Anarchisme : La Connexion Féministe

Texte original : Anarchism: The Feminist Connection  Peggy Kornegger Première publication dans la revue Second Wave. Printemps 1975

Extraits – Ne sont pas traduits ici les deux premiers chapitres What Does Anarchism Really Mean? et Beyond Theory—Spain 1936-39, France 1968

L’anarchisme et le mouvement des femmes

Le développement de la sororité est une menace unique, car elle est dirigée contre le modèle social et psychique fondamentale de la hiérarchie et de la domination…1
Mary Daly

A travers tout le pays, des groupes autonomes de femmes ont commencé à fonctionner sans la structure, les dirigeants et autres hommes à tout faire de la gauche masculine, créant indépendamment et simultanément des organisations semblables à celles des anarchistes de tous temps et de tous lieux. Aucun accident, non plus.2
Cathy Levine

Je n’ai pas traité du sujet du rôle des femmes en Espagne et en France, car il peut se résumer en un mot – inchangé. Les anarchistes hommes ne se sont guère comportés mieux que les autres mâles ailleurs en ce qui concerne l’assujettissement des femmes. 3 D’où l’absolue nécessité d’une révolution anarchiste féministe. Sinon, les principes mêmes sur lesquels est basé l’anarchisme deviennent une parfaite hypocrisie.

Le mouvement des femmes actuel et une analyse féministe radicale ont beaucoup contribué à la pensée libertaire. En fait, je suis convaincue que les féministes ont été des anarchistes de manière inconscientes, aussi bien en théorie qu’en pratique, durant des années. Nous devons maintenant devenir pleinement conscientes des connexions entre l’anarchisme et le féminisme et utiliser ce cadre pour nos réflexions et nos actions. Nous devons être capables de voir clairement où nous voulons aller et comment y aller. Afin d’être plus efficaces, de créer l’avenir qui nous semble possible, nous devons prendre conscience que ce que nous voulons n’est pas le changement mais la transformation totale.

La perspective féministe radicale est pratiquement du pur anarchisme. La théorie de base postule que la famille nucléaire constitue le fondement de tous les systèmes autoritaires. La leçon qu’apprennent les enfants, venant du père, du professeur, du patron, de Dieu, est OBÉIR à la puissante voix anonyme de l’Autorité. Passer de l’enfance à l’âge adulte signifie devenir un parfait automate, incapable de s’interroger ou même de penser clairement. Nous entrons dans la classe moyenne américaine, croyant tout ce qu’on nous dit et acceptant dans un état d’hébétude la destruction de la vie autour de nous.

Ce à quoi les féministes sont confrontées est un lavage de cerveau – l’attitude du mâle dominant envers le monde extérieur, ne permettant qu’une relation sujet/objet. Le comportement politique traditionnel du mâle réduit les humains au statut d’objets puis les domine et les manipule dans des « buts » abstraits. Les femmes, d’un autre côté, essaient de développer une conscience de « l’Autre » dans tous les domaines. Nous considérons la relation de sujet à sujet non seulement comme souhaitable mais comme nécessaire. (Beaucoup d’entre nous ont choisi de travailler avec ou d’aimer uniquement des femmes pour cette seule raison – ces types de relations sont rendues beaucoup plus possibles.) Ensemble, nous travaillons à étendre notre empathie et notre compréhension envers les autres formes de vie et à nous identifier avec ces entités extérieures, plutôt que de les réifier et de les manipuler. A ce stade, un respect pour toutes les formes de vie constitue un pré-requis pour notre propre survie.

La théorie radicale féministe critique également les modèles de pensée hiérarchiques masculins – dans lesquels la rationalité domine la sensualité, l’esprit domine l’intuition, et les oppositions et polarités permanentes (actif/passif, enfant/adulte, sain d’esprit/fou, travail/jeu, spontanéité/organisation) nous éloigne de l’expérience corps-esprit comme un tout et du Continuum de l’expérience humaine. Les femmes essaient de se débarrasser de ces oppositions, de vivre en harmonie avec l’univers comme un tout, êtres humains intégrés visant à la guérison collective de nos blessures personnelles et de nos schismes.

