Dissensions au sein des rangs libertaires

Dissensions au sein des rangs libertaires
Robert J. Alexander

Le texte ci-dessous est la traduction intégrale d’un chapitre du livre The anarchists in the Spanish war (Janus Publishing Company Limited 1999), vol II chap 34, p 1030 et suivantes de l’édition électronique. (Voir aussi le chapitre du même auteur Violence et terrorisme anarchiste durant la guerre civile)

A l’évidence, depuis le début de la guerre civile, les anarchistes avaient fait marche arrière sur le plan idéologique. Ce processus a commencé avec la décision fondamentale de la CNT catalane de ne pas assumer le pouvoir officiellement après le 19 juillet, mais de collaborer plutôt avec les autres groupes qui soutenaient la cause de la république. Il fut renforcé par les décisions d’entrer dans les gouvernements de Catalogne et de la république. Néanmoins, aucune fracture importante ne se produisit au sein du mouvement libertaire suite à ces compromis envers l’idéologie et les pratiques traditionnelles.

Ce n’est qu’après les événements de mai et l’expulsion des anarchistes des gouvernements de Catalogne et de la république que de telles divisions commencèrent à apparaître de manière significative. Les pressions extrêmes sur les anarchistes durant la dernière période de la guerre civile eurent un impact sur la vie interne du mouvement. Différents groupes réagirent différemment à ces pressions des staliniens et de leur alliés et quant aux relations des libertaires avec le gouvernement. Ces différences d’appréciations et de jugements conduisirent en dernier lieu à des positions conflictuelles au grand jour sur le rôle de mouvement vis à vis de la république durant la dernière année de la guerre contre Francisco Franco.

Une des stratégies des staliniens était d’essayer d’infiltrer les rangs anarchistes. Diego Abad de Santillan a remarqué ces efforts pour « démembrer » le mouvement libertaire ainsi que le fait que le comité national de la CNT avait dénoncé ces tentatives, même si il affirmait aussi qu’il ne l’avait fait « qu’en paroles » et qu’il s’était trop aligné sur le gouvernement Negrin et les forces politiques qui le soutenaient.1 Rien n’indique que les staliniens ont réussi à ce que leurs partisans prennent pieds au sein des organisations libertaires.

Il est néanmoins évident que les staliniens ont certainement spéculé sur la possibilité de diviser les rangs anarchistes. Ainsi, Palmiro Togliatti avait signalé à ses patrons à Moscou, le 25 novembre 1937:

« La différence s’accentue, au sein de la CNT, entre l’aile légaliste , qui souhaite une collaboration avec nous , et l’aile terroriste. On parle d’une scission… Reste à voir si il est pertinent de signer un pacte entre le PC et la CNT. Mon opinion est favorable… Il est nécessaire d’éviter que la CNT ne se lance, d’un seul bloc, sur une voie aventureuse, et, en même temps, d’établir des liens avec la partie saine de la CNT … » 2

Controverse au sujet de la participation aux gouvernements

Même si des différences marquées d’opinion ont commencé à être plus visibles au sein du mouvement anarchiste durant la dernière années de la guerre civile, elles ne datent pas de là. Malgré que la décision de la CNT catalane de ne pas se saisir du pouvoir officielle après le 19 juillet avait rencontré une unanimité presque totale, (comme nous l’avons noté précédemment dans cet ouvrage), une controverse eut lieu au sein des rangs libertaires lorsque les anarchistes décidèrent de rejoindre les gouvernements catalan et de la république.

L’entrée des libertaires aux gouvernements avaient le soutien d’une grande majorité des adhérents du mouvement, et l’opposition était très limitée. José Peirats, qui lui était lui-même opposé, en témoigne. Après avoir cité les justifications officielles des dirigeants de la CNT pour l’entrée dans le gouvernement de Largo Caballero, il posait la question:

« Est-ce que tous les militants étaient d’accord? Est-ce que cette position nouvelle de la CNT avait le soutien de l’anarchisme et de l’anarcho-syndicalisme international ? A l’exception de courants minoritaires, qui avaient manifesté leurs désaccords dans leurs journaux et à travers des comités , des réunions, des plenums et des assemblées, la triste vérité est que la grande majorité des militants étaient guidés par un fatalisme certain, comme résultat direct des réalités tragiques de la guerre. »3

Néanmoins l’opposition à la reddition anarchiste, même temporaire, vis à vis du refus de leur participation ‘à l’état’ existait. Manuel Salas, un ancien combattant de la CNT, faisait remarquer de nombreuses années plus tard que, même si il n’y avait eu que peu de désaccord sur l’entrée des anarchistes dans le gouvernement catalan à la fin septembre 1936, il y eut de nombreuses discussions et désaccords sur le fait de savoir si la CNT-FAI devait entrer dans le gouvernement de Largo Caballero.4

Un dirigeant des Juventudes Libertarias au moment de la guerre, Germinal Gracia, m’a dit de nombreuses années plus tard, qu’il avait édité un journal, El Quijote, qui s’était opposé à cette entrée et que l’hebdomadaire des Juventudes Libertarias avait adopté la même position. Il remarquait que l’entrée de la CNT dans la gouvernement de Largo Caballero avait été prise sans être soumise à la base de l’organisation et affirmait que beaucoup de militants de base s’étaient sentis trahis par cette décision à laquelle ils étaient fortement opposés.

Un des principaux opposants à l’entrée de la CNT dans le gouvernement républicain était José Peirats qui, pendant la guerre, était un dirigeant local des Juventudes Libertarias à Lérida, et qui y éditait un journal anarchiste, Acracia. Il soutenait que les ministres de la CNT n’auraient aucun pouvoir au sein du gouvernement et qu’il serait préférable qu’ils se battent pour la révolution dans les rangs de ses organisations. Après les événements de mai de Barcelone, il fut obligé de renoncé à la direction de Acracia en raison de son opposition.5

Cependant, Fidel Miró, qui avait été à la tête des Juventudes Libertarias durant presque toute la guerre civile, affirmé que la seule publication des Juventudes qui était opposée à l’entrée au gouvernement était celle de Peirats, et que, dans les plenums régionaux catalans de l’organisation, seules les délégations de Lérida, Hospitalet et une autre y étaient opposées.6

Le début de la dissidence au sein de la FAI

Durant la première année de la guerre civile, les gens en général – et même les membres du mouvement libertaire – n’observaient que peu de différence entre les opinions et les pratiques de la Confederación Nacional del Trabajo et la Federación Anarquista Ibérica. Les initiales CNT-FAI apparaissaient partout à Barcelone et dans les autres villes et villages de la république, comme si elles formaient qu’une même et seule organisation. Les délégations de la CNT comme de la FAI dans les gouvernements locaux, régionaux et autres institutions publiques, étaient un moyen d’assurer une plus grande représentation du mouvement libertaire, plus qu’elles ne marquaient une différence de points de vues entre les deux organisations. Il n’y avait apparemment aucune divergence significative entre la CNT et la FAI à cette époque. En fait, Gómez Casas avait remarqué que la FAI « s’était fait tellement oubliée » au début de la guerre civile et de la révolution qu’elle « n’avait pratiquement donné aucun signe de vie en tant qu’organisation jusqu’en septembre pratiquement ».7

Néanmoins, après les événements de mai et l’expulsion des anarchistes dus gouvernements républicain et catalan, la situation a commencé à changer. Les avis des dirigeants de la CNT et de la FAI sur comment s’opposer aux menées staliniennes pour obtenir le pouvoir sans partage, et notamment sur les relations avec le gouvernement.

