La révolution mexicaine (2)

Texte original : The Mexican revolution Conférence donnée à Chicago le 29 octobre 1911 par Voltairine de Cleyre Mother Earth Vol.6 n°11, janvier 1912

« Cette loi sur les Terres Disponibles, » dit Wm. Archer, « a couvert le pays de vignobles de Naboth 1. » Je pense qu’il faudrait un prophète biblique pour décrire « l’abomination de désolation » qu’elle a entraîné.

Ce fut pour devenir des seigneurs de cette désolation que les homme qui jouent le jeu ,—l propriétaires terriens qui sont en même temps gouverneurs et magistrats, capitalistes entreprenants à la recherche d’investissements — ont fermé les yeux sur les injustices du régime; j’irai même plus loin et dirai, qui en sont responsables.

La famille Madero, seule, possède quelques 8 000 miles carrés de terres; plus que l’état entier du New Jersey. La famille Terrazas, dans l’état du Chihuahua, possède 25 000 miles carrés; plus que l’état de la Virginie de l’Ouest, près de la moitié de la surface de l’Illinois.Que représentent nos plantations dans les états du sud à l’époque de l’esclavage comparées à ceci? Et les revenus du peón pour son dur travail dans ces immenses domaines ne valent guère mieux que ceux des esclaves — un logement misérable, une nourriture misérable et des vêtements misérables.

Ce sont des esclaves tels que ceux-ci que Madero appelle à mener une existence « frugale. »

Ce sont de ces hommes dépossédés que nos compatriotes anglo-saxons suffisants disent : « Les mexicains ! Que savez-vous des mexicains? Toute leur idée de la vie se résume à fumer des cigarettes, adossés à une barrière. » Et, de grâce, quelle idée de la vie devrait avoir un peuple à qui a été enlevée la possibilité de vivre à sa manière ? Devrait-il être si désireux d’utiliser sa force de travail pour enrichir d’autres hommes qui se prélassent ?

Cela me rappelle beaucoup la réponse d’un employé noir à la Fortress Monroe à un de mes amis qui le questionnait avec humour sur son peu d’empressement au travail lorsque le contremaître avait le dos tourné: « Ah, je vais pas faire le boulot d’un blanc si j’ai pas la paye d’un blanc. »

Mais pour les Yaquis, c’était pire que cela. Non seulement leurs terres avaient été saisies mais, quelques années plus tard, ils ont été expulsés au Yucatan. Le Sonora, comme je l’ai dit est un état du nord et le Yucatan est des états le plus au sud. Le chanvre du Yucatan est bien connu, tout comme ses fièvres et l’esclavage dans les plantations de cannes à sucre du Yucatan. C’est vers ces fièvres et cet esclavage que les Yaquis ont été déportés par troupeaux de centaines, hommes, femmes et enfants — des troupeaux comme des troupeaux de bovins, conduits et battus comme du bétail. Ils sont morts, là, comme des mouches, comme ils étaient censés le faire. Le Sonora était vidé de son peuple rebelle et la région « pacifiée », entre les mains des nouveaux propriétaires terriens. Trop pacifié par endroits. Il n’y avait plus assez de monde pour les récoltes.

Alors le gouvernement a suspendu la loi sur les expulsions mais avec la disposition que pour chaque crime commis par un Yaqui, cinq cent d’entre eux seraient déportés.Cette disposition figure dans le livre même de Madero.

Maintenant, qu’est-ce que, en toute conscience, quelqu’un ayant des sentiments humains décents, s’attendrait à ce que fasse un Yaqui? Se battre! Aussi longtemps qu’il y aura de la poudre et des balles à mendier, emprunter ou voler, aussi longtemps qu’il y aura un jardin à piller, ou un trou dans les collines pour se cacher!

Lorsque la révolution a éclaté, les Yaquis et d’autres peuples indiens ont dit aux révolutionnaires: « Promettez-nous de nous rendre nos terres et nous nous battrons à vos côtés. » Et ils tiennent parole magnifiquement. Pendant tout l’été, ils sont restés en guerre. Début septembre, les journaux du Chihuahua ont fait état d’une bande de1 000 Yaquis dans le Sonora sur le point d’attaquer El Anil ; une semaine plus tard 500 Yaquis s’étaient emparés des anciens quartiers des troupes fédérales à Pitahaya. Cette semaine, on dit que des troupes fédérales ont été envoyées à Ponoitlan, une ville de l’état de Jalisco, pour réprimer les Indiens qui se sont révoltés à nouveau parce qu’ils avait perdu l’espoir de voir le gouvernement madériste leur rendre leurs terres. Il existe des rapport semblables dans le Sinaloa. Dans l’état épouvantable du Yucatan, les Mayas sont entrés en rébellion; les rapports disent que « Les autorités et les citoyens en vue de plusieurs villes » ont été arrêtés par les habitants mécontents et emprisonnés. Plus intéressant encore, les péons n’ont pas seulement arrêtés « les citoyens en vue » mais ont pris possessions des plantations, les ont divisés et ont déjà en train de faire les récoltes pour eux-mêmes.

