Personne ne demande jamais…

« Personne ne demande jamais quel est le rôle de l’homme dans la révolution ». Politique des genres et leadership dans le Black Panther Party

Texte original : “No One Ever Asks What a Man’s Role in the Revolution Is”Gender Politics and Leadership in the Black Panther Party, 1966–71 Tracye A. Matthews

Dans le milieu des années 1960, les jeunes noirs aux Etats-Unis devenaient de plus en plus blasés envers les dirigeants des droits civiques leur demandant de tendre l’autre joue afin de pouvoir « triompher un jour.”1 L’éloquence stimulante de Martin Luther King, Jr. a été défiée; ridiculisée même, par le message enflammé de Malcolm X. Pour la jeunesse noire, qui se retrouvait de plus en plus piégée dans les ghettos du nord, une grande partie des slogans et des idées du vieux mouvement — notamment la non-violence comme philosophie — devenait obsolète.2 Malgré les victoires du mouvement pour la liberté des noirs dans le sud, les organisations et les dirigeants des droits civiques, King en particulier, devenaient lentement mais sûrement conscients de l’insatisfaction croissante parmi les noirs envers les limites de lois durement gagnées, en particulier leur incapacité à garantir des avancées économiques et à lutter contre les formes de racisme apparemment indéracinables au sud comme au nord. L’appel pour un « Pouvoir Noir » est devenu l’ordre du jour.

Débutant en 1964 et se poursuivant chaque été jusqu’en 1968, la désillusion, la frustration et la discrimination économique alimentèrent les rebellions urbaines dans les communautés noires à travers tout le pays.3 C’est dans ce contexte que le Black Panther Party for Self Defense (BPP) fut formé et revendiqua le leadership des masses noires. En octobre 1966, Huey P. Newton et Bobby Seale fondèrent officiellement le Parti à Oakland, Californie, une des nombreuses villes américaines réputée pour ses forces de police racistes et répressives. Les cibles principales de leurs premiers efforts d’organisation était la jeunesse urbaine noire marginalisée et leurs actions étaient centrées sur la réponse aux brutalités policières par l’auto-défense armée. Bien que le nombre réel de leurs membres et sympathisants est sujet à débat, le Parti eu un impact significatif sur l’évolution politique et idéologique à la fin des années et au début des années 1970, nationalement et internationalement.

Les expressions d’insatisfaction contemporaines envers les dirigeants politiques « traditionnels », notamment parmi les jeunes afro-américains, ne sont pas sans rappeler les sentiments qui ont conduit au mouvement révolutionnaire de la jeunesse à la fin des années1960 dans lequel les Panthers ont joué un rôle déterminant. Néanmoins, malgré un intérêt populaire renouvelé, l’idéologie politique et les modes de fonctionnement interne du BPP restent encore ignorés de la plupart de ceux susceptibles de reprendre le flambeau de la résistance aujourd’hui. Les deux premières années du Black Panther Party ont été romancées, enjolivées et popularisées dans le récent film hollywoodien à grand spectacle, Panther, complété par des acteurs de second rôle du genre BET (Black Entertainment Television) , d’une gamme complète de gadgets Panthers pour les années quatre-vingt dix, de deux CDs “inspirés des Panthers” et d’un jeu “PANTHER ‘Power to the People’ » par tirage au sort où le gagnant reçoit 1 000 $. 4 Toutefois, ces contenus (ou cette absence de contenu) et ceux d’autres sources populaires contemporaines influençant notre mémoire collective des Panthers – des films, des magazines musicaux et de hip-hop, des journaux grands publics – peuvent en fait servir à reproduire plutôt qu’à corriger les erreurs du passé.

Le but de cet article est d’éclairer un aspect souvent ignoré de l’histoire et de l’héritage du BPP, à savoir sa politique des genres. L’idéologie des genres du BPP, à la fois théorique et illustrée par ses pratiques organisationnelles, était tout aussi essentielle à son fonctionnement quotidien que ne l’étaient les analyses du Parti sur la race et les dynamiques de classes au sein des communautés noires. Plutôt que de considérer la politique des genres du Parti comme étant secondaire au sein de la lutte plus « large » contre le racisme et le capitalisme, je pose comme principe qu’elle s’est manifestée dans la plupart des activités du parti et qu’elle a affecté sa capacité à fonctionner comme une organisation politique efficace.

Une analyse académique exhaustive de l’idéologie, des activités, des succès et des échecs du Black Panther Party n’a pas encore été entreprise par les historiens. Si il existe de nombreux compte-rendus personnels écrits durant la fin des années soixante, ainsi que plusieurs autobiographies et mémoires récemment publiées, la plupart de ces sources sont avant tout descriptives et non une tentative de recherche approfondie sur les idées politiques du Parti concernant la race, la classe ou le genre.5 Mon but ici est de commencer ce travail, en examinant la construction de l’idéologie du genre dans le contexte des idées politiques du Black Panther Party de 1966 à 1971. 6 La lutte des genres a affecté l’idéologie politique du Parti, les positions prises sur un ensemble de questions, les relations avec l’ensemble des communautés politiques progressistes noires, le travail quotidien, les modes de vie en son sein, et la capacité de l’organisation à se défendre contre les tentatives de déstabilisation organisées par l’état. La théorie et les pratiques du Parti concernant les questions de genre et de sexualité devraient être considérées comme un processus continu, non linéaire qui ont été influencé par des facteurs à la fois internes et externes à l’organisation. Cette analyse de l’idéologie du genre offre un aperçu des idées politiques au sein des communautés noires, notamment des relations de pouvoir entre, et parmi, les hommes et les femmes, et des multiples façons dont ces dynamiques influencent les mouvements politiques et les perceptions populaires de ceux-ci.

Bien que la rhétorique publique du BPP et d’autres organisations du Black Power avait tendance à se focaliser sur des questions habituellement définies (par eux-mêmes et par les spécialistes) comme étant la race et la classe, la contestation autour des idées politiques sur le genre était une composante importante des « sujets cachés (et pas si cachés que cela) dans les échanges intracommunautaires. 7 Evelyn Brooks Higginbotham suggère que la race fonctionne comme un métalangage dans la culture occidentale et tend à englober et à dissimuler les questions de genres, de classes et autres relations sociales. Elle affirme, en outre, que les études universitaires sur les études féminines et l’histoire afro-américaine, basées sur l’hypothèse d’une homogénéité de race, de genre et de classe « empêchent la reconnaissance et la prise en compte de relations sociales intra-groupes comme étant des relations de pouvoir,” et négligent des conflits micro-politiques essentiels au sein des communautés noires.8 Dans cet article, j’espère démonter combien l’imaginaire, la rhétorique et les pratiques du BPP contiennent d’éléments permanents de luttes de pouvoirs, ouverts ou cachés, sur la question d’identité de genre et de sexualité. Ces conflits compliquent et dérangent les notions romantiques, à la fois historiques et contemporaines, de « construction de la nation » et/ou d’unité noire, qui supposent l’existence d’une communauté noire monolithique et d’une autorité/domination masculine dans la famille aussi bien que dans les domaines politiques et culturels.

Dans cette analyse, le genre ne doit pas être compris comme une catégorie distincte en soi mais comme l’un des différents facteurs en interaction, dont la race, la classe, la couleur, l’âge et l’orientation sexuelle, qui ensemble, constituent les identités individuelles ainsi que le terrain social sur lequel nous vivons nos réalités. Dire que j’étudie le genre et les idées politiques du BPP ne signifie pas que ce travail ne concerne que le sexisme au sein du Parti, ou les expériences des femmes. Au contraire, une analyse fondé sur le genre comprend aussi les expériences des hommes; les définitions de la masculinité et de la féminité; les interconnections entre les oppressions fondées sur genre, la race et la classe; et l’impact de tous ces facteurs sur les succès et les échecs du BPP.

La notion de genre n’était pas aussi complètement politisée et théorisée à la fin des années 1960 qu’elle l’est aujourd’hui et il faut donc résister à la tentation d’imposer des normes actuelles pour mesurer les références féministes , nationalistes ou révolutionnaires du BPP. Chacune de ces théories sociales et notions doivent être comprises comme étant spécifiques à une situation et à une époque. Ce qui constitue le féminisme ou le radicalisme à une époque donnée n’est pas nécessairement reconnu comme telle dans une autre. Néanmoins, il est utile de comparer et d’exposer les différences du féminisme et de la conscience de race à travers les périodes historiques, en examinant les continuités et les changements. De plus, il est possible d’évaluer quelles théories et quelles actions ont constitué un défi pour les relations de pouvoir dans les différentes époques et donc, d’évaluer les mérites des organisations politiques à partir de leurs propres termes et dans leur contexte historique particulier.

