Les faits sont les vrais maîtres

Texte original : Events are the True Schoolmasters Mother Earth Vol.1 n°11 janvier 1907

Je considère comme l’une des plus grandes chances du début de ma vie d’avoir eu le privilège de connaître Dyer D. Lum 1. Cela fait treize ans qu’il est dans sa tombe, mais à chaque fois que des éditeurs et journalistes de journaux anarchistes dénoncent les actions des imprudents, les ébullitions de masse, j’entends sa voix comme hier dire de sa manière concise et brusque: “Les faits sont les vrais maîtres ».

Il y avait, à son époque comme aujourd’hui, un certain pourcentage de propagandistes qui pensaient détenir la vérité, toute la vérité et rien que la vérité (une disposition d’esprit peut-être enviable mais certainement intolérante). Ils semblent penser que, grâce à quelques principes abstraits, ils ont pu tracer le cours du progrès et que, si ils sont strictement respectés, ces principes triompheront incontestablement. Ce sont essentiellement des personnes raisonnables, mesurées, manquant quelquefois de sentimentalité, avec,en tête, des « plans de campagne » bien définis. Le problème est que, lorsque ces plans sont mis en application, ils se heurtent aux difficultés qu’ont rencontré les bâtisseurs de Laputa lorsqu’ils érigeaient un mur. Les constructeurs ne se préoccupent pas de mesurer les quantités dont ils disposent ou d’estimer approximativement leurs propres forces comparées aux forces qu’ils veulent guider de manière si stricte. Soudain, un de ces éléments indisciplinés qui n’a pas été pris en compte sort du chemin tout tracé; le travail patient s’en va sens dessus dessous, n’importe comment et le « plan de campagne » s’effondre. Ses instigateurs examinent-ils la situation et la comprennent-ils ? Commencent-ils à reconnaître que leur petite piste de fourmi laborieuse ne laisse qu’un faible impact sur le chemin du progrès, un peu comme l’ornière de la roue d’un jouet sur une vraie route; que la route n’est nullement droite mais pleine de bosses et de trous, de courbes et d’angles, en fonction des obstacles rencontrés et de la puissance de ceux qui se meuvent ? Pas du tout! Le plan est parfait; tant pis pour la campagne si elle n’en tient pas compte! Les planificateurs ajustent leurs œillères, jettent un coup d’œil dans leurs miroirs de poche pour contempler “le visage de l’Anarchie” non dégénéré, élèvent la voix, demandent de l’eau et se lavent les mains, en public , qu’ils ont propres — très propres. Ils n’ont rien en commun avec ces monstres des profondeurs que l’État Frankenstein crée pour sa propre perte. Note bien, Frankenstein; si tu manques d’épithètes pour les diffamer, nous les vrais anarchistes enrichirons ton stock. Nous n’avons rien en commun avec ces esprits déréglés, dépourvus de toute logique, animés seulement de sentiments déraisonnables et du désir de discussions stupides et inconséquentes. Procureur, si tu manques d’arguments pour l’accusation, nous t’en fournirons .”Ses voies sont des voies agréables, Et tous ses sentiers sont paisibles ».

Que le progrès serait joli si son cours était ainsi. Tout le monde l’admettra volontiers. Mais le progrès doit tenir compte de l’humanité entière, pas seulement des calmes, des sages et des patients. Il y a la jeunesse et elle n’est généralement ni calme, ni patiente. Elle n’aime pas s’asseoir dans les rangées du fond et écouter de sages considérations énoncées sur un ton de cotation boursière concernant des questions qui lui enflamment le cœur. Si elle se comportait ainsi, elle deviendrait sage et calme — et aussi terne et inerte. Il y a les sentiments et en grande quantité dans le monde, et on peut s’attendre à ce que ceux qui souffrent et ceux qui compatissent disent et fassent des choses qui ne respectent pas la logique.Parfois, ces actes prennent des formes violentes, parfois des formes totalement stupides.Mais “Les faits sont les vrais maîtres,” et durant les vingt années qui se sont écoulées depuis 1886, nous avons vu plus d’une fois la sagesse du sage mise en échec et l’action du déterminé, du désespéré et du fou enfoncer les ligne de l’opposition et faire place à une action plus large et d’une plus grande portée.

