Federica Montseny

Federica Montseny
(1905 – 1994)

Montseny

Brève biographie :

Née de Joan Montseny dit Federico Urales et de Teresa Mañé (Soledad Gustavo), Federica Montseny entre très jeune à la C.N.T.
En 1936, elle est au comité régional de la C.N.T. et au comité péninsulaire de la F.A.I.  Elle entre comme ministre de la santé au nouveau gouvernement républicain avec trois autres membres de la C.N.T et fait notamment voter une loi (éphémère) légalisant l’avortement.
A la fin de la guerre, elle est contrainte à l’exil, en France.
Elle est l’auteure de plusieurs romans et essais.

Quelques documents en ligne :

Federica Montseny and Spanish Anarchist Feminism (1976) Shirley F. Fredericks
(Voir traduction ci-dessous)

Militant Anarchism and the Reality in Spain Discours de Federica Montseny

Lettre ouverte à la camarade Federica Montseny Camillo Berneri 14 avril 1937

Amère lecture d’ « Une résurgence anarchiste » de Tomas Ibáñez & Salvador Gurucharri Fulano

Témoignage d’une militante libertaire de la Révolution espagnole Entretien avec Fédérica Montsény (Audio MP3)

Federica Montseny and Mujeres Libres : two approaches to women’s emancipation based in spanish anarchism Gretchen A. Bowder

Un petit dossier sur Federica Montseny sur le site du Centre de Recherche pour l’Alternative Sociale

Federica Montseny et le féminisme anarchiste espagnol
Shirley F. Fredericks

Texte Original : Federica Montseny and Spanish Anarchist Feminism (1976)

J’ai parcouru les rues de Toulouse un chaud après-midi d’août à la recherche du n°4 de la rue de Belfort, lors d’un pélerinage pour rencontrer une des pionnières du féminisme espagnol. J’ai pénétré dans une cour encombrée et monté l’escalier branlant d’un immeuble décrépit dont quelques signes indiquaient qu’il était le quartier général des anarchistes espagnols en exil. Et nous y voilà, avec un petit signe rouge et noir sans prétention sur la porte. Il était 15 heures exactement, l’heure de mon rendez-vous avec Federica Montseny, la matriarche des anarchistes espagnols. 1

J’ai su par le bruit de ses pas que la femme qui m’apparut devait être Federica Montseny : elle dégageait une énergie irrésistible. Elle est petite et maternellement rondouillarde, les cheveux pourtant, pour la plupart, d’un noir juvénile. Sa poignée de main est ferme et lorsqu’elle prend la parole, je comprends immédiatement comment cette anarchiste espagnole avait dû émouvoir les ouvriers avec sa voix puissante et convaincante.

Montseny décrit le zèle missionnaire des pionniers anarchistes du dix-neuvième siècle, y compris de ses deux parents. Elle parle de la « nécessité malheureuse de la « propagande par le fait » , généralement des actions terroristes individuelles utilisées pour répondre à la sévère répression gouvernementale et de son engagement dans l’organisation anarchiste ouvrière des années 1920, condamnée à la clandestinité, déclarée hors-la-loi par le dictateur Miguel Primo de Rivera. Elle décrit aussi le travail de la Fédération Anarchiste Ibérique, composée d’individus librement associés par leur définition « puriste » de l’anarchisme et leur désir de s’opposer à la dérive de la plus importante organisation ouvrière, la Confédération du Travail, vers un compromis avec le gouvernement. Elle me parle de ses efforts pour protéger la révolution qui, dit elle, a commencé en Espagne avec la guerre civile en 1936. La dernière de nos conversation s’est déroulé chez Montseny autour d’un délicieux dîner terminé par des fruits et du café. C’est là qu’elle m’a posé de nombreuses questions sur les États-Unis : le statut des femmes, la condition des noirs et des ouvriers et l’attitude générale face à la guerre du Vietnam. A maintes reprises, mes réponses produisirent une lueur de regret dans ses yeux. »Ah, » dit elle finalement, « il faudra longtemps pour que la révolution arrive chez les américains ».

