chacune poursuit son chemin pour rencontrer la prochaine fourmi. Dans chaque colonne de fourmis, presque toutes d’entre elles rencontreront toutes les autres fourmis et échangeront brièvement des informations avec elles. Curieusement, ces simples interactions multipliées permettent à la colonie dans son ensemble d’ajuster les tâches allouées à chaque fourmi, permettant à la colonie de fonctionner efficacement. On peut déceler, dans ces échanges mutuels, le phénomène extraordinaire d’émergence, où la somme de toutes les parties devient plus grande que le tout.

Les fourmis sont clairement différentes des êtres humains. Mais la manière dont fonctionne une colonie comme un tout, ses processus, est comparable à celle du mouvement des mouvements – les nombreuses listes e-mail, les groupes locaux autonomes en réseau sur le plan mondial, les rassemblements physiques, les centres de convergence, le flux et reflux des foules dans les rues occupées. Cela ne montre pas seulement comment nos actions locales produisent un comportement global; cela nous montre combien est importante la qualité et la quantité de communications dans la maintenance de réseaux efficaces.

La plupart des actions anticapitalistes mondiales ont eu lieu non pas à cause d’autorités centrales mais simplement parce qu’un petit groupe a envoyé une proposition. Si celle-ci s’emparait des imaginations d’autres groupes, ils la répercutaient dans d’autres listes e-mails, la discutaient lors de réunions, la mentionnait dans des publications, des pages web, etc.Elle se multipliait de manière exponentielle dans toutes les directions, une sorte de rébellion ricochet, et, à la fin, personne n’en était responsable et tout le monde, pourtant, s’en attribuait le mérite. Dans les systèmes émergents, vous influencez vos voisins et vos voisins vous influencent. Toutes les relations constituent des boucles de rétrocontrôle réciproque. Porte attention aux leçons des fourmis et à leurs systèmes émergents peut nous apprendre comment construire des systèmes efficaces à effet d’entraînement, des réseaux ou le local devient global, où les chaînes de commandes du haut vers le bas sont rompues et remplacées par une multitude d’individus, de liens de communication agissant simultanément.

Nous sommes l’histoire têtue qui se répète afin de ne plus se répéter, le regard en arrière pour être capable d’avancer.

Quatre façons d’agir comme une fourmi et de rêver comme un géant.

Nos ennemis ne traversent pas nos frontières, ils se glissent à travers nos faiblesses comme des fourmis” – Nizar Qabbani

Si nous voulons construire des réseaux qui se comportent comme un essaim, le monde des fourmis peut nous guider:

Plus est différent: Quelques fourmis qui traînent sur le sol de votre cuisine peuvent trouver la miette de pain cachée sous la table, un groupe d’affinité isolé peut trouver la brèche dans la clôture entourant le sommet, quelques chercheurs indépendants peuvent se débrouiller pour trouver le lien entre le scandale Enron 9 et leur conseil municipal local.

Mais augmentez leur nombre et interconnectez-les et vous obtiendrez quelque chose qui se comporte totalement différemment – vous obtiendrez un changement – un mouvement qui peut obliger un sommet entier à être annulé, ou le système comptable d’une société à s’effondrer. De nombreuse pièces plus petites et interactives crée la magie exponentielle de l’émergence : la logique de l’essaim.

Nos mouvements se multiplient à une vitesse incroyable. Chaque jour, de nouvelles connexions se développent, physiquement ou virtuellement en même temps que internet s’élargit pour connecter plus d’individus conscients que toute autre technologie auparavant. De nouvelles pages web, des listes de diffusion et des centres Indymedia poussent comme l’herbe après une averse, créant davantage de travail en réseau, de coordination et d’actions. La foule a toujours terrifié ceux qui détiennent l’autorité mais une foule ou chaque individu est capable de penser et d’agir de manière autonome, une foule ou chacun est connecté à tous les autres, leur causera davantage qu’un frisson de peur parce que cette foule se comporte de telles manières que personne ne sera jamais capable de prédire.

Rester petit: La plus grande force d’une colonie de fourmis est la discrétion de chacune d’entre elle; si une fourmi commence à évaluer d’une manière ou d’une autre l’état générale de la colonie, le comportement sophistiqué de la colonie entière arrêtera de se répercuter de bas en haut et la logique de l’essaim s’effondrera. L’émergence nous apprend que ne pas connaître tout est une force et que le savoir local est souverain. La magie consiste en des systèmes étroitement interconnectés, composés de petits éléments simples.