En étant témoin de ces actes inopinés et de leurs résultats encore plus inattendus, je suis arrivée peu à peu à la conviction que, bien que je ne puisse pas comprendre la logique de la résistance physique par la force (qui entraîne des représailles perpétuelles jusqu’à ce qu’un des protagonistes refuse enfin de riposter), d’autres sont parvenus à des conclusions contraires, qu’ils agiront selon leurs convictions, et qu’ils font tout autant partie intégrante du mouvement vers la liberté humaine que ceux qui prêchent la paix à tout prix; que mon travail en tant que étudiante sociale et amoureuse de la liberté est d’avoir une vision aussi large que possible, de m’efforcer d’apprécier les forces rivales en présence, d’essayer de déceler le résultat final parmi les contre-mouvements, l’impulsion générale qui permettra de franchir de nouvelles barrières et aller de l’avant avec eux, tout à fait confiante qu’il y a assez de place pour que je puisse y suivre ma trajectoire personnelle. Il ne fait pas de doute que les partisans de la résistance par la force pensent que ceux qui l’évitent et prêchent la paix sont sur la mauvaise voie; que les censeurs parmi eux pensent que nous sommes une nuisance, un inconvénient, un préjudice pour le mouvement, en fait que nous ne sommes pas du tout anarchistes. Mais n’excluons pas ni ne nous laissons pas exclure.L’idéal d’une société sans gouvernement nous séduit tous; nous croyons en sa possibilité et cela fait de nous des anarchistes. Mais parce que sa réalisation est dans le futur et que le futur contient des facteurs inconnus, il est presque certain que la future société libre ne se réalisera pas selon les prévisions actuelles, qu’elles soient individualistes, communistes, mutualistes, collectivistes ou autres. De telles prévisions ne sont utiles que pour concentrer ses efforts. Si l’idéal reste vaste et vague, des dérives le menacent; un peu d’anarchisme conscient mais infiniment plus d’anarchisme inconscient qui se trouve en chaque être humain. Il est vain de vouloir contrôler les mouvements de cette grande marée. Alors pourquoi nous faire du souci parce que quelqu’un a conçu un plan de libre association différent du nôtre? Puisque personne ne peut concevoir une méthode parfaite, ni même toujours agir selon la meilleure méthode qu’il a lui-même conçu, pourquoi voler à la défense du progrès et protéger le destin? Cela ressemble un peu trop aux inquisiteurs chrétiens protégeant le Tout-Puissant contre les hérétiques.

Je pense que, si ceux qui se sentent voués à agir comme gardiens du mouvement anarchiste réalisaient à quel point celui-ci n’a pas besoin de leur tutelle, que chaque contribution individuelle, y compris la leur, est une broutille, ils se contenteraient de mener le combat contre l’ennemi, tel qu’il se présente (et non tel qu’ils pensent qu’il devrait se présenter); et ne penseraient pas qu’il est nécessaire de changer de bord et ajouter leurs coups contre ceux qui seront déjà suffisamment battus par l’État, simplement parce qu’ils n’ont pas mener le combat avec le sang-froid, la sagesse et l’expérience des plus anciens.

Traduction R&B

NDT

1. Voir Dyer D. Lum

2. Laputa est l’île volante dans Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift,

3. Ces « gardiens du temple » existent toujours dans le mouvement anarchiste et n’ont toujours pas compris l’inutilité et la vanité de leurs certitudes doctrinales face à un large mouvement anti-autoritaire qui a continué à se développer et se diversifier depuis l’époque de Voltairine de Cleyre