Une Interview avec Voltairine de Cleyre

Texte original :An Interview with Voltairine de Cleyre The Sun, 4 mars 1894

Imaginez-vous une grande femme – de 26 ans peut-être, avec le visage, pâle comme ses yeux d’un bleu profond, des dents blanches et une contenance grave sauf quand un doux sourire l’éclaire: Imaginez cette femme assise en face de vous, exposant calmement et clairement la doctrine de l’anarchie, et vous êtes en présence de Voltairine de Cleyre.

Pour les lecteurs des journaux, le nom n’est pas familier. Même parmi les anarchistes, de ceux qui assistent aux réunions anarchistes et qui écoutent béats d’admiration ce que les dirigeants ont à dire – il n’est pas très connu. C’est le nom, cependant, d’une jeune femme qui est probablement l’anarchiste la plus intelligente de ce pays, et qui, si elle agissait de cette manière ostentatoire qui semble être la marque des anarchistes, pourrait un jour devenir leur leader reconnue.

Il y a quelques mois, une réunion d’anarchistes s’est tenue dans cette ville pour dénoncer l’arrestation et la condamnation de Emma Goldman, et, parmi les orateurs, il y avait Miss Voltairine de Cleyre. Jamais un plaidoyer aussi éloquent et un discours aussi intelligent n’ont jamais été entendus dans une réunion anarchiste à New York .

“Je n’ai pas la langue de feu de Emma Goldman” dit-elle. “Je ne peux pas faire bouger les gens. Je dois parler à ma manière froide sinon je ne pourrais pas parler du tout. Mais si j’en avais le pouvoir

Were I Brutus
And Brutus Anthony, there were an Antony
Would ruffle up your spirits, and put a tongue
In every wound of Caesar’s that should move
The stones of Rome to rise and mutiny 1

“Si, par conséquent, je ne vous donne pas le même conseil que vous a donné Emma Goldman 2, ne laissez pas les autorités supposer que c’est parce que j’ai plus de respect pour leur Constitution et leur loi qu’elle n’en a ou qu’elles ont eu raison en la matière.”

On peut aisément imaginer l’influence que pourrait avoir une telle oratrice sur une audience à l’esprit inflammable. The Sun avait envoyé un journaliste rencontrer cette jeune femme et apprendre son histoire mais elle avait disparu aussi soudainement et aussi mystérieusement qu’elle était apparue. Et même si, comme il apparaît maintenant, elle n’a pas essayé de se cacher, personne à qui le journaliste de The Sun s’est adressé pendant ces deux mois n’a pu dire où elle vivait.

L’autre jour cependant, un aide du procureur de ce comté a reçu un texte intitulé “In Defence of Emma Goldman and the Right of Expropriation. par Voltairine de Cleyre. 3,515 Wallace street. Philadelphia.” Le lendemain, un journaliste de The Sun a rendu visite à Miss de Cleyre.

Le bureau de Miss de Cleyre est une petite pièce au second étage d’un cottage typique de Philadelphie, rempli de livres et d’odeurs de livres, et décorée de nombreux coquillages étranges et étoiles de mer séchées. Un sage a dit “Dites-moi quel livre vous lisez et je vous dirai qui vous êtes.” Un coup d’œil à la bibliothèque de Miss de Cleyre raconte qui elle est avec plus d’éloquence qu’un essai élaboré ne le pourrait.

Proudhon, Karl Marx, Ferdinand Lassalle, Adam Smith, Aristote, Spinoza, et Conte se tiennent épaule contre épaule sur les étagères,index silencieux de sa personnalité.

Miss de Cleyre était assise à une table d’écriture, sur laquelle se trouvait un portrait de Victor Hugo face à un aquarium dans lequel nageaient de petits poissons rouges.

“Et vous avez fait tout ce chemin depuis New York pour m’interviewer,” dit-elle “Maintenant, que puis-je vous dire?”

Lorsqu’il s’est assis face à cette jeune femme, qu’il s’est aperçu qu’elle avait les yeux vifs, qu’elle était belle, jeune et très féminine dans son apparence et ses manières, le journaliste a eu du mal à se concentrer sur le fait que c’était une anarchiste du type le plus radical.

Supposons que vous commenciez par vous-même .”

Elle sourit du sourire doux et calme d’une femme qui ne sourit pas souvent.

