Kropotkine et la première guerre mondiale

Kropotkine sur la Présente Guerre

.

Texte original : Kropotkin on the Present War Mother Earth Vol. IX. No. 9 Novembre 1914

[Différentes rumeurs ont circulé concernant l’attitude de Pierre Kropotkine envers la guerre en Europe. Jusqu’à maintenant Mother Earth les a ignorées dans l’attente de l’expression directe de son opinion par Kropotkine lui-même. Nous reproduisons aujourd’hui la lettre écrite par Pierre Kropotkine, parue dans Freedom à Londres, au Professeur suédois Gustav Steffen —qui demandait son opinion à K.—avec les ajouts que Kropotkine a fait dans les trois derniers paragraphes.]

Vous me demandez mon opinion au sujet de la guerre. Je l’ai exprimé à plusieurs occasions en France, et les évènements actuels la confortent malheureusement.
Je considère que le devoir de tous ceux qui chérissent les idéaux de progrès humain, et spécialement ceux qui ont été marqués par les prolétaires européens sous la bannière de l’Association Internationale des Travailleurs, est de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour écraser l’invasion des allemands en Europe de l’ouest.

Cette guerre n’a pas été causée par l’attitude de la Russie envers l’ultimatum autrichien comme le gouvernement allemand, fidèle aux traditions de Bismarck, a essayé de le signifier. Les hommes d’état d’Europe de l’Ouest savaient déjà le 19 juillet que le gouvernement allemand avait décidé de déclarer la guerre. L’ultimatum autrichien fut la conséquence, et non la cause, de cette décision. Nous avions donc une répétition de la célèbre ruse de Bismarck de 1870.(1)

La cause de la guerre actuelle réside dans les conséquences de la guerre de 1870-1871. Celles-ci furent déjà prédites en 1870 par Liebknecht et Bebel, lorsqu’ils protestèrent contre l’ annexion de l’ Alsace et une partie de la Lorraine par l’Empire allemand, ce qui leur valut deux années de prison. Ils avaient prédit que cette annexion serait la cause de nouvelles guerres, de la montée du militarisme prussien, de la militarisation de toute l’Europe, et de l’arrêt de tout progrès social. Bakounine (2) ,Garibaldi, qui vint avec ses volontaires combattre pour la France dès que la République fut proclamée, et en fait tous les représentants progressistes en Europe, avaient prédit la même chose.

Nous, qui avons travaillé dans les différentes factions sociales-démocrates et anarchistes du grand mouvement socialiste en Europe, savons parfaitement combien la menace d’une invasion allemande a paralysé tous les mouvements progressistes en Belgique, en France et en Suisse, car les travailleurs savaient qu’au moment même où une lutte interne commencerait dans ces pays, l’invasion allemande suivrait immédiatement. La Belgique en avait été avertie. La France le savait sans l’avoir été.

Les français savaient que Metz, dont les allemands avaient fait non pas une forteresse pour la défense du territoire qu’ils s’étaient appropriés mais un camp fortifié à des fins offensives, se trouvait à moins de dix jours de marche de Paris, et que le jour de la déclaration de guerre (ou même avant), une armée de 250 000 hommes marcheraient de Metz sur Paris, avec toute son artillerie et régiments du train.

Sous de telles conditions, un pays ne peut pas être libre, et la France ne l’était pas dans son évolution, tout comme Varsovie n’est pas libre face aux canons de la citadelle russe et des forteresses environnantes et tout comme Belgrade ne l’était pas face aux canons de Zemlin.

Depuis 1871, l’Allemagne était devenue une menace permanente pour le progrès de l’Europe. Tous les pays furent contraints d’instituer le service militaire obligatoire de la même manière qu’il l’avait été en Allemagne et d’entretenir en permanence d’immenses armées. Tous vivaient sous la menace d’une soudaine invasion.

Plus que cela, l’Allemagne était le soutien principal et le protecteur de la réaction en Europe de l’Est et en Russie ne particulier. Le militarisme prussien, les parodies d’institution de représentation populaire offertes par le Reichstag allemand et les Landtage féodaux des parties séparées de l’Empire allemand, ainsi que les mauvais traitements infligés aux nationalités étouffées en Alsace, et tout spécialement en Pologne prussienne ; où les polonais ont été aussi maltraités récemment qu’en Russie —sans que les partis politiques progressistes ne protestent—ces fruits de l’Impérialisme allemand ont été les leçons que l’Allemagne moderne, celle de Bismarck, a apprise à ses voisins et, avant tout, à l’absolutisme russe. Est-ce que cet absolutisme se serait maintenu aussi longtemps en Russie, et aurait-il osé maltraité la Pologne et la Finlande comme il l’a fait si il n’avait pas pu donner en exemple l’Allemagne cultivée et si il n’était pas assuré de sa protection ?