Dans la pratique actuelle au sein du Mouvement des Femmes, les féministes ont connu des succès et des échecs en abolissant la hiérarchie et la domination. Je pense que les femmes parlent et agissent fréquemment comme des anarchistes « intuitives », c’est à dire que nous approchons ou frôlons un refus total de toute pensée et organisation patriarcale . Cette approche, néanmoins, est bloquée par des formes puissantes et insidieuses que revêt le patriarcat – dans nos esprits et dans nos relations les unes avec les autres. Vivre au sein de et être conditionnées par une société autoritaire nous empêche souvent d’établir cette connexion de la plus grande importance entre féminisme et anarchisme. Lorsque nous disons que nous combattons le patriarcat, il n’est pas toujours clair pour chacune d’entre nous que cela signifie combattre toutes les hiérarchies, tous les leaderships, tous les gouvernements et l’idée même d’autorité. Nos élans vers un travail collectif et des petits groupes sans leader ont été anarchiques, mais dans la plupart des cas, nous ne les avons pas appelés ainsi. Et c’est important, parce que la compréhension du féminisme comme anarchisme pourrait servir de tremplin pour que les femmes se projettent du réformisme et des mesures bouche-trous vers une confrontation révolutionnaire avec la nature fondamentale des politiques autoritaires.

Si nous voulons « abattre le patriarcat », nous devons parler de l’anarchisme, savoir exactement ce qu’il recouvre, et utiliser ce cadre pour nous transformer nous-mêmes et la structure de nos vies quotidiennes. Le féminisme ne signifie pas un pouvoir corporatiste féminin ou une femme-président; il signifie aucun pouvoir corporatiste et aucun président. Le Equal Rights Amendment ne transformera pas la société ; il accorde seulement le « droit » aux femmes de s’intégrer dans une économie hiérarchique. Remettre en cause le sexisme signifie contester toutes les hiérarchies –économiques, politiques et personnelles. Et cela signifie une révolution anarcha-féministe.

Quand, précisément, les féministes ont- elles été anarchiques et quand nous sommes-nous arrêtées en chemin? Lorsque la seconde vague du féminisme s’est répandue à travers le pays à la fin des années 60,les formes que prenaient les groupes de femmes reflétaient une conscience libertaire implicite. Dans la rébellion contre les jeux compétitifs du pouvoir, la hiérarchie impersonnelle et les organisations tactiques de masse des conceptions politiques masculines, les femmes se sont divisées en petits groupes de sensibilisation sans leader, qui traitaient des questions personnelles de la vie quotidienne. Face à face, nous essayions d’aller à la racine des causes de notre oppression en partageant nos perceptions et nos perceptions jusqu’alors non valorisées. Nous avons appris les unes des autres que la politique n’est pas quelque chose « d’extérieur » mais dans nos esprits, nos cœurs et entre les individus. Les relations personnelles pouvaient nous opprimer, et nous opprimaient, autant qu’une classe politique. Notre misère et notre dégoût de soi résultaient directement de la domination masculine – à la maison, dans la rue, au travail et dans les organisations politiques.

Alors, dans de nombreuses régions des États-Unis, sans liens entre elles, des groupes de parole se sont formés comme (ré)action spontanée, directe aux formes du patriarcat. L’importance accordée aux petits groupes comme unité de base organisationnelle, au personnel et au politique, à l’anti-autoritarisme, et à l’action directe spontanée était fondamentalement anarchique. Mais où étaient les années et les années de préparation qui avaient déclenché la révolution espagnole? La structure des groupes de femmes affichait une ressemblance frappante avec celle des groupes d’affinité anarchistes au sein des organisations anarcho-syndicalistes en Espagne, en France et dans de nombreux autres pays. Cependant, nous ne nous considérions pas comme anarchistes et ne nous étions pas organisées consciemment selon des principes anarchistes. A l’époque, nous ne disposions même pas d’un réseau de communication alternatif et de partage d’outils et d’idées. Avant que le mouvement des femmes soit autre chose qu’une poignée de groupes isolés tâtonnant dans l’obscurité à la recherche de réponses, l’anarchisme comme idéal innommé existait dans nos esprits.