Diego Abad de Santillán, un dirigeant de la FAI, a cité un memorandum de l’organisation de septembre 1938 qui expliquait:

« Le Comité Péninsulaire de la FAI, créé durant l’été de 1937, a commencé à adresser des observations fraternelles au Comité National de la CNT, à sa voir que, puisque nous avions laissé à la confédération l’initiative en matière politique, il était nécessaire de commencer à retrouver notre propre personnalité, afin d’arrêter, autant que faire se pouvait, le déclin de la révolution espagnole. Nous devons dire que nos efforts n’ont pas été couronnés de succès et que les désaccords au sujet de notre entente devenaient plus marqués au cours de nos discussions quotidiennes, au point qu’il était impossible de définir une orientation commune, d’arriver à une même interprétation et à une même solution face aux différents problèmes posés par la guerre, l’économie, la politique internationale, etc ».8

Santillán a décrit l’évolution de la fracture entre la direction de la FAI (soutenue dans une certaine mesure par la Federación Juvenil Libertaria – FJL) et le comité national de la CNT. Pour commencer, il y eut le refus catégorique de la CNT de rejoindre le gouvernement Negrin lorsqu’il fut formé et la déclaration publique faite par le comité national de la CNT à cette occasion:

« Les militants de la FAI n’avaient rien à redire à cette position claire et noble. Elle était la bonne…Seulement, ceux d’entre nous qui étions mieux informés lui donnions une signification différente, et nous doutions que ces paroles, qui représentaient la seule ligne acceptable pour la grande majorité dans la Confédération, avaient la même valeur pour les dirigeants improvisés de la grande organisation. Ceux-ci, en conflit avec l’esprit, les intérêts et les aspirations de la masse des travailleurs et des combattants, après avoir soutenu la politique de Largo Caballero, avoir pris contact avec Prieto pour l’informer qu’ils le soutenaient, et lorsque, malgré ce soutien, Prieto fut aussi renvoyé de ce gouvernement, ils s’alignèrent sur la politique de Negrin jusqu’après la défaite. »

Santillán fait remarquer que, après la chute de Bilbao, Juventud Libre, l’organe des FJL, avait publié un article avec le titre ‘La chute de Bilbao signifie l’échec du gouvernement Negrin.’ L’ article affirmait: « Parce que dans toute l’Espagne loyaliste, une seule clameur, un seul cri traverse la campagne et les villes: Dehors le gouvernement Negrin! Dehors le Parti Communiste, cause de toutes les défaites!’9

Selon Santillán,

« Les communications du 10 août 1937 du Comité National de la CNT au président du Conseil des Ministres, maintenaient la trajectoire honorable de mai. Peut-être péchaient-elles par prudence excessive, par tolérance et l’absence systématique de réponse aux provocateurs qui cherchaient à anéantir notre travail. Mais ces documents sont encore, dans la forme, emprunts de dignité. »10

Plus tard, en 1937, le comité national de la CNT, avec le soutien de la FAI, a présenté au gouvernement une critique des opérations militaires après la chute du gouvernement Largo Caballero. Ce document concluait que l’échec de l’offensive en Estrémadure, préparée par Largo Caballero, qui était dû au refus des russes de permettre aux forces aériennes d’y participer, « porte la responsabilité de la chute de Bilbao ». Il critiquait aussi l’inefficacité du commandement des petites offensives républicaines entreprises dans la région du centre et en Aragón, et soutenait que :

« L’opération de Brúñete a été exclusivement un coup politique, qui n’a pas servi la cause de la victoire sur le fascisme, mais qui a essayé de servir les intérêts du Parti Communiste au détriment des autres organisations …
Un changement radical est nécessaire dans la menée de la guerre pour éviter le désastre vers lequel nous nous dirigerions si nous continuons à procéder comme nous le faisons maintenant …
Nous avons cherché en vain un quelconque signe de correction dans l’orientation de la guerre, lorsque Prieto était ministre de la défense nationale, ou lorsque Negrin lui a succédé, qui aurait pu justifier le retrait de toutes les réserves, observations et jugements critiques faites par la direction de la CNT. »11

Au sujet du comité national de la CNT, Santillán a écrit :

« Ce qui est sûr, c’est qu’il a cessé toutes les critiques, il a offert à Negrin, après de nombreuses concessions et humiliations, un ministre choisi par lui, et il n’est resté, face à l’effondrement durant la presque totalité de l’année 1938, que notre voix individuelle et celle du Comité Péninsulaire de la FAI. »12

Au moment où le Comité Péninsulaire de la FAI commença à réagir face à la collaboration toujours plus étroite de la direction de la CNT avec Juan Negrin, la capacité de la FAI à s’adresser aux masses anarchistes était très limitée. Diego Abad de Santillán a écrit par la suite:

« Il n’était pas possible pour nous d’en appeler aux masses afin qu’elles fassent pression sur le gouvernement. La tentative en ce sens qu’avait fait Largo Caballero l’année précédente l’avait conduit à être prisonnier dans sa propre maison. Ce n’est pas que cela, ou quelque chose de pire, nous faisait peur, mais que dans la situation existante, un sacrifice personnel n’aurait rien apporté de positif. A plusieurs reprises, la presse gouvernementale, et la majeure partie d’entre elle l’était, a insinué que, pour des arrières-pensées moindres que les nôtres, de nombreuses personnes étaient en prison ou avaient été tuées. Et elle attribuait à la générosité du gouvernement le fait que nous pouvions circuler dans les rues Il est vrai que beaucoup d’espagnols de valeur ont été emprisonnés ou tués pour des accusations moindres. Nous avions aussi dénoncé cela comme l’une des nombreuses raisons pour lesquelles le pire gouvernement que n’ait connu l’Espagne depuis des siècles soit jugé et renvoyé…
Ce que nous disions dans nos publications, ce que nous communiquions à nos militants, ce que nous discutions entre amis, nous le disions aussi clairement au gouvernement. »13

