Le premier espéré

Texte original : The Anticipated First, Rowena Kennedy-Epstein, publié dans We are everywhere p.208

Le 30 novembre 1999, l’imagination politique mondiale a reçu un sursaut d’inspiration. Les cérémonies d’ouverture du troisième sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce ont été bloquées avec succès par 15 000 personnes à travers l’action directe. Des milliers de syndicalistes ont abandonné la manifestation autorisée de 50 000 personnes et ont rejoint les étudiants, les défenseurs de l’environnement, les croyants et les habitants locaux, pour résister à l’hégémonie de l’OMC, malgré les attaques massives de la police. Le lendemain, la Garde Nationale patrouillait dans les rues et une « zone interdite pour les manifestations » a été inventée par le maire. Néanmoins, des milliers de personnes ont descendu à nouveau dans la rue, plus de 600 d’entre elles ont été arrêtées et les grenades lacrymogènes et les balles en caoutchouc ont continué à voler. Le sommet s’est soldé par un échec, alors que les délégués du sud, encouragés par la rue, ont déclaré que les procédures les excluaient.

« Le monde est fait d’histoires, pas d’atomes » – Muriel Rukeyser

Je t’ai rencontré quelque part entre la révolution et mon cœur. Tu marchais calme, dans le froid, à la veille de faire l’histoire. Des histoires bruissaient à mes oreilles, des cartes étendus sur mes genoux, des actions étaient prévues et j’avais signé pour m’enchaîner à une vache. Tu t’es glissé près de moi et m’a serré la main. J’ai dit « Ravie de te rencontrer, vas-tu te faire arrêter?”

Tu as répondu, “Non, pas cette fois.” Puis tu as tourné les talons et a marché vers le chaos de la semaine à venir. Je veux désespérément de dire que j’ai pensé à toi chaque jour, que les révoltes dans la rue n’étaient rien à côté des révoltes dans mon cœur. Mais j’avais suivi une formation intensive dans un camp pour combattants contre le capitalisme pendant ces dix-neuf dernières années et je ne pouvais penser qu’à la gloire et aux histoires du mouvement à venir. Je n’avais pas dormi depuis des semaines; je ne pouvais pas rêver de toi. Je n’avais pas mangé depuis des jours; je préparais notre offensive Je n’avais pas aimé depuis des mois.; j’agençais les récits des luttes salvadoriennes.

J’ai été réveillée à 4 heures du matin, le 30 novembre 1999, la gorge nouée de l’avant-bataille et par les squelettes de 10 000 papillons monarques s’entrechoquant dans mon ventre. J’avais deux heures pour me rendre dans le parc pour rejoindre le groupe d’affinité; et deux heures encore avant d’être présentée à une vache élevée aux hormones. Une vache qui allait devoir se frayer un chemin à travers les rues humides et la police anti-émeute, une vache qui meeuh-glait : “Nous avons froid, nous sommes mouillées et nous haïssons Monsanto.” Je suis arrivée, armée de thé chaud et d’une défiance envers les policiers qui grouillaient déjà. J’ai vu des flics confisquer des marionnettes et des caddies de supermarchés, souriant d’un air bête alors qu’ils repartaient avec une carotte de 1,20 mètre de haut sur laquelle était inscrit « DÉRACINEZ L’OPPRESSION ».

Effrontés – voilà ce que nous étions tous, tous, effrontés et frigorifiés. Certains avec des ailes et un sourire, d’autres avec des cadenas glissés sous les blousons Gore-Tex jackets et les pulls de laine boliviens. Le sol vibrait de notre peur et de notre attente collective. Nous chantions des chants de mémoire, nos mouvements rythmant les histoires de ceux qui avaient combattu jadis. Nous vivions par le récit. Nous avons vu des formes microscopiques du présent. Nous aspirions à de futures syllabes de ce qui pourrait arriver. Nous avons vieilli.

L’odeur des cheveux humides et de l’histoire s’insinuait dans mes narines alors que nous pénétrions dans ces rues. Il y a eu un soupir de soulagement collectif quand la lumière du matin a percé, à travers les nuages, dans les rues, qui allaient devenir notre maison dans la semaine à venir. Nous nous amusions, la vache élevée aux hormones de Monsanto et moi. Nous mangions les mots de luttes, les crachions avec puissance et venin, et, comme le jour avait chassé la nuit, nous avons chassé l’oppression. Notre sentiment de puissance enflait; une génération commençait à comprendre. Notre travail était légitimé, nos réunions de fonds de ruelles prenaient sens. Et nos destins avaient été scellés par une colle éternelle et révolutionnaire.

