Révolution n’est pas qu’un mot : 23 thèses sur l’anarchisme

Texte original : Revolution Is More Than a Word: 23 Theses on Anarchism Gabriel Kuhn

Ce texte a été publié à l’origine sur Alpine Anarchist Productions, un projet auquel j’ai participé ces dernières quinze années. Il est maintenant disponible en brochure chez Kersplebedeb et en livre de poche chez Active Distribution.

Intro

Depuis le changement de siècle, l’anarchisme a connu un fort redressement. Dans un article largement répandu de 2004 de David Graeber et Andrej Grubačić 1, il était présenté comme le mouvement révolutionnaire du vingt et unième siècle”, et dans un récent ouvrage sur le mouvement Occupy Wall Street, intitulé Translating Anarchy 2 et basé sur des interviews avec de nombreux organisateurs, l’auteur Mark Bray argumente le fait que les idées anarchistes en ont été la force motrice. En même temps, les projets anarchistes (journaux, salons du livre, groupes de coordination) ont augmenté considérablement ces vingt dernières années. Tout ceci représentent de bonnes nouvelles.

En même temps, le néolibéralisme règne en maître, le fossé entre riches et pauvres s’agrandit de jour en jour, les guerres font rage, la surveillance a dépassé le niveau orwellien et rien ne semble capable d’arrêter la destruction écologique de la planète. Lorsque l’ordre actuel est contesté de manière significative, c’est soit par des religieux fondamentalistes, des néofascistes ou, dans le meilleur des cas, des mouvements d’extrême-gauche évoluant autour de leaders charismatiques et des partis populistes. Même si les anarchistes aiment revendiquer des éléments anarchistes, de la Place Tahrir au Caire ou dans les rues de Ferguson, Missouri, le fait que les anarchistes autoproclamés y ont joué un rôle significatif est discutable. En résumé, malgré le redressement mentionné, l’anarchisme apparaît aussi marginalisé qu’auparavant lors d’événements à grande échelle. Sous cet éclairage, le moment semble aussi bien choisi qu’un autre pour réfléchir sur le rôle de l’anarchisme dans l’arène politique mondiale et pour examiner ses forces et ses faiblesses.

Le contenu de ce texte est présenté de manière simple et concise, ce qui rend les généralisations inévitables. Il est basé sur des expériences en Europe de l’ouest et du nord; les lecteurs devront déterminer jusqu’à quel point ces expériences rejoignent les leurs et de leur pertinence face au contexte dans lequel ils agissent.

Qu’est-ce que l’anarchisme ?

A cette époque In post-moderne, il est devenu répandu de renoncer aux définitions, puisqu’elles enferment soi-disant nos pensées dans des cages. Il va de soi que ces définitions ne sont que des outils pour la communication et qu’elles ne peuvent prétendre capturer l’essence d’un phénomène donné. Une définition réaliste est fondé sur certains critères: l’origine du terme et ses aspects étymologiques, ses usages et ses changements de sens au cours du temps, ainsi que sa cohérence terminologique au sein du système linguistique que nous utilisons. Le définition suivante de l’anarchisme doit être comprise dans ce sens.

L’anarchisme est, d’abord, la tentative d’établir une société égalitaire qui permet le développement le plus libre possible de ses membres individuels. L’égalitarisme est la précondition nécessaire pour que ce libre développement soit accessible à tous et non pas seulement à quelques privilégiés. Il ne peut être que limité que par l’inhibition du libre développement des autres ; des frontières claires ne peuvent pas être définies (où finit la liberté de l’un et où commence la liberté de l’autre?) mais cela ne signifie pas que cela ne peut pas être négocié

Jusqu’à maintenant, cette définition ne s’éloigne pas de l’idée marxiste du communisme. La différence repose dans sa seconde partie, à savoir la croyance que l’établissement d’une société égalitaire qui permette le libre développement de l’individu dépend des acteurs politiques qui mettent en œuvre immédiatement les valeurs fondamentales d’une telle société dans leurs manières d’organiser, de vivre et de combattre. Aujourd’hui, cela est souvent appelé politique « préfigurative ». Cela signifie qu’aucune dictature du prolétariat, aucun leader bienveillant, aucune avant-garde bien pensante ne peut ouvrir la voie à la société désirée; Les gens doivent le faire par eux-mêmes. Ils ont également besoin de mettre en place les structures nécessaires pour défendre et préserver une telle société. L’autogestion, l’aide mutuelle, l’organisation horizontale et le combat contre toutes les formes d’oppression sont les principes clés de l’anarchisme.

