L’illégitimité de la Violence, la Violence de la légitimité

Texte original The Illegitimacy of Violence, the Violence of Legitimacy

Qu’est-ce que la violence? Qui va la définir? A t-elle une place dans la poursuite de la libération? Ces très anciennes questions sont revenues au-devant de la scène durant le mouvement Occupy. Mais cette discussion n’ont jamais lieu sur le terrain. Alors que certains « déligitimisent » la violence, le langage de la légitimité ouvrent la voie aux autorités pour l’employer

Pendant le sommet de la Zone de Libre-échange des Amériques de 2001 à Québec, un journal a mentionné que la violence s’était déclenchée après que des manifestantes aient commencé à retourner des grenades lacrymogènes dans les rangs de la police anti-émeute. 1 Lorsque les autorités sont considérées comme ayant le monopole de l’usage légitime de la force, la « violence » est souvent utilisée pour signifier l’usage illégitime de la force—tout ce qui s’oppose ou échappe à leur contrôle. Cela transforme le terme en un signifiant flottant puisqu’il signifie aussi « dommages ou menace qui viole le consentement.”

Ce qui est rendu encore plus compliqué par la manière dont notre société est fondée sur et imprégnée par les dommages ou les menaces qui violent le consentement. En ce sens, n’est-il pas violent de vivre sur un territoire colonisé, de détruire des écosystèmes du fait de nos consommations quotidiennes ou de bénéficier de rapports de forces économiques obtenus sous la menace des fusils? N’est-il pas violent pour des gardes armés de protéger de la nourriture et de la terre, autrefois des biens communs partagés par tous, de ceux qui en ont besoin?Est-il plus violent de résister à la police qui expulse des gens de leur logement plutôt que de rester dans son coin lorsqu’on les rend sans-abris? Est-i plus violent de retourner des grenades lacrymogènes dans les rangs de la police que de dénoncer ceux qui le font comme “violent,” laissant ainsi le champ libre à la police de faire pire encore? 2

Dans cette situation, il n’y a pas de place pour la non-violence — ce que nous pouvons espérer de mieux c’est la négation des dommages et des menaces avancés par les partisans d’une violence du haut vers le bas. Et lorsque tant de gens sont investis des privilèges que leur accordent cette violence, il est naïf de croire que nous pourrions nous défendre, nous et les autres non-privilégiés, sans violer les volontés d’au moins quelques banquiers et propriétaires terriens. Alors, plutôt que de se demander si une action est violente, nous ferions mieux de nous demander simplement : gomme t-elle les disparités de pouvoir ou les renforce t-elle?

C’est la question anarchiste fondamentale. Nous pouvons nous la poser dans chaque situation; Toutes les questions suivantes, au sujet des valeurs, des tactiques et de la stratégie en découlent. Lorsque la question peut être formulée ainsi, pourquoi quelqu’un voudrait-il la ramener à une dichotomie entre violence et non-violence?

Le discours de la violence et de la non-violence est tentant surtout parce qu’il offre un terrain facile pour se réclamer de valeurs morales les plus hautes. Cela le rend séduisant à la fois pour critiquer l’état et pour entrer en compétition avec d’autres militants pour des questions d’influence. Mais dans une société hiérarchique, parvenir au plus haut niveau renforce souvent la hiérarchie elle-même.

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La légitimité est une des reconnaissances qui sont distribuées inégalement dans notre société et à travers lesquelles les injustices sont entretenues. Définir des individus ou des actions comme violent-es est une façon de les exclure du débat légitime et de les réduire au silence. Cela rejoint et renforce d’autre formes de marginalisation : un individu blanc respectable peut agir de manière qui sera considérée comme »non-violente » alors que la même action provenant d’une personne défavorisée de couleur sera considérée comme violente. Dans une société d’inégalité la définition de la “violence” n’est pas plus neutre que le reste.

Définir les individus ou les actions comme violent-es a aussi comme effet immédiat de justifier l’usage de la force contre eux. Cela a été une étape essentielle dans pratiquement chaque campagne visant des communautés de couleur, des mouvements de contestation et autres présentant les aspects sombres du capitalisme. Si vous avez participé à suffisamment de mobilisations, vous savez qu’il est souvent possible d’anticiper exactement le degré de violence qu’utilisera la police contre une manifestation grâce à la manière dont est présentée l’histoire par les informations le soir précédent. Sous cet angle, les présentateurs et même les organisateurs rivaux peuvent contribuer au maintien de l’ordre aux côtés de la police, en déterminant qui constituent les cibles légitimes de la manière où ils racontent l’histoire.