Même si l’intérêt de Federica Montseny pour les États-Unis est ancien, datant de l’affaire Sacco et Vanzetti jusqu’à nos jours, nous ne connaissons malheureusement que peu de choses à son sujet. Ce qui suit est un essai pour rectifier cette situation en présentant une vue d’ensemble de la vie fascinante de cette femme remarquable qui est un modèle comme féministe et comme anarchiste.

Federica était le seul enfant survivant de Federico Urales et de Soledad Gustavo. La philosophie anarchiste de ses parents et l’environnement rural dans lequel elle passa son enfance eurent un effet durable chez Montseny. Ses parents, tous les deux enseignants, apprirent eux-mêmes à Federica les rudiments de la lecture et de l’écriture. Comme anarchistes, ils pensaient que, suivant les opportunités, un individu devait chercher le savoir et la sagesse ; et que cette instruction concrète encourageait, développait et complétait ses préférences naturelles. L’acharnement à apprendre de Montseny, sa vie durant, a validé la méthodologie de ses parents. Elle a développé une connaissance et une compréhension approfondies de la littérature et des théories sociales et politiques. Elle a étudié les beaux-arts avec un enthousiasme presque égal : les pièces de Eleonora Duse et la danse de Isadora Duncan. Ses principaux centres d’intérêt vont aux travaux des théoriciens du dix-neuvième et vingtième siècle, particulièrement des personnages comme Romain Rolland , le romancier et pacifiste français, renommé pour sa trilogie Jean-Christophe ; Émile Armand et Élisée Reclus, les anarchistes français ; et les américains Henry David Thoreau et Noam Chomsky. 2 Montseny est aussi familière avec les grandes œuvres de l’antiquité – elle apprécie particulièrement les grecs. La grandiloquence dans les arts, la politique et la philosophie, l’a toujours attirée.

En plus de son éducation anarchiste, l’environnement rural de Montseny a profondément influencé ses idées. Elle affirme qu’elle a été élevée par la terre et le soleil en harmonie avec les saisons et en communion avec les animaux de la famille. Son individualisme constant, son indépendance et sa recherche de l’authenticité dans les relations personnelles pourraient bien avoir pour racines l’indépendance et l’autonomie développée dans la liberté de son enfance rurale. Elle est revenue au rythme, à l’ordre et à la paix de la nature alors que, adulte, elle cherchait des alternatives à l’exploitation économique, à l’oppression politique aux injustices du droit et à la discrimination sexuelle qu’elle considérait endémiques dans la société espagnole. L’enfance de Montseny lui donna l’indépendance de jugement nécessaire à une carrière de critique, romancière dirigeante politique radicale et théoricienne.

Pendant ses premières années adultes, Montseny consacra beaucoup de temps à écrire des nouvelles et essais spécialement destinés à enseigner aux gens ordinaires la philosophie anarchiste. Elle voulait canaliser leur mécontentement diffus vers l’anarchisme qu’elle considérait comme un parcours avec des principes. Avant même d’avoir gagné une réputation comme dirigeante anarchiste, elle avait obtenu une petite renommée comme romancière fortement engagée. Sa critique sociale continuelle décrit les profondes injustices qui imprégnaient la société espagnole.

Parmi ces injustices, c’est la discrimination contre les femmes qui la préoccupe le plus. Alors que les ombres de la fin de l’après_midi s’étendaient sur les toits de tuiles rouges sous la fenêtre de son bureau, j’écoutais parler Montseny :

« J’ai connu deux périodes dans ma vie. La première a été ma jeunesse, une époque où l’on est généralement préoccupé par soi-même et par nos problèmes personnels. A l’époque, mon plus grand problème était la liberté des femmes et la possibilité de vivre librement. Ensuite, l’idée m’est venue de joindre cette idée anarchiste [la liberté des femmes] à l’action de propagande à travers le roman et commença alors la seconde période. L’analyse devint des romans qui traitaient de problèmes choquants pour la mentalité espagnole. Je considérais que c’était une tâche révolutionnaire de combattre toutes les injustices qui limitaient la liberté des femmes ».