L’origine de l’anarchisme comme mouvement politique auto-identifié remonte à la question dociale du milieu du dix neuvième siècle en Europe. Les anarchistes faisaient partie de l’Association Internationale des Travailleurs, mieux connue sous le nom de Première Internationale, vace les forces politiques qui deviendront plus tard les sociaux-démocrates d’un côté et les léninistes, de l’autre. Nous considérons cette origine importante et considérons l’anarchisme comme faisant partie de la tradition d’extrême-gauche. Nous sommes contre le fait de qualifier l’anarchisme de ‘philosophie’, ‘d »éthique’, de ‘principe’ ou de ‘façon de vivre’ plutôt que de mouvement politique. Une attitude existentielle est une chose ; s’organiser en vue de changements politiques en est une autre. Sans organisation adéquate, l’anarchisme se réduit facilement à une noble idée, renvoyant plus à la religion ou au hipsterisme plus qu’à une ambition politique. En même temps, l’anarchisme n’est pas seulement une lutte de classe anti-autoritaire. Il est plus vaste et inclut des activités qui vont de la mise en place de centres sociaux à la déconstruction des genres normatifs, en passant par la conception de moyens de transports alternatifs. La dimension préfigurative de l’anarchisme a toujours inclus des questions qui ne se cantonnaient pas aux étroites définitions de la gauche : des questions sur la diététique, sur la sexualité et la spiritualité aussi bien que des questions d’éthique personnelle.

L’Anarchisme et la gauche : Social-démocratie et léninisme

Comme mouvement politique qui fait partie historiquement de la gauche, la relation entre l’anarchisme et la social-démocratie ainsi que le léninisme est d’importance. Nous devons nous souvenir que l’objectif ultime – une société sans classe et sans état garantissant le libre développement de tous – était, à l’origine, le même chez tous ces courants.

Les trois courants sont souvent distingués comme gauche (social-démocratie), gauche radicale (léninisme) et ultra-gauche (anarchisme). Nous pensons que cela est erroné. Nous devrions plutôt imaginer un triangle où chaque courant est également éloigné des autres. Alors que l’anarchisme et le léninisme partage un discours révolutionnaire, et que le léninisme et la social-démocratie partage des racines marxistes, l’anarchisme et la social-démocratie rejette tous les deux la dictature du prolétariat. L’anarchisme est aussi proche de la sociale démocratie que du léninisme et vice versa.

Les critiques principales adressées à l’anarchisme par les idéologues marxistes (sociaux démocrates ou léninistes) sont: a) l’anarchisme est naïf, il a une conception idéalisée de la nature humaine et de l’organisation sociale; b) l’anarchisme est dangereux, il n’a pas d’idée sur comment susciter des changements sociaux et, par conséquent, encourage des actions irréfléchies qui, dans le pire des cas, permet à des forces réactionnaires de l’emporter; c) l’anarchisme est petit bourgeois, il est trop préoccupé de liberté individuelle, ce qui ne prend pas en compte la justice sociale.

Certaines de ces critiques sont justifiées, mais elles ne concernent que certaines tendances de l’anarchisme. Dans l’ensemble, la conception anarchiste de la nature humaine était beaucoup plus nuancée que celle des autres courants de la gauche (par exemple, concernant la psychologie du pouvoir). En ce qui concerne le fait de provoquer des changements sociaux, certaines actions anarchistes ont pu être irréfléchies mais la plupart ont été mûrement réfléchies. Et même si il a existé des tendances individualistes, celles-ci n’ont jamais représenté le mouvement dans son ensemble. Plus important peut-être, l’anarchisme présente, en dépit de ses limites réelles ou supposées, un certain nombre d’avantages sur ses cousins de gauche :

* l’anarchisme a élaboré une critique plus poussée de la nature de l’autorité. Quoi que l’on puisse dire de la simplicité supposée de la théorie anarchiste, dans Dieu et l’État 3, écrit en in 1871, Michel Bakounine a synthétisé en deux pages le destin de ce qui deviendra plus tard l’Union Soviétique. Il a prédit qu’un parti révolutionnaire qui assume le pouvoir formerait une nouvelle élite, empêcherait la libération du peuple, et préparerait, en réalité, son propre effondrement. Aujourd’hui, des marxistes en vue tels que John Holloway, Slavoj Žižek et Alain Badiou parle de la nécessité d’un communisme sans état ni parti comme si cela était une invention nouvelle. L’anarchisme l’a toujours prôné.

* Les anarchistes ont toujours prêté une grande attention aux aspects culturels du pouvoir, alors qu’à la fin, le marxisme s’est focalisé sur les relations économiques, la base économique déterminant l’infrastructure culturelle. Bien que cette relation soit dynamique et dialectique, elle a rarement conduit les marxistes à accorder la même attention aux luttes culturelles que les anarchistes.