“Née l’année tant, ce qui ne vous intéresse pas, bien sûr, Voltairine de Cleyre est l’une des anarchistes les plus acharnés de ce pays.” C’est ainsi que votre article va commencer . Je vais commencer aussi comme cela, si vous voulez ; est-ce cela que vous voulez ? Je vois à votre visage que vous êtes ulcéré. Ne vous gênez pas pour me le dire si tel est le cas, j’aime les gens qui sont francs même si ce qu’ils disent n’est pas flatteur.”

Comment en êtes-vous arrivé à l’anarchisme?

“Je suppose que je suis née avec, même si je ne le savais pas avant que certaines circonstances ne le fassent apparaître.”

Elle parle très lentement, en choisissant chaque mot avec soin, et en concentrant son attention sur sa réponse comme si elle craignait de faire une fausse déclaration.

“Mon père était un communiste français et ma mère une puritaine de Nouvelle-Angleterre et vous pouvez être sûr que la progéniture d’une telle union va s’enthousiasmer pour une chose ou une autre. Je suis née dans le Michigan, où j’ai été scolarisée. Comme élève, je consacrais déjà une attention considérable à certains sujets qui m’intéressent aujourd’hui, et même je n’avais que des idées mal définies, elles étaient les fondations de mes études ultérieures.

Quant j’ai quitté l’université, j’étais une libre-penseuse et j’ai donné une série de conférences sur la libre pensée. J’ai toujours été intéressée par la relation entre les sexes, et après avoir quitté l’université j’y ai longuement réfléchi. Il y a environ six ans, alors que je donnais une conférence sur la libre pensée à Linesville, en Pennsylvanie, j’ai rencontré un avocat de Chicago qui s’appelait C.S. Darrow. Il assistait à une de mes conférences et nous avons fait connaissance. Peu après, je l’ai entendu donner une conférence sur le socialisme et en quinze minutes j’étais socialiste.

Je suis restée socialiste six semaines environ et ensuite j’ai trouvé la vraie solution aux problèmes sociaux. Je suis devenue anarchiste. Il était d’usage lors de nos réunions d’avoir de courtes discussions auxquelles n’importe qui dans le public pouvait se joindre s’il le voulait. Parmi les participants réguliers, il y avait un bijoutier nommé Morzersky, qui était anarchiste communiste. Il a souvent défendu l’anarchisme lors de ces réunions, en utilisant la méthode socratique dans son raisonnement.

Il a exploité mes propres arguments pour m’acculer dans un coin et me convaincre que j’avais tort. J’ai eu de longues conversations avec lui, durant lesquelles je défendais le socialisme et lui l’anarchisme – l’autorité contre la liberté individuelle. Il n’a jamais pu me convaincre du bien-fondé du communisme, mais ce qu’il m’adit m’a incité à étudier l’anarchisme comme une science. J’ai lu ‘Science of Society » de Stephen Pearl Andrew, letter to Grover Cleveland, de Lysander Spooner et Qu’est-ce que la propriété ? de Proudhon et je suis devenue peu à peu une anarchiste.”

“Quand avez-vous commencé à donner des conférences?”

“Je n’ai jamais été ce que l’on appelle communément une agitatrice, non pasque je n’ai pas voulu en devenir une, mais parce que je n’en ai pas les compétences. Pour cela, il faut être capable de parler sans beaucoup de préparation. Myes prises de paroles doivent toujours être préparées et cela me demande beaucoup de temps.Je n’apprécie pas beaucoup les orateurs qui improvisent. Leur discours est généralement mal conçu et décousu.

Je n’ai pas donné souvent de conférences sur l’anarchisme même si mes idées anarchistes ont influencé mes vues sur tous les autres sujets. Je regarde tout avec une perspective anarchiste.”

“Sur quels autres sujets faites-vous des conférences?”

“J’ai donné des conférence sur l’éthique,même si, bien sûr, mon anarchisme est autant un système basé sur l’éthique qu’un système économique; sur la religion,par rapport à laquelle je suis une libre-penseuse, sur la question raciale en lien avec l’évolution sociale et, plus que sur tout autre sujet, la question des femmes.”

“Et quelles sont vos idées sur cette question?”

Miss de Cleyre a lissé sa robe, posé ses mains sur les hanches et répondu avec une grande animation:

“Je pense que la femme est l’égale de l’homme et qu’elle devrait avoir les mêmes privilèges que lui. Je ne m’intéresse pas à la question du droit de vote. Je ne crois pas au vote pour les hommes comme pour les femmes. Je crois à l’égalité de la femme comme travailleuse, comme intellectuelle et comme individu. Elle devrait avoir les mêmes droits à la propriété sans quele mari ne s’en mêle.”