Elle insiste plus tard sur le fait que, tout programme de transformation sociale révolutionnaire qui n’obtient pas le respect et des droits égaux pour les femmes ne représente aucun changement du tout.

Ses idées sur l’égalité des femmes sont inextricablement liées à sa théorie de l’anarchisme. Au cœur de l’anarchisme de Montseny se trouve la notion que toute institution , sociale plus encore, ou opinion public qui inhibent le développement potentiel naturel de l’individu sont nocives. Elle dit sa certitude que la survie et le progrès de l’humanité reposent sur les efforts d’individus créatifs qui briseront les chaînes de la conformité et de la médiocrité et pousseront l’humanité sur un plan plus élevé d’accomplissement spirituel et/ou créatif. Montseny définit l’anarchiste comme un individualiste en constante rébellion contre les masses, dans l’intérêt d’une communauté réellement humaine basée sur des relations directes entre individus.

Federica affirme que nulle par ailleurs l’oppression de ce genre d’individualisme n’est aussi présente que dans la vie des femmes espagnoles. Elle ajoute, comme explication partielle :

« Il ne faut pas oublier que les arabes sont restés plus de 700 ans en Espagne et qu’ils ont laissé un état d’esprit qui influencent beaucoup la conception qu’ont les hommes d’eux-mêmes et des femmes. C’est pourquoi la majorité de mes romans traite de la libération des femmes dans leurs résistances aux hommes et de l’obtention de leur égalité vis à vis d’eux. »

En dépit de cet intérêt, il ne faut pas oublier que Montseny ne souhaite pas une extension aveugle des droits des femmes mais plutôt le droit de chaque individu à l’épanouissement. Selon elle, ce droit ne peut être garanti par le suffrage qui induit les femmes en erreur en leur faisant croire qu’elles bénéficient des mêmes droits. Il ne peut être ni légiféré ni statué. L’égalité ne signifie pas obtenir les droits des hommes ni acquérir leurs manières masculines. Montseny veut une réelle révolution sociale, qui produit des gens capables de juger les individus sur leurs seuls mérites, qui crée une société dans laquelle le potentiel de l’individu est le premier objectif.

Pour elle, la répression de l’individualisme féminin dans la société contemporaine est centrée sur l’institution du mariage. Pour cette raison, elle cherche à redéfinir les relations entre sexes.3 Montseny insiste sur le fait qu’une femme a le droit de choisir quand, et si, elle souhaite se marier ; quand, et si, elle souhaite avoir des enfants ; et combien elle en veut et peut se permettre d’avoir. Elle insiste aussi sur le droit des femmes de choisir le père (ou les pères) de ces enfants ? Elle soutient que la grossesse est seulement de la responsabilité de la femme (contrairement à ce que pensent beaucoup de féministes de nos jours) et qu’une femme est dans l’obligation de savoir et de comprendre comment son corps fonctionne afin de la contrôler. Montseny dit que la responsabilité première pou les soins de l’enfant reposent inévitablement et naturellement sur la mère, un modèle qu’elle a observé parmi les animaux durant son enfance. Par conséquent, une femme doit être formée à répondre de manière adéquate aux besoins de ses enfants par l’acquisition une éducation, de compétences ou d’une profession qui lui lui permette de gagner sa vie convenablement. Cependant, si Montseny a des opinions bien arrêtées sur les droits de la maternité, elle croit fermement que le droit à la paternité est également sacré et naturel : elle est contre la vasectomie, par exemple, parce qu’elle élimine la capacité et le droit de l’homme à procréer 4. Le nœud du problème est la connaissance au sujet de la reproduction et l’usage responsable de cette connaissance.