Les idées au sujet du genre et des rôles du genre étaient loin d’être statiques au sein du BPP. En même temps que le parti se développait en nombre et géographiquement, la diversité de classe et de genre augmentait parmi ses rangs. Les nouveaux membres apportaient avec eux de nouvelles (et vieilles) idées. Malgré la création intentionnée au début d’une identité publique masculine pour les par la direction, quelques hommes et femmes dans le Parti ont remis en cause la caractérisation de la lutte comme celle principalement de la réhabilitation de la virilité noire, et ont travaillé, au sein de cette restriction, pour servir les intérêts de la communauté noire dans son ensemble. L’histoire du BPP ne peut pas être réduite à une ligne monolithique du parti sur la « question des femmes » ou à une progression linéaire, d’une organisation ouvertement et majoritairement sexiste à une organisation pro-féministe. Au lieu de cela, il faut prêter attention aux conflits internes, aussi bien qu’aux points d’accord, aux manifestations publiques ou cachées de ce dialogue, aux évolutions progressives, à la diversité des expériences individuelles et aux influences externes et internes. Même si on peut affirmer de manière justifiée que le BPP, à différents moments de son histoire, a été une organisation centrée sur les hommes et dominée par eux, ce point ne devrait pas nier les importantes contributions idéologiques et pratiques de ses membres féminins ou des hommes qui ont résisté aux tendances chauvines et sexistes. Bien sûr, à la fois en termes géographiques et personnels, la diversité d’une organisation dont l’existence s’étendait de Oakland à Alger et de 1966 à 1982, ne peut pas être comprise et appréciée à travers des explications simplistes ou des examens superficiels des rôles officiels des dirigeants. Comme il le sera démontré, les femmes noires ont été des actrices essentielles au sein du BPP, et le part a eu globalement un impact significatif dans la vie politique de nombreux jeunes et adultes en dehors de ses rangs.

Dans cet article, je présente une vue d’ensemble du contexte socio-politique plus large au sein duquel le BPP opérait, à propos de l’idéologie du genre. Je présente également quelques exemples de la théorie du BPP en action dans un essai d’évaluer la lutte des genres au quotidien et ses implications pour la vie des membres du parti et pour le Parti lui-même.

La concurrence entre idéologies du genre

L’identification, consciente ou non, des rôles fondés sur le genre entre hommes et femmes au sein du Black Panther Party a commencé dès son origine. Bien sûr, ce processus n’est pas né de rien. Par conséquent, il sera utile avant tout d’examiner brièvement le contexte dans lequel les Panthers opéraient au sujet du genre. En plus d’avoir leurs propres idées concernant les rôles que devraient tenir les hommes et les femmes dans la société et au sein du Parti, ses fondateurs et membres étaient aussi influencés par des idéologies concurrentes et vice versa. Celles-ci pouvaient être soit partisanes ou opposées au statu quo de la société américaine. Trois de ces idéologies méritent d’être mentionnées à cause de leur énorme impacte sur l’époque ; le nationalisme culturel, le féminisme et le matriarcat noir/enchevêtrement pathologique. 9 Ces trois discours idéologiques illustrent l’affirmation de l’historienne E. Frances White selon laquelle « le contre-discours lutte à la fois contre le discours dominant et les discours d’opposition concurrents.” 10 En d’autres termes, la rhétorique oppositionnelle du BPP remettait en cause et était remise en cause par d’autres perspectives « alternatives » aussi bien que dominantes. Il existait, bien sûr, beaucoup d’autres constructions théoriques hégémoniques et contre-hégémoniques en lice pour le pouvoir. Ces trois discours sont mis en avant à cause de leur impact sur l’évolution de la conscience noire sur la période en générale, et sur le BPP en particulier.

Une des adeptes les plus populaires du nationalisme culturel noir, sur la côte ouest au moins, à la fin des années 1960, était l’organisation basée à Los Angeles et dirigée par Maulana Karenga. L’organisation mettait l’accent sur la nécessité d’un réveil de la conscience culturel parmi les noirs, en premier lieu à travers la renaissance des traditions africaines — réelles ou inventées — dans l’habillement, le langage, la religion, les modes de vie familiaux, ainsi que le rejet de la suprématie blanche. Les relations entre Karenga, l’organisation américaine, et le BPP évoluèrent avec le temps, en même temps qu’évoluaient aussi les positions idéologiques des Panthers. Durant les premières années d’existence du Parti, Karenga a participé à des réunions et manifestations en soutien au BPP. 11 Cependant, au fil du temps, alors que leurs idéologies respectives se précisaient et que des contradictions apparaissaient, le BPP est devenu très critique envers l’organisation. Les critiques du Parti étaient principalement fondées sur le fait que Karenga promouvait le nationalisme culturel et le capitalisme noir. S’inspirant des théories de Frantz Fanon, les Panthers répétaient inlassablement que la fierté culturelle était une phase nécessaire dans l’évolution politique du peuple noir , mais qu’elle ne garantissait pas la libération ni que la peau noire n’était suffisante pour identifier automatiquement quelqu’un comme tel. 12 Le conflit ouvert entre les deux organisations atteignit son paroxysme en janvier 1969 lorsque deux Panthers connus, John (Jon) Huggins et Alprentice “Bunchy” Carter, furent tués par deux membres de Karenga lors d’une fusillade au cours d’une réunion de la Black Student Union sur le campus de l’UCLA.13 Cet incident fut à l’origine de nombreux articles et dessins politiques dans The Black Panther qui critiquaient le nationalisme culturel noir, en général, et Karenga en particulier. Il y eut même des accusations formulées, selon lesquelles Karenga lui-même était payé par le FBI et/ou autres agences policières et gouvernementales.14

Un aspect majeur de la rhétorique de Karenga appelait à la soumission des femmes à « l’autorité » traditionnelle masculine et promouvait la notion de rôles complémentaires des genres. Selon les enseignements de l’organisation,

« Ce qui rend une femme attirante est la féminité et elle ne peut pas être féminine sans être soumise. Un homme doit être un leader et il doit être un homme qui fonde son leadership sur la connaissance, la sagesse et la compréhension. Il n’existe pas de vertu dans l’indépendance. La seule vertu se trouve dans l’interdépendance. . . . Le rôle de la femme est d’inspirer son homme, d’éduquer ses enfants, et de participer au développement social . . . Nous disons que le suprématie masculine est basée sur trois choses : la tradition, l’acceptation et la raison. L’égalité est factice; c’est un concept démoniaque. Notre concept est la complémentarité. La complémentarité signifie que vous rendez parfait ce qui est imparfait. » 15

Karenga et les autres adeptes de la complémentarité des rôles de genre entre les hommes et les femmes mentionnaient rarement le déséquilibre de pouvoir entre les rôles respectifs préconisés. Ces théories avaient également tendance à être étroitement liées à un déterminisme biologique et aux notions d’ « ordre naturel” en affirmant et en assignant des rôles distincts aux hommes et aux femmes noirs. Dans la pratique, la théorie de la complémentarité conduisait souvent à des incidents ridicules entre militantes noires et membres de Karenga, comme lorsque l’on signifia à la Panther Elaine Brown qu’elle devait attendre pour manger que les « guerriers » mâles aient terminé, et, à une autre occasion, lorsque Angela Davis fut « découragée » ou empêchée d’occuper un rôle de dirigeante parce que celui-ci était considéré comme un « travail d’homme ». 16

L’important article de E. Frances White “Africa on My Mind: Gender, Counter Discourse, and African-American Nationalism” formule une critique rigoureuse des différents courants du nationalisme culturel, y compris celui de Karenga, qui “peut être radical et progressiste par rapport au racisme et au conservatisme blanc et répressif par rapport à l’organisation interne de la communauté noire”. Comme le souligne White, Karenga et d’autres nationalistes construisent « des mémoires politiques collectives de la culture africaine . . . qui à la fois s’opposent au racisme . . . et construisent des relations de genre utopiques et répressives.” En particulier, elle affirme que « en construisant des concepts conservateurs de relations africaines ‘traditionnelles’ entre genres existant avant la domination coloniale, [Karenga] affirme que les besoins collectifs des familles noires dépendent des rôles complémentaires et inégaux des femmes.” 17

Même si des membres du BPP eux-mêmes invoquaient la théorie de la complémentarité au début de l’organisation, les idées et les pratiques inexcusables de Karenga quant à la suprématie masculine exacerbèrent les relations déjà fragiles entre les deux organisations.18 Bobby Seale intégra la question du chauvinisme mâle dans son opposition publique au nationalisme culturel dans une interview en 1970. Il déclara que “les nationalistes culturels comme Karenga, sont aussi des chauvinistes mâles. Ce qu’ils font c’est opprimer la femme noire. Leur racisme noir les conduit à des théorie de domination masculine.”19 Pour Seale, le lien entre racisme et sexisme était que les deux constituaient des pratiques de domination qui se nourrissaient l’une de l’autre à travers quelque processus non spécifié. Il présentait le BPP comme une alternative viable au nationalisme américain et culturel, sur la base de la ligne du parti, ostensiblement plus progressiste sur la « question du genre ». Le moment choisi par Seale pour sa déclaration reflétait les luttes internes continuelles au sein du Parti pour faire accepter l’existence du chauvinisme masculin parmi ses rangs et redéfinir son idéologie du genre. Cela a pu être aussi une tentative pour détourner une attention critique des propres contradictions du Parti sur ces questions.