A l’occasion du premier anniversaire du soulèvement égyptien, les militaires avaient levé l’état d’urgence, — « excepté dans des cas impliquant des voyous ». Le soulèvement populaire de 2011 avait obligé les autorités à légitimer des formes de résistances qui était auparavant jugées inacceptables, avec Obama définissant comme « non-violent » un soulèvement où des milliers de personnes avaient affronté la police et incendié un commissariat. Afin de re-légitimiser l’appareil légal de la dictature, il était nécessaire de créer une nouvelle distinction entre « voyous » violents et le reste de la population. Néanmoins, le contenu de cette distinction n’a jamais été exprimée clairement. En pratique, le « voyou » est simplement le terme qui désigne l’individu visé par la l’état d’urgence . Du point de vue des autorités, l’usage de la violence en elle-même suffit parfaitement à désigner ses victimes comme violentes — c’est à dire comme des cibles légitimes.

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Donc, lorsqu’une partie importante de la population s’engage dans la résistance, les autorités doivent la redéfinir comme non-violente, même si elle a été considérée auparavant comme violente. Sinon, la dichotomie entre violence et légitimité pourrait disparaître— et sans cette dichotomie, il serait beaucoup plus difficile de justifier l’usage de la force contre ceux qui menace le status quo. De la même manière, plus nous cédons du terrain en permettant aux autorités de qualifier quelque chose ou quelqu’un de violent, plus elles élargiront cette catégorie et plus grands seront les risques auxquels nous devront faire face. Une conséquence des quelques décennies passées de désobéissance civile présentée comme non-violente est que certain considèrent comme violent le simple fait d’élever la voix ; cela permet de dépeindre ceux qui prennent la moindre précaution pour se protéger contre les violences policières comme des voyous violents.

“Les individus qui se tiennent les bras et résistent activement, c’est en lui même un acte de violence …se tenir par le bras dans une chaîne humaine alors qu’on a reçu l’ordre de se disperser n’est pas une forme non-violente de protestation .”
– Margo Bennett, capitaine de la police cité dans The San Francisco Chronicle, justifiant l’usage de la force contre les étudiants à l’Université de Californie de Berkeley

Les outils des maîtres: Délégitimation, déformation et division

La répression violente n’est qu’un aspect d’une stratégie sur deux fronts pour réprimer les mouvements sociaux. Pour que cette répression réussisse, les mouvements doivent être divisés en légitime et illégitime, et le premier poussé à désavouer le second – avec généralement, en retour, des privilèges ou des concessions 3. Nous pouvons voir ce processus à l’œuvre dans les efforts de journalistes comme Chris Hedges et Rebecca Solnit pour diaboliser des rivaux dans le mouvement Occupy. 4

L’année dernière, dans son article Throwing Out the Master’s Tools and Building a Better House: Thoughts on the Importance of Nonviolence in the Occupy Revolution, 5 Rebecca Solnit a amalgamé les arguments moraux et stratégiques contre la “violence,” biaisant les enjeux avec une sorte d’exception américaine : les Zapatistes peuvent être armés de fusils et les rebelles égyptiens incendier des bâtiments, mais ne permettons à personne de brûler une poubelle aux États-Unis. A la base, son argument était que seul le « pouvoir populaire » pouvait obtenir des transformations sociales révolutionnaires – et que la « pouvoir populaire » est nécessairement non-violent.

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Solnit devrait savoir que la définition de la violence n’est pas neutres: dans son article The Myth of Seattle Violence, elle racontait son combat sans succès pour que le New York Times arrête de qualifier les manifestations contre le sommet de l’OMC de Seattle en 1999 de “violentes.” En mettant constamment en avant la violence comme élément central, Solnit renforce l’efficacité d’une des outils qui sera inévitablement utilisé contre les manifestants – elle y compris – du moment où cela servira les intérêts du pouvoir.

Solnit réserve une agressivité particulière envers ceux qui soutiennent la diversité des tactiques, comme moyen d’éviter la division des mouvements. Plusieurs paragraphes de Throwing Out the Master’s Tools étaient consacrés à la dénonciation du pamphlet de CrimethInc. “Dear Occupiers”6 : Solnit déclarait qu’il était “une harangue pour justifier la violence,” “un machisme creux saupoudré d’insultes,” et s’abaissait à des attaques personnelles concernant l’auteur qu’elle admettait ne pas connaître.