La responsabilité individuelle, et non les sanctions sociétales, est au cœur de la pensée de Montseny concernant la relation entre les sexes. Si l’unicité de l’individu est respectée, et si les institutions artificielles et oppressives sont supprimées, deux personnes faites l’une pour l’autre se trouveront naturellement. Cette union durera probablement pour la vie puisque leur attraction sera fondée sur le respect mutuel, l’égalité, l’admiration et le partage, des personnalités complémentaires et un libre engagement. Avec le temps, l’expérience et les évolutions de chacun, les deux individus peuvent souhaiter rompre cet engagement. Si, néanmoins, les deux partenaires jouissaient de la même liberté d’évolution, et si le choix initial était responsable, ces deux personnes évolueraient ensemble et, par conséquent, resteraient ensemble. Montseny croit en l’amour libre, mais elle insiste sur le fait que la liberté, quelle qu’elle soit, est impossible sans responsabilité.

L’anarchisme sans émancipation des femme est donc impossible. Cette dernière est également impossible tant que femmes et hommes n’acceptent pas la responsabilité de leur propre liberté. Enfin, les femmes sont obligées de gagner cette liberté si elle ne leur est pas accordée. Comme le répète inlassablement Montseny : « Le problème des sexes est un problème humain, pas celui des femmes ». Comme beaucoup de femmes aujourd’hui, Montseny insiste sur le fait que l’émancipation des femmes entraîne la liberté et l’indépendance pour les deux sexes. C’est seulement lorsque cette liberté sera obtenus que les femmes et les hommes pourront se lier ensemble dans une « communication des âmes et à travers le respect mutuel », seulement possibles entre égaux – jamais entre un maître et un subordonné. « Le vrai féminisme, » dit, elle, »devrait s’appeler humanisme. » 5

Ses opinion sur l’émancipation des femmes sont illustrées par les « arrangements » qu’elle a conclu avec Germinal Esgleas. Cet engagement a duré une vie entière. De cette « union naturelle » fondée sur l’amour mutuel, le respect, l’indépendance et la responsabilité, sont nés trois enfants – Vida, Germinal et Blanca – tous désirés et aimés chaleureusement.

Il m’apparaît que Montseny est sans aucun doute l’héroïne de son roman principal, La Victoria. Lorsque je lui ai demandée, elle a répondu avec une certaine modestie que « Tout le monde met un peu de lui-même dans ses écrits….A la fin [du roman], je suis avec un ami que je sais maintenant, et que je pensais alors, le plus capable de me respecter et de me laisser libre. » Montseny n’a jamais vu un conflit d’intérêt entre sa maternité et sa carrière, ni l’engagement mutuel entre eux n’a limité l’indépendance de Montseny et d’ Esgleas dans leur travail en faveur de l’anarchisme et du peuple espagnol, particulièrement après la proclamation de la Seconde République en 1931.

Celle-ci a légitimé l’organisation anarchiste. Pour Montseny, le nouveau gouvernement représentait la première étape vers la révolution sociale désirée depuis si longtemps. Son enthousiasme réapparut « Nous avons espéré que la République du 14 avril serait une république fédérale, socialiste qui nous apporterait beaucoup plus qu’elle ne l’a fait en réalité ». Forte de cet espoir, elle s’était promis de pousser le nouveau gouvernement à effectuer des changements toujours plus grands au bénéfice du peuple. Elle a travaillé inlassablement à organiser des réunions locales, régionales et nationales pour consolider les forces anarchistes et formuler leurs revendications. Elle a pris la parole d’un bout à l’autre de l’Espagne ; de Galice en Andalousie, de Madrid aux Baléares, des Mines de Rio Tinto aux montagnes d’Asturie. Elle a parlé de l’injustice sociale, du besoin d’unité des travailleurs, des défauts du gouvernement, et, toujours, des droits des femmes. Elle encourageait les efforts du peuple pour établir une société nouvelle.

Partout où elle allait, elle était reçue chaleureusement, parfois tumultueusement, bien que pas toujours comprise. Son auditoire savait qu’elle vivait en accord avec ce qu’elle pensait, et qu’elle était, autant que faire se peut, la femme nouvelle à laquelle elle aspirait avec tant de ferveur dans l’Espagne nouvelle.

