Une brève visite à Ferguson

Une brève visite à Ferguson
Par un membre du M1 de Chicago

Texte original

Le mardi 19 août , ma femme et moi avons décidé (plus ou moins spontanément) de nous rendre de Chicago à Ferguson . En tant que personnes engagées politiquement, en général, et comme personnes blanches élevant un fils de couleur en particulier, nous étions tous les deux enragés par le meurtre de Michael Brown et motivés par le lutte continuelle des habitant-es de Ferguson.

Nous voulions voir de nos propres yeux ce qui s’y passait réellement et être les témoins d’un moment historique de répression et de résistance. L’objectif, dans la mesure où nous en avions un, était d’ordre pédagogique, pour nous, pour nos enfants et pour nos ami-es et camarades qui ne pouvaient pas s’y rendre en personne. Excepté ce que nous avions lu sur internet, nous avions deux autres sources d’information sur place: J’avais été en contact, ce jour-là, avec un vieux révolutionnaire déjà à Ferguson, alors que ma femme avait repris contact avec un plus jeune ami/camarade qui s’était rendu auparavant à Ferguson, comme observateur juridique et pour y organiser des formations. Les deux nous avaient dit d’être prudents mais nous avaient encouragé à y aller.

Nous n’avons pris la route qu’à 13H environ et donc sommes arrivés à l’endroit que les gens ont appelé “ground zero” (le carrefour de W. Florissant et Ferguson Road) aux alentours de 18H. Ne sachant pas exactement à quoi nous attendre en terme de comportement de la foule et de la police, nous avions stationné la voiture à deux blocs de là et avions marché, en emportant des provisions pour nous et un pack de 32 bouteilles d’eau pour partager avec les gens du rassemblement, que nous avons distribué en quelques minutes après notre arrivée. Peu importe ce que veulent ou ce dont les gens « sur le terrain » ont besoin, l’eau est toujours appréciée.

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A part une personne qui nous a crié de retourner chez nous, toutes les autres que nous avons rencontré au cours d’une marche de trois heures dans Florissant Rd nous ont bien accueilli, même si plusieurs nous ont répété le conseil d’être prudents, et que quelques-unes ont vérifié que nous avions un plan B si les choses tournaient mal (Nous en avions un). Il était clair que, du moment de notre arrivée jusqu’au moment de notre départ, les seuls éléments hostiles et dangereux, fut la présence policière.

Si je devais résumer l’expérience de nous trouver dans cette rue ce mardi soir, en une seule phrase, ce serait « diversité des tactiques ». Pour celles/ceux qui ne sont pas familier-es avec ce terme, il est devenu courant lors des manifestations contre la zone de libre échange à la conférence de Québec en 2001, lorsque les anarchistes locaux et leurs partisans ont essayé de résoudre les désaccords croissants concernant la tactique au sein du mouvement altermondialiste, à l’époque très actif, autour des questions de manifestations « pacifiques » et « violentes ». Alors que beaucoup d’entre nous, du côté « violent » du débat de l’époque, trouvions attirant le concept d’être d’accord sur le fait de ne pas l’être, il ne fut généralement pas bien accueilli par de nombreux manifestants traditionnels et particulièrement par des manifestants d’organisations, comme les syndicats, etc. Alors, du moins à ses débuts, la diversité de tactiques resta plus une théorie qu’une réalité concrète.

Par contraste, notre bref séjour à Ferguson m’a semblé le reflet d’une diversité de tactiques vécue. Cela ne veut pas dire que tout le monde était d’accord sur le fait de ne pas l’être; les histoires de querelles animées parmi la foule sur des sujets comme se confronter avec les flics, prier comme une solution à tout, légalité et illégalité , etc. – se révélèrent vraies lorsque nous y étions. Mais elles avaient lieu au cours de débats chargés de sens, parmi des participants à une cause commune, plutôt que comme refus bornés et condescendants de collaborer avec l’autre côté. J’ai assisté, par exemple, à un fascinant débat entre de personnes âgées noire (la soixantaine). L’un, habillé d’un t-shirt et d’un jean, approcha l’autre, habillé en religieux et lui demanda si il pensait que la prière était la solution. Le prêtre lui répondit que oui, et le type en t-shirt essaya de le convaincre qu’il avait tort et que si les gens ne se défendaient pas, ils seraient réprimés encore plus » Si cela[les pillages/combats de rues] n’avaient pas eu lieu » demanda t-il,  » le monde aurait-il remarqué ce qui était arrivé ici ?
Aucun des deux types ne semblaient très intéressés pour se battre eux-mêmes avec les flics, mais tous les deux discutaient ouvertement des avantages et inconvénient de cette tactique, sur un trottoir noir de monde, où se déroulaient des dizaines de conversations semblables tout autour de nous. En les regardant, j’ai soudainement pensé au film de Ken Loach Land and Freedom, qui comportait une scène étonnante où deux paysans espagnols discutaient de l’approche adéquate de la collectivisation pendant la guerre civile . Il y a une scène similaire dans son film The Wind That Shakes the Barley, au sujet des orientations tactiques et stratégiques de la lutte irlandaise pour l’indépendance). L’idée que la conscience collective des gens évolue rapidement au cours de luttes intenses peut sembler parfois abstraite, mais elle était à l’œuvre ici pour qui voulait la voir. (1)

Il y a eut de nombreuses discussions au sujet des « agitateurs extérieurs » et je pense que le récent article de Crimethinc. est très très bon sur ce sujet (2). Ce qui m’a frappé le plus alors que nous étions là fut le fait que presque tous ceux que j’ai identifié comme partisans probables et/ou participant-es aux combats de rues , en me basant sur l’équipement qu’ils/elles avaient ou sur les slogans enflammés de leur pancartes ou t. shirts, étaient noir-es. J’ai vu beaucoup de personnes blanche, mais la grande majorité semblait être des journalistes. Certes, nous sommes partis juste au crépuscule (vers 21H) alors que la composition démographique de la foule changeait – des familles avec enfants s’en allaient et des personnes plus jeunes arrivaient – mais les militants blancs étaient peu nombreux alors que nous étions là. Et, croyez-moi, je les cherchais.