Elle a hésité un moment puis, se penchant légèrement en avant avec les mains jointes sur les genoux, le visage animé, elle continua à parler rapidement et avec la même virulence :

“Oui, la terre est une prison, le lit du mariage une cellule, les femmes sont les prisonnières et les hommes les geôliers. La femme d’un homme est sa propriété. La volonté de l’homme est sa loi. Elle n’a aucun droit. Son esprit doit être subordonné au sien, son corps, son âme, si elle a une âme, sont à lui. La cérémonie du mariage en fait son esclave. Une prostituée est mieux lotie qu’elle. Elle doit se soumettre à son mari qu’elle le veuille ou non.

“Et je m’oppose à cela. Je ne pense pas que ce soit juste. Je pense que la femme devrait avoir exactement les mêmes droits que son mari. Les femmes devraient pouvoir profiter de la vie comme les hommes. Une femme devrait être libre de disposer de ses biens et de ses enfants comme son mari.

“Mais oh! Elles sont ignorantes. Elles sont toutes ignorantes, ignorantes, ignorantes. Elles n’ont pas l’intelligence d’être malheureuses. Elles ne ressentent pas leur propre misère.”

“Et vous pensez que les gens qui ont du bon sens sont malheureux.”

“Oui. Plus ils ont de bon sens, plus ils sont malheureux. Mais je ne pense pas non plus que le bonheur. Je ne pense pas que nous devrions nous consacrer à la recherche du bonheur.”

“Quel est selon vous le but de la vie?”

“Le progrès. Le développement de l’espèce humaine. Je veux que les gens acquièrent plus de savoir. Et si ils sont malheureux dans leur recherche de connaissances, c’est une bonne chose. Si ils sont malheureux, c’est leur destin. Ils ne peuvent pas y échapper. Il est vrai que je suis pessimiste, mais je ne pense pas que nous sommes faits pour être heureux. Nous ne sommes que les rouages de la roue d’une puissante évolution, qui se déplace lentement et régulièrement jusqu’à l’aboutissement de son travail.”

“Et qu’est-ce qui se passe après?”

“Ah, c’est le grand but de l’espèce humaine. Ce qu’il sera, personne ne peut le dire. À mesure que la race humaine progressera et deviendra parfaite, je pense que sa sensibilité au malheur deviendra plus vive. Des conditions qui n’existent pas aujourd’hui, ou, si elles existent, nous les considérons avec indifférence, viendront s’ajouter dans l’avenir au malheur de l’espèce humaine. Comme je l’ai dit auparavant, le progrès auquel je crois n’est pas synonyme d’une vie plus heureuse. Il tend vers une vie parfaite, idéale, où les hommes et les femmes ressembleront à des dieux, avec le pouvoir des dieux de jouir et de souffrir.

Il se peut que ce progrès ne soit qu’une course au malheur et que les souffrances d’une génération puissent augmenter les souffrances de la suivante. Mais ils permettront à ceux qui viendront après eux de viser plus facilement ce but vers lequel, même sans sa coopération, les grandes forces inconscientes poussent le genre humain. Je vais vous montrer un petit poème que j’ai écrit et dans lequel j’ai exprimé cette idée mieux que je ne peux le faire maintenant.”

Le poème qu’elle a montré était le suivant:

« A Soul, half through the Gate, said unto Life:
“What dos thou offer me?” And Life replied:
“Sorrow, unceasing struggle, disappointment;
after these
Darkness and silence.” The Soul said unto Death:
“What dos thou offer me?” And Death replied:
“In the beginning what Life gives at last.”
Turning to Life: “And if I live and struggle?”
“Others shall live and struggle after thee
Counting it easier where thou hast passed.”
“And by their struggles?” “Easier place shall be
For others, still to rise to keener pain
Of conquering Agony!” “and what have I
To do with all these others? Who are they?”
“Yourself!” “And all who went before?” “Yourself.”
“The darkness and the silence, too, have end?”
“They end in light and sound; peace ends in pain,
Death ends in Me, and thou must glide from
Self
To Self, as light to shade and shade to light again.
Choose!” The Soul, sighing, answered: “I will live.”

“Parfois » continue-t’elle, « je pense que tout finira dans un grand cataclysme de la nature. A d’autres moments, quand je suis dans un de mes rares moments optimistes, j’ai la foi, comme une chrétienne et je crois qu’il y aura une vie meilleure et plus noble pour les générations qui viendront longtemps après que nous ne soyons retombés en poussière.