Ne soyons pas oublieux de l’histoire au point d’oublier l’intimité qui existe entre Alexandre II et Wilhelm I., leur haine commune envers la France, suite à ses efforts pour libérer l’Italie, et leur opposition aux italiens eux-mêmes ; lorsqu’en 1860 ils renvoyèrent les gouvernants autrichiens de Florence, Parme, et Modène et que Florence devint la capitale de l’Italie. N’oublions pas les conseils réactionnaires que Wilhelm I. donna à Alexandre III. en 1881, et le soutien qu’apporta son fils à Nicholas II. En 1905. N’oublions pas que si la France a accordé le prêt de 1906 à l’autocratie russe, c’était parce qu’elle avait conscience que si la Russie ne parvenait pas à reformer ses armées après la défaite en Mandchourie, elle serait condamnée à être mise en pièce par l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche, liguées contre elle. Les évènements de ces quelques dernières semaines ont montré le bien-fondé de ces appréhensions.

Les quarante trois dernières années ont été la confirmation de ce qu’écrivait Bakounine en 1871, à savoir que, si l’influence française disparaissait en Europe, l’évolution de celle-ci se trouverait rejetée d’un demi siècle en arrière. Et aujourd’hui, il est évident que si l’invasion actuelle de la Belgique et de la France n’est pas repoussée par l’effort commun de toutes les nations d’Europe, nous connaitrons un autre demi siècle, ou plus, de réaction.

Durant les quarante dernières années, la menace d’une guerre franco-allemande planait en permanence sur l’Europe. Bismarck n’était pas satisfait de la défaire écrasante infligée à la France. Il trouvait qu’elle se rétablissait trop rapidement de ses blessures. Il regrettait de ne pas avoir annexé la Champagne et de ne pas avoir exigé une indemnité de quinze mille millions de francs au lieu des cinq mille millions. A trois occasions, Alexandre II. et Alexandre III. ont du intervenir pour empêcher les impérialistes allemands d’attaquer la France une fois de plus. Et au moment où ils se sentirent assez forts, comme puissance maritime, les allemands se mirent en tête de détruire la puissance maritime de l’Angleterre, de s’installer fortement sur les côtes sud de la Manche et de menacer l’Angleterre d’une invasion. La presse allemande, à la langue de vipère, dit aujourd’hui que, en envoyant ses hordes sauvages mettre à sac et incendier les villes de Belgique et de France, elles combattent la Russie ; mais j’espère que personne n’est assez stupide pour croire ces absurdités. Elles conquièrent la Belgique et la France, et elles combattent l’Angleterre.

Leurs buts sont : de forcer la Hollande à devenir une partie de l’Empire allemand, afin que les passages entre l’Océan Indien et le Pacifique, actuellement détenus par les hollandais, tombent entre les mains allemandes ; de prendre possession de Anvers et de Calais ; d’annexer la partie est de la Belgique, ainsi que la Champagne,afin d’être à deux jours seulement de la capitale de la France. Cela a été le rêve des Kaiseristes allemands depuis Bismarck ,bien avant le rapprochement franco-russe , et cela reste leur rêve.

Ce n’était pas pour combattre la Russie que l’Allemagne, en 1866 , a mis les mains sur le Danemark et a annexé la province de Schleswig-Holstein.Ce n’était pas contre la Russie mais contre la France et l’Angleterre que l’Allemagne a construit sa flotte énorme, qu’elle a creusé et fortifié le Canal de Kiel et érigé le port militaire de Wilhelmshafen, d’où une invasion de l’Angleterre ou un attaque contre Brest et Cherbourg peuvent être préparées en toute sécurité et dans le plus grand secret. La fable de combattre la Russie dans les plaines de France et de Belgique, qui est aujourd’hui reprise par la presse allemande, a été concocté pour l’exporter en Suède et aux Etats-Unis ; mais il n’y a pas un seul allemand intelligent qui ne sache pas que les ennemis visés sont la Grande Bretagne et la France. Les allemands eux-mêmes n’en font aucun secret dans leurs conversations et leur travail sur la prochaine guerre .