Un second courant idéologique qui a influencé le terrain politique et social des années 1960 entre dans la rubrique du féminisme et celle du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) à dominante blanche. Beaucoup de jeunes femmes blanches, qui tinrent plus tard des rôles de leaders durant la seconde vague du mouvement féministe aux États-Unis, ont été auparavant engagées politiquement et ont développé leur conscience naissante du genre dans le mouvement de libération noire dans le sud et au sein de la Nouvelle Gauche. 20 Par exemple, en 1965, répondant à une accumulation de tension entre genres au sein des Students for a Democratic Society (SDS) et à conscience accrue de leurs propres capacités, les femmes de l’organisation firent pression pour que celle-ci publie une déclaration sur le rôle des femmes dans le mouvement étudiant et dans celui de la libération de femme. 21 L’expansion de différentes factions dans le mouvement des femmes, comme le féminisme radicale, le séparatisme lesbien, et les caucus de femmes de couleurs, a continué durant la décennie et au cours des années 1970. 22 Bien que les premières militantes du MLF prétendaient englober les questions , les besoins et les revendications de toutes les femmes, la définition initiale du terme de féminisme, ses stratégies, son idéologie, sa tactique et sa composition étaient dominés par des femmes blanches issues de la classe moyenne.

La visibilité croissante du mouvement féministe, entre le milieu et la fin des années soixante, est décrite comme le domaine exclusif des femmes blanches dans la plupart des textes historiques.Même si on ne peut nier la prolifération d’organisations explicitement féministes parmi les femmes blanches, quelques premiers frémissements de la conscience de genre naissante apparaissent dans les activités de femmes noires , notamment au sein du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC). 23 (et NDT) Les femmes noires au sein des organisations noires (sexuellement mixtes) ne s’identifiaient pas nécessairement au label féministe tel qu’il était défini par les théories et les pratiques des organisations du MLF à dominante blanche. Cependant, cette absence d’identification avec les termes “féministes” ou “libération des femmes” ne doit pas dissimuler le fait que les femmes noires, qui s’organisaient autour de questions comme les brutalités policières, le racisme, la pauvreté, l’impérialisme et la libération des femmes noires, eurent un impact significatif sur le développement de la conscience de genre durant cette époque.24 En fait, leur engagement et leur leadership dans ces domaines constituait un défi pour la communauté noire, le fait de considérer toutes ces questions comme des questions concernant les femmes noires autant que la communauté noire dans son ensemble. Leur présence dans les organisations noires entraîna, par la suite, une reconnaissance du sexisme au sein de certaines de ces organisations et celle des préjugés de classe moyenne dans de nombreux groupes féministes blancs. L’historienne Deborah King nous rappelle que  » les préoccupations féministes noires . . . existent depuis beaucoup plus d’un siècle. En d’autres termes, les femmes noires ne sont pas devenus féministes seulement dans les années 1970.” 25 Elles n’avaient pas non plus besoin de s’identifier aux organisations et aux théories des femmes blanches pour définir les termes de leur féminité ou de leurs intérêts politiques.

Le Black Panther Party est entré en contact direct avec différents groupes de libération des femmes, à dominante blanche. Le niveau de ces relations diffèrent selon les groupes locaux et même varient de personne à personne. Dans certaines régions, des groupes du MLF organisèrent des collectes de fonds et des manifestations en soutien aux prisonniers politiques des Panthers. Par exemple, un article du journal The Black Panther a mentionné une assistance de plus de cinq mille personnes à une manifestation de soutien aux 14 Panthers de New Haven et en protestation au traitement particulièrement cruel infligés aux femmes Panthers emprisonnées. Selon l’auteur de cet article:

« Les groupes locaux et les branches du Black Panther Party et les groupes pour la libération des femmes des tétas du Massachusetts, du Connecticut, de New York, du New Jersey, de Pennsylvanie, du Maryland, et de Washington, D.C. ont participé au rassemblement et à la manifestation. Organisée par le groupe local de New Haven du Black Panther Party et par des groupes pour la libération des femmes, principalement de New York, l’action a dénoncé les actes ouvertement racistes des porcs du Connecticut . . . contre les serviteurs du peuple — le Black Panther Party. » 26

Le Parti n’affichait pas de position officielle sur les idéologies et tactiques des organisations du MLF jusqu’à la déclaration de Huey P. Newton, “Le Mouvement de Libération des Femmes et les Mouvements de Libération des Gays” en août 1970, appelant à la création de coalitions entre les factions révolutionnaires des mouvements.27 (et NDT) Avant cette déclaration, les membres individuels du Parti avaient différentes analyses critiques. Quelques critiques du MLF, les plus approfondies et pertinentes, provenaient de femmes Panthers. Celles-ci, (et des hommes) parvinrent, par la suite, à la conclusion que le combat pour la libération des femmes faisait partie de la lutte contre le capitalisme et, en tant que telle, devait être conduite par les hommes et les femmes côte à côte.Selon une ancienne membre, le Parti n’a jamais adopté une position selon laquelle la libération des femmes ne faisait pas partie de la lutte pour la libération des noirs, mais celui-ci avait ressenti le besoin de déclarations plus formelles sur la question, en partie du fait de la croissance du MLF et de sa plus grande visibilité. 28

Des sœurs membres des Panthers ont déclaré dans une interview de 1969 que, dans la mesure où les organisations de femmes ne traitaient pas de la lutte des classes ou des campagnes en faveur de luttes de libération nationale, elles ne faisaient pas réellement avancer le mouvement de libération des femmes, parce que, pour que les femmes ‘émancipent vraiment dans ce pays, il devra y avoir une révolution socialiste. Cette critique de différentes organisations de libération des femmes avait ses origines dans leur hypothèse de départ selon laquelle les MLF considérait “les contradictions entre les hommes et les femmes comme l’une des contradictions majeures de la société capitaliste . . . et la développait dans une contradiction antagoniste, alors, qu’en réalité, il s’agit d’une contradiction entre personnes. Il ne s’agit pas d’une contradiction entre ennemis.”29 Les femmes avaient également conscience que les relations des femmes noires avec les hommes noirs étaient qualitativement différentes des relations de genre entre blancs. Dans une interview en 1971, Kathleen Cleaver déclarait que :

« Les problèmes rencontrés par les femmes noires et les femmes blanches sont si totalement différents qu’ils ne peuvent pas être résolus dans le même type d’organisation ni traités par le même type d’activités . . . . Je comprend combien une femme blanche ne peut pas se sentir proche d’un homme blanc . Et je suis désolée pour les femmes blanches qui ont à faire face à ce type de personnes. »30

En plus de ces différences théoriques, les femmes du BPP interviewées remettaient également en cause la structure et les pratiques de certaines organisations de libération des femmes Une soeur rejetait les structures séparatistes féministes anti-masculines et les stratégies employées par quelques organisations comme étant « illogiques . . . parce que vous ne pouvez pas résoudre le problème à l’écart du problème. Vous ne pouvez pas vous libérer du chauvinisme mâle si vous ne vous y confrontez même pas — si vous le fuyez.”31

Alors que certaines femmes rejetaient totalement l’utilité des caucus et des groupes séparés, d’autres s’accordaient sur le fait qu’ils devaient être jugés sur leurs pratiques et réservaient leur opinion jusqu’à ce qu’elles puissent évaluer si ces types de formations faisaient avancer la lutte pour le socialisme. Bien que les femmes au sein du BPP choisissaient généralement de ne pas travailler dans des organisations exclusivement féminines, et que la plupart d’entre elles ne se considéraient pas comme féministes, cela ne signifiait pas qu’elles acceptaient le chauvinisme mâle et le sexisme. La plupart demandaient à être traitées en égales, comme des camarades révolutionnaires, par leurs homologues masculins. Et certaines collaborèrent avec le MLF ainsi qu’avec des hommes (et d’autres femmes) au sein du BPP sur les questions de genre et du rôle des femmes dans le mouvement.

Un dernier élément imortant de paysage idéologique de cette période qui a influencé la pensée au sujet de genre concernait les prétendues déficiences structurelles et culturelles de la famille noire. The Negro Family: A Case for National Action de Daniel Patrick Moynihan , publié en mars 1965 sous les auspices du ministère du travail américain, devint la pierre angulaire d’un débat intense sur une variété de questions. Le rapport de Moynihan utilisait des informations sociologiques, historiques, anecdotiques et statistiques concernant le statut de la famille noire, pour tirer les conclusions que celles-ci étaient matriarcales, que les hommes noirs étaient incapables de tenir les rôles dévolus aux hommes dans une société patriarcale et que le modèle induit de ménages dirigés par la femme était largement responsable de “l’enchevêtrement pathologique ”dans lequel le peuple noir se trouvait. D’après Moynihan, “La communauté noire à été contrainte à adopter une structure matriarcale qui, parce qu’elle est en total décalage avec le reste de la société américaine, retarde les progrès du groupe dans son ensemble et impose un fardeau écrasant sur l’homme noire et, par conséquent, sur un grand nombre de femmes noires également”32

Les idées présentées dans ce rapport, qui suggéraient un changement dans les priorités gouvernementales concernant les droits civiques, fut rendu public plus tard. Les réponses à Moynihan parvinrent de tous les secteurs de la communauté noire, universitaires, militants de terrain, politiciens, fournisseurs de services, artistes et intellectuels indépendants. 33 Même si les conséquences sur le débat interne dans la communauté noire du rapport de Moynihan furent importantes, elles ne devraient pas être considérés comme le commencement de tels débats au sujet du matriarcat noir , de la castration masculine noire, etc. Moynihan s’est introduit et, par extension, a introduit le gouvernement fédéral et les médias, dans des discussions déjà existantes au sein des communautés noires. Moynihan a construit sa thèse à partir de précédents travaux sur la structure familiale noire pour la soutenir, et notamment sur The Negro Family in the United States de E. Franklin Frazier.34