Comme chacun peut le vérifier, la plus grande partie de Dear Occupier  se contente de passer en revue les problèmes systémiques du capitalisme; la défense de la diversité des tactiques est limitée à deux paragraphes secondaires. Pourquoi une journaliste, récompensée par un award, qualifie t-elle cela de harangue pour justifier la violence?

Pour la même raison, peut-être, que celle pour laquelle elle se joint aux autorités pour délégitimer la violence même lorsque cela les aide à délégitimer ses propres efforts: l’influence de Solnit dans les mouvements sociaux et ses privilèges dans la société capitaliste sont ancrés dans la distinction entre légitime et illégitime. Si les mouvements sociaux cessent d’être gérés du haut vers le bas—si ils arrêtent de s’auto-discipliner —les Hedges et Solnit du monde entier se retrouveront sans travail au sens propre comme au sens figuré. Cela expliquerait pourquoi ils perçoivent comme leurs pires ennemis ceux qui mettent en garde contre la division des mouvements entre factions légitimes et illégitimes.

Il est difficile d’imaginer Solnit décrivant “Dear Occupiers” de la manière dont elle l’a fait si elle s’était attendue à ce que ses lecteurs lisent le pamphlet. Étant donné son audience, c’est un pari peu risqué — Solnit est souvent publié dans les médias bourgeois alors que les publications de CrimethInc. sont seulement distribués via des réseaux à la base; en tout cas, elle n’a pas inséré un lien. Chris Hedges avait pris des libertés semblables dans son célèbre The Cancer in Occupy, une litanie de généralisations outrancières au sujet du « black bloc anarchiste ». Il semble que le but ultime des deux journalistes soit de réduire au silence : Pourquoi voudriez-vous écouter ce que ces gens ont à dire? Ce sont des voyous violents.

Le titre de l’article de Solnit est une référence au texte influent de Audre Lorde, The Master’s Tools Will Never Dismantle the Master’s House. 7 Le texte de Lorde n’était pas une approbation de la non-violence ; même Derrick Jensen, que Hedges cite d’un air approbateur, a dénoncé le mauvais emploi de cette citation. Il suffit de rappeler ici que l’outil des dominants le plus puissant n’est pas la violence, mais la délégitimation et la division — comme Lorde l’a souligné dans son texte. Pour défendre nos mouvements contre ceci, elle nous a dit:

“La différence ne doit pas être seulement tolérée, mais considérée comme une somme de polarités nécessaires entre lesquelles notre créativité peut s’enclencher… C’est seulement au sein de cette interdépendance de forces, reconnues et égales, que peut naître la capacité à rechercher de nouvelles manières d’être au monde, ainsi que le courage et la persévérance d’agir là où il n’existe pas de normes.”

Si nous voulons survivre, il faut:

“…apprendre à rester seul-e, impopulaire et parfois honni-e, et faire cause commune avec celles et ceux identifié-es comme exclu-es des structures afin de définir et de chercher un monde où nous pouvons tous nous épanouir… apprendre à accepter nos différences et à les transformer en forces.Parce que les outils des maîtres ne détruiront jamais la maison des maîtres.

Il est particulièrement indécent de la part de Solnit de citer l’argument de Lorde en dehors de son contexte dans un but de délégitimation et de division. Mais peut-être ne faut-il pas être surpris lorsque des journalistes libéraux à succès rabaissent de pauvres gens anonymes : ils doivent défendre leurs intérêts de classe, ou sinon de risquer de devenir comme nous. Car les mécanismes qui élèvent des individus à des positions influentes au sein des hiérarchies militantes et médiatiques libérales ne sont pas neutres non plus; ils récompensent la docilité, souvent codifiée comme « non-violence », rendant invisibles ceux dont les efforts menacent réellement le capitalisme et la hiérarchie.

Le leurre de la légitimité

Lorsque nous voulons être pris au sérieux, il est tentant d’affirmer une légitimité de toutes les manières possibles. Mais si nous ne voulons pas renforcer les hiérarchies dans notre société, nous devons être attentifs à ne pas valider des formes de légitimité qui les perpétuent.