Je crois que cela place les femmes dans la position unique d’être les porteuses d’une conscience anarchiste souterraine, qui, si elle est articulé et concrétisée, peut nous emmener plus loin que tout autre groupe précédemment vers la réalisation de la révolution totale. L’anarchisme intuitif des femmes, si il est stimulé et clarifié, constitue un incroyable bond en avant (ou au delà) dans la lutte pour la libération humaine. La théorie radicale féministe comme Révolution Ultime. Cela est vrai si, et seulement si, nous prenons conscience de, et que nous revendiquons, nos racines anarchistes. Du moment où nous échouons à voir la connexion féministe avec l’anarchisme, nous n’allons pas au bout de la révolution et sommes prises au piège du « vieux rut politique mâle ». Le temps est venu de cesser de tâtonner dans l’obscurité, de voir ce que nous avons réalisé et ce que nous faisons par rapport à où nous voulons aller en dernier lieu.

Les groupes de parole étaient un bon début mais ils se sont souvent si enlisés dans des discussions au sujet de problèmes personnels qu’ils ont échoué à franchir le pas vers l’action directe et la confrontation politique. Les groupes qui s’organisaient autour d’une question ou d’un projet spécifique découvraient que « la tyrannie de l’absence de structure » pouvait être aussi destructive que la « tyrannie de la tyrannie ». 4 L’échec pour combiner organisation et spontanéité a provoqué fréquemment l’émergence de celles qui possédaient le plus de compétences ou de charisme personnel comme leaders. Le ressentiment et la frustration éprouvée par celles qui étaient reléguées au suivisme s’exprimèrent à travers le conflit, la culpabilisation et les luttes de pouvoir. Cela se terminait trop souvent soit en inefficacité totale ou à une adhésion réactionnaire au « ce dont nous avons besoin, c’est de davantage de structure » (dans le vieux sens mâle du terme du haut vers le bas).

Une fois encore, je pense que ce qui faisait défaut était une analyse anarchiste verbalisée.

L’organisation ne doit pas étouffer la spontanéité ou suivre des modèles hiérarchiques. Les groupes de femmes ou les projets qui ont le mieux réussi sont ceux qui ont expérimenté différentes structures fluides : la rotation des tâches et des responsabilités, le partage de toutes les compétences, l’accès égal aux informations et aux ressources, les prises de décision collégiales et des créneaux horaires réservés à la discussion sur la dynamique de groupe. Ce dernier point structurel est important parce qu’il implique un effort continuel de la part des membres du groupe pour surveiller les « phénomènes rampants du pouvoir ». Si les femmes sont explicitement engagées dans un travail collectif, cela demande un vrai effort pour désapprendre la passivité (pour éliminer les « suiveuses ») et pour partager les compétences et les savoirs (pour éviter les « leaders »). Cela ne signifie pas que nous ne pouvons pas nous inspirer des paroles et vies des unes et des autres; des actions fortes par des individues fortes peuvent être contagieuses et donc importantes. Mais nous devons être prudentes de ne pas tomber dans de vieux modèles comportementaux.

Pour l’aspect positif, les structures émergentes du mouvement des femmes durant ces dernières années ont généralement suivi un modèle anarchiste de petits groupes centrés sur un projet, tissant un réseau alternatif de communication et d’actions collectives autour de questions spécifiques. Un succès partiel dans la prévention du phénomène de leader / »star » et la diffusion de petits projets (Centres d’écoutes pour les viols, centres de santé pour les femmes) à travers le pays ont rendu extrêmement difficile pour le mouvement des femmes d’être associé à une personne ou un groupe. Le féminisme est un monstre à multiples têtes qui ne peut pas être détruit par une seule décapitation. Nous nous développons et croissons de manière incompréhensible pour une mentalité hiérarchique.