Les références directes au rapport de Moynihan sont rares dans la littérature du BPP. Néanmoins, on peut trouver des commentaires de ses principales thèses dans des écrits des Panthers concernant la structure de la famille noire, l’esclavage et les relations sexuelles entre noirs et blancs. Dans un essai de 1967, “Fear and Doubt,” Huey P. Newton écrivait :

Il [l’homme noir] ressent qu’il est quelque chose de moins qu’un homme . . . Souvent, sa femme, qui est capable d’occuper un emploi de femme de ménage chez des blancs) est le soutien de famille. Il est, par conséquent, considéré comme tout à fait inutile par sa femme et ses enfants. Il est inefficace à la fois dans et hors de son foyer. Il ne peut pas nourrir ou protéger sa famille. . . . La société ne le reconnaîtra pas comme un homme. 35

Newton n’était pas éloigné des positions de Moynihan concernant les dilemmes de la masculinité noire en général, et des hommes noirs apparemment incapables d’être à la hauteur des normes patriarcales de la société, en particulier. Dans ce cas précis, Newton a raté l’occasion de contester l’idée que les hommes seuls devraient être les soutiens et protecteurs de la famille noire, tout en corroborant l’opinion selon laquelle les femmes noires dévalorisaient, méprisaient et dominaient les hommes noirs, en étant privilégiées à travers des avantages économiques au détriment des hommes.

Les discussions au sein du Parti concernant les rôle de genres et les relations entre eux répondaient aux thèses sur le matriarcat noir et la pathologie culturelle de différentes faons, souvent contradictoires. Les Panthers pouvaient condamner le racisme de la société dans son ensemble à partir de sa vision de la famille noire et rejeter la notion selon laquelle la culture noire est pathologique par essence, tout en même temps, affirmer un idéal de relations entre genre dominées par les hommes. Pour compliquer encore plus la question, le propre questionnement de Newton sur la validité et l’utilité de la « famille bourgeoise », qu’il décrivait comme « une expérience emprisonnante, asservissante et suffocante”, a conduit plus tard le Parti à faire l’expérience de la vie et des relations sexuelles communautaires. Même si cette remise en question des structures traditionnelles de la famille nucléaire peut paraître radicale, l’acceptation de la domination masculine au sein de ces formules alternatives en diminuait leur potentiel révolutionnaire. Ce point sert à illustrer un peu plus l’analyse de E.Frances White sur “l’inter-relation entre discours dominant et contre-discours.” Elle souligne que “En tant que dialectique semblable, les contre-discours agissent sur le même terrain que l’idéologie dominante.” 36 Alors que le BPP formulait des critiques fondamentales envers la société américaine, les membres du Parti étaient influencés par beaucoup de ses normes hégémoniques et les acceptaient.

Même si les thèses sur le nationalisme culturel, le féminisme et le matriarcat noir n’étaient pas les seules idéologies en vue et discours populaires à la fin des années 1960 et au début des années 1970, leur impact a été ressenti nationalement (et internationalement). Les groupes locaux des Panthers pouvaient avoir ou non des contacts directs avec des organisations ou des individus épousant l’une ou l’autre de ces perspectives. Pourtant leurs idées et leurs activités étaient des fils conducteurs essentiels de cette période. En tant que tel, ils formaient une partie d’un éventail plus large d’idéologies du genre en compétition, au sein duquel le Parti opérait, et leur impact se matérialisait sous différentes formes culturelles, incluant la fiction, les films, une littérature universitaire et de la poésie.37

Il faut noter aussi que l’idéologie officielle du genre adoptée par les dirigeants des Panthers, incluant Huey Newton, Bobby Seale et Eldridge Cleaver, a varié avec le temps. Au début, l’accent a été mis sur le lien entre la libération noire et la reconquête de la « virilité noire ». Néanmoins, au début des années 1970 , un des “8 Points d’Attention” qui devaient être récités et mémorisés par les recrues Panthers, le point 7, mentionnait “Ne prenez pas de libertés avec les femmes.”38 Cette évolution dans l’idéologie du genre de la direction se refétait également dans les déclarations et les actions des membres masculins de la base, qui abandonnaient souvent leurs comportements ouvertement sexistes et chauvinistes par suite de leurs interactions avec des femmes Panthers, particulièrement celle avec des postes de leadership. Alors que l’image populaire du BPP, dans les années soixante comme aujourd’hui, est celle d’un culte de domination masculine, macho, la rhétorique et les réalités Panthers méritent une description plus nuancée; il faut prendre en compte les différentes expériences individuelles des membres du Parti ainsi que les évolutions subtiles des dirigeants masculins.39

Observation et Participation: la lutte quotidienne du genre dans l’idéologie et en pratique

Huey P. Newton a été souvent cité lorsqu’il disait que de nombreuses personnes apprenaient d’abord à travers l’observation et la participation, un point qui avance l’argument selon lequel les événements de la vie quotidienne sont importants pour la formation de la conscience et les pratiques des membres du Parti.40 Il est essentiel, alors, que nous commencions à explorer les luttes quotidiennes au sujet du genre et les définitions de masculinité et féminité noirs et pas seulement les moments de ruptures brutales et de conflits (bien que ceux-ci soient aussi importants). Je ne veux pas suggérer que le BPP était une pépinière de recherche critique sur les questions du genre au sens académique. Au lieu de cela, beaucoup de ces interactions dialogiques se jouaient à travers les actes de la cie quotidienne et en travaillant ensemble. En d’autres termes, les actions des membres du Parti incarnaient souvent leurs théories. 41 Quelques exemples tirés des expériences de femmes serviront à illustrer l’impact des idées politiques sur le genre et les dynamiques de pouvoir dans la vie quotidienne.

La défunte Connie Matthews, qui a travaillé à la fois dans la commission internationale et au quartier général de Oakland raconte que :

« En théorie, le parti Panther était pour légalité des sexes . . . dans la lutte de tous les jours, avec des frères de la base, il y avait beaucoup de manque de respect, tu sais. . . . Parce que c’est une chose de se lever et de dire que, idéologiquement, tu penses cela. Mais on demande aux gens de changer d’attitudes et de style de vie du jour au lendemain, ce qui n’est tout simplement pas possible. Alors je dirais qu’il y avait pas mal de conflits et de chauvinisme mâle. . . .Mais je dirais que, dans l’ensemble, en terme d’égalité . . . les femmes avaient un très très fort rôle de direction et étaient respectées pour cela. Cela ne veut pas dire que cela venait automatiquement. » 42

Matthews admet l’existence du sexisme dans le Parti, mais, en même temps, souligne l’existence de luttes de la part des femmes (et des hommes) pour se battre contre les différences entre la rhétorique du Parti et la réalité concrète du travail et de la vie quotidienne. Elle confirme la prise de conscience de l’influence de la socialisation sur les idées et le comportement des membres du Parti. Mais ses paroles laissent planer une certaine ambiguïté quant à savoir si elle considérait les « attitudes et modes vie » chauvines comme étant générées de l’intérieur ou de l’extérieur des communautés noires, ou des deux. Elle laisse entendre aussi son opinion sur les façons dont les différences de classe pouvaient affecter les relations de genre dans sa référence aux frères « de la basse » comme manquant particulièrement de respect. Des déclarations de Assata Shakur corroborent celles de Matthews sur les luttes quotidiennes des femmes pour le respect dans le Parti. D’après Shakur :

Beaucoup de femmes adoptèrent un genre de style macho afin de survivre dans le Black Panther Party. C’était très difficile de dire “ Bon, écoute frère, je pense que nous devrions faire ceci ou cela.” Pour être écoutée, il fallait seulement dire « Ecoute fils de pute » Il fallait adopter ce type de style macho complètement arrogant pour être entendue. . . . Nous étions complètement impliquées dans ces luttes quoitidiennes pour le respect dans le Black Panther Party.43

Ici, Shakur décrit une stratégie employée par certaines femmes dans le BPP pour exercer l’autorité – une participation en assumant des styles de comportements et des postures supposés être masculins. Cette approche de l’organisation politique est plus autoritaire que démocratique et a été critiquée ailleurs par Shakur. 44 Cependant, l’appropriation par les femmes noires d’un style, d’actes et de mots associés avec les prérogatives masculines a potentiellement miné la notion de l’agressivité ou des capacités innées au leadership des hommes qui fondaient les idéologies masculines du genre, y compris de quelques formulations premières du BPP. Même si cette posture macho des femmes a pu renforcer la notion des femmes noires dominantes, elle a aussi remis en question l’idée que seuls les hommes noirs pouvaient diriger et « protéger » les femmes noires. Que certaines femmes avaient dû modifier leur personnalité publique afin d’être respectées indique jusqu’à quel point les dynamiques de pouvoir entre genres avaient envahi la vie des membres du Parti.