La décision de déclarer la guerre actuelle a été prise en Allemagne dès que les travaux d’élargissement et de fortification du Canal de Kiel ont été terminés en grande hâte cet été, le 20 juin. Mais la guerre a presque éclaté en juin 1911—nous le savons bien ici. Elle aurait pu éclater l’été dernier si l’Allemagne avait été prête. En février dernier, l’imminence de la guerre était si évidente que, me trouvant à Bordighera, j’ai dit à mes amis français qu’il était stupide de s’opposer à la loi instituant les trois années de service militaire, alors que l’Allemagne se préparait activement à la guerre ; et j’ai averti mes amis russes de ne pas rester trop longtemps dans les villes côtières allemandes parce que la guerre commencerait dès que les moissons seraient prêtes en France et en Russie. En fait, seuls ceux qui s’enfouissaient la tête dans le sable comme des autruches pouvaient ne pas s’en rendre compte par eux-mêmes.

Maintenant, nous avons appris ce que veut l’Allemagne, combien sont grandes ses prétentions, combien les préparatifs de cette guerre furent importants et soignés et quelle sorte d’évolution attendre d’une victoire des allemands. Leurs rêves de conquête, c’est l’Empereur lui-même, son fils et son chancelier qui nous en ont fait part. Et maintenant, nous avons entendu, pas seulement ce qu’un lieutenant allemand ivre peut dire pour justifier les atrocités commises en Belgique par les hordes allemandes, mais ce qu’un dirigeant du Parti Social Démocrate allemand, le Dr. Sudekum, délégué par son parti, à l’impudence de dire aux travailleurs de Suède et d’Italie pour excuser la barbarie des huns allemands dans les villages et les villes belges . Ils ont commis ces atrocités parce que les habitants civils ont ouvert le feu sur les envahisseurs pour défendre leur territoire !! Pour un social-démocrate allemand, c’est une excuse suffisante ! Lorsque Napoléon III a donné la même excuse pour justifier la fusillade contre les parisiens le jour de son coup d’état, toute l’ Europe l’a qualifié de crapule. Aujourd’hui, la même excuse est avancée pour justifier des atrocités infiniment plus abominables par un élève allemand de Marx !
Cela donne la mesure de la dégradation de l’état de la nation durant ces quarante dernières années.

Et maintenant, laissons imaginer par tous ce que seraient les conséquences si l’Allemagne sortait victorieuse de cette guerre.

La Hollande—obligée de rejoindre l’Empire allemand, parce qu’elle détient les passages entre l’Océan Indien et le Pacifique et que les allemands en ont besoin.

La plus grande partie de la Belgique annexée à l’Allemagne—elle est déjà annexée. Une somme énorme et ruineuse de dédommagement exigée, en plus des pillages déjà commis.

Anvers et Calais devenus des ports militaires allemands, en plus de Wilhelmshafen au Danemark—à la merci de l’Allemagne, qui sera annexé dès l’instant où elle osera ne pas servir les plans agressifs des allemands, plans qui sont appelés à se développer, comme ils le font depuis les succès de 1871.

L’Est de la France—annexé à l’Allemagne, dont les nouvelles forteresses seront à deux ou trois jours de marche de Paris. La France sera donc à la merci de l’Allemagne pour les cinquante prochaines années. Toutes les colonies françaises—Maroc, Algérie, Tonkin—prises par les allemands : Nous n’avons pas de colonies qui valent plus de deux pences : nous devons en avoir, a dit le fils aîné de Wilhelm l’autre jour. C’est si simple—et si candide !

En ayant face à ses côtes une série de ports militaires allemands le long de la côte sud de la Manche et de la Mer du Nord, que peut être la vie du Royaume-Uni sinon une vie entièrement dictée par l’idée d’une nouvelle guerre afin de se débarrasser de la menace permanente d’une invasion—qui n’est plus impossible puisque l’agresseur dispose de grands paquebots, de sous-marins et d’avions.
La Finlande—devenue une province allemande. L’Allemagne a y travaillé depuis 1883, et ses premières initiatives dans la campagne actuelle montre ses visées. La Pologne—définitivement obligée de renoncer à tous ses rêves d’indépendance nationale. Les dirigeants allemands ne sont-ils pas en train de traités aussi mal, sinon plus mal encore, les polonais de Poznań, que ne le firent les autocrates russes ? Et les sociaux-démocrates allemands ne considèrent-ils pas déjà les rêves polonais de renaissance nationale comme une ineptie ! Deutschland uber Alles ! L’Allemagne au-dessus de tout !

Mais assez ! Chacun avec une connaissance de la politique européenne et de ses développements ces vingt dernières années complètera lui-même le tableau.

Mais quid du danger russe ? Se demandera probablement mes lecteurs.