* Les anarchistes n’ont pas seulement souligné les aspects culturels du pouvoir mais aussi la diversité des formes d’oppression. Seuls, quelques courants anarchistes ont partagé l’inclinaison marxiste à reléguer des luttes soi disant non ouvrières à un rang secondaire. Les anarchistes ont, par exemple, formulé les critiques les plus fortes envers le patriarcat et le nationalisme. A une époque où des termes comme « formes d’oppression multiples » et intersectionnalité » sont en vogue, l’anarchisme est en droit de revendiquer un rôle de pionnier.

* Alors que – comme leurs homologues marxistes – la plupart des anarchistes classiques croyaient dans le progrès scientifique comme une nécessité pour aller vers une société libérée, l’anarchisme ne se caractérise ni par une conception déterministe de l’histoire, ni par un rationalisme euro-centré. Les conceptions élitistes de scientifiques, se présentant comme une quasi classe dominante, ont été critiquées dès le début, alors que des perspectives utopistes ont été prises au sérieux plutôt que d’être rejetées comme des rêves détournant l’attention des vrais problèmes. Alors que le matérialisme historique est plus chahuté, cela parle en faveur de l’anarchisme.

* Quelques anarchistes en vue, tels que Léon Tolstoï et Gustave Landauer, ont compris la nécessité d’une “révolution spirituelle ». Non pas pour se prêter à une supercherie mais pour souligner la nécessité de changer la mentalité humaine en vue de changer le monde. Une dimension spirituelle rend les changements politiques pus riches et non plus pauvres.

* Le scepticisme des anarchistes envers le matérialisme historique leur a souvent valu l’accusation des marxistes d’être « volontaristes », c’est à dire de croire que les processus révolutionnaires sont dépendant du choix des gens (avoir la volontévoluntas) de les soutenir. Les marxistes considèrent cela superficiel, insistant sur les réalités économiques qui déterminent la conscience individuelle et donc la capacité des individus pour l’action politique. Ce sont les anarchistes qui ont raison. Le changement social vient des gens qui veulent le changement social.

* Dans les ouvrages des anarchistes de la fin du vingtième siècle – par exemple dans ceux de Murray Bookchin, Paul Feyerabend 4 et des soi-disant anarchistes primitivistes, avec tous leurs problèmes la croyance en la technologie a été remise en cause en des termes que la théorie marxiste n’a pas été capable de contester. A l’époque où le rôle de la technologie dans les crises sociales et écologiques auxquelles nous sommes confrontés deviennent toujours plus évidents, il est impossible de ne pas en accorder le crédit aux anarchistes

* L’anarchiste est un critique permanent. Avec un scepticisme fort envers à la fois les idéologies totalitaires et le culte de la personnalité, les anarchistes ont toujours été rapides à dénoncer les failles des mouvements politiques. Même si cela a des aspects problématiques – d’être pénible jusque, parfois, être une entrave pour l’organisation politique – cela est également essentiel pour éviter que des relations de pouvoir de deviennent viciées et dogmatiques.

* Les politiques « préfiguratives » de l’anarchisme lui donnent un fort aspect pratique qui permet des changements dans la vie quotidienne que peu d’autres idéologies politiques ont été capables de générer.

* L’accent mis par l’anarchisme sur la diversité engendre des formes riches d’interventions politiques. En termes de créativité et d’innovation, l’anarchisme surpasse largement la gauche marxiste.

L’anarchisme et la révolution

La faiblesse la plus grande de l’anarchisme est l’absence d’un concept viable de la révolution, dans le sens d’une redistribution radicale du pouvoir et de la richesse. Cela est particulièrement frappant lorsque l’on considère les affirmations révolutionnaires de l’anarchisme. Se distancier des groupes « réformistes », « libéraux » ou « modérés » est une part intégrale de l’identité anarchiste.

Aucune société anarchiste de taille significative n’a jamais été établie autrement qu’en situation de guerre. Aucune d’entre elle n’a duré plus de deux ans. Les anarchistes condamnent continuellement le caractère impitoyable des hommes de mains du capitalisme et la traîtrise des marxistes comme en étant la cause. Cela est vrai en partie, mais cela ne constitue pas une explication suffisante aux pauvres réalisations révolutionnaires de l’anarchisme. Un facteur important est le fait que les anarchistes refusent – pour de bonnes et honorables raisons – à occuper un rôle qu’exigent la plupart des révolutions. Les mots, souvent cités, de Friedrich Engels sont justes : “Ont-ils jamais vu une révolution, ces messieurs ? Une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit; c’est l’acte par lequel une partie de la population impose sa volonté à l’autre au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s’il en est.” Les anarchistes n’ont pas de réponses satisfaisantes à ce dilemme. Des essais ont été fait mais aucun d’entre eux n’est convaincant. Les plus significatifs peuvent être résumés ainsi :

a) Une approche de « décrochage » qui a reçu sa plus forte caution à travers les théories de Gustave Landauer. Landauer a suggéré de construire une société anarchiste à travers des communautés rurales et des coopératives autonomes plutôt que d’attaquer l’état. C’est une belle idée mais des communes radicales sont nées et disparues depuis environ 150 ans sans menacer de manière significative le capitalisme et le pouvoir d’état. Dès qu’elles deviennent gênantes, elles sont détruites ou intégrées dans le marché capitaliste; durant les dernières décennies, la marchandisation de la “culture alternative” en est l’exemple le plus frappant.