Il est facile de reconnaître comment cela fonctionne dans certaines situations : lorsque nous jugeons des individus par rapport à leurs diplômes universitaires, par exemple, cela privilégie le savoir abstrait par rapport à l’expérience vécue, en mettant en avant ceux qui sont reconnus par le milieu universitaire et en marginalisant tous les autres. Dans d’autres cas, cela se passe de manière plus subtile. Nous mettons en avant notre statut d’organisateurs militant, insinuant ainsi que ceux qui manquent de temps ou de compétences pour de telles tâches sont moins qualifiés pour prendre la parole. Nous revendiquons une crédibilité comme militants du coin de longue date,enlevant la légitimité à tous ceux qui ne le sont pas – y compris des immigrés obligés de s’installer dans nos quartiers parce que leurs communautés ont été détruites par des processus dont nous sommes à l’origine. Nous justifions nos luttes sur la base de nos rôles au sein de la société capitaliste — comme étudiants, ouvriers, contribuables, citoyens — en ne réalisant pas combien il est plus difficile de le faire pour les chômeurs, sans-abris et autres exclus.

Nous sommes souvent surpris par l’effet boomerang qui en résulte. Mes politiciens discréditent nos camarades avec le vocabulaire que nous avons nous- mêmes popularisé: “Ce ne sont pas des militants, ce sont des marginaux sans domicile fixe qui se prétendent militants.” “Nous ne ciblons pas les communautés de couleur, nous les protégeons des activités criminelles.” Mais nous préparons nous-mêmes le terrain en utilisant un langage qui rend la légitimité conditionnelle.

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Lorsque nous soulignons que nos mouvements sont et doivent être non-violents, nous faisons la même chose. Cela crée l’AUTRE qui est exclu de la légitimité que nous avons gagné pour nous-mêmes, c’est à dire, clairement, une cible légitime pour la violence 8. Quiconque qui libère leurs camarades des mains de la police plutôt que d’attendre passivement d’être arrêté—quiconque qui fabrique un bouclier pour se protéger des balles en caoutchouc plutôt que d’abandonner les rues à la police— quiconque qui est accusé d’agression sur un policier après avoir été agressé par lui : tous ces malheureux sont jetés aux loups comme violents, les fruits pourris. Ceux qui doivent masquer leurs visages même lors d’actions légales à cause de leur emploi précaire ou leur statut d’immigré sont dénoncés comme cancer, trahis pour quelques miettes de légitimité en retour de la part du pouvoir. Nous, Bons Citoyens, pouvons nous permettre d’être totalement transparents; nous ne commettrons jamais un délit ni n’hébergerons un délinquant potentiel dans nos milieux.

Et la violence faite Autre ouvre la voie à la violence envers l’Autre. Ceux qui en supportent les pires conséquences ne sont pas les enfants gâtés de la classe moyenne cloués devant des jeux guerriers sur internet mais les mêmes qui se trouvent toujours du mauvais côté des lignes de séparation du capitalisme : les pauvres, les marginalisés, ceux qui n’ont pas de référence ni d’institutions pour les soutenir, pas d’avantages à jouer le jeu politique pipé en faveur des autorités et peut-être aussi de quelques militants de la jet-set.

Délégitimer seulement la violence ne peut pas y mettre fin. Les disparités sociales ne pourraient pas être maintenues sans elle, et les désespérés répondront toujours en passant à l’action, spécialement lorsqu’ils auront le sentiment d’être abandonnés à leur sort. Mais ce genre de délégitimation peut créer un fossé entre eux et les moralement irréprochables, l’ “irrationnel” et le rationnel, le violent et le social. Nous en avons vu les conséquences lors des émeutes britanniques en août 2011, lorsque de nombreux exclus, désespérant d’améliorer leur sort par des moyens légitimes, se sont risqués dans une guerre privée contre la propriété, la police et le reste de la société. Quelques-uns d’entre eux avaient essayé auparavant de participer à des mouvements populaires, 9 où ils furent stigmatisés comme hooligans; sans surprise, leur rébellion à pris un tour anti-social, avec, pour conséquence, cinq morts et un isolement aggravé par rapport aux autres secteurs de la population.

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La responsabilité de cette tragédie ne reposent pas seulement sur les rebelles eux-mêmes, ni sur ceux qui leur ont imposé les injustices qu’ils subissent, mais aussi sur les militants qui les ont stigmatisés plutôt que accueillis dans un mouvement qui aurait canalisé leur colère. Si il n’y a pas de lien entre ceux qui veulent transformer la société et ceux qui souffrent le plus, aucune cause commune entre ceux qui espèrent et les enragés, alors les premiers désavoueront les seconds, et les seconds seront écrasés, en même temps que tout espoir de changement réel. Aucune tentative d’en finir avec les hiérarchies ne peut réussir en excluant les exclus, les Autres.