Notes de l’Auteur

1. Diego Abad de Santillán: Por Qué Perdimos la Guerra, C. del Toro Editor, Madrid, 1975, p 22
2. Palmiro Togliatti: Escritos sobre la guerra de España, Editorial Critica, Barcelona, 1980, p 162
3. José Peirats: La C.N.T. en la Revolución Española Ediciones CNT, Toulouse, 1955, Volume I, p 231
4. Interview de Manuel Salas, à Barcelonca, 16 juillet 1984
5. Interview de José Peirats, à Toulouse, 1 août 1960
6. Interview de Fidel Miró, à Mexico City, 22 août 1963
7. Juan Gómez Casas: Anarchist Organization: The History of the F.A.I., Black Rose Books, Montreal et Buflalo, 1986, p195
8. Santillán op. cit., p 289
9. Ibid, p 173
10. Ibid, pp 173-4
11. Ibid, p 176
12. Ibid, pp 176 -7
13. Ibid, pp 261 -2

La CNT, la FAI et les treize points de Negrin

La première rupture publique entre la direction de la CNT et celle de la FAI semble être intervenue à l’époque de la publication du »programme en treize points » du premier ministre Juan Negrin sur les objectifs de la guerre. Il fut annoncé à son cabinet le 1er mai 1938 et affirmait que la guerre civile était une lutte pour l’indépendance nationale, les libertés régionales dans l’Espagne d’après-guerre, la liberté de religion, et pour une armée « au service de la nation ». Cependant, il y avait trois des 13 Points qui avaient une signification particulière selon un point de vie anarchiste.

Le Point 3 déclarait que la lutte avait pour objectif une « république populaire, représenté par un état fort, basé sur les principes de démocratie pure et exerçant son action à travers un gouvernement disposant d’une pleine autorité conférée par le vote des citoyens et symbole d’un Pouvoir Exécutif ferme, dépendant en permanence des orientations et des intentions du peuple espagnol.’

Le Point 7 stipulait:

« L’État garantira la propriété légalement et légitimement acquise, dans les limites de l’intérêt national suprême et la protection des moyens de production. Sans interférer avec l’initiative individuelle, il empêchera l’accumulation des richesses entraînant l’exploitation des citoyens et la domination de la collectivité, en affaiblissant l’action de contrôle de l’État dans la vie sociale et économique. A cette fin, il encouragera le développement de la petite propriété, garantira le patrimoine familial et stimulera tous les moyens ayant pour but l’amélioration économique, morale et raciale des classes productrices. La propriété et les intérêts légitimes des étrangers qui n’ont pas aidé la rébellion seront respectés et les dommages involontairement causés par la guerre seront examinés en vue d’une compensation appropriée. Pour l’étude de ces dommages, le gouvernement de la république a déjà créé la Commission des Requêtes Étrangères. »

Le Point 8 traitait de la réforme agraire:

« Une réforme agraire en profondeur supprimera la vieille et aristocratique propriété semi-féodale, qui, en l’absence de tout sentiment humain, national et patriotique, a toujours constitué le principal obstacle au développement des grandes potentialités du pays. L’établissement d’une Espagne nouvelle fondée sur la grande et solide démocratie paysanne, propriétaire de la terre qu’elle travaille. »

Enfin, le Point 13, bien qu’il ne soit pas d’un intérêt particulier pour les anarchistes, soulevait de graves doutes parmi eux et chez d’autres éléments soutenant la cause républicaine:

« Une large amnistie pour tous les espagnols qui souhaitent coopérer à l’immense tâche de reconstruction et d’embellissement de l’Espagne. Après une lutte cruelle telle que celle qui ensanglante notre pays, où ont réapparu les vieilles vertus d’héroïsme et d’idéalisme de la race, ce serait commettre un acte de trahison envers la destinée de notre mère patrie de ne pas réprimer et étouffer toutes idées de vengeance et de représailles l’effort commun de sacrifices et de travail, que tous ses fils seront obligés de faire pour l’avenir de l’Espagne « 14

La réaction de la direction de la CNT et de la FAI à la rédaction des 13 Points furent totalement différentes. Le 10 mai, la direction de la CNT se joignit à celle de l’UGT via leur comité de liaison pour publier une déclaration stipulant que:

« Notre gouvernement de Front Populaire, dans son récent programme condensé en 13 points, a formulé les exigences fondamentales de notre combat: Indépendance nationale intégrale et absolue, défense devant le monde, et dans une position d’avant-garde, du présent et de l’avenir de l’humanité civilisée, sans limite d’efforts ou de sacrifices, en conquérant pour notre patrie, dans le concert de toutes les nations, la place qui lui revient, en défendant l’intérêt collectif; le droit de disposer des destinées de notre pays et que cela soit la volonté nationale qui accorde à la république les structures juridiques et sociales qu’elle estime humaine et juste.15
Ces objectifs créent les conditions et la force de ne rien céder dans notre effort jusqu’à l’obtention de la victoire de notre cause. Et comme la lutte jusqu’au bout ou jusqu’à la victoire exprime la ferme détermination de tout le prolétariat que nous représentons, ce Comité National de Liaison CNT-UGT se joint au gouvernement du Front Populaire et affirme et considère ces déclarations comme les siennes ».16

Le 10 mai 1938, le Comité National de la CNT publia une circulaire dans laquelle elle entreprit de défendre chacun des 13 Points de Negrin. Il le fit, dit-il, pour montrer qu’il il avait « place pour des réalisations significatives » dans ce programme et pour réfuter « les affirmations négatives des défaitistes ».

Concernant le Point 3, le comité national affirmait:

« Lors du Plenum de septembre 1937 , nous nous sommes mis d’accord et pour faire nôtre la thèse d’une élection sous les auspices d’une « République Socialiste Fédérale et Démocratique” . Concernant les bases présentées à l’UGT et acceptées par le Plenum National des Organisations Régionales, nous incluons un paragraphe qui exprime l’accord de septembre. La déclaration du gouvernement change les termes et parle d’une République Populaire, ce qui n’est pas opposé à notre thèse. »17

La circulaire de la CNT qualifiait le Point 7 comme étant d’une « importance révolutionnaire, puisqu’il traite de l’économie et de la propriété.Nous aurions souhaité une déclaration de socialisation, de collectivisation, etc., etc.’ mais la CNT disait que c’était impossible pour un document gouvernemental adressé principalement à l’étranger. Elle soulignait que la CNT elle-même avait soutenu la petite propriété et avait proposé des meilleures compensations pour les entreprises étrangères. Elle déclarait voir dans le Point 7 « une abondance de points qui coïncident avec nos programmes et synthétisés de manière théorique et pratique dans ‘stimulera tous les moyens ayant pour but l’amélioration économique, morale et raciale des classes productrices.’”