b) une approche « réformiste radicale » où l’on parle de « révolution par étapes » ou de révolution en tant que « processus »plutôt qu’en termes de “rupture”. Ce qui se cache derrière ces formules n’est habituellement rien de beaucoup plus qu’une approche réformiste habituelle saupoudrée d’une rhétorique radicale . Cela ne devrait pas nous intéresser beaucoup.

c) Une approche “insurrectionnaliste” qui transforme la notion de révolution de changement structurel en un moment d’épanouissement. Il n’y a rien de mal dans les insurrections. Elles révèlent les contradictions sociales, elles renversent temporairement les structures de base de pouvoir dans la société; et si elles contribuent à la création d’un vide de pouvoir, celui-ci peut être comblé par des forces réactionnaires si des structures de contre-pouvoir radicales ne sont pas en place. Si les insurrections peuvent être des éléments importants d’une révolution, les comparer à une révolution revient à confondre un affrontement avec un match de hockey.

d) Une approche « catastrophiste » qui juge futile toute tentative pour corriger l’ordre en place et qui pense que seuls des événements catastrophiques peuvent y mettre un terme. Dans cette logique, le militantisme anarchiste vise à se préparer à la catastrophe afin de remplacer les structures du pouvoir en ruines (“la civilisation”) par des petites communes anarchistes indépendantes. Le principal problème avec ce scénario est l’absence de tout mécanisme autre que la loi de la force qui permet de gérer le conflit social qu’implique une telle situation. Autrement dit, le catastrophisme vire facilement au darwinisme social. Et même si cela n’est pas le cas, espérer une catastrophe ne constitue pas une base saine pour l’action politique. Il est très hasardeux – pour ne pas dire plus – de ne plus prôner corriger le système sous prétexte qu’il va s’effondrer bientôt. Et si cela n’était pas le cas? Transformer le défaitisme en vertu ne nous sera d’aucune aide.

Le fait que l’anarchisme n’a pas de théorie viable de la révolution ne le discrédite pas ou ne le désigne pas comme sans valeur. En fait, l’influence historique de l’anarchisme surpasse de loin les estimations mêmes de la plupart des anarchistes. L’anarchisme a toujours été un moteur important du changement social . La journée de travail de huit heures, la liberté d’expression, l’antimilitarisme, le droit à l’avortement, la libération LGBTI, la pédagogie anti-autoritaire, le végétalisme, etc. – à un moment donné, toutes ces luttes ont été conduites dans une large mesure par des anarchistes. C’est juste qu’aucune d’entre elles ne s’est révélée révolutionnaire 5. Au lieu de cela, elles ont été pour la plupart intégrées dans le développement de l’état-nation capitaliste.

Les anarchistes doivent être honnêtes. Soit ils admettent d’être réformistes dans une perspective radicale (rien à redire à cela si c’est explicite), ou soit ils travaillent à développer réellement une perspective révolutionnaire. Une posture radicale et le rejet d’une politique « réformiste », « libérale » ou « modérée » est gênant si votre propre politique n’est pas plus révolutionnaire que celle des ONG, des groupes religieux ou des organisations de prestations d’aide sociale.

Les problèmes de l’anarchisme aujourd’hui

La question de la révolution a hanté l’anarchisme depuis ses origines. D’autres questions sont apparues puis disparues, selon les circonstances historiques et l’état du mouvement. Voici les principales telles que nous sommes capables de les identifier aujourd’hui :

* Il existe un sentiment malheureux de supériorité morale qui fait souvent de l’ombre à l’action politique. Le problème sous-jacent semble être que deux motivations se recoupent lorsque des gens deviennent actifs au sein de cercles anarchistes: l’une est que l’on veut changer le monde; l’autre est que l’on veut devenir meilleure que la personne moyenne. Cette dernière conduit aisément à l’auto marginalisation puisque tout sens de supériorité morale repose sur le sentiment d’appartenance à une élite plutôt qu’aux masses. Lorsque ce sentiment devient dominant, votre identité prévaut sur vos actions et met en évidence les insuffisances personnelles des autres par rapport au changement politique. Ironiquement, les principales cibles sont souvent des gens qui appartiennent à nos propres rangs plutôt qu’à ceux de l’adversaire; suivant la triste logique du « Si tu ne peux pas frapper celui que tu veux, frappe celui qui est à portée de main ». La combinaison du jugement des personnes extérieures au mouvement et la compétition avec les initiés pour une position de grand manitou moral est incompatible avec tout mouvement qui prétend à une intégrité morale.