Quelle serait le fondement de notre légitimité alors, si ce n’est notre engagement envers la légalité, la non-violence ou toute autre norme qui laisse nos camarades en plan? Comment expliquons-nous ce que nous faisons et pourquoi nous nous sentons devoir le faire? Nous devons concevoir et faire circuler une notion de légitimité qui n’est pas contrôlée par nos gouvernants et qui ne crée pas les Autres.

En tant que anarchistes, nous considérons que nos désirs et notre bien-être et ceux de nos semblables constituent les seuls fondements sérieux de nos actions. Plutôt que de les classer en catégories violentes ou non-violentes, nous nous focalisons sur le fait de savoir si elles étendent ou restreignent notre liberté. Plutôt que d’insister sur le fait que nous sommes non-violents, nous mettons l’accent sur la nécessité de mettre fin à la violence inhérente à la loi du haut vers le bas. cela peut contrarier ceux habitués à chercher le dialogue avec les puissants mais c’est inévitable pour ceux qui veulent réellement abolir leurs pouvoirs.

Conclusion: Retour à la stratégie

Comment mettons-nous fin à la violence de la loi du haut vers le bas? Les partisans de la non-violence élaborent leurs arguments en termes stratégiques aussi bien que moraux: la violence aliène les masses, nous empêchant de construire le « pouvoir populaire » dont nous avons besoin pour gagner.10

Il y a un noyau de vérité au cœur de cela. Si la violence est comprise comme usage illégitime de la force leurs arguments peut être résumé comme une tautologie : l’action délégitimée est impopulaire.Ceux qui tiennent pour acquis la légitimité de la société capitaliste sont susceptibles de considérer comme violentes toutes initiatives concrètes pour abolir ses disparités. Le défi auquel nous sommes confronté alors est de légitimer des formes concrètes de résistance: pas sur des critères de non-violence mais de libération, de satisfaction de besoins et de désirs réels.

Ce n’est pas un sujet facile. Même lorsque nous croyons passionnément en ce que nous faisons, si cela n’est pas majoritairement reconnu comme légitime, nous avons tendance à tergiverser lorsque on nous demande de nous expliquer. Si seulement nous pouvions rester dans les limites qui nous sont prescrites au sein de ce système tout en le renversant! Le mouvement Occupy a été caractérisé par des tentatives pour ne faire que cela – des citoyens insistant sur leur droit à occuper des parcs publics en se fondant sur d’obscurs failles juridiques, formulant des justifications tortueuses qui n’ont pas plus convaincu les observateurs que les autorités. Les gens veulent supprimer les injustices autour d’eux, mais dans une société hautement régulée et contrôlée, ils se sentent autorisés à ne faire que bien peu de choses.

Solnit avait peut-être raison de souligner le fait que la non-violence fut essentielle pour le succès initial de Occupy Wall Street 11: les gens veulent des assurances sur le fait qu’ils ne vont pas devoir quitter leurs zones de confort et que ce qu’ils font est compris par tous les autres. Mais il arrive souvent que les pré-conditions d’un mouvement deviennent des limites à dépasser 12 : Occupy Oakland est resté dynamique après que d’autres occupations aient disparu parce qu’il avait adopté une diversité des tactiques, et non malgré cela. De la même manière, si nous voulons vraiment transformer notre société, nous ne pouvons pas rester éternellement dans les limites étroites de ce que les autorités considèrent comme légitimes : nous devons élargir l’éventail de ce que les gens se sentent autorisés à faire.

Légitimer la résistance, élargir ce qui est acceptable, ne va pas être populaire au début—cela ne l’est jamais, précisément en raison de la tautologie mentionnée plus haut. cela demande des efforts considérables pour faire passer le discours : en réagissant calmement face à l’indignation, en mettant en avant humblement nos propres critères de légitimité.

Penser, ou non, que ce défi en vaut la peine dépend de nos objectifs à long terme. Comme David Graeber l’a souligné, 13 des conflits quant aux objectifs se cachent souvent sous la forme de désaccords stratégiques ou moraux. Faire de la non-violence le principe central de notre mouvement a un sens si notre objectif à long terme n’est pas de remettre en cause la structure fondamentale de notre société mais de construire un mouvement de masse qui peut se réclamer de la légitimité telle que définie par le pouvoir 14– c’est à dire en se préparant à maintenir lui-même l’ordre en son sein. Mais si nous voulons réellement transformer notre société, nous devons transformer notre discours sur la légitimité et pas seulement nous positionner confortablement dans celle-ci, telle qu’elle est conçue actuellement. Si nous nous focalisons uniquement sur ce dernier point, le terrain se dérobera toujours sous nos pieds et nous nous rendrons compte que beaucoup de ceux avec qui nous devons faire cause commune ne pourrons jamais nous rejoindre.