Ce jour-là, je n’ai pas pensé à toi. J’ai pensé au Salvador et au Chiapas. J’ai pensé à Emma Goldman et aux anarchistes de Chicago en 1887. J’ai pensé au fait que j’avais payé pour mes propres grenades lacrymogènes et je me suis demandée si j’en avais eu pour mon argent. Je me suis demandée si mes parents étaient fiers de moi, entendant mon père dire, “Ils croient se cacher mais pas cette fois, les gens sont en train de s’organiser.” Je les ai vu debout dans un verre brisé; ils me regardaient et, pendant un instant, nos vies se sont inversées – une prise de conscience de leur passé.

Je me souviens de l’esprit collectif. Je me souviens me tenir au carrefour de Stewart et Olive et entendre ma vie changer. Je me souviens avoir pensé qu’il faudra que je te parle de tout cela. Je me souviens avoir pensé que je n’arrêterai jamais.Mon corps flanchait, mes yeux étaient gonflés, mes pieds saignaient, et je n’ai jamais pensé arrêter. J’aimerais croire qu’une génération n’a jamais pensé à arrêter. Je me suis couchée ce soir-là et j’ai entendu des tambours, vu des hélicoptères voler au-dessus de mon lycée. J’ai vu des policiers anti-émeute se tenir au même coin de rue où j’avais l’habitude de fumer un joint entre le quatrième et cinquième cours le jeudi après-midi. J’ai vu le début et la fin de ma carrière de militante occasionnelle. Je savais que je serai bientôt une victime des réunions quotidiennes et des prisons de Seattle, Philadelphie et DC. Je ne pense pas que j’ai pensé beaucoup plus cette semaine-là. J’avais emprunté un esprit différent, essayant d’organiser les événements, mes pensées et l’ordre des rues dans lesquelles je courrai.

Nous avons gagné ce soir-là. Un appel téléphonique de la prison m’a redonné vie. J’ai entendu les tambours et les chants et puis les mots, “Nous avons gagné cette bataille, il n’ y a pas eu d’autre réunion, nous avons bloqué l’OMC!” Je me suis effondrée sur le sol et j’ai pleuré; j’ai pleuré une heure avant de te rencontrer et j’ai pleuré une heure après t’avoir quittée. J’ai pleuré à cause du reste d’acide dans ma bouche et de mes membres engourdis; j’ai pleuré pour toutes nos défaites. J’ai pleuré parce que je n’avais jamais imaginé connaître une victoire durant ma vie. Et puis j’ai couru à ma voiture et est venue à toi,portant mon corps et les nouvelles de la première victoire de cette guerre.Je me souviens que tu t’es assis, immobile, et que tu l’as regardé comme si le monde était tombé de ma langue. Nous avons souri. Nous nous serions embrassés si nous nous étions connus; nous nous serions étreint si cela n’avait pas été notre premier rendez-vous. Et j’ai dit , “Allons-nous en ville?” et tu as répondu, “Je veux vraiment sortir avec toi.”

Cette nuit-là, nous nous sommes assis l’un en face de l’autre en sirotant du thé et en chantant des histoires, tissant le passé dans notre présent; parlant d’hier comme si il était déjà entré et méticuleusement enregistré dans les livres d’histoire. Je sentais le couteau philosophique de ma vie avant et après le N30 se glisser profondément dans ma peau. J’avais fait sauter le verrou; Je voyais de nouveaux horizons avec des visions de rébellion et de courage, une étincelle qui sera avec moi durant les histoires de répression, les périodes de survie, longtemps. Cela me survivra. J’ai su alors que je ne pourrai jamais avoir les mots pour raconter cette histoire, notre histoire, une histoire de renaissance.

Je ne peux pas oublier l’histoire de cette semaine et je ne peux pas oublier notre histoire.Je t’ai rencontré dans un langage simple, au début d’une bataille complexe, quelque part entre la révolution et mon cœur.

NDT

Rowena Kennedy-Epstein est maître de conférence en littérature féministe et de genre du XXème et XXIème siècle à l’université de Bristol. Elle a retrouvé et édité la nouvelle perdue de Muriel Rukeyser sur la guerre civile espagnole Savage Coast (Feminist Press, 2013), ainsi que “Barcelona, 1936” & Selections from the Spanish Civil War Archive (CUNY 2011).

Voir en ligne : Recovering Muriel Rukeyser’s Only Novel, Savage Coast et The Spirit of Revolt: Women Writers, Archives and the Cold War

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