* Le mouvement anarchiste est, dans l’ensemble, une sous-culture. Les sous-cultures sont remarquables. Elles fournissent un toit aux gens (parfois un toit salvateur), elles aident à préserver la mémoire militante, elles permettent l’expérimentation, etc. Mais la dissidence n’est pas la révolution. Alors, si l’action politique se réduit à la sous-culture, la rhétorique révolutionnaire devient vide et aliénante. Les gens haïssent ceci et emmerdent cela mais dans quel but?

* Le mode par défaut (l’humeur) de beaucoup de groupes anarchistes varie de grincheux à carrément grossier. Parfois, nos soi-disant microcosmes d’un monde libéré sont parmi les endroits les moins attrayants que l’on puisse imaginer: sombres, sales et peuplés de gens qui confondent antipathie et rébellion. Agir comme un crétin ne vous rend pas plus radical, cela fait juste de vous un crétin. Malheureusement, les débats internes sont aussi caractérisés par l’hostilité. Les fils de discussions sur certains forums anarchistes en ligne figurent parmi les moyens les plus sûrs pour détourner pour de bon les gens de l’anarchisme. Une approche radicale du conflit se caractérise par l’ouverture et l’auto-critique, non par des grognements anonymes.

* Malgré l’adhésion théorique à l’individualité et à la diversité, beaucoup d’endroits anarchistes sont incroyablement uniformes. N’importe quel bar du centre ville rassemble une plus grande variété de gens que la plupart des lieux anarchistes. Il existe des raisons historiques à cela, mais sur le fond, la culture anarchiste – le langage, l’apparence, les codes sociaux – est tout simplement très homogène. Nombreux sont les endroits anarchistes dans lesquels les gens se sentent mal à l’aise du fait de la tenue, de ce qu’ils mangent ou de ce qu’ils écoutent?

* Il existe une division capitale au sein des milieux anarchistes entre les militants qui combattent l’injustice et ceux qui la vivent. Tous les militants doivent travailler ensemble pour changer réellement quoi que ce soit, mais il faut considérer les différentes motivations. Alors que les gens qui suivent une vocation missionnaire ont tendance à tenir un discours plutôt idéologique, ceux qui sont affectés par l’injustice sont souvent plus pragmatiques. Si une telle différence n’est pas reconnue, les gens s’éloigneront. Dans le pire des cas, seuls les idéologues resteront, avec des débats abstraits au sujet de l’identité personnelle ou du discours convenable représentant la prétendue supériorité des opinions radicales, tout en perdant tout lien avec le travail politique de terrain. La politique radicale, alors, devient avant tout un exercice intellectuel qui ne dit pas grand chose de la qualité de ses protagonistes en tant que camarades sûrs et fiables.

* Les concepts d’espace libéré et d’espace sûr sont souvent confondus. Des espaces sûrs, c’est à dire des endroits où des gens peuvent être certains de trouver les soins et les soutiens dont ils ont besoin, sont nécessaires dans le monde où nous vivons. Mais ce sont des endroits qui remplissent une certaine fonction. Ce ne sont pas les espaces libérés que nous cherchons à établir, c’est à dire des espaces où les gens s’expriment librement, débattent et résolvent généralement les problèmes qui apparaissent au cours du temps. Ce qui offre la sécurité dans le long terme est la capacité collective à négocier des limites. La sécurité totale n’existe pas. Les vulnérabilités, les incompréhensions et les contrariétés font partie de la vie sociale et ne disparaîtront pas, même dans les sociétés les plus anarchistes.

* L’idée que tout le monde peut faire n’importe quoi est confondue avec celle que tout le monde est capable de tout faire. L’initiation à des compétences ou la transmission des savoirs par des militants et des organisateurs qualifiés sont dédaignées. Cela conduit à tomber dans les mêmes pièges et à réinventer la roue encore et encore.

* Il existe une absence quasi totale de vision et d’orientation stratégique au sein du mouvement anarchiste. De plus, les structures organisationnelles sont en crise. La spontanéité, les groupes d’affinité, et une vision idéalisée de la multiplicité sont devenus hégémonique. Toutes ces notions sont criblées de défauts. Les seules communautés durables qu’elles permettent consistent en des poignées d’amis, ce qui constitue une base insuffisante pour une organisation nécessaire à un changement social d’ampleur. La réponse principale à cela au sein du mouvement anarchiste, à savoir le plateformisme, sous-estime l’importance de la responsabilité individuelle, qui conduit à une confusion entre le formalisme et l’efficacité (nous y reviendrons dans le dernier chapitre)

Que faire?