De telles luttes intestines, que décrivent Matthews et Shakur, affectaient directement la culture de l’organisation et sa capacité à fonctionner, mais sont encore cachées dans des analyses qui échouent à considérer le relations de genres comme des relations de pouvoir. Les façons dont les hommes et les femmes considéraient leurs rôles respectifs et l’exercice relatif du pouvoir sur lequel ils établissaient leurs relations, n’étaient pas seulement de dynamiques personnelles mais aussi des interactions politiques et des choix fait dans le contexte de la vie du mouvement. Bien que sur un plan très pratique, le niveau de dialogue sur le genre dans le parti était affecté par la présence d’un nombre toujours plus important de femmes, ce fut, avant tout, l’impact des actions de celles-ci qui obligèrent les membres masculins à un certain degré de respect et de reconnaissance.

Les femmes Panthers ont souvent testé et repoussé les limites de la structure largement masculinisée du Parti. Beaucoup de ces femmes occupait des positions subalternes ou aucun poste officiel dans ses rangs. Néanmoins leurs actions courageuses les placèrent dans des positions en vue à l’intérieur et à l’extérieur du Parti. Des femmes, comme Joan Bird, Afeni Shakur et de nombreuses autres membres anonymes de la base, se sont battues au sens propre et au sens figuré pour les principes révolutionnaires et le programme du Parti. Beaucoup d’entre elles furent impliquées dans des confrontations armées avec les autorités policières aux côtés des Panthers hommes. 45 Ce faisant, elles remettaient en cause les vieilles notions du Parti selon lesquelles la défense de la communauté était un travail d’hommes. Le traitement brutal par la police fit comprendre à ces femmes, ainsi qu’à la communauté noire dans son ensemble, qu’elles ne devaient attendre aucun traitement de faveur ni avantage du stéréotype de la femmes fragile et faible qui avait besoin d’être protégée. Après tout, cette conception de la féminité n’avait jamais été appliquée aux femmes noires dans l’histoire dans la société (même si certains nationalistes ont adapté leur propre version). Pas plus que ne pouvait rester intacte l’idée (propagée par Moynihan et même par quelques Panthers), selon laquelle les femmes noires bénéficiaient parfois de traitements de faveur de la part des autorités gouvernementales et de la société en général.

Une fois que ces femmes noires , impliquées dans le travail militant d’organisation, sortirent des rôles traditionnellement dévolus aux femmes ou au afro-américains, la façon dont elles furent traitées ressembla davantage à celle de leurs camarades noirs masculins qu’à celles des femmes blanches. Les autorités gouvernementales raciste et sexistes répondirent aux Black Panthers femmes comme à des personnes noires qui ne « savaient pas rester à leur place » vu leur genre, race ou classe.

Les exemples ci-dessus attestent de la capacité de certaines femmes noires à se faire une place au sein d’une organisation officiellement dominée par les hommes, souvent en étant confrontées à un chauvinisme mâle extrême et à un harcèlement interne et externe. Dans sa reconnaissance des femmes comme pouvant être des dirigeantes fortes dans le Parti, Connie Matthews affirme comme essentielle les contributions des femmes à la survie de l’organisation. En faisant cela, elle ne fait pas seulement preuve de respect envers les capacités de dirigeantes des femmes célèbres (et occupant de hautes positions) dans le BPP, comme Ericka Huggins, Kathleen Cleaver et Elaine Brown, mais également envers les membres féminines de la base dans les groupes locaux.

L’affirmation de Matthews selon laquelle les femmes occupaient des rôles clés dans le leadership est confirmée par d’autres témoignages. Beaucoup d’anciennes Panthers se souviennent que des femmes étaient responsables, personnellement ou à des postes de direction, de programmes-clé du Parti, els que celui des petits-déjeuners gratuits, des écoles de la libération et des cliniques; mais l’image médiatique du Parti était, et est, dominée par les hommes. Le Parti avait aussi recruté des « mères , des grands-mères assistantes et des surveillantes » non-membres des Panthers, pour aider ses militants dans le cadre du programme des petits-déjeuners notamment. 46 Comme l’a souligné l’ancienne Panther Malika Adams:

« Les femmes dirigeaient très bien le BPP . Je ne sais pas comment on a pu le considérer ou le penser comme un parti d’hommes. Parce ce que ces choses, lorsque vous les considérez sur le plan sociétal, elles sont vues comme des affaires de femmes, nourrir les enfants, soigner les malades et tout ce qui s’en suit. Ouais, on a fait tout cela. En fait, on a dirigé les programmes du BPP. » 47

Son affirmation de l’importance des femmes ne nous présente pas seulement l’histoire normalisée de leur participation ou l’analyse « les femmes étaient là aussi », mais à un niveau bien plus significatif, elle plaide pour de nouvelles définitions du leadership et de l’engagement politique. Comme l’indique Adams, les types d’activités préconisées dans ces programmes de survie communautaires représentaient souvent un prolongement des rôles « traditionnels » des femmes dans la famille: nourrices, gardiennes d’enfants, enseignantes de la morale, etc. Cependant les Panthers hommes aussi bien que les femmes faisaient partie du personnel de ces programmes, ce qui, potentiellement, remettait en cause fondamentalement les rôles définis du genre masculin. Ces genres d’activités militantes au sein ‘un mouvement sont souvent qualifiés par les historiens et les militants comme des « activités de soutien » ou des « services communautaires », par opposition au « vrai » militantisme politique.48 Ces tâches représentaient les forces vives de l’organisation et, en tant que telles, auraient dû être perçues plus justement comme des forme de leadership politique. Étant donné le contexte de la répression d’état, ces activités occupèrent une fonction publique et explicitement politique et furent souvent des lieux de luttes intenses avec les autorités. Ainsi, les capacités pour s’exprimer en public et les titres officiels n’étaient pas les seuls marqueurs des capacités à doriger, un point que le FBI n’a pas négligé.

Les programmes de survie Panthers constituaient une réponse idéologique et concrète à la campagne de désinformation et de destruction lancée contre le BPP. Dans les faits, de nombreuses actions du FBI contre le Parti étaient destinées à saper les opérations de petits-déjeuners gratuits pour les enfants et d’autres « programmes de survie » pour la communauté. Un mémo du FBI rédigé par son directeur J. Edgar Hoover en 1969 décrivait le programme de petits-déjeuners gratuits comme « l’activité la mieux pensée et la plus influente conduite par le BPP et, en tant que telle, potentiellement la plus grande menace pour les efforts des autorités . . . pour neutraliser le BPP et détruire ce qu’il représente.”49

Les expériences de la membre de la branche de Brooklyn, Janet Cyril, éclaire un peu plus ce point. En tant que l’une des membres fondatrices de cette branche, elle était devenur plus tard la coordonnatrice pour toute la ville du programme de petits-déjeuners. Entre temps, elle a été exclue du Pari pas moins de quatre fois. Elle affirme que cela était, en partie, dû à son attitude généralement anti-autoritaire, qui, selon elle, était encore moins tolérable parce qu’elle était une femme. La cause de l’une de ces exclusions était son refus d’avoir des relations sexuelles avec un membre très haut placé du Comité Central du Parti:

« Il pensait qu’il allait venir dormir avec moi dans mon lit. Et, hmmm, çà ne s’est pas passé comme cela. Et il m’a donné plusieurs ordres directs auxquels j’ai désobéi assez directement [rires]. Et pour couronner le tout, la rue où je vivais avait un côté de stationnement alterné et leur voiture avait été emmenée en fourrière le matin parce qu’ils s’étaient réveillés trop tard.”50

Après cet épisode, Cyril fut exclue pour sabotage. Elle a découvert plus tard à travers des recherches dans les documents du Counter Intelligence Program (COINTELPRO) du FBI que celui-ci avait propagé délibérément de fausses informations en utilisant un réel indic qui prétendait que l’indic, c’était elle. Cet tactique particulière était appelée “bad-jacketing” ou “snitch-jacketing.” 51 Un memorandum interne du FBI, se souvient-elle, indiquait qu’elle devait être ciblée pour “neutralisation” du fait de son efficacité comme organisatrice.

Ces exemples de l’importance des programmes de services communautaires comme socles de la crédibilité et de la longévité du BPP, était ce pourquoi précisément le FBI a réalisé de tels efforts déterminés pour les détruire. Ils fournissent aussi un exemple concret des relations de pouvoir imbriquées dans des relations sexuelles, par le fait que Cyril fut exclue au moins une fois pour avoir refusé de participer ce à quoi les membres du Parti faisaient référence sous le terme de « baise socialiste », ou de s’engager dans des relations sexuelles présentées ouvertement comme un devoir révolutionnaire. 52 Dans ce cas, l’impact politique de ce jeu de pouvoir tenté par le dirigeant servait en réalité l’appareil répressif de l’état et l’aidait à saper l’efficacité de l’une des dirigeantes clés du groupe local et de ses programmes. Ici, les contradictions entre la théorie et les pratiques du leadership national concernant les relations entre sexes et l’autodétermination sexuelle affectaient directement la capacité des Panther à fonctioner comme une organisation politique viable.

Conclusions

L’évolution idéologique des membres du Parti a été un processus continu, fait de contradiction,et modelé par les conditions matérielles et culturelles de la fin des années 1960 et début des années 1970. Le nombre croissant de femmes dans le Parti comme membres de la base et comme dirigeantes et la brutalité de la répression étatique dirigée contre l’ensemble des Panthers définissaient le vase clos – la cocotte-minute – dans lequel étaient testées de nouvelles idées au sujet du genre et de la révolution.