Il ne s’agit pas cependant de sous-estimer l’énorme puissance de l’Ennemi. La forme la plus sournoise que peut prendre ce pouvoir est la récupération, qui se nourrit de la moindre vision non anarchique du féminisme, comme seul « changement social ». Concevoir le sexisme comme un mal qui peut être éradiqué par la participation des femmes au monde tel qu’il est c’est garantir la continuation de la domination et de l’oppression. Le capitalisme « féministe » est une contradiction de termes. Lorsque nous créons des coopératives de crédit, des restaurants, des librairies, etc., nous devons être pleinement conscientes que nous le faisons pour notre survie, dans le but de créer un contre-système dont les fonctionnements réfutent et défient la compétition, la recherche du profit et toutes les formes d’oppressions économiques. Nous devons nous engager « à vivre aux frontières »,5 pour des valeurs anti-capitalistes et non consuméristes. Ce que nous voulons n’est ni l’intégration ni un coup d’état qui « transfèrerait le pouvoir d’un groupe d’hommes à un autre groupe d’hommes ».6 Ce que nous demandons n’est rien d’autre que la révolution totale, une révolution dont les formes inventent un futur débarrassé de l’inégalité, de la domination, de l’irrespect des différences personnelles – en bref, une révolution féministe-anarchiste. Je crois que les femmes ont toujours su comment aller vers la libération humaine; nous avons seulement à nous débarrasser des conceptions et des discours politiques masculins et nous focaliser sur nos propres analystes anarchiques féminines.

1. Mary Daly, Beyond God the Father (Beacon Press, 1973), p. 133.
2. Cathy Levine, « The Tyranny of Tyranny« , Black Rose 1, p.56.
3. Temma Kaplan du Département d’Histoire de l’ UCLA a réalisé une recherche considérable sur les groupes de femmes anarchistes (notamment « Mujeres Libres ») durant la révolution espagnole. (NDT Des documents en ligne deTemma Kaplan  sont visibles sur Libcom. Voir Egalement Gender Identities and Popular Protest )Voir aussi Liz Willis, Women in the Spanish Revolution, Solidarity Pamphlet No. 48.
4. Voir « The Tyranny of Structurelessness« , de Joreen [Jo Freeman, trad en français ]  Second Wave,Vol. 2, No. 1, et Cathy Levine « The Tyranny of Tyranny« , Black Rose 1. NDT L’article de Cathy Levine sera probablement traduit dans une rubrique « organisation » plus que anarcha-féministe
5. Mary Daly, Beyond God the Father (Beacon Press, 1973) p.55.
6. Robin Morgan, conférence au Boston College, Boston, Mass., Nov. 1973.

Où allons-nous à partir de là ? Rendre réelle l’utopie

« Ah, ta vision est une connerie romantique, une religiosité à l’eau de rose, un idéalisme vaporeux. » « Tu fais de la poésie parce que tu est incapable d’apporter des détails concrets . » Ainsi parle la petite voix derrière ma (vôtre?) tête. Mais le front, lui, sait que si vous étiez ici, près de moi, nous pourrions parler. Et que dans notre discussion, viendraient des descriptions (détaillées, concrètes) de ce qui pourrait arriver et comment, comment ceci et cela pourrait être résolu. Ce dont manque ma vision , ce sont de corps détaillés et concrets. Alors elle ne serait plus une vision vaporeuse mais une réalité charnelle « .7
Sue Negrin

« Au lieu de se décourager et de rester isolées nous serions dans nos petits groupes à discuter, préparer, créer et mettre le bazar … nous serions toujours engagées activement dans , et à la création d’ un travail féministe, parce que nous nous en nourrissons toutes; en son absence, les femmes prennent des tranquillisants, deviennent folles et se suicident » .8
Cathy Levine