Ses manières peu orthodoxes choquaient souvent, même les anarchistes. Il n’était pas courant pour une femme de ne pas être chaperonnée. Néanmoins, Montseny continuait à voyager seule, à sortir le soir pour des réunions avec des participants masculins et à fréquenter des cafés avec ses amis hommes. Elle affrontait des regards désapprobateurs , mais restait ferme sur ses positions grâce à ses convictions profondes.

Lorsque les forces conservatrices de la seconde république gagnèrent les élections de 1933, Montseny avait craint que la vague montante du fascisme en Europe n’atteigne l’Espagne. (Hitler avait pris récemment le pouvoir en Allemagne et Mussolini était bien installé en Italie). Montseny soutint donc tacitement les éléments libéraux qui s’unissaient au sein du Front Populaire en vue des élections de 1936. Mais, avant que ce dernier n’ait pu consolider ses positions après sa victoire, la révolte des généraux éclata en juillet 1936. L’Espagne fut alors enfermée dans la lutte mortelle, que Montseny avait prédit depuis longtemps, entre les forces de la révolution et celles de la réaction. Elle a alors immédiatement commencé à travailler au soutien du gouvernement républicain du Front Populaire, malgré l’apparente contradiction avec ses convictions anarchistes profondes. Aujourd’hui, elle juge cette position comme nécessaire.

« La polémique à l’époque était que nous avions sacrifié les succès des anarchistes pour un front anti-fasciste uni, que nous avions cédé du terrain, que nous avions accepté de participer au gouvernement et au commandement militaire pour renforcer le front anti-fasciste et que nous considérions plus important l’unité et le combat contre le fascisme que de défendre nos idées. Mais notre opinion était que, si le fascisme triomphait, nos idées ne pourraient pas être sauvées . Le principal, à l’époque, était de se battre contre le fascisme et qu’il ne triomphe pas, car, si cela avait été le cas en Espagne, le résultat aurait été son triomphe universel. Mais nous avons perdu en Espagne et la guerre est survenue aussitôt après et, avec elle, l’occupation de la plupart de l’Europe par le fascisme allemand et italien. »

Montseny a incité constamment les différentes factions de la république à s’unir et à travailler ensemble si elles voulaient espérer gagner contre les forces réactionnaires conduites par le général Francisco Franco.

Alors, lorsque les anarchistes se sont décidés à rejoindre le gouvernement du Front Populaire à l’automne 1936, la nomination de Montseny était logique : qui d’autre s’était battu si longtemps contre les éléments qui cherchaient à détruire la révolution ? Qu’elle devienne ministre de la Santé et de l’Assistance Sociale semble également logique : à quel autre poste aurait elle mieux travaillé pour réaliser des changements dans le domaine de ses principales préoccupations ?

La tâche qu’elle a assumé était cependant presque impossible. Les blessés du front mettait une pression quasi insoutenable sur le personnel et les installations hospitalières. La guerre provoquait des déplacements massifs de population. Les réfugiés qui fuyaient les zones de combat au sud de l’Espagne constituaient une charge supplémentaire pour les stocks déjà peu fournis de vivres et de médicaments. Le problème des enfants orphelins était quasi insoluble. Cette situation engorgea rapidement les équipements sanitaires qui, à leur tour, menacèrent de polluer les réserves hydrauliques et de provoquer des épidémies. Les demandes venant du front pour du matériel médical, la crainte des attaques fascistes, les dissensions politiques au sein du Front Populaire, les difficultés incessantes pour obtenir le matériel nécessaire auprès de l’étranger – représentait autant d’obstacles pour les programmes initiés par Montseny alors qu’elle était ministre de la Santé et de l’Assistance Sociale. Pour rendre la situation encore plus difficile, il n’existait absolument aucun précédent ou modèle dans l’histoire de l’Espagne pour ce qu’elle cherchait à réaliser, puisqu’elle était la première ministre à occuper ce poste nouvellement créé.