Quant au Point 8, traitant de la réforme agraire, le comité national de la CNT considérait que l’engagement de ce point en faveur du »paysan, propriétaire de la terre qu’il travaille » était tout à fait satisfaisant. La raison en était qu’il ne précisait pas « si le paysan allait être propriétaire, individuellement ou collectivement, et que, par conséquent, il pouvait exister des systèmes collectifs dans les campagnes, considérant que les paysans qui les formeraient seraient propriétaires de la terre qu’ils travailleraient. »

Enfin, le comité national de la CNT défendait le Point 13, qui promettait une amnistie totale pour ceux impliqués dans la rébellion contre la république. Il le décrivait comme « important pour l’extérieur … et pour les zones rebelles en suscitant l’espoir parmi ceux qui étaient confrontés quotidiennement à l’invasion italo-allemande.. ,’18

La direction de la FAI considéraient les 13 Points de manière totalement différente de celle du comité national de la CNT. Une circulaire envoyé par le Comité Péninsulaire de la FAI à tous les groupes régionaux déclarait:

« …la note rendue publique par le gouvernement concernant les objectifs visés par la république dans cette guerre est irrationnelle en ce qu’elle établit une ligne de conduite qui signifie concrètement un retour au régime existant avant le 19 juillet, avec toutes les conséquences que cela suppose pour le prolétariat… »19

Une autre circulaire, datée du 6 mai, du même Comité, déclarait:

« A partir du troisième point, qui établit un régime parlementaire, jusqu’au treizième, qui promet l’amnistie aux partisans de Franco, son contenu est en complète contradiction non seulement avec nos idées (que l’on ne peut pas s’attendre à voir reproduites dans un document gouvernemental) mais aussi avec la réalité de l’Espagne antifasciste depuis le 19 juillet. Ce qui est le plus significatif, dans ce document, c’est ce qui en est absent. Nous n’y trouvons nulle part la moindre allusion au 19 juillet, aux forces contre-révolutionnaires, qui ont pris alors les armes contre le peuple et furent éliminées radicalement de la vie publique; ni aucune formule garantissant les conquêtes de la classe ouvrière et paysanne; le droit à l’exploitation collective et au contrôle de la production. Au contraire, l’État promet de garantir la propriété et l’initiative privées, le libre exercice des pratiques religieuses, de stimuler le développement de la petite propriété, l’indemnisation du capitalisme étranger, etc., etc. »20

Le désaccord entre les points de vue des directions de la CNT et de la FAI culmina lors d’une controverse, pour décider si la FAI signerait ou non une déclaration du Front Populaire soutenant les 13 Points. L’organisation régionale catalane de la FAI, qui faisait partie du comité exécutif de Mouvement Libertaire dans cette région de la république, fit fortement pression sur le Comité Péninsulaire pour qu’il signe le document, soutenu en cela par le comité régional de la FAI des Asturies, bien que celui d’Aragón soutenait les réserves du Comité Péninsulaire. Finalement, le Comité Péninsulaire accepta de signer, »de mauvais gré ».21

14. Peirats, op. cit., Volume III, pp 116 -17
15. Ibid, pp 117 -18
16. Ibid, p 118
17. Ibid, p 120
18. Ibid, pp 122-3
19. Ibid, p 118
20. Ibid, p 119; voir aussi José Peirats: Los Anarquistas en la crisis política española, Ediciones Jucar, Madrid et Gijón, 1976, pp 312 -13
21. Peirats, op. cit., Volume III, pp 125-8

Le Cabinet de Crise de août 1938

Le second conflit sérieux entre le Comité Péninsulaire de la FAI et le comité national de la CNT est apparemment survenu à l’époque de gouvernement de crise de août 1938, causé par la démission des ministres nationalistes catalans et basques, suite à la publication par le gouvernement Negrin de trois décrets avec lesquels ils étaient en désaccord, y compris l’un d’eux qui nationalisait l’industrie de guerre nationale. Diego Abad de Santillán a expliqué ce qui est arrivé alors:

« Les efforts que nous avons fait durant les jours où la crise a duré, pour essayer d’influencer les comités supérieurs du mouvement libertaire, qui s’entêtaient à conserver un ministère stérile dans le gouvernement Negrin, un ministre choisi par Negrin lui-même, qui n’avait accès à aucune information d’intérêt vital, sont impossibles à décrire.
Les innombrables arguments, rapports, informations, que nous avons présenté pour faire comprendre combien était préjudiciable notre collaboration avec un tel gouvernement, et combien elle était néfaste pour une issue favorable de la guerre, auraient fait réfléchir un peu plus même ceux qui y étaient opposés. Néanmoins nous n’avons rien obtenu. On nous avait annoncé depuis le début que, quels que soient nos arguments, rien ne pouvait être changé. La CNT, ou ses soi-disant représentants, restaient inflexibles sur leurs positions, malgré toutes les humiliations qu’ils avaient subi, même pendant la crise elle-même, et les autres partis et organisations se sentaient intimidés par l’appareil de répression en place… » 22

José Peirats a décrit les réactions différentes des directions de la CNT et de la FAI devant la crise d’août 1938 :

« La CNT ne renonça pas à sa position. La FAI, pour sa part, avait précisé la sienne dans un document, qui peut se résumer en deux points… 1. Les décrets approuvés par le Conseil des Ministres du 11 de ce mois représentent une attaque pour les libertés et les droits du peuple espagnol. 2. Nous exhortons tous les partis et organisations pour lesquelles l’intérêt général est plus important que leurs ambitions particulières , à manifester leur refus de la politique qu’impliquent ces décrets. »23

Le Mémorandum de la FAI de août 1938 concernant la conduite de la guerre

Le désaccord profond suivant entre le Comité Péninsulaire de la FAI et la direction de la CNT concernait le soutien total et sans réserve de cette dernière à Juan Negrin, et à tous les aspects de la conduite de la guerre – militaire, économique et politique, – et se présentait sous forme d’un mémorandum sur la situation militaire. Ce document avait été soumis au gouvernement, et également aux « ex-ministres de la guerre, aux commandants militaires, aux partis et organisations qui soutiennent le gouvernement ». Santillán a souligné que que : « malgré le silence de la majorité, nos arguments et critiques étaient si indiscutables que de nombreuses personnes pensaient que les changements que nous suggérions allaient être acceptés. » Parmi ceux qui manifestèrent leur approbation du mémorandum (tout ou partie) au Comité Péninsulaire, étaient Largo Caballero, Indalecio Prieto, le général Vicente Rojo (chef de l’état-major), Luis Araquistáin, le colonel Diaz Sandino, le colonel Jiménez de la Veraza, le colonel Emilio Torres et le général José Asensio.24

Dans ce document, il était noté que, durant les deux années de la guerre, les forces loyalistes avaient été la plupart du temps sur la défensive, il ne fait aucun doute que l’orientation que nous avons donné à la campagne souffre de nombreux défauts de notre côté, et que notre armée populaire et ses chefs, peu compétents et déstabilisés par des politiques partisanes, présentent également des défauts »25

La première cause d’une telle « situation militaire difficile » citée dans le mémorandum était « l’influence absurde et pernicieuse de la politique dans la guerre ». Au début, toutes les factions républicaines pensaient que la guerre serait gagnée rapidement. En conséquence de quoi,