“Laissez moi dire en toute clarté que ce sont seulement mes propres idées. Ce ne sont pas des principes anarchistes. La plupart des anarchistes sont égoïstes et croient que le bonheur est le but principal de la vie. Je diffère avec eux sur ce point. Je crois aussi en la propriété, pas comme théorie ou principe, mais comme un fait établi. La propriété doit exister. Le monde ne peut pas exister un jour sans elle.

Un autre point sur lequel je diffère avec mes compagnons anarchistes est la théorie de l’administration de la justice. Ils pensent que la justice devrait être administrée par des organismes créés à cette fin. Ma théorie est celle de Jésus Christ: Si un homme te frappe sur la joue droite, tends la joue gauche. Je ne crois pas en l’administration de la justice. Je pense que lorsque l’on aura bâti l’organisation idéale, il n’y aura pas besoin d’administrer la justice. Elle s’administrera toute seule . Quand un homme ne pourra pas profiter d’un bien volé, il ne volera pas.”

“Ecrivez-vous beaucoup de poésie?”

“Oui, j’ai écrit de très nombreux vers 3. Si vous voulez, je vous donnerai une copie de quelques-uns d’entre eux que j’ai écrit .”

Cela a mis fin à l’interview. Miss de Cleyre a donné au journaliste quelques spécimens de sa poésie et de ses écrits en prose, dont certains ont été publiés dans des revues mais dont la plupart ont été édités par elle-même. Le style de sa poésie rappelle fortement celle d’une “poétesse de la passion.” bien connue 4. Un de ses poèmes intitulé “His Confession,” décrit un homme qui dit à sa bien-aimée comment il a succombé à la tentation, après s’être séparé d’elle la nuit précédente. Voici le passage culminant:

Just as I reached the open, where the moon light fell broad and wide,
A woman’s figure in rustling robes floated out from the other side.
A woman-you do not know her-have probably never seen –
She was I;as a forest panther, stately and tall as a queen;
And her dress, a shimmering golden gauze, fell round her figure slim
Like a tissue of woven moonlight, revealing each sculptured limb;
And her eyes were like light beyond a light, dim ‘neath
a drooping lid,
Fiery and humid and soft and fierce, bidding what they
they forbid;
And her mouth was red, where a wondrous smile lay
on it like a wreath
Hinting the kisses that in it lay, and the passion of
strong, white teeth.
She held out a warm small hand to me, with a little
silvery laugh
Like bacchanal belie that scattered my dreams of you
like chaff.
A maddening, sweet aroma stole over my senses then
And I kissed her, kissed her, kissed her, over and
again.
What did I think or remember, what did I know or
care.
As I panted, trembling, tangled in with the tawn of
her tig’rish hair;
I was drun with the wine of her lingering hips, with
the fume of her burning sighs.
I was drowning in the luminous languer that lay in her
leonine eyes.
And the world was forgot, and heaven forgot, and God
was forgot, and you-
Passion was a master, and I its slave-the False set its
heel on the True
I had fallen, without a struggle, at the first touch of
Lust’s red brands
Had flund the years to the winds, and took this Dead-
Sea fruit in my hands.
For the kiss of a beautiful animal I had bartered a
noble love.
For the hand of a saint had taken the scene of a leman’s love.

Ses autres poèmes sur l’amour sont de la même veine.Elle a aussi écrit un essai sur L’Esclavage Sexuel 5 et un sonnet au gouverneur Altgeldt 6 pour avoir réhabilité les anarchistes.7

Traduction R&B


NDT

1. Jules César ShakespeareTraduction Montégut, 1870/Acte III
« mais si j’étais Brutus,
et si Brutus était Antoine, il y aurait ici présent un Antoine
qui déchaînerait vos courroux, et qui mettrait dans chaque blessure de César
une langue capable de pousser
les pierres mêmes de Rome au soulèvement et à la révolte. »
2. Le 21 août 1893,Emma Goldaman avait pris la parole à Union Square lors d’une manifestation de chômeurs et avait dit « Demandez du travail. Si ils ne vous en donnent pas, demandez du pain. Si ils vous refusent les deux, prenez le pain. C’est votre droit sacré!”
3. Voir Collected Poems
4. Peut-être Ella Wheeler Wilcox (1850 – 1919) qui a écrit Poems of Passion
5. Sex Slavery
6. John P. Altgeld
7. Ceux de Haymarket