Un effort nécessaire et important de la révolution, pour Montseny, était de changer, en particulier, la condition des femmes. A cette fin, comme ministre de la Santé et de l’Assistance Sociale, elle a aidé activement l’organisation anarchiste de femmes Mujeres Libres, qui créait des écoles et des garderies pour les enfants des mères qui avaient remplacé les hommes des milices dans les usine, comme ce fut le cas d’un bon nombre de jeunes femmes de l’avant-garde. Montseny encouragea les efforts de l’organisation pour former les femmes à des emplois utiles, qualifiés et honorables, une tâche urgente qui devait être réalisée sans tarder. Elle combattit la prostitution, qu’elle définissait comme la pire forme d’exploitation sociale et économique, un exemple classique d’inégalité sexuelle, un manque de dignité humaine et un obstacle au potentiel humain.

Elle encouragea aussi les efforts de Mujeres Libres pour apprendre aux femmes les mesures de santé et d’hygiène et pour fournir des soins médicaux et un toit pour les orphelins et les mères célibataires. Un de ses amis proches et camarade anarchiste, Juan Garcia Oliver, ministre de la Justice, a travaillé de longues heures durant les premiers mois de la guerre civile sur une législation permettant de légitimer les enfants de ces mères célibataires.

Malgré que les machinations politiques des communistes l’eussent contrainte à démissionner du gouvernement en mai 1937, il faut reconnaître que Montseny s’est chargée cette tâche immense avec une réussite surprenante.

Après avoir quitté son poste, et malgré les critiques de certains camarades anarchistes d’avoir trahit ses principes en entrant au gouvernement, Montseny a continué à travailler à unir les forces d’opposition à Franco. Sa première préoccupation, néanmoins, devint de plus en plus de nourrir sa famille. La situation dans le secteur républicain s’était tant détériorée à l’automne 1938 qu’elle était des plus reconnaissante de recevoir des colis de vivres d’un ami d’Amsterdam. Pour s’ajouter à ses inquiétudes, elle craignait que les forces de Franco ne bombardent son domicile alors que les raids sur Barcelone devenaient de plus en plus fréquents. Au début de 1939, les forces franquistes opérèrent une percée sur le front catalan. Dans les rigueurs de l’hiver, les membres de la famille Montseny, y compris un bébé, s’enfuirent vers la France, emportant avec eux le minimum vital.

Commença alors l’exil en France. Au début, elle vécut près de Paris où elle et son compagnon, Esgleas, travaillèrent activement à reloger les nombreux réfugiés qui fuyaient l’Espagne après la victoire de Franco. Durant cette période, la vie était précaire : la faim, le froid, la maladie ou l’emprisonnement empêchaient tout relogement pour beaucoup. Les Montseny discutèrent de la possibilité de se rendre en Suisse, au Mexique ou en Angleterre ; mais Federica ressentait l’obligation morale de résoudre le problème des réfugiés avec le gouvernement français avant de quitter la France. En même temps qu’ils discutaient des possibilités d’exil, les nazis envahissaient le nord de la France. Ils partirent une nuit vers le sud. Plus tard, ils s’installèrent à Toulouse. Peu de temps après, Franco demanda au gouvernement fasciste français d’extrader Federica. Mais elle était enceinte de Bianca et même le gouvernement de Vichy n’aurait pas envoyé un enfant pas encore né à une mort certaine en satisfaisant la demande de Franco. « En ce sens, on peut dire que Bianca m’a sauvée la vie »

Ils firent un ultime essai pour quitter la France en 1942. Les Montseny se préparèrent à partir pour l Mexique où beaucoup de leurs amis s’étaient rendus, mais ils trouvèrent la route bloquée par la guerre en Afrique du Nord. Hitler et Franco faisaient pression également sur le gouvernement de Vichy pour qu’il empêche toute migration espagnole hors de l’Europe. Les alliés étaient aussi réticents pour accepter les réfugiés européens, particulièrement les radicaux. Et ainsi, les circonstances dues à la guerre obligèrent les Montseny à rester à Toulouse où ils habitent aujourd’hui.