Celles d’entre nous qui avons vécu dans l’excitation des sit-ins, des marches, des grèves étudiantes , des manifestations et de la REVOLUTION MAINTENANT des années 60 peuvent se sentir désillusionnées et totalement cyniques envers ce qui se passe dans les années 70. Renoncer, abandonner (le mariage « libre » »open »? Le capitalisme hip? Le gourou Maharaji?) semble plus facile que d’envisager des décennies de luttes et peut-être même un échec pour finir. A ce stade, nous manquons d’une vue d’ensemble pour y voir un processus révolutionnaire. Sans elle, nous sommes condamnées à des luttes isolées, sans issue, ou à des solutions individuelles. Sans ce genre de cadre, ou de point de convergence, ce qu’apporte l’anarcha-féminisme apparaît comme être un pré-requis pour tout effort significatif visant à atteindre des buts utopiques. En nous tournant vers l’Espagne ou la France, nous pouvons constater qu’une vraie révolution « n’est ni un événement accidentel ni un coup d’état artificiellement conçue d’en haut. » 9 Elle demande des années de préparation: le partage d’idées et d’informations, des changements dans les consciences et les comportements, et la mise en place d’alternatives politiques et économiques aux structures hiérarchiques capitalistes. Elle demande des actions directes spontanées de la part d’individus autonomes à travers une confrontation politique collective. Il est important de « libérer notre esprit » et notre vie personnelle, mais cela n’est pas suffisant. La libération n’est pas une expérience solitaire ; elle s’effectue conjointement avec d’autres êtres humains. Les « femmes libérées » prises individuellement n’existent pas.

Alors, ce dont je parle est un processus à long terme, une série d’actions dans lesquelles nous désapprendrions la passivité et apprendrions à prendre le contrôle de nos propres vies. Je parle d’un « évidage » du système actuel à travers la formation d’alternatives mentales et physiques (concrètes) aux choses telles qu’elles sont. L’Image romantique d’une petite bande de guérillas armées renversant le gouvernement U.S est obsolète (tout comme dans sa version mâle) et fondamentalement opposée à notre conception de la révolution. Nous serions écrasées si nous essayons.En outre, comme le dit l’affiche, « Ce que nous voulons n’est pas renverser le gouvernement mais une situation dans laquelle il perdra le contrôle. » C’est ce qui est arrivé (temporairement) en Espagne et presque arrivé en France. Que la résistance armée soit ou non nécessaire à un moment donné est ouvert au débat. Le principe anarchiste que « les moyens créent la fin » semble impliquer le pacifisme, mais le pouvoir de l’état est si grand qu’il est difficile d’être catégorique au sujet de la non-violence. (La résistance armée a été cruciale en Espagne, et semblait importante en France en 1968 aussi.) La question du pacifisme , néanmoins, nécessiterait une autre réflexion et ce qui m’intéresse ici est la préparation en vue de transformer la société, une préparation qui inclut un cadre anarcha-féministe, une patience révolutionnaire à long terme et une confrontation active continuelle avec les attitudes patriarcales établies.

Nous sommes familiarisées depuis longtemps à ces tactiques de préparation. Nous devons continuer et les développer plus avant. Je les conçois comme fonctionnant à trois niveaux : (1) « éducatif » (partage d’idées, d’expériences), (2) économique/politique, et (3) personnel/politique.

« L’éducation » a une connotation un peu condescendante, mais je ne veux pas dire « apporter la bonne parole aux masses » ou culpabiliser les individus pour les amener à des façons d’être prescrites. Je parle des nombreuses méthodes que nous avons mises au point pour partager nos vies les unes avec les autres – de l’écriture (notre réseau de publications féministes), des groupes d’étude, des émissions de radio et de TV pour les femmes, jusqu’aux manifestations, marches et théâtre de rue. Les médias semblent être un domaine particulièrement important pour la communication et l’influence révolutionnaires – pensons seulement à comment nos vies ont été dé-formées par la radio et la TV 10. Considérées séparément, ces points peuvent sembler inefficaces, mais les individus changent à travers l’écriture, la lecture, la discussion et l’écoute les uns des autres, tout autant qu’en participant activement à des mouvements politiques. Descendre dans les rues ensemble met fin à la passivité et crée un esprit d’effort collectif et apporte l’énergie vitale qui peut nous aider à continuer et à nous transformer. Ma propre métamorphose de jeune-fille- américaine-ordinaire en anarcha-féministe est due à une dizaine d’années de le lectures, de discussions, d’engagements avec toutes sortes de gens et d’opinions politiques différentes – du Midwest aux côtes Est et Ouest. Mon expérience est peut être d’une certaine façon unique, mais je pense qu’elle n’a rien d’extraordinaire. Dans beaucoup, beaucoup d’endroits de ce pays, les gens commencent lentement à s’interroger sur la façon dont ils ont été conditionnés à la docilité et à la passivité. Dieu et le gouvernement ne sont plus les autorités suprêmes qu’ils ont été. Ce n’est pas pour minimiser l’étendue des pouvoirs de l’Église et de l’État, mais seulement pour souligner que des évolutions apparemment bénignes de la pensée et du comportement, lorsqu’elles sont consolidées par l’action collective, constituent un réel défi pour le patriarcat.