A cette question, toute personne sérieuse répondra probablement que , quand vous êtes menacés par un grand, très grand danger, la première chose à faire est de combattre ce danger et examiner ensuite le suivant. La Belgique et une grande partie de la France sont conquises par l’Allemagne et la civilisation européenne, dans son ensemble, est menacée par sa poigne de fer. Faisons d’abord face à ce danger.
Quant au danger suivant, y a t’il quelqu’un qui n’a pas pensé que la guerre actuelle, où tous les partis en Russies se sont élevés unanimement contre l’ennemi commun, rendra matériellement impossible le retour de la vieille autocratie ? Et ceux qui ont suivi attentivement le mouvement révolutionnaire en Russie connaissent certainement les idées qui ont dominés dans la Première et Seconde Doumas à peu près librement élues. Ils savent sûrement que l’autodétermination complète de toutes les composantes de l’Empire constituait un point fondamental de tous les partis radicaux et libéraux. Mieux : la Finlande a depuis accompli sa révolution sous la forme d’une autonomie démocratique et la Douma l’a approuvée.

Et enfin, ceux qui connaissent la Russie et les derniers évènements savent certainement que l’autocratie ne sera plus jamais rétablie sous ses formes d’avant 1905, et qu’une Constitution russe n’épousera jamais les formes et l’esprit impérialistes prises par le pouvoir parlementaire en Allemagne. Quant à nous, qui connaissons la Russie de l’intérieur, nous sommes sûrs que les russes ne deviendront jamais une nation agressive, guerrière comme l’est l’Allemagne. Cela est démontré non seulement par toute l’histoire russe mais aussi parce qu’un tel esprit guerrier serait incompatible avec ce que la Fédération de Russie est appelée à devenir dans un proche avenir.

Mais même si nous nous trompions dans toutes ces prévisions, bien que chaque russe intelligent les confirmera ,—nous aurions le temps de combattre l’impérialisme russe de la même façon que l’ Europe amoureuse de la liberté est prête en ce moment à combattre ce vil esprit guerrier qui a pris possession de l’Allemagne depuis qu’elle a abandonné les traditions de sa civilisation précédente et adopté les principes de l’impérialisme bismarckien.

Il est certain que la présente guerre sera une grande leçon pour toutes les nations . Elle leur apprendra que la guerre ne peut pas être combattue par des rêves pacifistes et toutes sortes d’idioties comme quoi la guerre est si meurtrière qu’elle deviendra impossible à l’avenir. Comme elle ne peut pas être combattue par cette sorte de propagande antimilitariste qui a été menée jusqu’à maintenant. Quelque chose de plus profond que cela est nécessaire.

On doit s’attaquer aux racines des causes de la guerre. Et nous avons bon espoir que le présente guerre ouvrira les yeux des masses ouvrières et d’un grand nombre d’hommes des classes moyennes éduquées . Ils verront le rôle qu’ont joué le Capital et l’État en provoquant les conflits armés entre nations.
Mais pour le moment, nous ne devons pas perdre de vue la principale tâche du jour. Les territoires de France et de Belgique doivent être libérés des envahisseurs. L’ invasion allemande doit être repoussée—aussi difficile cela soit-il. Tous les efforts doivent aller dans ce sens.


(Les notes sont de Kropotkine)

1 Je parle du télégramme falsifié d’Ems qu’il a rendu public pour faire croire que les français étaient les responsables de la guerre. Plus tard, il s’est vanté lui-même de cette ruse.
2 Dans ses Lettres á un Français et L’Empire Knouto-Germanique et la Révolution Sociale, publiés maintenant dans le Vol. II de ses Œuvres Paris (P.-V. Stock).

NDT  : Figurait également un article qui reprenait les arguments développés par Kropotkine lui-même, intitulé Wars and Capitalism écrit en 1913, avec comme introduction : »Aucune meilleur réponse ne peut être faite au changement d’attitude de Kropotkine que ses propres arguments contre la guerre écrit en 1913″

En réponse à Kropotkine

.

Texte original : Reply to Kropotkin Mother Earth Vol. IX, No. 9 Novembre 1914.
Alexander Berkman

Nous n’avons pas pu dans un premier temps accorder du crédit à la nouvelle que Pierre Kropotkine, notre vieux camarade et professeur, avait pris parti pour la guerre. C’était suffisamment tragique de voir les socialistes et autres radicaux européens avoir le coup de foudre pour la déflagration meurtrière qui est en train de transformer l’Europe en abattoir humain. Mais l’attitude des sociaux-démocrates pouvait au moins s’expliquer dans une certaine mesure : ils étaient restés de bons patriotes et croyants dans l’Etat et l’autorité, avec tous les préjugés et attitudes étriquées de nationalisme et de moralité bourgeoise.
Mais Kropotkine—le penseur anarchiste limpide, l’antigouvernementaliste et révolutionnaire intransigeant —aurait pris parti pour la boucherie en Europe et apporterait son soutien et ses encouragements à tel ou tel gouvernement ? Impossible ! Nous ne pouvions pas le croire—jusqu’à ce que nous lisions la prise de position de Kropotkine lui-même dans l’hebdomadaire anarchiste juif—le Freie Arbeiter Stimme—et la lettre reproduite ci-dessus.