Dès que votre groupe devient trop grand, la communication tend à se briser et la hiérarchie se développe. Nous devons apprendre à nous diviser comme les cellules avant que cela n’arrive; le grand est peu maniable, le petit et le connecté est ce à quoi nous devrions viser. Un réseau d’un

million de petits groupes interconnectés ne peut être arrêté par aucun organisme policier dans le monde, aucun leader ne peut être repéré pour un assassinat ou une corruption, aucun quartier général ne peut être perquisitionné, aucun comité central de parti ne peut être infiltré. Mais cela ne veut pas dire que notre mouvement est petit – parce que nous sommes interconnectés dans un tout qui est plus grand que ce que quiconque peut probablement imaginer.

Encourager l’entropie : Les rencontres de hasard sont la clé de la construction de réseau – elles sont là où la créativité se trouve. Sans la fourmi solitaire explorant un nouveau territoire, personne n’aurait trouvé de nouvelles sources de nourriture ou développer de nouvelles façons de s’adapter aux conditions environnementales.

Les systèmes décentralisés prospère sur les rencontres aléatoires. Combien de fois vous êtres-vous trouvé dans une immense foule tourbillonnante dans les rues durant un festival ou une action et êtes entré en collision avec la bonne personne exactement, ou trouvé un élément clé d’information que vous cherchiez? Combien de fois avez-vous reçu un e-mail de quelqu’un qu’on vous a fait suivre par hasard en apparence et qui vous révèle quelqu’un qui rendra possible la réalisation de votre nouveau projet? Certains pourraient penser qu’avec une unité parfaite la révolution commencera, mais sans hasard, l’évolution cesse. Pendant que certains suivent la ligne du parti, d’autres flânent et dansent vers de nouvelles façons de changer le monde. Ce qui pourrait sembler le chaos à certains déborde en fait de créativité.

Écouter vos voisins: ‘Le local’ s’avère être le terme clé pour la compréhension de la logique de l’essaim. Le comportement émergent se produit parce que les fourmis prêtent attention à leurs voisines plutôt que d’attendre des ordres provenant d’une autorité lointaine. Plus nombreuses seront les fourmis qui agissent ainsi, plus leur colonie résoudra rapidement ses problèmes. L’information locale repose sur la sagesse globale; c’est le secret de l’essaim intelligent.

Les fourmis nous apprennent qu’en travaillant localement et en partageant continuellement nos histoires locales de manière globale, en connectant chaque chose et en créant une pléthore de boucles de rétroactions, nous n’avons pas besoin – en fait nous ne pouvons pas – d’organiser le réseau global, il se régulera de lui-même, comme un essaim, si nous développons les bonnes structures et conditions.

Nous sommes la rébellion

L'(r)évolution sera improvisée

Je voyais tout le monde et ne voyais personne, car chaque individu se perdait dans la même foule innombrable et errante; je parlais à tout le monde sans me rappeler ni mes paroles ni celles des autres, car l’attention était absorbée à chaque pas par des événements et des objets nouveaux, par des nouvelles inattendues.” – Michel Bakounine 10

Lorsque Bakounine a écrit ses expériences dans les rues de Paris pendant la révolution de 1848, il décrivait l’émergence, sans le savoir. La pensée et la technologie ont évolué de manière exponentielle depuis, mais notre pensée au sujet des transformations politiques n’a pas évolué dans la même proportion. Même si une révolution a eu lieu dans notre perception du monde, beaucoup de nos perceptions concernant le changement politique restent englués et figés dans les modèles des siècles passées – partis centralisés, uniformité, manifestes, prise de contrôle du pouvoir, leadership hiérarchisé.

Maintenant que nous comprenons mieux les fonctionnements des différents réseaux décentralisés au sein de réseaux où tout est en flux, il n’y a pas d’excuse pour que nos modèles politiques restent figés dans des façons de voir et de penser du passé, il est temps d’évoluer.