« la politique hégémonique de parti à l’arrière du front encourageait ceux qui combattaient à défendre les prétendues conquêtes de la révolution, ignorant l’essentiel, c’est à dire la guerre, nécessairement une guerre révolutionnaire. Les partis et les organisations se sont consacrés à accumuler des armes à l’arrière, afin de dominer la période d’après-guerre, qu’ils pensaient prochaine, conservant ces armes au détriment des fronts faibles, peu organisés et manquant de l’équipement dont on les privait. »

Une fois que cette première période fut achevée, selon la FAI,

« apparaît sur le front, un parti politique au faible soutien populaire, soutenu par la politique d’un pays étranger, après une intense propagande parmi les rangs de l’armée et l’établissement d’un ordre public, offrant l’appât de promotions et de situations à des néophytes aux antécédents antifascistes douteux et à la moralité discutable, leur attribuant dans ne nombreux cas des cartes d’adhérents datées de 1933, distribuées sans limite afin de transformer l’armée populaire en une créature du parti »26

La seconde faiblesse de l’armée populaire citée par le Comité Péninsulaire était le système des commissaires à la guerre :

« Lorsque a commencé la rébellion militaire et que nous nous nous sommes retrouvés de manière inattendue avec, entre nos mains, l’organisation de la guerre et des moyens militaires, sans savoir qui étaient les éléments professionnels à qui confier nos colonnes, nous nous sommes résolus à nommer des chefs politiques, ou commissaires, qui, accompagnés par des militaires plus ou mois sympathisants dans lesquels nous avions confiance, pour diriger les opérations.
C’était la seule procédure dont nous disposions dans ces circonstances. Nous ne pouvions pas laisser le commandement entre les mains de personnes que nous ne connaissions pas et devions réserver ces postes à celles qui s’étaient déclarées en faveur de l’armement du peuple. C’était une mesure temporaire en attendant que la situation ne s’éclaircisse. Puis des officiers d’origine populaire et révolutionnaire furent formés dans nos écoles de guerre et, sur le front lui-même, émergèrent d’excellents commandants, comme Durruti en Catalogne, Cipriano Mera dans le centre, Higinio Carrocera dans les Asturies, etc. L’intervention d’un double système, politique et militaire, devint inutile, sinon préjudiciable, indépendamment du venin du prosélytisme qu’il représentait et encourageait. »27

Un troisième problème, selon le Comité Péninsulaire, était « les conseillers militaires de l’URSS et l’utilisation de l’aviation ». Il accusait les conseillers militaires soviétiques d’outrepasser fréquemment leur rôle et d’occuper des positions de commandement et de contrôle. C’était le cas particulièrement dans le domaine de l’aviation qui :

« est entièrement aux mains des officiers soviétiques, ce qui est extrêmement facile à comprendre du fait de la situation particulière de nos forces aériennes, différente de celle de l’armée de terre, même si nous avons commencé à former de nombreux contingents de magnifiques pilotes espagnols et à construire différents types d’avions dans nos usines. Néanmoins, l’aviation dont nous disposons n’est pas utilisée de manière efficace, car une unité de coordination entre l’aviation et les corps d’armées n’a pas été établie, peut-être faute de moyens suffisants. Nous pouvons affirmer que notre infanterie ne se sent jamais suffisamment soutenue par l’aviation, qui ne maintient aucune liaison avec les forces terrestres, au contraire de la manière dont opère l’aviation ennemie. Il n’existe aucun réelle observation aérienne ni documents photographiques … ni suivi quotidien du progrès des fortifications ennemies, ni, pour résumer, aucun travail qui relèverait des forces aériennes dans une guerre moderne » 28

Puis la FAI critiquait ‘l’action jalouse concernant les commandements militaires ». Cette partie du mémorandum des membres d’un « certain parti » de répandre de nombreuses rumeurs concernant les commandants et commissaires politiques n’appartenant pas à ce parti.

« Un Napoléon Bonaparte apolitique, qui commanderait une grande unité de notre armée populaire, échouerait probablement avec un commissaire et une cellule d’un certain parti au sein de l’état-major. D’un autre côté, un faux prestige militaire a été fabriqué pour des individus prétentieux et ignorants, sur cette complicité avec ces cellules et ces commissaires… Dans ces conditions, c’est instauré un climat moral bien éloigné de la saine camaraderie, noble et exemplaire dans les combats, qui devrait régner au sein d’un groupe d’officiers loyaux, et nous trouvons là, la cause de nombreuses désertions, échecs et absence de bons commandants. »29

Ensuite, la FAI se penchait sur le trop grand nombre de militaires.

« Le 4 mai 1937, nous avions une grande capacité de manœuvre, une réelle armée de réserve, dont nous ne disposons plus aujourd’hui, malgré les nombreuses demandes de remplacements… Les exemptions de service au front, pour des raisons politiques, les personnes soit disant indispensables à l’administration civile, celles assignées aux industries de guerre, celles en âge de servir mais qui sont dans les carabineros, les unités de sécurité, le SIM (Servicio de Investigación Militar), et dans la police, sont l’objet d’un grand mécontentement parmi les combattants et leurs familles. Tout cela doit changer, de manière radicale et impartiale. »30

Enfin, la FAI, dans son mémorandum, critiquait l’échec du gouvernement à organiser une force de guérilla pour opérer derrière les lignes ennemies, et développait, dans une certaine mesure, comment elle pourrait être mise en place.31 Puis, elle suggérait quatre « mesures urgentes et préalables ». La première était:

« Un changement complet dans la direction des opérations militaires et de la politique de la guerre. Jusqu’à ce que le retrait des volontaires proposé par le Comité de Non-Intervention ne soit effectif, des officiers espagnols seront nommés pour contrôler les Brigades Internationales . Aucun étranger ne peut occuper des positions de commandement et de responsabilité dans l’armée de terre, l’aviation et la marine. Les conseillers militaires russes cesseront leurs opérations indépendantes et seront membres des États-majors centraux, subordonnés aux commandants espagnols. Des interprètes seront fournis par le gouvernement. »

Le second changement recommandé par la FAI était :
« Le rétablissement de la discipline militaire dans toute sa pureté. Cela aura pour conséquences la punition sévère des actes illégaux et des incompétences des commandants, qu’un parti politique particulier s’en porte garant ou non »’ Le troisième était: « La juste évaluation des fonctions du commissariat à la guerre, qui ne peut jamais affaiblir les attributions et les responsabilités du commandement militaire. » Enfin, la FAI appelait à une « réforme radicale du SIM … »32

Tout naturellement, les staliniens furent très contrariés par ce mémorandum. Par la suite, Palmiro Togliatti proclama « qu’il contenait pratiquement tous les éléments d’une plate-forme du bloc des capitulards et traîtres anti-communistes ».33

22. Santillán, op. cit., p 251
23. Peirats: La C .N.T. en la Revolución Española, op. cit., Volume III, p 135
24. Santillán, op. cit., pp 262 -4
25. Ibid, p 264
26. Ibid, pp 265 -6
27. Ibid, p 267
28. Ibid, pp 269 -71
29. Ibid, pp 271 -2
30. Ibid, pp 272 -3
31. Ibid, pp 277 -82
32. Ibid, pp 275 -6
33. Togliatti, op. cit., p226