La sous-culture anarchiste est largement répandue. Elle bénéficie d’une solide infrastructure et d’un flux régulier de nouvelles recrue (quoique avec un taux élevé de turnover). Elle peut facilement se suffire à elle-même, elle offre un havre identitaire pour ceux qui rejettent la culture “dominante”, “bourgeoise”, ou “straight”, et elle présente tous les avantages des sous-cultures (voir ci-dessus). L’anarchisme produit aussi des idées influentes qui inspirent des formes d’interactions sociales et une culture vivante de protestation. Tout cela en fait un terrain d’action politique passionnant et confirme la pertinence de l’anarchisme dans la vie de tous les jours. Alors, si l’absence de perspective révolutionnaire de nous ennuie pas, il n’y a pas grand chose de préoccupant. La sous-culture n’est pas menacée par les problèmes cités ci-dessus. Mais si nous pensons que renoncer ç une perspective révolutionnaire est un trop grand sacrifice (et si nous ne voulons pas perdre des camarades anarchistes avec un fort engagement envers le marxisme orthodoxe) nous devons rendre possible la progression d’une telle perspective. Voici quelques suggestions:

1. Les anarchistes doivent être clairs quant à ce qu’ils veulent et honnêtes envers ce qu’ils peuvent faire.

2. La volonté de changer la société doit être plus affirmée que celle de promouvoir notre propre identité comme « plus radical que moi, tu meurs ».

3. Les anarchistes doivent parler de manière à ce que les personnes non initiées puissent comprendre. Le langage est toujours fluctuant et les expressions problématiques doivent être contestées, mais les discussions anarchistes doivent être intéressantes et non aliénantes.

4. Nous avons besoins de visions. Contrairement à ce qui devient un mantra pour beaucoup d’anarchistes, les visions ne sont pas des schémas essayant des dicter des comportements. Les visions anarchistes mettent seulement en avant des idées concrètes sur ce que veulent les anarchistes. Sans la formulation de telles idées, personne en dehors des milieux anarchistes ne s’intéressera à ce que les anarchistes ont à dire. Préfigurer constamment n’est pas suffisant. A un moment, il est nécessaire d’imaginer.

5. La stratégie a été mal interprétée comme étant un plan directeur. Développer une stratégie signifie seulement avoir une proposition pour savoir comment atteindre le but que vous voulez atteindre.Si vous renoncez à cela, vous renoncez au travail révolutionnaire.

6. Il n’existe pas de contradiction entre construire des structures autonomes et intervenir dans l’ordre social dominant. Il s’agit d’un faux conflit, inutile et blessant. La même chose est vraie en ce qui concerne le conflit entre pratique personnelle (style de vie) et organisation collective. L’une renforce l’autre.

7. Nous avons besoin d’une transformation des valeurs. Aussi longtemps que nous voudrons tous les trucs qui sont produits, nous ne seront pas capables de réduire le système politique et économique à un niveau socialement et écologiquement viable.

8. Une critique de la technologie doit faire partie de tout mouvement révolutionnaire. La technologie rend les gens dépendant de systèmes sur lesquels ils n’ont aucun contrôle et demande une complexité d’organisation sociale impossible à maintenir en partant de la base. Nous devons rejeter l’énergie nucléaire et autres soi-disant bienfaits qui prennent en otage la terre et l’humanité, nous interroger sur le progrès comme moyen indispensable de rendre le monde meilleur, surveiller le rationalisme et la science et nous concentrer sur des communautés à petite échelle.

9. Si vous demandez à des anarchistes pourquoi ils se concentrent sur certaines luttes plutôt que d’autres, la plupart vous répondront généralement que « toutes les luttes sont importantes ». Mais ce n’est pas une réponse à la question. La question n(est pas si toutes les luttes sont importantes ou non (bien sûr qu’elles le sont) mais pourquoi nous donnons la priorité à certaines plutôt qu’à d’autres. Oui, des facteurs subjectifs entrent en ligne de compte: vous vous consacrez à des luttes qui vous concernent le plus ou pour lesquelles vous vous sentez le plus compétent. Mais, si nous nous revendiquons révolutionnaires, nous avons besoin aussi d’identifier les luttes qui offrent les perspectives révolutionnaires les plus fortes. L’urgence morale ne correspond pas nécessairement avec le potentiel révolutionnaire. La plupart des luttes ne sont pas révolutionnaires en elles-mêmes, il faut les rendre révolutionnaires à travers des liens concrets avec les idées révolutionnaires.