The Call 14 juin 1911

Bien sûr, ce ne sont pas les seuls indiens qui forment la classe des péones au Mexique. Un peu plus du double de la population indienne est métissée, soit environ 8 000,000 de personnes, ce qui laisse moins de 3 000 000 d’habitants de pure lignée blanche. Ces métis ont suivi les instincts et coutumes communistes de leurs ancêtres indiens; en même temps, certaines tendances issues de leur côté latin se marient bien avec leur haine indienne de l’autorité.

Les métis, comme les indiens, ignorent pour la plupart le savoir livresque, seuls seize pour cent environ de la population totale du Mexique sait lire et écrire. Ce n’était pas au programme du régime « civilisateur » de consacrer de l’argent pour placer l’arme du savoir entre les mains du peuple. Mais conclure obligatoirement que les gens ne sont pas intelligents parce qu’ils sont illettrés est en soi une manière de penser peu intelligente.

En outre, un peuple habitué aux coutumes collectives de l’agriculture ancienne n’a pas besoins de livres ou de papiers pour lui apprendre que le sol est la source de la richesse et qu’il doit « revenir à la terre »! — même si leur intelligence est limitée.

Par conséquent, ils sont retournés à la terre. Il y a eu une remarquable révolution agraire dans l’état de Morelos, un petit état au centre-sud, mais un état important — étant proche du District Fédéral, et donc de Mexico. Le général Zapata, dont le nom est apparu régulièrement dans les articles de journaux comme ayant fait la paix avec Madero, puis ayant rompu, ou comme étant blessé ou mort, ressuscité et caché, puis à nouveau sur le sentier de la guerre, proclamé par le gouvernement provisoire ennemi numéro un, qui doit se rendre sans condition et être jugé par une cour martiale; qui s’est emparé des points stratégiques que sont les deux voies ferrées qui traversent le Morelos, et qui a fait irruption, il y a quelques jours, dans le district fédéral, mis à sac une ville, tenu tête aux fédéraux à deux ou trois endroits, a fait sauter deux ponts de chemin de fer et a tant effrayé les députés à Mexico qu’ils réclament toutes sortes de représailles ; ce Zapata, celui dont les feux de camps fleurissent aujourd’hui à Guerrero, Caxaca et Pueblo, est un indien 2 avec un important compte à régler et toute la satisfaction d’un indien à le régler. Il semble être un combattant du style de nos révolutionnaires Marion et Sumter 3 ; la région dans laquelle il opère est montagneuse et les groupes de guérilla y sont extrêmement difficiles à capturer; même lorsqu’ils sont vaincus, ils occasionnent généralement plus de dommages qu’ils n’en subissent et s’enfuient toujours.

Zapata a distribué les grands domaines d’un bout à l’autre du Morelos, disant aux paysans d’en prendre possession. Ce qu’ils ont fait. Ils les possèdent et ont déjà fait les récoltes . (Morelos a une population d’environ 212 000.habitants)

A Pueblo, en septembre des articles rapportaient que quatre-vingt citoyens en vue avaient interpellé le gouverneur pour protester contre la prise de possession des terres par les paysans Les troupes désertaient, emportant avec elles chevaux et armes.

Ce sont elles,sans doute, qui combattent maintenant avec Zapata. Dans le Chihuahua, un des plus grands états, les prisons ont été grandes ouvertes et les prisonniers recrutés dans les rangs des rebelles; une grande hacienda a été attaquée et les chevaux se sont enfuis, les péons se sont soulevés et ont rejoint les attaquants.

Dans le Sinaloa, un riche état du nord,— célèbre dans le sud-ouest des États-Unis il y a quelques années comme une expérience de grande coopérative dans laquelle Mr. C. B. Hoffman, un des anciens éditeurs du Chicago Daily Socialist, était une tête pensante,— un article de cette semaine rapporte que l’ancien général révolutionnaire Juan Banderas conduit une insurrection un peu moins importante seulement que celle menée par Zapata.

Dans l’état frontière du sud, le Chiapas, les impôts n’ont pas pu être collectés dans de nombreux endroits. La semaine dernière, des articles rapportaient que le gouvernement actuel y avait envoyé le général Paz avec des troupes fédérales pour remédier à cet état de fait. Dans le Tabasco, les péones ont refusé de faire les récoltes pour leurs maîtres; espérons qu’ils ont imité leurs frères du Morelos et qu’ils les ont gardées pour eux.

Les Maderistes ont annoncé le début d’une sévère campagne de répression; si l’on en croit les journaux, Madero a eu l’imbécilité de déclarer, « Cinq jours après mon investiture, la rébellion sera écrasée ». La raison pour laquelle il faille attendre cinq jours n’est pas précisée. J’imagine qu’il y a dû y avoir quelques ricanements parmi les députés réactionnaires, si une telle annonce a été vraiment faite; et quelques interrogations parmi ses partisans.