Le Plenum du Mouvement Libertaire de octobre 1938

Le dernier différend majeur entre les partisans du compromis au sein du comité national de la CNT et les plus intransigeants au sein du Comité Péninsulaire de la FAI survint lors du plenum du Mouvement Libertaire entre le 16 et le 30 octobre 1938. C’était une réunion des délégués des organisations régionales des trois composantes du mouvement, c’est à dire, la Confederación Nacional del Trabajo, la Federación Anarquista Ibérica et la Federación de Juventudes
Libertarias. Les Mujeres Libres ne participaient aux débats que comme « organisme auxiliaire du Mouvement Libertaire » et leur demande d’être admises en tant que quatrième membre à part entière du groupe fut rejetée.34

Les controverses lors de cette réunion montrent clairement les querelles qui faisaient rage au sein du mouvement libertaire. Mais elles illustraient également clairement les dilemmes auxquels le mouvement avait été confronté tout le long de la guerre civile, entre ses principes de longue date et les nécessités de compromis envers eux, afin de gagner la guerre et de protéger leurs organisations.

En préparation à cette réunion, le Comité Péninsulaire de la FAI avait rédigé un mémorandum de 17 pages. Il récapitulait les griefs soumis au gouvernement et à quelques autres personnes choisies deux mois plus tôt et avait ajouté une documentation considérable concernant le terrorisme, dont les anarchistes et autres personnes dans l’armée, ainsi que les populations civiles, étaient victimes.35 IL y soumis également un autre mémorandum intitulé » Rapport sur la nécessité de réaffirmer notre personnalité révolutionnaire et de refuser notre participation dans un gouvernement irrémédiablement fatal pour la guerre et la révolution ». Il consistait essentiellement en une attaque personnelle contre le premier ministre Juan Negrin.36

Durant les deux semaines de cette longue réunion, il u eut de vifs affrontements entre membres du comité national de la CNTet du Comité Péninsulaire de la FAI, qui furent en partie rassemblés dans des notes prises par un membre du Comité Péninsulaire. Selon ces notes, Mariano Vázquez, secrétaire national de la CNT, mena une attaque en règle contre les actions révolutionnaires des anarchistes durant la première période de la guerre civile.

Vázquez attaqua l’adhésion excessive des anarchistes à leur idéologie traditionnelle et attribua leurs faibles positions au sein des forces armées à leur résistance à la militarisation des milices. Il critiqua les coopératives urbaines pour ne pas accepter la « tutelle officielle » et le financement du gouvernement. Il attaqua le comportement de Garcia Oliver dans le gouvernement de Largo Caballero. Il dénonça les patrouilles de contrôles anarchistes. Il parla de « positions à la Don Quichotte » de la part du Consejo de Aragón. Il défendit les nationalisations et les municipalisation des coopératives urbaines. Enfin, il défendit la participation de la CNT au gouvernement Negrin et ce gouvernement lui-même. Il critiqua sévèrement, en le traitant de « infantile », le mémorandum de la FAI de août 1938, qui attaquait la politique militaire du gouvernement Negrin et dénonçait le contrôle exercé par les communistes sur les forces armées et la persécution de ceux qui refusaient de s’y soumettre.37

Deux membres du Comité Péninsulaire de la FAI répondirent à Vázquez, Germinal de Sousa et Pedro Herrera. Le premier n’était pas d’accord avec la condamnation par Vázquez du mémorandum de la FAI d’août 1938, disant que « il représentait l’opinion de différentes personnalités politiques et militaires. ».38

Pedro Herrera était apparemment plus rancunier que son collègue dans sa réponse à Vazquez. Selon les notes sur la réunion, il dit:

« Il est nécessaire de barrer la route à ceux qui condamnent nos principes. Ceux qui n’ont pas d’idées ne devraient pas être à la tête de notre mouvement, qui ressent le besoin de les évaluer. Nous ne pouvons en aucun cas nous blâmer pour ce qui est arrivé. Le « bagage doctrinal » et la « littérature usée » dont il a été fait mention ne peuvent pas être rejetés par les anarchistes qui en ont encore besoin. Parce que nous sommes ce que nous sommes. Si quelqu’un rejette notre doctrine parce que nous ne sommes pas libéraux, laissons-le partir. Nous ne pouvons pas être blâmés pour ce qui s’est passé en Aragon, ni pour la saisie par le gouvernement des industries collectivisées. La tendance à justifier tout ce qu’il fait et de nous en accuser est infâme et nous met dans une position dangereuse. »

Herrera insista aussi sur la nécessité de dire la vérité aux masses anarchistes, afin d’éviter à l’avenir les erreurs du passé. En ce qui concerne les échecs militaires, il dit:

« Nous avons souligné dans nos rapports écrits une multitude de causes qui les explique, pour lesquelles nous ne pouvons pas être tenus responsables, puisque nous n’avons rien à voir avec elles, comme l’a clairement démontré le Comité National de la CNT lui-même.
Nos militants n’ont pas manqué d’activité, d’opportunisme ou de souplesse. Nous ne pouvons pas , et nous ne leur conseillerons pas, de s’abaisser à faire usage de duplicité, d’hypocrisie, d’intimidation et de tromperie, qui caractérisent la politique des communistes, qualifiée à tort de réaliste, et que nous avons comparé avec la Compagnie de Jésus. Pour notre mouvement, l’éthique n’est pas un produit de luxe, mais quelque chose d’absolument nécessaire qui nous distingue des autres partis.
Les idées anarchistes ne rendent pas impossible, mais facilité, au contraire, un examen lucide des problèmes que nous avons abordé et leur résolution. Nous devons retrouver notre immense force, en travaillant au sein de notre organisation, et considérer comme temporaire, ce qu’elle est en réalité, l’action gouvernementale. Nous ne devons pas oublier un seul moment nos vrais objectifs révolutionnaires. Le Mouvement Libertaire doit se ressaisir. Pour cela, nous devons proposer des solutions. Nous sommes le Comité d’une organisation anarchiste et nous savons quelle est notre mission. Nous dépendons de nos militants et nous ne sommes pas ceux qui donnons des ordres … »39

Horacio Prieto fut l’un de ceux qui répondirent au Comité Péninsulaire.

« Nous sommes au bord dune scission. Je serais heureux que l’on me démontre le contraire et je demande à ce que l’on me le prouve. Personne ne devrait s’attribuer le droit exclusif de déterminer les idées et la conduite à suivre. »40

Lors d’une session suivante, Federica Montseny dénonça Negrin. Elle affirma qu’il « préside une dictature absolue avec des tendances liquidationnistes ». Elle dénonça toute collaboration ultérieure anarchiste avec le régime et attaqua différentes décisions politiques du gouvernement.41

Ce plenum fut qualifié par José Peirats comme étant « un débat très dur ».42 Il adopta cependant un certain nombre de résolutions, incluant l’établissement d’un « Comité de Liaison du Mouvement Libertaire ».43 La violence des débats durant ces sessions fut souligné par les notes du membre du Comité Péninsulaire que Peirats (et moi-même) a largement cité.