10. L’acceptation de la diversité a toujours été une des forces de l’anarchisme, mais elle ne doit pas devenir une excuse pour négliger l’analyse. Toutes les inepties peuvent être justifiées par le « besoin de diversité », comme si cela était un chèque en blanc pour faire tout ce que l’on veut. Par exemple, toutes les tactiques ne sont pas également utiles à un moment donné; elles doivent être choisies selon nos possibilités et la situation en cours. Que voulons-nous? Qui est impliqué? Qu’est-ce qui peut être fait concrètement? Quels sont nos moyens? La diversité est bonne lorsque elle représente l’ouverture d’esprit, la flexibilité et un éventail d’options. Mais si elle est glorifiée comme une vertu en elle-même, l’action politique ressemble au shopping néo-libéral: vous prenez ce qui vous plaît.

11.Une discussion ouverte est essentielle à la fois pour établir un environnement intellectuel productif et un processus de libération. Lorsque certains disent ou font des choses que d’autres considèrent problématiques, ils doivent être inclus dans la discussion plutôt que injuriés, sanctionnés ou réduits au silence.

12. Les étiquettes ne se justifient pas pour beaucoup d’anarchistes. “Ce qui est important n’est pas comment vous vous qualifiez mais ce que vous faites.” A première vue, cela semble convaincant. Néanmoins, une étiquette n’est rien d’autre qu’un mot, les mots sont des outils de communication et dans la communication, nous sommes dépendants des raccourcis. Mettre une étiquette sur le contenu de nos idées politiques permet à d’autres – amis et adversaires – de se faire une idée de ce que nous voulons. C’est ainsi que nous construisons une communauté et de la solidarité. Il n’y aurait jamais eu de « menace communiste » si il n’y avait pas eu un mot pour cela. Il est important pour un mouvement social qui partage un même état d’esprit d’avoir un nom commun.

13. Nous avons besoin de construire des organisations qui sont anarchiste par essence – et ouvertement ainsi – mais capables de jouer un rôle crucial dans des mouvements sociaux plus larges et dans des organisations de base (syndicats, syndics, associations de consommateurs, associations sportives, etc.). Les organisations anarchistes ont besoin de fournir un réseau de discussions, d’actions communes et d’entraide. Et si cela exige un certain degré de formalités, cette dernière ne doit pas être confondue avec l’efficacité. L’efficacité dépend toujours des qualités individuelles des membres de l’organisation, c’est à dire de leur sens des responsabilités, de leur fiabilité et de leur capacité à rendre compte de leurs actes. C’est pourquoi le plateformisme n’est pas la réponse à la crise de l’organisation anarchiste. Nous avons besoin de quelque chose de plus flexible.

14. La question de l’importance des qualités individuelles doit être prise au sérieux. Si nous rejetons les mécanismes de décisions par le haut pour nous assurer que les choses soient faites, les personnes doivent s’engager à les faire d’elles-mêmes. Dans la réalité anarchiste, on en est loin. Beaucoup d’anarchistes ne font quelque chose que lorsqu’ils « se sentent inspirés à les faire »; Nombreux sont ceux qui ont des opinions diverses sur ce que les autres devraient faire sans faire quoi que ce soit eux-mêmes; Beaucoup ne sont pas fiables et irresponsables, adorant dénoncer comme « autoritaires » ceux qui leur reprochent leur conduite; beaucoup utilisent les réunions pour des bavardages égocentriques plutôt pour des lieux de prises de décisions utiles. Si ces comportements l’emportent, il n’y a aucun espoir pour que l’anarchisme devienne un mouvement révolutionnaire.

15. Il faut une nouvelle synthèse à l’anarchisme. Les personnes aux centres d’intérêts divers – le lieu de travail, le patriarcat, le militarisme, etc – ont besoins de travailler ensemble, unies autour d’un ensemble de principes partagés, et d’accord sur une stratégie commune au sein de laquelle leurs tactiques différentes sont coordonnées de la façon la plus bénéfique possible. Les revendications de représentativité exclusive de l’anarchisme font du tort à tous, y compris au groupe respectif.

16. Les anarchistes doivent comprendre les limites des moyens d’action politique anarchistes. Selon les objectifs d’une lutte donnée, une approche sociale démocrate ou léniniste peut être plus appropriée. Défendre l’état providence est une lutte réformiste et, si les anarchistes le jugent utiles, ils peuvent agir plus efficacement comme des troupes de soutien extra-parlementaire aux efforts sociaux-démocrates. De la même façon, les agriculteurs indiens pourraient considérer une guerre prolongée – et donc le léninisme dans sa variété maoïste – comme la réponse la mieux adaptée à la répression étatique dont ils sont les victimes; si les anarchistes veulent soutenir ces agriculteurs, ils devront faire des concessions idéologiques. L’esprit sectaire au sein de la Gauche doit disparaître et les anarchistes doivent faire leur part pour cela.