Une chose qui n’a pas changé depuis 1848 est le fait que les moments révolutionnaires ouvre l’espace social pour que les gens commencent à se connecter de manières nouvelles et variées, des convergences spontanées ont lieu et une multitude de conversations inhabituelles naissent. Si nous regardons n’importe quelle situation révolutionnaire, nous voyons que les interactions humaines se multiplient au fur et à mesure que les rues et les places sont remplissent de groupes et de réseaux qui s’unissent et que le désir de convivialité submerge l’aliénation du capital. Les assemblées à l’hôtel de ville de la révolution américaine en 1776, par exemple, ou les sections de la révolution française de 1789 ; les clubs de la Commune de Paris en 1871 ou les nombreux syndicats pendant la guerre civile espagnole de 1936; les Räte en Hongrie pendant l’insurrection de 1956 ou les conseils ouvriers de mai 1968; les assemblées populaires qui sont apparues spontanément à travers l’Argentine après le soulèvement du 19 décembre 2001.

Ce qui émerge maintenant est un dialogue à un million de voix qui construit le premier soulèvement mondial réellement connecté,une révolution sociale transnationale sans précédent, une révolution composée de milliers de révolutions, et non d’une seule. Une révolution qui n’est pas prédéterminée ou prévisible: qui ne tourne pas en cercle mais qui va dans toutes les directions à la fois. Ce dont nous sommes les témoins aujourd’hui ressemble en réalité beaucoup plus à une évolution, un travail en cours qui évolue au fur et à mesure, en s’adaptant constamment aux besoins des uns et des autres. Une (r)évolution mondiale sans précédent est en train de se dérouler et beaucoup d’entre nous n’en avons pas même conscience.

La militante Hazel Wolf a vécu pendant la révolution russe, chinoise et la chute du Mur de Berlin. “Ce qu’il faut comprendre c’est que personne ne savait que tout cela allait arriver,”dit -elle. Une révolution, par nature, semble difficilement envisageable avant qu’elle ne survienne; mais, avec le recul, elle peut sembler évidente, inévitable.En même temps que les réseaux deviennent de plus en plus connectés, à travers le web et les actions, les lignes électriques et les histoires, beaucoup de choses émergeront que nous, comme simples neurones dans le réseau, ne prévoyons pas, ne comprenons pas, ne contrôlons pas, et peut-être ne percevons même pas. La seule façon de comprendre un système émergent est de le laisser fonctionner, parce qu’aucun agent individuel ne sera jamais capable de le mettre en évidence dans son entier. Le mouvement des mouvements mondial, pour la vie contre l’argent, pour l’autonomie et la dignité, pour le rêve de la démocratie directe décentralisée, suit une logique irrésistible. C’est une logique aussi vieille que les collines et les forêts une éco-logique, une bio-logique, la profonde logique de la vie.

Notes from Nowhere

NDT

1. Prague 19-27 septembre 2000. Voir un compte-rendu dans Le Courriel d’information n°172 –Vendredi 29 septembre 2000.

2. Spokescouncil : réunion de groupes d’affinité pour définir une action commune. Spoke est une abréviation de spokesperson, porte-parole, désigné par chaque groupe pour le représenter.

3. L’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI), a été négocié par les vingt-neuf pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) entre 1995 et avril 1997. Il prévoyait, entre autres joyeusetés, de tenir un gouvernement pour responsable de toute entrave à l’activité d’une entreprise (une grève par exemple) et donc de permettre à celle-ci de lui demander un dédommagement. Le projet a été abandonné en octobre 1998.

4. Networks and Netwars: The Future of Terror, Crime, and Militancy RAND Corporation. (J’y reviendrai).

5. Voir Le secret du vol des étourneaux en partie dévoilé et Les vols d’étourneaux fonctionnent comme des systèmes critiques

6. Le débat holisme – réductionnisme. Cette question ainsi que celle de réseaux et de spontanéité, traitées plus bas, ont été abordées par Murray Boockin et sont traitées notamment dans Quelques réflexions autour de la question posée par Murray Bookchin : Qu’est-ce que l’écologie sociale ? Jacques Luzi

7. Voir par exemple Le concept d’émergence

8. Un article de l’Académie des Sciences des États-Unis évalue ce poids entre 15 à 20% In search of ant ancestors. Il nous reste à déterminer le pourcentage de la biomasse que représentent les anti-autoritaires….

9. Voir, par exemple, Enron: les coulisses d’un incroyable scandale http://www.geopolintel.fr/article263.html

10. Retrouvé dans Ni dieu ni maître (Vol 1) de Daniel Guérin La révolution de février 1848 vue par Bakounine p 140

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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