Federica Montseny, aujourd’hui âgée de soixante-et-onze ans, a résidé plus longtemps en France qu’en Espagne, son pays natal. Elle écrit et parle en français avec autant d’aisance qu’en espagnol et en catalan. Bien qu’elle ne connaissait pas le français en quittant l’Espagne, elle écrit maintenant des articles hebdomadaires pour le journal anarchiste, Espoir, et co-édite une revue hebdomadaire, CeNiT, tous les deux publiés à Toulouse.

Il suffit de lire son article dans Espoir pour se rendre compte que Montseny garde beaucoup de sa conviction profonde qui a fait d’elle une éminente théoricienne anarchiste en Espagne et qui fait d’elle aujourd’hui la matriarche de la communauté espagnole :

« La révolution espagnole n’a eu ni un Robespierre, ni un Danton, ni un Lénine. Mais elle possédait cette qualité inestimable : une génération formée dans la lutte, nourrie de projets révolutionnaires. Nous croyions que nous pouvions changer le monde, parce que nous étions jeunes et enthousiastes, et parce que nous avions la force du nombre ».

A la fin de la discussion, j’ai posé deux questions à Federica. Pense t’elle qu’elle pourra retourner en Espagne ? « Peut-être », répond elle, « mais seulement si les choses bougent considérablement ». Elle n’y retournera pas tant que Franco vivra. Elle n’a pas, et n’acceptera pas l’amnistie « générale » que Franco a fini par étendre à tous les exilés de la guerre civile, car accepter quelque chose de lui lui semble la plus grande trahison de ses convictions. [NDT. Elle y retournera en 1977]

Quant à Juan Carlos, elle hausse les épaules : On verra…. ». Elle déclare avec tristesse et regret qu’elle n’attend aucun changement rapide en Espagne sous la direction de l’héritier désigné de Franco. En l’écoutant en 1972, j’ai ressenti qu’elle s’était résignée à mourir en exil. Aujourd’hui, cependant, son vieil enthousiasme est revenu. Elle écrit « Nous sommes, comment dire, emplis de grands espoirs » pour le futur de l’Espagne.

Ensuite, je lui demande si elle pense qu’elle a réussi à élever ses deux filles pour être les « nouvelles femmes » et son fils, pour respecter et permettre l’égalité entre le sexes. Après un moment de réflexion, elle répond  » Pas mon fils, mais Blanca, la plus jeune, peut-être…. ». Elle soupire et dit qu’elle a essayé mais que « la tradition est forte et les habitudes meurent lentement. On ne peut rien d’autre que s’en tenir à ses principes en essayant de tirer la société vers un avenir meilleur ».

Lorsque j’ai quitté Federica Montseny, j’ai ressentie que l’affinité, si essentielle à l’idée anarchiste de liberté et d’amitié, s’étendait à moi à travers les brazos de départ qui étaient aussi fermes que sa poignée de mains de bienvenue.

———————————————————————————————————————-

Les notes de l’auteure ont été abrégées (dates des correspondances avec Montseny, en particulier)

1. Le contenu de ce document est largement tiré d’interviews de Federica Montseny avec l’auteure  (5 et 7 août 1972) et d’un échange de lettres (juillet 1971 à aujourd’hui). Les archives les plus complètes concernant Montseny se trouve dans les Archives de Max Nettlau à l’Institut Internationale d’Histoire Sociale à Amsterdam.
2. Federica Montseny à Shirley Fredericks. Lettre du 27 juillet 1971. « L’avenir de las Femmes Espagnoles : une interview avec Federica Montseny, ministre de la Santé et de l’Assistance Sociale » Die Seite der Frau, 4 avril 1937, p.1, traduit de l’allemand par Karen Albrethsen Blackwell ; et Federica Montseny « Spain 1936 : The Acts and the Men » Espoir, 21 juillet 1974, pp.1-2, traduit du français par Jeanne P. Leader
3. On peut trouver le développement le plus détaillé des idées de Montseny sur le sujet dans son essai « El problema de los sexos » (Toulouse, Ediciones Universo) et dans trois de ses nouvelles les plus longues : La Victoria. (Barcelona, Costa 1925) ; El hijo de Clara (Barcelona, Costa 1927) et Heroinas (Barcelona, La Revista Blanca)
4. Federica Montseny « Dos palabras sobre la vasectomia » La Revista Blanca n°72, 15 mai 1926, pp.24-25.
5. Federica Montseny La tragedia de la emancipacion femina La Revista Blanca n°38, 15 décembre 1924