17. De nombreux anarchistes associent exclusivement la notion de cadre avec le léninisme. C’est regrettable. Le cadre n’est, avant tout, qu’un organisateur à plein temps et il existe une différence entre un organisateur à plein temps et un militant de fin de semaine. Les cadres ne doivent bénéficier d’aucun privilège mais leur expérience et leur dévouement doivent être reconnus – non pas dans leur propre intérêt mais dans l’intérêt du mouvement. Les cadres doivent aussi se préparer à des situations révolutionnaires, préparation dont l’absence a constitué une des plus grandes faiblesses historiques de l’anarchisme.

18. Éviter obstinément les débats au sujet du leadership fait du tort au mouvement anarchiste. Il existe toujours des leaders au sein des groupes sociaux, que vous les appeliez ou non ainsi. C’est seulement lorsque cela est reconnu que l’aspect autoritaire et manipulateur du leadership peut être prévenu. Sinon, les leaders travailleront de manière non transparente et sans rendre de compte, ce qui est caractéristique de nombreux groupes anarchistes.

19. Nous devons être conscients des origines de l’anarchisme. L’anarchisme n’a pas le monopole de la pensée anti-autoritaire, qui sous différentes formes, peut se retrouver à travers toutes les époques et les cultures. Néanmoins, l’anarchisme comme mouvement politique auto-déclaré est le produit des conditions socio-politiques du dix-neuvième siècle en Europe. Cela a des implications culturelles qui caractérisent le mouvement à ce jour et qui l’empêchent de se propager comme la plupart des anarchistes le voudraient. La réponse n’est pas de prétendre que tous les courants anti-autoritaires sont fondamentalement « anarchistes » (ce qui, dans le pire des cas, est une forme de cooptation coloniale; si des gens choisissent de ne pas utiliser le nom « anarchiste » pour leurs idées politiques, il y a une raison). La réponse pour les anarchistes est plutôt de démontrer qu’ils sont des collaborateurs de poids dans la lutte globale pour la libération.

20. Les idées politiques alliées peuvent servir de principes directeurs aux anarchistes impliqués dans des luttes sociales initiées par d’autres mais cette idée doit être bien comprise. Dire aveuglément oui à ce que quelqu’un d’autre exige de vous est de l’abnégation et n’a rien à voir avec le radicalisme. En outre, aucun individu ou groupe ne représente jamais une communauté , et donc nous ne pouvons jamais renoncer à notre propre responsabilité de prendre des décisions en se référant à l’autorité de quelqu’un d’autre. Nous devons rendre compte des décisions que nous prenons. Il peut être indispensable d’accepter le leadership des autres dans une lutte mais nous devons toujours nous engager de manière critique afin de faire avancer la lutte collectivement.

21. Nous devons avoir des discussions sérieuses au sujet des possibilités et des impossibilités de la lutte armée; non pas une vision romantique infantile de l’émeute et du crime mais une recherche sur la façon dont le pouvoir est distribué et conservé, et comment elle peut être remise en question par le militantisme violent, qui, dans la plupart des cas de conflits sociaux d’envergure, sera nécessaire. En outre, si nous sommes vraiment sérieux au sujet de la révolution, nous ne pouvons pas faire de l’armée et de la police des ennemis éternels. Presque toutes les révolutions ont été tributaires du passage d’une partie de l’armée et de la police dans leurs rangs et les options militaires des groupes de guérilla se réduisent de manière drastique à une époque de guerre de haute technologie. C’est une réalité à laquelle nous devons faire face, même si elle est dérangeante.

22. Nous devons reconsidérer l’alternative économique. La culture du Do It Yourself est formidable en ce qu’elle préserve l’indépendance, encourage la créativité et entretient la débrouillardise. Cependant une fois passée la frontière de l’auto-exploitation, ceux qui restent sont presque exclusivement de la classe moyenne (principalement des hommes, principalement des blancs.

23. Vouloir la révolution pour la révolution est inutile. La seule cause qui justifie une révolution est de rendre meilleure la vie des gens. Les révolutionnaires doivent y réfléchir dans tout ce qu’ils font.

AAP
(Mai 2016)

NDT

1. Voir sur R&B L’Anarchisme, Ou Le Mouvement Révolutionnaire du Vingt et Unième Siècle

2. Mark Bray, Translating Anarchy: The Anarchism of Occupy Wall Street. Winchester, UK: Zero Books, 2013

3. Dieu et l’État Michel Bakounine L’Altiplano, 2008.

4. Paul Karl Feyerabend 1924 – 1994) Philosophe des sciences d’origine autrichienne, naturalisé américain. Voir notamment, Feyerabend Paul, Contre la méthode, (1975), éditions Points Sciences, 1988

5. Ce qui, je pense, est inexact. Ces luttes ont été révolutionnaires puis ont été intégrées, bon gré mal gré, par le système capitaliste.