Les tactiques économiques/politiques tombent dans le domaine de l’action directe et de « l’illégalité réfléchie » (Terme de Daniel Guérin). L’anarcho-syndicalisme définit trois principaux modes d’action directe: le sabotage, la grève et le boycott. Le sabotage signifie « bloquer par tous les moyens possibles, le processus ordinaire de production » 11. De plus en plus fréquemment, le sabotage est pratiqué par des individus inconsciemment influencés par l’évolution des valeurs sociétales. Par exemple, l’absentéisme systématique est pratiqué par les cols blancs et les cols bleus. Le défi aux employeurs peut prendre une forme subtile comme le « ralentissement » ou aussi explicite que « Va te faire foutre ». Effectuer le moins possible de travail le plus lentement possible est une pratique commune chez les employés, comme de mettre le souk dans le processus ordinaire du travail (souvent comme tactique syndicale durant une grève). Par exemple, les erreurs habituelles de classement ou la perte de « documents importants » par des secrétaires, ou l’inversion des panneaux d’affichage de destinations des trains lors de la grève des chemins de fer en Italie en 1967.

Les tactiques de sabotage peuvent être utilisées pour rendre des grèves plus efficaces. La grève, en elle-même, est l’arme la plus importante des travailleurs. Toute grève localisée peut paralyser le système si elle s’étend à d’autres industries et se transforme en grève générale. La révolution sociale totale est alors à portée de la main. Bien sûr, le but ultime de la grève générale doit être le contrôle des outils de production par les travailleurs (dans le sens de prendre le contrôle et de la garder), ou sinon la révolution sera mort-née (comme en France, en 1968).

Le boycott peut aussi être une forme efficace de grève ou de stratégie syndicale (par exemple, le boycott du raisin et des salades produits par des travailleurs non-syndiqués et celui des pantalons Farah *). De plus, il peut être utilisé pour obtenir des évolutions économiques et sociales. Refuser de voter, de payer des impôts pour la guerre, ou de participer à la compétition capitaliste ou à la sur-consommation est tout aussi important lorsque cela est associé avec le soutien à de structures alternatives à but non lucratif (coopératives de production alimentaire, centres de soins ou d’aide juridique, recyclage de vêtements, librairies, écoles alternatives, etc.). Le consumérisme est l’un des principaux bastions du capitalisme. Boycotter l’achat lui-même (notamment les produits inutiles et ceux lancés avec une publicité agressive) est une tactique qui a le pouvoir de changer « la qualité de la vie quotidienne ». Le refus de voter est souvent pratiqué par désespoir ou passivité plutôt que comme position politique consciente contre une pseudo démocratie ou le pouvoir et l’argent élisent une élite politique. L’abstention peut signifier autre chose que le silence consentant si nous nous consacrons en même temps à la mise en place de formes véritablement démocratiques au sein d’un réseau alternatif de groupes d’affinité anarchistes.