Les membres du BPP étaient eux-mêmes des produit de la société plus large. Donc, le terrain sur lequel se plaçaient les débats au sujet du genre, de la race et de la classe était influencé par les notions de la culture dite dominante et de ses agents. Le parti était à la fois critique et pourvoyeur de la culture et des idées politiques américaines. Les Panthers décriaient les préjugés de classe et de genre de leurs contemporains e la société blanche dans son ensemble, mais, en même temps, ils reproduisaient beaucoup de ces mêmes défauts. Une ancienne femme, membre du Parti, dans la branche de Brooklyn se souvient :

« Nous pouvions parler de ces sujets [genre et sexisme]. Nous pouvions en parler de la même manière que nous parlions du capitalisme et de l’impérialisme. Mais je ne sais pas si nous les avions intériorisés. Je pense que nous considérions que la ligne de notre Parti était qu’il n’y avait pas de différence [entre les hommes et les femmes]. Nous avons essayé d’être progressistes dans nos idées. Mais je pense que nous n’avons pas pris conscience que nous étions tout autant des victimes de conditions sociales qui perpétuaient ces idées et que nous portions en nous ces traits ».53

Elle reconnaît que les hommes et les femmes discutaient des questions de genre, mais les contradictions fondamentales entre théorie et pratiques restaient intactes. La plupart ne maîtrisait pas pleinement le langage et les théories contemporaines sur le genre qui avaient été développées , débattues et diffusées durant cette période. Beaucoup de ces carences provenaient du manque d’expérience sur de tels sujets dans un contexte explicitement politique. C’était probablement vrai particulièrement pour celles et ceux qui n’avaient pas connu d’engagement militants auparavant. Leurs contradictions faisaient partie de la dialectique entre des normes hégémoniques, qui renforçaient l’inégalité des rôles entre genres et des relations de pouvoir entre hommes et femmes, et des luttes intracommunautaires, qui essayaient de redéfinir les termes de ce discours à la fois de manière interne et extérieure.

Malgré ses limites (ou peut-être à cause d’elles) et les circonstances terribles, en règle général, le BPP était encore souvent en avance sur la plupart des autres organisations nationalistes noires et sur beaucoup d’organisations blanches, de gauche ou conservatrices, dans ses avancées (au moins sur le plan de la rhétorique) sur la « question des femmes ». Selon Assata Shakur :

« Le BPP était l’organisation la plus progressiste de l’époque et avait l’image la plus positive en terme de . . . condition féminine dans la propagande . . . je pensais que c’était la chose la plus positive à laquelle je pouvais me joindre parce que beaucoup d’autres organisations de l’époque étaient si sexistes, jusqu’à l’extrême. . . . Il y avait une totale saturation de tout le milieu avec cette quête de la virilité . . . même si cela pouvait être oppressif. . . . Pour moi, adhérer au BPP s’est présenté comme la meilleure option à l’époque.54

On le voit, pour Shakur, et de nombreuses autres femmes noires, le parti représentait une option viable concernant l’engagement dans le mouvement du Black Power et le militantisme de base. Le point central du programme du Parti, après 1968, s’adressait aux besoins des femmes noires pauvres, notamment celles qui avaient des enfants à charge. Les membres du BPP pouvaient aussi offrir aux femmes et aux hommes le sentiment de contrôler leurs propres vies en dehors du Parti. Beaucoup, pour la première fois de leur vie probablement, furent capables de contester directement les représentations et les perceptions qu’avait d’eux la société dans son ensemble et de se battre pour un meilleur traitement de la part de l’appareil d’état qui imposait sa politique sur leurs vies et leurs communautés. A travers son idéologie, sa rhétorique, son imagerie et ses pratiques, le BPP engagea, avec la culture dominante, un débat sur les paramètres de l’identité raciale et sexuelle noire et son impact sur les idées et l’action politiques. Cela était particulièrement important étant donné l’histoire des luttes du peuple noir pour être reconnu comme respectable, des êtres humains à part entière.55 Ils se confrontèrent aussi, et avec eux, la communauté noire dans son ensemble, à ce que cela signifiait d’être une femme, un homme, un camarade, un révolutionnaire noir — non pas de manière abstraite — mais dans le feu du combat politique.

Les tentatives insidieuses du gouvernement U.S. pour détruire l’organisation et ses membres ont restreint le développement d’une théorie et de pratiques plus introspectives par les membres du BPP. Ceux-ci n’avaient pas toujours le luxe ou le temps de réfléchir à des erreurs passées et les corriger. Néanmoins, il est assez paradoxale et instructif qu’un mouvement, qui avait été à l’origine si centré sur la masculinité par de nombreux aspects, a montré la voie, par la suite, d’un militantisme explicitement féministe par les femmes noires et s’est engagé dans des débats plus nuancés sur les rôles du genre que ceux que l’on trouvait généralement au sein des mouvements sociaux, dans les textes académiques ou la culture populaire.

Par exemple, le film Panther ne traite en aucune manière le rôle des femmes dans le Parti, ni ne mentionne les luttes internes sur les rôles de genre et les comportements sexistes/misogynes, un point souligné par de nombreuses critiques du film. Cependant, quelques-unes de ces mêmes critiques reproduisent cette erreur par omission, par des commentaires sommaires, comme « on croyait [dans les années 1960] que la plus grande menace pour la nation était un homme noir avec un fusil,”56 et que le film est une “affirmation vibrante de la masculinité noire, une image de ce que les Panthers auraient pu, ou peut-être, auraient dû, être. 57 Des commentaires comme ceux-ci justifient et excusent l’inattention du film envers les idées politiques sur le genre comme essentielles dans l’histoire du Parti et, dans les faits, renforcent l’idée que les acteurs centraux et l’axe de la lutte des noirs devaient être l’homme noir et la masculinité. A travers l’accent mis sur “la politique du fusil” dans le film comme dans les critiques, la présence et les actions déterminantes des femmes Panthers sont presque totalement ignorées en même temps que la complexité de la question de la masculinité noire est simplifiée à l’extrême à travers des images fades, romancées, de corps noirs musclés avec des fusils. 58

Beaucoup de débats intracommunautaires soulevés par le Black Panther Party ont refait surface, une fois encore, dans le contexte du nationalisme culturel renaissant dans les communautés noires aux États-Unis. Malheureusement, la manière de les présenter et le contenu de nombreuses discussions actuelles ne reflètent que peu, ou pas du tout, une conscience de l’importance historique de ces questions, ni les progrès réalisés, même si ils furent modestes, par le passé. Les hommes noirs sont, une fois de plus, présentés, et parlent d’eux-mêmes, comme castrés, ou comme une « espèce en danger ». Les femmes noires sont souvent citées comme complices de cette situation ou comme réussissant au détriment des hommes noirs. Les formulations les plus courantes blâment les femmes noires, pauvres, de la classe ouvrière pour leur prétendue incapacité à élever les garçons/hommes et accusent les femmes noires, dans leur ensemble, d’être ls destinataires consentantes d’un prétendu traitement spécial et de privilèges immérités de la part de la société blanche. Pour paraphraser la littérature officielle de propagande pour la Million Man March, les hommes noirs doivent reprendre leur place attitré de patriarche dans les familles et communautés noires.59

L’interrelation entre les façons dont les noirs sont la cible d’attaques quant à leur genre, classe et orientations sexuelles spécifiques n’est pas reconnue par notre acceptation des analyses linéaires « ou/ou » des problèmes auxquels est confrontée les communautés noires dans leur ensemble. Au nom d’une soi-disant unité noire, nous sacrifions souvent, ou ignorons, les besoins des secteurs les plus opprimés et marginalisés de nos communautés, au détriment de nous tous. Ceux qui osent affirmer notre hétérogénéité et qui soulignent des pratiques oppressives concernant l’identité entre et au sein des communautés noires, sont réduits au silence et accusés de créer des divisions ou d’être assimilationnistes, des traîtres à la race, ou, le pire de tout, de ne pas être assez authentiquement, purement, noirs. Témoin l’injonction au silence et les attaques publiques contre ceux qui, au sein de la communauté, en particulier les femmes noires comme Angela Davis, exprimaient leur désaccord avec les idées politiques sur le genre, les priorités et le programme (ou l’absence de) la Million Man March.

Nous tirerions tous bénéfice d’une interrogation et dune discussion publique plus complexe sur les luttes historiques concernant ces mêmes questions, à partir de l’esclavage jusqu’à nos jours, une discussion qui ne passe pas rapidement sur nos erreurs ou nos différences internes, pour nous aider à redéfinir nos rôles et nos relations, de manière à pouvoir encourager et soutenir la communauté et construire un mouvement noir progressiste pour le vingt-et-unième siècle.