C’est un choc des plus douloureux que de réaliser que même Kropotkine, tout penseur limpide qu’il est, a dans ces circonstances, été victime de la psychologie de guerre qui domine aujourd’hui l’Europe. Ses arguments sont pauvres et superficiels. Dans sa lettre à Gustav Steffen il est devenu si sensible aux caractères artificiels de la haute politique qu’il a perdu de vue le fait le plus élémentaire de la situation, à savoir que la guerre en Europe n’est pas une guerre entre nations mais une guerre entre gouvernements capitalistes, pour le pouvoir et les marchés. Kropotkine argumente comme si le peuple allemand était en guerre contre le peuple français, russe ou anglais, alors qu’en réalité, ce sont les seules cliques dirigeantes et capitalistes de ces pays qui sont responsables de la guerre et qui vont en tirer profit.

Tout au long de sa vie, Kropotkine nous a enseigné que la raison de la guerre moderne est toujours la compétition pour les marchés et le droit d’exploiter le retard industriel des nations .(1) Est-ce que le prolétariat en Allemagne, en France ou en Russie est intéressé par de nouveaux marchés ou par l’exploitation du retard industriel des nations ? Ont-ils quelque chose à gagner dans le cas précis ou dans tout toute autre guerre capitaliste ?

Dans la lettre au professeur Steffen, Kropotkine oublie bizarrement de mentionner la classe ouvrière des puissances combattantes. Il parle abondamment des ambitions militaires de la Prusse, de la menace d’une invasion allemande et de jeux gouvernementaux semblables. Mais où sont les ouvriers là-dedans ? Est-ce que les intérêts économiques des classes ouvrières européennes sont représentés dans cette guerre, vont- elles en tirer un quelconque profit quel qu’en soit le résultat, et la solidarité internationale est-elle renforcée en envoyant des ouvriers russes et français massacrer leurs frères travailleurs en uniformes allemands ? Kropotkine ne nous a t’il pas toujours enseigné que la solidarité du monde ouvrier était la clé de voûte de tout vrai progrès, et qu’elle n’a aucun intérêt qui soit dans les querelles entre ses maîtres gouvernementaux ou industriels ?

Kropotkine s’attarde sur la menace du militarisme prussien et sur la nécessité de le détruire. Mais le militarisme prussien peut-il être détruit par le militarisme des alliés ? Le militarisme d’un pays —de n’importe quel pays —ne repose t’il pas sur le consentement du peuple, et Kropotkine n’a t’il pas toujours affirmé que seules la conscience révolutionnaire et la solidarité économique des travailleurs pouvaient forcer le capital et le gouvernement à y mettre fin et, en dernier lieu, à l’abolir ?

Certes Kropotkine ne prétendra pas que le carnage, la rapine et la destruction font progresser la civilisation d’un pays au détriment d’un autre. Il a toujours souligné que la vraie culture—dans le sens de la liberté sociale et du bien-être économique—réside dans le peuple lui-même et qu’il n’y a pas de différence dans la nature profonde d’un gouvernement, quelle que soit sa forme précise. D’ailleurs, il a dit à maintes reprises que les gouvernements libéraux sont les plus subtiles et, en conséquence, les plus dangereux esclavagistes de l’humanité.

Nous regrettons profondément, le plus profondément,le changement d’attitude de Kropotkine. Mais même la grande catastrophe européenne ne peut changer notre position sur la fraternité internationale humaine. Nous condamnons sans réserve toutes les guerres capitalistes, quels que soient les sophismes employés pour défendre l’une ou l’autre bande de pirates et exploiteurs comme plus libéraux. Nous soutenons immuablement que la guerre est le jeu des maitres, toujours aux dépens des ouvriers dupés. Ces derniers n’ont rien à gagner de la victoire de l’un ou de l’autre bord. Le militarisme prussien n’est pas une plus grande menace pour la vie et la liberté que l’autocratie tsariste. Aucun ne peut être détruit par l’autre. Les deux doivent, et seront détruits, seulement par le pouvoir social révolutionnaire du prolétariat international uni.

1. Wars and Capitalism, Ch. I.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s