Plusieurs images de la manifestation étaient vraiment frappantes: des personnes avec des slogans sur des t-shirts, quelques-uns écrits à la main, d’autres gardés de luttes précédentes, mais beaucoup nouveaux et originaux, avec des photos et des slogans imprimés de manière professionnelle. Mon préféré était peut-être “Ferguson Fux Yo Curfew” avec la photo maintenant largement répandue d’un type avec un t.shirt aux couleurs du drapeau américain , lançant ce qui semble être un cocktail molotov ou une grenade lacrymogène et qui semble avoir pris part aux manifestations des nuits précédentes. Il y a avait aussi de nombreuses pancartes écrites à la main, mais, de manière significative, aucune pré-imprimées ou sponsorisées par des organisations (au contraire des t-shirts imprimés professionnellement, aucune d’entre elles n’indiquait une quelconque affiliation à une organisation). Il y avait aussi une table installée par un groupe local anonyme et qui distribuait gratuitement des pizzas, des ailes de poulets et de l’eau aux manifestant-es, jusqu’à ce qu’ils aient épuisé leur stock vers 20H30..

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Bien évidemment, la présence policière était également frappante, ce qu’ils voulaient de toute évidence. Je n’ai pas été un manifestant assidu depuis Québec et la différence d’apparence de la police était ahurissante, même si je le savais en théorie. Les gilets pare-balles, les fusils automatiques, les véhicules blindés, avec dessus des tireurs d’élite, tout était conçu pour terroriser. Je ne m’attarderai pas davantage là-dessus ici, en partie parce que le sujet a été très bien traité par d’autres, mais aussi parce que, au dixième jour ou à peu près – la fonction de terreur ne marchait plus. Les gens étaient incroyablement en colère et évitaient soigneusement de se faire arrêter, mais personne ne semblait effrayé. Les flics ne parlaient jamais à quelqu’un d’autre qu’un flic (à part lorsque nous avons entrevu brièvement la tournée quotidienne du capitaine Johnson avec la presse et lors d’une arrestation dont nous avons été témoins). Ils savaient, de toute évidence, qu’ils étaient là en tant qu’armée d’occupation et ils agissaient en fonction. J’ai lu des compte-rendus de discussions avec la police, mais nous n’avons vu aucune.

Une autre chose que je veux mentionner, fut l’expérience d’être là avec des gosses. Ma femme et moi pensions que nos enfants apprendraient en voyant de près ce genre de situation répressive et de résistance. Je n’avais jamais auparavant emmené mes enfants dans une manifestation ou action qui comportait un vrai risque d’arrestation ou de blessure et nous avions consacré beaucoup de temps dans la voiture pour mettre au point des plans d’urgence et pour savoir comment se comporter avec les enfants en particulier. Il s’avéra que nous sommes arrivés une des soirées les plus calmes, comme on nous l’a dit plus tard – pas de gaz lacrymogène pour la première fois depuis une semaine – mais nous étions raisonnablement préparés à partir rapidement, si nécessaire. Ce à quoi nous ne nous attendions pas étaient que beaucoup de familles étaient là aussi, avec des enfants approximativement du même âge que les trois nôtres (9 ans , 7 ans et 20 mois). Nous avons parlé avec quelques mères avec des enfants plus âgés (11-15 ans) qui nous ont dit avoir laissé les plus jeunes à la maison, mais l’atmosphère familiale et amicale se faisait clairement sentir. Du moins , cela était vrai jusqu’à environ 20H30, lorsque le ton a commencé à changer et que nous avons décidé de nous préparer au départ. Quand nous sommes partis vers 21H, nous n’avons plus vu d’autres gamins.

Avant et après notre brève visite, nous avons beaucoup parlé de notre rôle à Ferguson. Nous n’étions pas là pour nous battre contre les flics, nous n’avions pas de matériel pour aider, autre que de l’eau, et nous n’allions pas rester longtemps dans les parages . Je ne vois aucun intérêt dans le genre d’accusation de privilège implicite dans l’argument « reste à la maison homme blanc », mais nous voulions savoir clairement pourquoi nous étions là. A un moment, j’ai été interrogé par un pigiste d’un grand média national. Même si l’article final se trompait sur les détails – il identifiait notre fils adopté comme notre aîné de 21 ans, alors qu’il a à peine 21 mois – il résumait nos raisons : 1) nous (comme d’autres à travers le monde entier) étions en colère suite au meurtre de Michael Brown, et 2) nous (comme d’autres à travers le monde entier) sommes inspirés par la lutte des habitants de Ferguson contre la brutalité policière et la suprématie blanche. Cela semblait parfaitement suffisant pour la plupart des gens avec qui nous en avons parlé alors que nous étions là-bas.. Si je devais résumer nos raisons pour y être allés en un mot, ce serait « solidarité » . Un tout petit effort, mais que nous n’oublieront pas de sitôt.

1. Il n’est pas possible de ne pas faire le rapprochement, pour celles et ceux qui étaient à Nantes le 22 février dernier (et qui voulaient le voir et l’entendre)
2. The making of outside agitators

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