Notes de l’auteure

1.Une première version de cet essai a été présentée lors de “African American Women in the Civil Rights–Black Power Movement,” une conférence organisée par le Temple University Center for African American History and Culture, les 20–21 novembre 1997.
2.Il existe une histoire détaillée de la résistance armée parmi les communautés noires aux États-Unis. Plusieurs études ont démontré que de nombreux participants au Mouvement pour les Droits Civiques pratiquaient la non-violence comme une stratégie et non comme une philosophie, tout en étant engagés en même temps dans des tactiques d’auto-défense armée. Voir à ce sujet Gene Marine, The Black Panthers (New York: Signet, 1969), 36; Clayborne Carson, In Struggle: SNCC and the Black Awakening of the 1960s (Cambridge: Harvard University Press, 1981); Aldon Morris, Origins of the Civil Rights Movement: Black Communities Organizing for Change (New York: The Free Press, 1984), 19; Akinyele Umoja, “Eye for an Eye: The Role of Armed Resistance in the Mississippi Freedom Movement, 1955–1980” (Ph.D.diss., Emory University, 1996); et Timothy B. Tyson, Radio Free Dixie: Robert F. Williams and the Roots of Black Power (Chapel Hill: University of North Carolina Press, 1999).
3.Rapport de la National Advisory Commission on Civil Disorders [Le Rapport Kerner] (New York: Bantam Books, 1968; Pantheon Books, 1988), 35–41
4.Le film Panther (Gramercy), scénario écrit par Mario Van Peebles et dirigé par son père, Melvin Van Peebles, a donné lieu à des critiques mitigées de la part de revues ainsi que d’ancien-nes Panthers. Concernant une information sur le tirage au sort, voir Young Sisters and Brothers Magazine 4,8 (Mai 1995): 40.
5.Pour des exemples de sources d’époque des années 1960 et 1970 , voir Gene Marine, The Black Panthers, et Huey P. Newton, Revolutionary Suicide (New York: Harcourt Brace Jovanovich, 1973); G. Louis Heath, ed., Off the Pigs: The History and Literature of the Black Panther Party (Metuchen, NJ: Scarecrow Press, 1976); et Philip S. Foner, ed., The Black Panthers Speak, The Manifesto of the Party: The First Documentary Record of the Panthers Program (Philadelphia: Lippincott, 1970). Pour de courtes études académiques, voir Robert Allen, Black Awakening in Capitalist America (Garden City, NY: Doubleday and Co.,1969), et Manning Marable, How Capitalism Underdeveloped Black America (Boston: South End Press, 1983). Il existe des auditions et des rapports sur les activités du BPP, comme celui du Sénat U.S. Senate, Final Report of the Select Committee to Study Government Operations with Respect to Intelligence Activities , 94th Cong., 2d sess., 1976, S. Rept. 94–755. Il existe aussi des textes spécialisés plus récemment publiés tels que ceux sur la répression par le FBI, cités ci-dessous.
6.La période de temps examinée dans cet essai n’inclut pas la période durant et suivant les divisions majeures au sein du Parti sur des sujets d’idéologie, de pratiques et de leadership, et son déclin en tant qu’organisation nationale. Beaucoup de changements importants sont survenus après la scission, notamment en termes de nombre de femmes reconnues officiellement comme dirigeantes. Quelques anciennes Panthers pensent que le BPP “originel” a pris fin en 1970 ou 1971; d’autres se considèrent comme faisant partie du BPP jusqu’en 1981, lorsque la Oakland Community School a fermé.
7.La plupart des textes académiques sur le Mouvement pour les Droits Civiques (Blanc) le Mouvement de Libération des Femmes et le Mouvement pour le Pouvoir Noir néglige ou minimise toute analyse sur les questions de genre dans le mouvement du Black Power ou au sein du BPP.
8.Evelyn Brooks Higginbotham, “African-American Women’s History and the Metalanguage of Race,” Signs 17, 2 (Hiver 1992): 225, 274. Elle s’inspire ici des notions de James C. Scott sur les rapports infra-politiques et cachés de la résistance quotidienne de son livre, Domination and the Arts of Resistance: Hidden Transcripts (New Haven: Yale University Press, 1990). Higginbotham y ajoute une étude sur les luttes de pouvoir et hiérarchiques au sein des communautés opprimées. Voir également Robin D. G. Kelley, Race Rebels: Culture, Politics, and the Black Working Class (New York: The Free Press, 1994), pour une étude nuancée sur les dynamiques de pouvoir infra-politiques et intra-raciales dans les communautés noires.
9. Daniel Patrick Moynihan, The Negro Family: The Case for National Action  (Office of Policy Planning and Research, U.S. Department of Labor, Mars 1965).
10. E. Frances White, “Africa on My Mind: Gender, Counter Discourse and African-American Nationalism,” Journal of Women’s History 2, 1 (Printemps 1990): 80.
11. Karenga était membre du Black Congress, une organisation de coordination basée à Los Angeles organisée autour du principe d’unité opérationnelle. Le Black Congress soutenait la campagne pour la libération de Huey. Voir Harambee 11, 1 (17 novembre 1967): 1–2, 8.
12. Deux exemples de critiques Panthers du nationalisme culturel : Linda Harrison, “On Cultural Nationalism,” The Black Panther, 2 février 1969, et George Mason Murray, “Cultural Nationalism,” The Black Panther, 3 mars 1969.
13. Ward Churchill et Jim Vander Wall, Agents of Repression: The FBI’s Secret Wars Against the Black Panther Party and the American Indian Movement (Boston: South End Press, 1988). Des preuves démontrent que des agents du FBI , infiltrés au sein de Karenga, ont probablement été à l’origine de cette fusillade ainsi que la propagande des services de contre-espionnage qui circulait entre les deux organisations. Les auteurs citent un mémo du FBI en 1968 de J. Edgar Hoover encourageant les agents “à profiter pleinement des différences entre le BPP et Karenga ainsi qu’à exploiter toutes les opportunités pour créer de nouvelles dissensions parmi les rangs du BPP,” 42.
14.Par exemple, voir The Black Panther, 2 février 1969, 3; et 3 mars 1969, 4; Newton, Revolutionary Suicide, 255; et Louis Tackwood and The Citizens Research and Investigation Committee, The Glass House Tapes (New York: Avon Books, 1973), 105. 252
15.Clyde Halisi, ed., The Quotable Karenga (Los Angeles: US Organization, 1967), 27–28.
16.Elaine Brown, A Taste of Power: A Black Woman’s Story (New York: Pantheon Books, 1992), 109; Angela Davis, Angela Davis: An Autobiography (New York International Publishers, 1974, 1988), 161. A l’époque de cet incident en 1967, Davis était une membre fondatrice de la Black Student Union à l’Université de Californie de San Diego.
17.White, “Africa on My Mind,” 73–77. Le BPP et Karenga adhérait le premier au nationalisme révolutionnaire et le second au nationalisme culturel et avaient donc des perspectives politiques et des programmes d’actions divergents. Le BPP s’est identifié, selon les époques, comme nationaliste révolutionnaire, marxiste-léniniste, et inter-communautariste. Malgré la différences des idéologies nationalistes, les aspects de la critique de White sont applicables aux deux organisations.
18.La critique des Panthers du nationalisme culturel a pu être différente selon les régions. Les interviews du sociologue David Maurrasse, ainsi que les miennes, d’anciens membres du Parti, suggèrent que les Panthers de New York se considéraient plus nationalistes et plus ancrés dans la culture africaine que les Panthers de la côte ouest.
19.Bobby Seale, “Bobby Seale Explains Panther Politics,” The Guardian, février 1970, 4, Les polémiques anti-blancs de Karenga étaient interprétées comme du « racisme noir » par le BPP.
20.Sara Evans, Personal Politics: The Roots of Women’s Liberation in the Civil Rights Movement and the New Left (New York: Vintage Books, 1979), 57, 193–95.
21.Alice Echols, Daring to Be Bad: Radical Feminism in America, 1967–1975 (Minneapolis: University of Minnesota Press, 1989), 34–35.
22.Voir Echols, Daring to Be Bad , Pour un excellent compte-rendu des idées politiques et des activités des féministes radicales et culturelles blanches.
23.Voir Robin Morgan, ed., Sisterhood Is Powerful (New York: Vintage Books, 1970), xxi. Plusieurs femmes en vue dans le BPP étaient d’anciennes membres du SNCC, comme Kathleen Cleaver et Connie Matthews.
NDT Je met en annexe ci-dessous un document écrit en novembre 1964 par des militantes du SNCC Les femmes dans le mouvement
24.Plusieurs études précédentes analysent les activités politiques des femmes noires dans les années 1960 çà travers le schéma « ou/ou » – soit elles étaient ou féministes, ou sympathisantes du Black Power. Cela ne prend pas en compte les activités des femmes noires qui incluaient simultanément la race, le genre, la classe. Voir, par exemple, Evans, Personal Politics , 101; Paula Giddings, When and Where I Enter:The Impact of Black Women on Race and Sex in America (New York: Bantam Books, 1984), 311, 323; et Echols, Daring to Be Bad, 106.
25.Deborah King, “Multiple Jeopardy, Multiple Consciousness: The Context of a Black Feminist Ideology,” Signs 14, 1 (Automne 1988). Pour des exemples d’écrits de femmes noires sur la question de genre et de race de l’époque, voir Toni Cade, ed., The Black Woman: An Anthology (New York: Mentor, The New American Library, 1970).
26.Cappy Pinderhughes, “Free Our Sisters,” The Black Panther, 6 décembre 1969, 2. Bobby Seale et Ericka Huggins, avec douze autres membres du BPP de New Haven, furent accusés de l’enlèvement, de tortures et du meurtre d’un camarade du Parti, Alex Rackley, faussement identifié comme indic par un réel policier infiltré, George Sams. Deux Panthers et Sams furent condamnés. Plus sur ce cas , voir Ward Churchill et Jim Vander Wall; The COINTELPRO Papers: Documents from the FBI’s Secret War Against Dissent in the United States (Boston: South End Press, 1990), 146–47, 360.
27. Huey Newton, “The Women’s Liberation and Gay Liberation Movements: August 15, 1970,” dans To Die for the People: The Writings of Huey Newton (New York: Vintage Books, 1972), 152–55.
NDT On peut lire en ligne cet article sur History Is A weapon
28.Kathleen Cleaver lors d’une conversation téléphonique avec l’auteure, 27 novembre 1994.
29.Anonyme, “Black Panther Sisters Talk about Women’s Liberation,” pamphlet republié à partir de The Movement (septembre 1969). La même interview apparaît sous le titres “Panther Sisters on Women’s Liberation,” dans Heath, Off thePigs!, 339–50. La citation de la page 344. a été publiée sous le titre “Sisters,” dans The Black Panther, 13 septembre 1969, 12.
30.“Black Scholar Interviews Kathleen Cleaver,” Black Scholar 2 (décembre 1971): 56.
31.Anon., “Panther Sisters on Women’s Liberation,” dans Heath, Off the Pigs!, 348; “Sisters,” The Black Panther, 12.
32.Lee Rainwater et William L. Yancey, The Moynihan Report and the Politics of Controversy (Cambridge, MA: MIT Press, 1967), 75.
33.A cette époque, des productions culturelles de personnes noires traitaient directement des questions de genre, race et classe comme elles se manifestaient dans tous les domaines de la vie quotidienne des noirs. Voir Abby Arthur Johnson et Ronald Mayberry Johnson, Propaganda and Aesthetics: The Literary Politics of African-American Magazines in the Twentieth Century (Amherst: University of Massachusetts Press, 1979, 1991), notamment le chapitre 6; et William L. Van Deburg, New Day in Babylon: The Black Power Movement and American Culture, 1965–1975 (Chicago: University of Chicago Press, 1992); and Madhu Dubey, Black Women Novelists and the Nationalist Aesthetic (Bloomington: Indiana University Press, 1994).
34.E. Franklin Frazier, The Negro Family in the United States (Chicago: University of Chicago Press, 1939, 1948, 1966).
35. Newton, To Die for the People, 81. NDT : Fear and doubt, en ligne
36.White, “Africa on My Mind,” 79.
37.Pour une analyse des composantes culturelles et de l’impact du mouvement du Black Power, voir Van Deburg, New Day in Babylon.
38.Voir Appendice B, “8 Points of Attention,” réédité dans Foner, The Black Panthers Speak, 98–99.
39.Pour une information complémentaire sur la rhétorique des dirigeants et des membres de la base des Panthers sur les relations entre genres, voir Tracye Matthews, “`No One Ever Asks What a Man’s Place in the Revolution Is’: Gender and Sexual Politics in the Black Panther Party, 1966–1971” ( Thèse non publiée., Université du Michigan), 1998.
40.Newton, To Die for the People, 15.
41.Elsa Barkley Brown, “Womanist Consciousness: Maggie Lena Walker and the Independent Order of St. Luke,” dans Michelene R. Malson, et al., eds., Black Women in America: Social Science Perspectives (Chicago: University of Chicago Press, 1990), 194.
42.Connie Matthews, interview avec l’auteure, 26 juin 1991, Kingston, Jamaïque.
43.Assata Shakur, interview avec l’auteure, 30 juillet 1993, La Havane, Cuba; Assata Shakur, Assata: An Autobiography (Westport, CT: Lawrence Hill and Company, 1987), 204.
44.Shakur, Assata , 204.
45.Pour des articles spécifiques des médias grands publics au sujet de Joan Bird, voir le New York Post , 14 mai, 7 juillet, décembre 1970; et le New York Times, 7 et 15 juillet 1970; Pour des informations sur Afeni Shakur, voir le New York Times, 15 juillet 1970. Au sujet de Ericka Huggins, voir le New York Times, 2 décembre 1969 et 22 mars 1970.
46.Heath, Off the Pigs!,100;Voir aussi The Black Panther, 7 septembre 1986, 7.
47.Frankye Malika Adams, interview avec l’auteure, 29 septembre 1994, Harlem, New York.
48.Ibid.; Adams souligne que, bien que les hommes participaient aussi à ces programmes, c’étaient les femmes qui les organisaient et les dirigeaient.
49.“FBI Airtel from Director to SAC’s in 27 field offices,” 15 mai 1969, cité dans Huey P. Newton, “War Against the Panthers: A Study of Repression in America” (Thèse., Université de Californie, Juin 1980), 109.
50.Janet Cyril, interview avec l’auteure, 29 septembre 1994, Brooklyn, NY.
51.Pour des définitions complémentaires de ces termes, voir Churchill et Vander Wall, Agents of Repression, 49–51.
52.Frankye Malika Adams, interview avec l’auteure, 29 septembre 1994 , Harlem, New York.
53.Ibid.
54.Assata Shakur, interview avec l’auteure, 30 juillet 1993, La Havane, Cuba.
55.Dans ma thèse, “‘No One Ever Asks What a Man’s Place in the Revolution Is,’” j’explore la construction des participants aux Mouvements pour les Droits Civiques comme nobles, respectables, asexués et pacifiques, en comparaison avec les notions de la jeunesse urbaine noire, encline à l’émeute, extrémiste, menaçante, hypersexuée. C’est une des nombreuses dichotomies imposées par le discours dominant et confortées par quelques militants et de nombreuses études académiques de l’époque, telle que la désormais presque obsolète polémique Malcolm-contre-Martin, les théories de la non-violence contre l’auto-défense, de l’accommodation contre la résistance. Sur les luttes intracommunautaires et les remises en questions de ce type de fausses dichotomies, voir Robin Kelley, Race Rebels. Sur le sujet de la respectabilité et les constructions racialisées de la sexualité, voir Evelyn Higginbotham, “African-American Women’s History and the Metalanguage of Race,” Signs 17 (Hiver 1992) 251–74.
56.Michael Eric Dyson, “The Panthers, Still Untamed, Roars Back,” critique du film, New York Times, 30 avril 1995, 17, 25.
57. Michael Robinson, “The Van Peebleses Prowl Through the Panthers’History,” American Visions, 10, 2 (Avril/mai 1995): 16–18.
58. La chronologie des événements et l’accent mis sur les armes dans le Black Panther Party ressemble beaucoup à la structure et au contenu d’un rapport gouvernemental anti-Panther qui résume les auditions publiques du House Committee on Internal Security concernant le BPP, conduites en 1970et qui présente une analyse des origines, des idées politiques, des tactiques, des succès et des échecs du Parti. La rapport détaille également l’idéologie anti-capitaliste du BPP, un point ignoré dans le film. Voir House Committee on Internal Security, “Gun Barrel Politics: The Black Panther Party, 1966–1971,” 92ème Cong., 1st sess., 1971, H. Rept. 92–470.
59. Un parallèle effrayant peut être établi entre ce courant de la pensée noire et les discours réactionnaires actuels sur les maux de la discrimination positive et les mères célibataires noires.