Cela nous amène au troisième domaine du personnel/politique, qui est bien sûr étroitement lié aux deux précédents. Le groupe d’affinité anarchiste est depuis longtemps une structure organisationnelle révolutionnaire. Dans les organisations anarcho-syndicalistes, ils ont fonctionné comme terrain d’apprentissage pour l’autogestion des travailleurs. Ils peuvent prendre la forme de groupes temporaires d’individus dans un but spécifique à court terme , ou de collectifs de travail plus « permanent » (comme alternative au professionnalisme et au carriérisme élitiste), ou encore de communautés de vie où les individus apprennent à se débarrasser de la domination et de l’esprit de possession dans leurs relations inter-personnelles. Les groupes d’affinité anarchistes sont potentiellement la base sur laquelle nous pouvons construire une société nouvelle, libertaire, non hiérarchique. La façon dont nous vivons et travaillons change la façon dont nous pensons et ressentons (et vice versa), et lorsque les évolutions de la conscience se transposent dans l’action et le comportement, la révolution a commencé.

Rendre réelle l’Utopie suppose beaucoup de niveaux de luttes. En plus de tactiques spécifiques, qui peuvent être constamment développées et transformées, nous avons besoin de ténacité politique: tla force et la capacité de voir au-delà du présent, un avenir révolutionnaire joyeux. Passer de l’un à l’autre demande plus qu’un acte de foi. Cela exige de notre part un engagement quotidien, sur le long terme, dans l’action directe.

7.  Sue Negrin,Begin at Start (Times Change Press, 1972) p.171.
8.  Levine, p.50.
9. Dolgoff, The Anarchist Collectives (Free Life Editions, 1974) p. 19.
10. Les Cohn-Bendits ont déclaré que l’erreur majeure en 1968 à Paris fut l’échec de prendre le contrôle total des médias, notamment la radio et la TV.
11. Goldman, « Syndicalism: Its Theory and Practice », Red Emma Speaks, p.71.
*NDT. La plus importante marque de confection de pantalons des Etats-Unis et une des plus rétrogrades socialement . En 1972, des ouvrier-es furent licencié-es pour activités syndicales, et plus de 3 000 employé-es se mirent en grève. La grève fut soutenue par un appel au boycott lancé par d’autres syndicats (Teamsters, UAW, Postal Workers, United Farm Workers, …) qui valut à Farah une perte de 8,3 millions de $ sur une année fiscale, comparée à un profit de 6 millions l’année précédente. En mai 1974, les ouvrier-es obtinrent le droit de se syndiquer

La Transformation du Futur

« La création d’une culture féminine est un processus aussi général que nous pouvons l’imaginer puisqu’elle est la participation à une VISION qui se régénère perpétuellement dans chaque circonstance, de discuter avec des amies à organiser des boycotts, d’occuper des locaux pour en faire des haltes-garderies à faire l’amour avec nos sœurs . Elle est révélatoire, indéfinissable, sauf comme processus de transformation. La culture des femmes, c’est chacune d’entre nous, exorcisant, nommant, créant, en vue d’une vision harmonieuse de nous-mêmes, mutuelle, et de notre sœur la terre. Durant les dix dernières années, le fait que nous n’ayons jamais été aussi proches dans toute l’histoire du patriarcat de renverser son pouvoir … fait naître un espoir exaltant — un fol ESPOIR brut, contagieux, invincible!… L’espoir, la victoire de la vie sur la mort, sur le désespoir et l’insignifiance, se manifeste partout où je porte mon regard aujourd’hui — comme des taliswomen de la foi dans la VISIONFEMME… » 12
Laurel

J’avais pris l’habitude de penser que si la révolution n’arrivait pas demain, nous serions condamnés à un destin catastrophique (ou au moins catatonique). Je ne pense plus désormais en termes de avant-après la révolution, et que nous nous préparons nous-mêmes à l’échec et au désespoir en pensant dans ces termes. Je crois que ce dont nous avons besoin, absolument besoin, afin de continuer à lutter (malgré l’oppression dans nos vies quotidiennes) est l’ESPOIR, c’est à dire une vision de l’avenir si belle et si puissante qu’elle nous pousse constamment vers l’avant dans une création ascendante d’un monde intérieur et extérieur à la fois habitable et épanouissant pour tous. Je crois que l’espoir existe — que ce soit dans la « visionfemme » de Laurel, dans le « courage existentiel » de Mary Daly 13 ou dans l’anarcha-féminisme. Nos voix différentes décrivent le même rêve, et « seul le rêve peut fracasser la pierre qui bloque notre bouche. »14 En même temps que nous parlons, nous changeons, nous nous transformons et transformons simultanément le futur.