« En proposant un ajournement, le Comité National de la CNT a soulevé la question de l’incompatibilité avec le Comité Péninsulaire de la FAI. En réponse, ce dernier a exprimé sa surprise, disant qu’il ne ressentait pas une telle incompatibilité envers aucune organisation, car, conscient de ses responsabilités si cela était le cas, il se retirerait immédiatement… »44

José Peirats a résumé la situation interne au sein du Mouvement Libertaire à la fin de 1938:

« Le Mouvement Libertaire avait encore en 1938 une grande partie de son potentiel et de son influence pour peser sur les événements dans le pays. Mais, comme nous l’avons vu, il était divisé en deux tendances principales. Celle représentée par le Comité National de la CNT était extrêmement fataliste; celle du Comité Péninsulaire de la FAI représentait une réaction tardive à ce fatalisme. Mais entre le fatalisme de la CNT et les solutions orthodoxes de la FAI, existait la tendance, non pas temporaire mais permanente, en faveur d’une rectification franche des tactiques et des principes, représentée par Horacio Prieto. Cette tendance, qui prônait la transformation de la FAI en parti politique, chargé de représenter le Mouvement Libertaire au sein du gouvernement, des organismes de l’État et lors des échéances électorales, était le fruit de de toutes les graines de compromis idéologiques, qui depuis le 19 juillet, avaient été semées à la fois par la CNT et la FAI. »45

33. Togliatti, op. cit., p226
34. Peirats: La C.N.T. en la Revolución Española, op. cit., Volume III, pp 303 -4
35. Santillán, op. cit., pages 2 8 3 -3 1 6
36. Ibid, pages 2 5 6 -9
37. Peirats: La C.N.T. en la Revolución Española, op. cit., VolumeIII, p 305
38. Ibid, page 306
39. Ibid, pp 307 -8
40. Ibid, p 309
41. Ibid, pp 309 -10
42. Ibid, p 310
43. Ibid, pp 315 -16
44. Ibid, p 317
45. Ibid, p319; voir aussi Peirats: Los Anarquistas, etc., op. cit, pp 314-22

Controverse sur la centralisation du Mouvement Libertaire

Des évolutions au sein du mouvement anarchiste lui-même furent l’objet de controverses durant la dernière année de la guerre civile. L’une de celles-ci était la centralisation croissante et le renforcement de la discipline à l’intérieur du mouvement.

Durant les premières périodes de la guerre civile, les procédures démocratiques traditionnelles et l’implication des militants de base dans les prises de décisions, qui avaient été la caractéristique de l’anarchisme espagnol, furent, en général, respectées. Néanmoins, dès le début 1937, le journal du POUM, The Spanish Revolution, signalait qu’un document avait été publié par le Comité National de la CNT, avec l’accord des direction de la FAI et de la JJLL, qui

« déclare que, seul les comités régionaux peuvent déclarer la mobilisation, donner des ordres, etc. Les comités régionaux sont les seules instances habilitées à intervenir sur des questions politiques … Les fédérations des Industries et les Comités des différentes branches ne sont plus autorisées à publier des mots d’ordre – seule peut le faire l’instance centrale directrice, le Comité Régional. Tous ceux qui n’agiront pas selon ces règles et accords seront exclus des organisations. »

Le journal du POUM commentait:

« Ces évolutions sont significatives puisqu’elles indiquent la mesure dans laquelle la CNT change son organisation et sa théorie face à la situation présente. »46

La Confederation Nacional del Trabajo avait informé en décembre 1937, lors d’une réunion, l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) que, entre le 19 juillet 1936 et le 26 novembre 1937, la CNT avait organisé 17 plenums nationaux de fédérations régionales. Le rapport décrivait la procédure de telles réunions comme suit:

« Le Comité National les convoquait par circulaires, avec le programme et le compte-rendu approprié joints. Le Comité Régional diffusait la circulaire aux fédérations locales et communales, ou aux sindicatos, selon les sujets listés à l’ordre du jour. Il appelait à une réunion plénière où l’ordre du jour était discuté et les résolutions adoptées, qui étaient ensuite défendues devant les plenums régionaux des organisations locales ou communales, et l’issue de ces discussions était ensuite défendue par la délégation du comité régional devant le plenum national des organisations régionales. Sous cette forme, et toujours selon les principes de l’anarcho-syndicalisme et de la règle de la majorité, les résolutions sont adoptées, suite à la discussion et à la participation de la base sur toutes les questions. »47

José Peirats a affirmé que ce rapport de la direction de la CNT à l’AIT démontrait exactement le contraire de ce qu’il était supposé faire:

« Cet excès de circulaires envoyées aux sindicatos par le Comité National démontre que ce dernier était devenu une machine à mots d’ordre. Il n’est pas normal pour un comité supérieur de communiquer directement et aussi fréquemment avec les organisations de base et d’utiliser les comités intermédiaires comme de seuls boîtes postales. On peut dire la même chose des plenums nationaux, surtout lorsqu’ils proviennent du vrai groupe de base : l’assemblée des membres. Le Comité National convoque ces plenums via une circulaire, avec l’ordre du jour. Si cela signifiait que le Comité National établissait cet ordre du jour, nous dirions que cette procédure est anti-fédéraliste. L’ordre du jour , normalement, est établi d’après les suggestions venant des sindicatos. »

Peirats affirmait aussi que , même en envoyant les convocations aux plenums nationaux, le comité national était discriminatoire. Il disait que le comité national, lui même admettait que ces convocations étaient envoyées »aux fédérations locales et communales, ou aux sindicatos, selon la sensibilité de l’ordre du jour. » C’est à dire que « si l’ordre du jour était « sensible », la circulaire ne parvenait pas aux sindicatos« .