Publicités

Une réflexion sur “Federica Montseny

  1. Les premières projections en Aquitaine ont donné lieu à des débats qui ont mêlé réflexion et émotion,
    autour de cette femme au parcours incroyable, que pratiquement personne ne connaît plus
    et qui nous entraîne dans le tourbillon de la révolution espagnole, de la guerre civile, de l’exil !!!

    Un grand merci au public qui nous conforte dans l’idée que le documentaire est une nécessité !!!

    Et comme la tournée aquitaine continue, n’hésitez pas à faire circuler l’information autour de vous.
    Rien ne vaut le bouche à oreille !

    Au plaisir de débattre avec vous, vos amis, vos collègues et autres compagnons d’aventures multiples…

    Voici les dates à venir…

    Cordialement

    Rodrigo

    http://eclairs.aquitaine.fr/la-fabuleuse-histoire-de-federica-montseny.html

    Jeudi 03/11/2016 – 20h30 – Cinéma La Bobine – Monein (64)

    Vendredi 04/11/2016 – 20h30 – Cinéma Grand Écran – St Vincent de Tyrosse (40)
    Lundi 07/11/2016 – 21h00 – Cinéma Océanic – Soulac
    Mardi 08/11/2016 – 19h00- Médiathèque – Floirac
    Mercredi 09/11/2016 – 20h30 – Espace Culturel Georges Brassens – Léognan
    Jeudi 10/11/2016 – 18h30 – Cinéma Cinéjalles – St Médard en Jalles
    Jeudi 10/11/2016- 20h30 – Cinéma Jean Renoir – Eysines

    Mardi 15/11/2016 14h15- 20h00 Médiathèque – Carbon-Blanc

    Mercredi 16/11/2016 – 20h30 – Cinéma Vog – Bazas

    Jeudi 17/11/2016 – 20h30 – Cinéma Max Linder – Créon

    Vendredi 18/11/2016- 18h00 – Médiathèque – Saint Symphorien

    Samedi 19/11/ 15h00 Médiathèque – Oloron Ste Marie

    Dimanche 20/11/2016- 18h00 Cinéma Entracte – Mugron

    Montseny Canard.pdf
    Montseny_Télérama.pdf
    Photo federica.jpg

    Résumé du film :

    Ecrivaine de talent, éditrice prolifique, oratrice hors pair, la dirigeante anarchiste espagnole Federica Montseny a aussi été, en 1936, la première femme en Europe à occuper une fonction de ministre. En charge de la santé et de la sécurité sociale, elle s’est attaquée à la situation des femmes seules, abandonnées, battues, des enfants de la rue, de la réinsertion des prostitués, du logement des sans-toits, de la sécurité des chômeurs… Militante infatigable en faveur de l’éducation laïque et rationaliste pour tous, elle a poussé à l’alphabétisation jusque sur le front où ses équipes réparent les corps blessés et les âmes meurtries.

    Utopiste, mais réaliste, Federica est à l’initiative de la première loi en faveur de l’avortement à l’échelle de l’Europe… Quarante ans avant celle de Simone Veil.
    La défaite militaire de la République la pousse comme tant d’autres sur les chemins de l’exil. Arrêtée par la police de Vichy, elle évite l’extradition de justesse, parce qu’enceinte. Son mari, lui, passe une bonne partie de la guerre en prison avant d’être libéré par la résistance.

    L’ancienne ministre poursuit son engagement libertaire à Toulouse entre écriture, édition, éducation. Elle reste convaincue que la culture est l’arme principale de ceux qui rêvent de changer le monde. Une idée héritée du prince Kropotkine, de Cervantès et Voltaire, des philosophes grecs anciens…D’Hypatie d’Alexandrie.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s