Que conclure de toutes ces informations? Que le peuple mexicain est satisfait? Que tout est bien et réglé? Que penserions-nous si nous lisions que les habitants, non pas de la Basse Californie mais du nord de la Californie avaient expulsé les propriétaires de ranches, avaient commencé à garder les récoltes pour eux-mêmes et que le Secrétaire à la Guerre avait envoyé des troupes pour attaquer quelques milliers d’hommes armés (Zapata a disposé de 3 000 hommes sous les armes tout l’été et maintenant ce nombre a grandement augmenté) qui défendent ces expropriation? Si nous lisions que dans l’Illinois, les fermiers avaient chassé les collecteurs d’impôts? Que les états côtiers parlaient de sécession et formaient une association indépendante? qu’en Pennsylvanie, une division de l’armée fédérale avait dû être envoyée pour maîtriser un groupe rebelle de quinze cents hommes armés qui avait déclenché une guérilla dans les montagnes? Que les portes des prisons du Maryland, a deux pas de Washington D.C, ont été ouvertes par des révoltés en armes?

Appellerions-nous cela une situation de paix? Le considérerions-nous comme une preuve d’apaisement du peuple? Non : nous dirions que la révolution bat son plein. Et la raison pour laquelle vous avez pensé qu’elle était terminée au Mexique, depuis mai dernier , est que la presse de Chicago, comme celle de l’est, du nord et du centre en général, n’a rien dit sur le déroulement de cette révolte constante. Même The Socialist est resté silencieux. Et maintenant que la flamme est plus spectaculaire, ils appellent cela « une nouvelle révolution ».

Que les journaux adoptent cette attitude est dû aux causes générales profondes responsables de notre indifférence nordiste, que je vais essayer d’expliquer, et, en partie, à la politique mis en place par les intérêts capitalistes pour contrôler ses porte-paroles afin de donner à leurs hommes de mains actuels, les Maderistes, une chance de tirer leurs marrons du feu. Ils y ont investi quelques 10 000 000 $, dans l’espoir de pouvoir accomplir le double exploit de garder intactes les possessions capitalistes et en même temps de pacifier le peuple avec des promesses spécieuses. Ils veulent donner à cela la meilleure image possible et taisent donc toutes les informations sur la révolutions.

Parmi les derniers sujets intéressants abordés par le Los Angeles Times, l’annonce de l’afflux d’ex-officiels et de nombreux propriétaires terriens mexicains qui résideront désormais à Los Angeles. Qu’est-ce que cela signifie? Simplement que la vie au Mexique n’est plus aussi sûre et confortable qu’auparavant, et que pour l’instant, ils préfèrent laisser leurs agents collecter ce qu’ils peuvent sans y résider eux-mêmes.

Bien sûr, il est entendu qu’une partie de cet afflux remarquable (les supporters de Reyes, par exemple, qui mènent leur propre petite rébellion dans le Tabasco et le San Luis Potosi cette semaine ), est composé de réactionnaires, complotant pour tirer profit de la situation. Mais la plupart d’entre savent seulement que leur droit à la propriété est suffisamment assuré pour être respecté par le gouvernement madériste mais que celui-ci n’est pas assez fort pour venir à bout des innombrables manifestations de haine populaire, susceptibles de mal se terminer pour eux si ils restent.

Cette lutte n’est pas toute révolutionnaire; pas du tout. Certains aspects sont réactionnaires, d’autres probablement l’expression de rancunes personnelles, beaucoup sans doute l’expression d’une instabilité générale de nature très inconsciente. Mais, tout en tenant compte de tout cela, l’aspect principal, le plus important, la révolution régénératrice est la REAPPROPRIATION DE LATERRE PAR LES PAYSANS. Des milliers et des milliers d’entre eux le font.

Des paysans ignorants: des paysans qui ne savent rien du jargon des réformistes terriens ou des socialistes. Oui : c’est ce qui en fait la beauté! Juste le fait que ce sont des ignorants; ignorants des théories livresques; mais pas ignorants, pas ignorants du tout de la vie de la terre, comme les faiseurs de théories des villes. Leurs esprits sont simples et francs, ils agissent en conséquence. Pour eux, il n’existe qu’une manière de « retourner à la terre »: ignorer la complexité de la paperasse sur la propriété foncière (dans beaucoup d’endroits, ils ont brûlé les titres de propriété) et labourer le sol pour semer, planter, récolter et garder pour soi la production.

Les économistes, bien sûr, diront que ces personnes ignorantes, avec leurs institutions et méthodes primitives, ne développeront pas les ressources agricoles du Mexique, et qu’elles devront laisser la place à ceux qui le feront ; que telle est la loi du progrès humain.

NDT

1. Naboth Personnage biblique dépossédé de son vignoble par Achab, roi d’Israël
2. Il est né d »un père métissé indien
3. Francis Marion et Thomas Sumter, généraux américains de la guerre d’indépendance

Traduction R&B

Suite et fin La révolution mexicaine (3)