Peirats résumait ses allégations concernant la centralisation atypique du pouvoir au sein de la CNT comme suit:

« On peut affirmer avec certitude que les nécessités de l’époque demandait une souplesse du mouvement en terme d’organisation et qu’il était nécessaire de prendre des précautions pour éviter certaines infiltrations fâcheuses. Mais prétendre que ces exigences demandaient de mettre à l’écart la vieille fédération signifie la fin de l’histoire. »48

Les procédures démocratiques commencèrent à être restreintes, et une sorte de discipline, qui n’avait pas été la caractéristique du mouvement, commença à s’exercer. Ainsi, le même rapport de la CNT à l’AIT lors de la réunion de décembre notait :

« Le Plenum National des Organisations Régionales tenu à Valence, le 6 février 1937, en conformité avec les trois points de l’ordre du jour, … a décidé comme norme incontestable, le soutien par tous les membres, sindicatos et comités, des décisions de l’Organisation, aussi bien lorsqu’elles concernent l’échelon national que régionale ou local. Il n’était pas possible que tout le monde fasse usage d’une liberté mal comprise pour freiner le développement organisationnel de l’anarcho-syndicalisme. Il n’était pas non plus possible de mettre dans une situation inconfortable les comités et les camarades qui participaient au gouvernement. »49

Nous avons fait remarqué plus haut la tendances à supprimer les voix dissidentes au sein du Mouvement Libertaire, y compris le renvoi de José Peirats de son poste d’éditeur de la publication anarchiste Acracia à Lérida, et la résolution du plenum national économique de la CNT de réduire drastiquement le nombre de ces publications anarchistes, apparemment pour limiter le nombre de voix dissidentes au sein du mouvement. De plus en plus, les comités nationaux et régionaux parlaient au nom des différentes parties du Mouvement Libertaire et les anarchistes de la base avaient de moins en moins d’influence sur les positions adoptées par le mouvement.

Ce processus culmina avec la décision des anarchistes catalans, en avril 1938, de créer un « comité exécutif ». Selon José Peirats,

« Le Comité Exécutif du Mouvement Libertaire a été créé par un Plenum de groupes anarchistes, de délégués de sindicatos, de militants et de comités des trois organisations, CNT, FAI et FJL, le 2 avril à Barcelone … Garcia Oliver a présenté une description pathétique de la situation militaire, suite à quoi a été créé le Comité Exécutif, totalement incompatible avec la doctrine traditionnelle et les pratiques des organisations spécifiques et syndicales. »50

Mais une opposition existait face à cette évolution. Lorsque, après la défaite des loyalistes dans la bataille de l’Ebre, Juan Garcia Oliver commença une campagne dans la presse de la CNT en faveur de la création d’un comité exécutif, les Juventudes Libertarias de Catalogne s’opposèrent de la manière la plus ferme à sa proposition, affirmant quel était l’aboutissement d’une ligne politique erronée qui avait commencé lorsque la CNT avait fait son entrée dans le gouvernement. Elles affirmaient aussi que cela conduirait à une transformation complète de la CNT en un type totalement différent d’organisation par rapport à ce qu’elle avait toujours été traditionnellement. La Federación de Juventudes Libertarias publia une déclaration en réponse aux articles de Garcia Oliver, qui fut publié en Espagne et à l’étranger, argumentant contre l’idée d’un comité exécutif.51

Le comité exécutif du Mouvement Libertaire catalan fut néanmoins créé. Fidel Miró, le principal dirigeant des Juventudes Libertarias en Espagne, fut nommé secrétaire. Il essaya d’appliquer une discipline stricte au sein du mouvement catalan. Selon la résolution qui le fondait, le comité « en accord avec les comités du mouvement » était habilité à exclure des membres, groupes, sindicatos, fédérations et comités qui allaient à l’encontre des résolutions générales du mouvement et qui, par leur action, lui causaient du tort.52

Ce comité exécutif catalan du mouvement Libertaire représentait sans aucun doute un degré de centralisation du pouvoir inconnu dans l’anarchisme espagnol avant la guerre civile. Parmi ces décisions, figurait le décret selon lequel plusieurs dissidents seraient punis pour leur opposition en étant envoyés au front.53 Nous avons vu plus tôt que le comité exécutif du Mouvement Libertaire s’était rangé du côté du Comité National de la CNT dans sa querelle avec le Comité Péninsulaire de la FAI concernant les 13 Points.54

Dissensions au sein de la CNT

Il y eut une opposition au sein même de la CNT contre ce qui était décrit comme la subordination servile du comité national à Juan Negrin et à son gouvernement. Cette opposition fut particulièrement notable en Catalogne.

Juan García Oliver a raconté ce qui s’était passé entre la direction de la CNT catalane et le comité national.

« La CNT en Catalogne, recueillait, goutte à goutte, la rancœur de sa classe ouvrière et se préparait à une grande action visant à renverser Negrin et les communistes, sans prendre le risque d’une rupture totale sur les fronts de la guerre. Cela se passa lorsqu’elle rompit ses relations avec le Comité National des Organisations, suite aux dernières capitulations excessives devant Negrin, du fait de son alliance avec l’apocryphe UGT et avec le Front Populaire des communistes. Cette rupture dura plusieurs mois, jusqu’à ce que la CNT appela à un Plenum National des organisations régionales. De manière lamentable, la majorité d’entre elles, avec le centre à leur tête,soutinrent le Comité National et renforcèrent même la position pro-Negrin. Une telle attitude, qui impliquait la répudiation de ceux d’entre nous en Catalogne, qui étions contre Negrin, et en faveur d’une rectification complète de la ligne collaborationniste de la CNT,fut maintenue jusqu’après la démission de Azana de la présidence de la république. »55

Les anarchistes catalans examinèrent la possibilité d’un coup d’état contre Negrin. García Oliver convoqua une réunion impromptue à son domicile de Barcelone pour débattre de cette idée. Celles et ceux qui y assistaient comprenaient José Juan Domenech, dirigeant de la CNT catalane,, Juan Peiro, Federica Montseny, Francisco Isgleas et Germinal Esgleas. Ils se mirent d’accord pour essayer d’obtenir le soutien de Diego Martinez Barrio de la Unión Republicana, ainsi que celui de Luis Companys, et même du président Azaña.

Mais ces négociations ne menèrent à rien. Lorsque Martinez Barrio fut contacté, il répondit: « Une initiative très intéressante. Mais elle vient trop tard ». La réponse du président Azaña fut de la même veine : « Très intéressant, ce que vous me suggérez. J’ai pensé à une solution semblable. Mais nous n’avons plus le temps de l’essayer.’56

Le renversement de Negrin devait attendre l’effondrement du front catalan et se révélerait être l’avant-dernier événement de la guerre civile espagnole.

46. The Spanish Revolution, Barcelona, 31 mars 1937, page 4
47. ‘Informe de la Delegación de la C.N.T. al Congreso Extraordinario de la A.I.T. y Resoluciones del Mismo, Diciembre de 1937’, pp 94-95
48. Peirats: Los Anarquistas, etc., op. cit., page 309
49. ‘Informe de la Delegación’, etc., op. cit., pp 98-99
50. Peirats: La C.N.T. en la Revolución Española, op. cit. Volume III, page 91
51. Interview de A. Roa, à Londres, 13 septembre 1960
52. Peirats: Los Anarquistas, etc., op. cit., page 309
53. Peirats: La C.N.T. en la Revolución Española, op. cit., Volume III, p 93
54. Ibid, page 93
55. Juan Garcia Oliver: El Eco de los Pasos: El Anarcosindicalismo en la calle, en el Comité de Milicias, en el gobierno, en el exilio, Ruedo Ibérico, Paris et Barcelone, 1978, pp 526
56. Ibid pp 505-506

 

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