Il est important d’avoir des débats stratégiques : se démarquer du discours non-violent ne signifie pas considérer chaque vitrine brisée comme une bonne idée. Mais des personnes dogmatiques qui insistent sur le fait que tout ce que nous faisons, qui se démarque de leurs objectifs et de leurs principes – pour ne pas dire leur intérêts de classe – n’a pas de sens, empêchent ce débat. Il n’est pas non plus d’un grand intérêt stratégique de se focaliser sur la délégitimation des uns par rapport aux autres plutôt que de se coordonner pour agir ensemble lorsque nous sommes sur un même terrain. C’est exactement le sens de la diversité des tactiques :construire un mouvement qui fait une place à tous , tout en n’en laissant aucune à la domination et à la loi du silence — un « pouvoir populaire » qui peut à la fois s’étendre et s’intensifier.

 

1. So-called ‘Violence’ in the Global North Alterglobalization Movement
2. NDT C’est un des arguments de David Graeber en réponse à Chris Hedge. Selon lui, stigmatiser une catégorie de manifestant-es, c’est les exposer à une violence accrue des forces de l’ordre, voire des manifestant-es « pacifistes »
3. NDT Cette stratégie a été particulièrement claire tout au long de la lutte de Notre Dame des Landes et une des plus grandes réussites du mouvement est de l’avoir mis en échec.
4. NDT Chris Hedges a dénoncé les black blocs dans un article intitulé Le cancer de Occupy   qui a été l’objet d’une réponse de David Graeber
5. Throwing Out the Master’s Tools and Building a Better House: Thoughts on the Importance of Nonviolence in the Occupy Revolution
6. Dear Occupiers
7. The Master’s Tools Will Never Dismantle the Master’s House
Audre Lorde 1934 – 1992 Féministe radicale, militante pour les droits civiques. Elle a écrit de nombreux recueils de poèmes. Sur le sujet, voir aussi The Master’s Tools Wisdom of Audre Lorde
8. NDT A Notre Dame des Landes, le travail a été fait par Susan George et Aurélie Trouvé, respectivement présidente d’honneur et coprésidente d’Attac dans un article pour Le Monde du 06.12.2012 intitulé Notre-Dame-des-Landes, un creuset pour les mouvements citoyens.
Les deux représentantes d’Attac y affirment notamment que « Aujourd’hui comme hier, les opposants pratiquent toutes les variétés de résistance, toujours non-violente. », ceci quelques jours après la résistance acharnée contre l’opération César. Ou encore « Les opposants dans leur diversité ont multiplié les formes de contestation mais sont toujours restés intransigeants sur le fait que la lutte contre ce projet doit être non-violente. », ce qui est une pure invention. Mais la frontière entre légitime et illégitime avait été tracée. Heureusement sans conséquence, grâce notamment à la vigilance et à la maturité militante exprimée notamment dans une réponse Contre l’aéroport mais pacifistes que ça !
9. Le mouvement étudiant de novembre-décembre 2010
10. NDT Ici est certainement un point faible de l’analyse qui n’évite pas le piège de l’opposition violence/non-violence et qui affaiblit la notion de diversité des tactiques. L’action directe non-violente peut être tout autant illégitime et un-e militant-e non-violent-e peut accepter la diversité des tactiques, voire passer de l’une à l’autre. Ni la « violence », ni la « non-violence », ne peuvent s’attribuer, ou être considérées, hors contexte, comme « préférable », « plus efficace » et encore moins « seul moyen » d’action. Elles sont l’objet l’une et l’autre, du même traitement par les autorités lorsqu’elles deviennent une menace. C’est cette dernière, et non le moyen en lui-même, qui décide du degré de répression.
11. NDT Occupy ne fut pas que cela. Il en va de même pour la lutte contre l’aéroport de NDDL qui a mené, et qui mène toujours, un combat juridique au plan national et international. Même si il n’est pas suffisant en lui-même, ce combat s’est révélé utile, [parce que] mené de front avec les autres formes de luttes.
12. NDT David Graeber, qui avait été un des initiateurs de la stratégie non-violente de Occupy a été aussi le principal défenseur de la diversité des tactiques. voir note 4
13. The Shock of Victory
14. L’auteur-e retombe ici dans le piège légitime /illégitime en associant non-violence et légitimité. Voir note 10

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