Il est vrai qu’il n’existe pas de solution individuelle dans notre société. 15 Mais si nous pouvons contrebalancer cette constatation plutôt déprimante avec une conscience des métamorphoses radicales que nous avons expérimentées – dans nos esprits et dans nos vies – alors peut-être trouverons nous le courage de continuer à créer ce que nous RÊVONS être possible. Évidemment, il n’est pas facile de faire face à l’oppression quotidienne et de continuer encore à espérer. Mais c’est notre seule chance. Si nous abandonnons l’espoir (la capacité à voir des connexions, à rêver le présent à travers le futur), alors nous avons déjà perdu. L’espoir est l’outil révolutionnaire le plus puissant de la femme; c’est ce que nous nous donnons mutuellement chaque fois que nous partageons un moment de nos vies, notre travail et nos amours. Il nous extrait du dégoût de soi, de l’auto-flagellation et du fatalisme qui nous maintient prisonnières dans des cellules séparées. Si nous nous laissons aller à la dépression et au désespoir maintenant, nous acceptons le caractère inéluctable des politiques autoritaires et de la domination patriarcale (« Le désespoir est la pire trahison, la séduction la plus glaciale : c’est croire qu’en fin de compte, l’ennemi triomphera ».16 Marge Piercy). Nous ne devons pas laisser notre souffrance et notre colère s’affaiblir dans le désespoir ou des demies-« solutions » à court terme. Rien de ce que nous faisons est suffisant, mais d’un autre côté, ces « petits changements » effectués dans nos têtes, nos vies, celles des autres, ne sont pas totalement futiles et inefficaces. Cela prend longtemps pour faire la révolution: c’est à la fois quelque chose que l’on prépare et que l’on vit maintenant. La transformation de l’avenir ne sera pas instantanée mais elle peut être totale… un continuum de pensées et d’actions , d’individualité et de collectivité, de spontanéité et d’organisation, se déroulant à partir de ce qui est vers ce qui peut être.

L’anarchisme offre un cadre pour cette transformation. C’est une vision, un rêve, une possibilité qui devient « réel » lorsque nous le vivons. Le féminisme est la connexion qui relie l’anarchisme à l’avenir. Lorsque nous percevons enfin clairement cette connexion, lorsque nous parvenons à cette vision, lorsque nous refusons que l’on nous détruise cet ESPOIR, nous franchirons la barrière du néant qui nous sépare d’un être à peine imaginable aujourd’hui. Nos corps de femmes ont porté pendant des siècles la visionfemme de l’anarcha-féminisme. « Ce sera une lutte continuelle pour chacune de nous de donner naissance à cette vision »17 mais nous devons le faire. Nous devons « chevaucher notre colère comme des éléphants dans une bataille ».

We are sleepwalkers troubled by nightmare flashes,
In locked wards we closet our vision, renouncing …
Only when we break the mirror and climb into our vision,
Only when we are the wind together streaming and singing,
Only in the dream we become with our bones for spears,
we are real at last
and wake.18

12. Laurel, « Towards a Woman Vision« , Amazon Quarterly, Vol. 1, n° 2, p.40.
13. Daly, p.23.
14. Marge Piercy, « Provocation of the Dream« .
15. Fran Taylor, « A Depressing Discourse on Romance, the Individual Solution, and Related Misfortunes« , Second Wave, Vol. 3, No. 4.
16. Marge Piercy, « Laying Down the Tower« , To Be of Use (Doubleday, 1973), p.88.
17. Laurel, p.40.
18. Piercy, « Provocation of the Dream« . Nous sommes des somnambules dérangées par des éclairs de cauchemars,/ Dans des salles verrouillées nous enfermons notre vision, renonçant…/ Seulement lorsque nous brisons le miroir et montons à bord de notre vision,/ Seulement lorsque nous sommes le vent ruisselant et chantant à la fois ,/ Seulement lorsque dans nos rêves nos os deviennent des lances,/ Nous sommes enfin réelles/ et nous nous réveillons

 

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