Student Nonviolent Coordinating Committee Monographie: Les femmes dans le mouvement

Texte original :Student Nonviolent Coordinating Committee Position Paper: Women in the Movement

1. Le personnel a été impliqué dans des révisions constitutionnelles cruciaux lors d’une réunion à Atlanta en octobre. Un important comité a été nommé pour présenter ces révisons au personnel. Il était composé uniquement d’hommes.
2. Deux organisateurs travailaient à la formation d’une ligue de fermiers. Sans poser de questions, les organisateurs masculins ont immédiatement assigné le travail de secrétariat à une organisatrice , bien qu’elle ait une expérience égale dans l’organisations de campagnes.
3. Bien que quelques femmes au sein du projet Mississippi y ont travaillé aussi longtemps que les hommes, le groupe dirigeant du COFO est composé exclusivement d’hommes.
4. Une femme dans une section locale se demandait pourquoi elle était tenue responsable des prises de décisions quotidiennes, pour découvrir par la suite qu’elle avait été nomée directrice du projet mais qu’on ne l’en avait pas informée..
5. A l’automne 1964 , un rapport sur le personnel et le matériel des projets dans le Mississippi recense le nombre de personnes de chaque site. La section de Laurel, cependant, ne recense pas le nombre de personne mais « trois fille ».
6. L’un des principaux directeurs administratifs du SNCC’ s’excuse pour la nomination d’une femme comme directrice intérimaire d’un projet clé dans la région du Mississippi.
7. Une ancienne qui a travaillé deux ans dans deux états pour le SNCC passe ses journées à taper à la machine et à faire du travail de secrétariat pour d’autres personnes du projet.
8. Chaque femme du SNCC , indifféremment de sa position ou de son expérience, se voit demander de prendre en charge le compte-rendu d’une réunion, dès qu’elle et les autres femmes sont inférieures en nombre aux hommes.
9. Les noms de plusieurs nouveaux avocats rejoignant des projets dans l’état cet été ont été envoyés par courrier dans un bureau central du projet. La première initiale du prénom et le nom de chaque avocat était indiqué. A la suite d’un des noms était inscrit : (fille)
10. Des femmes capables, responsables et expérimentées qui occupent des postes à responsabilités peuvent s’attendre à devoir s’en remettre à un homme pour la prise de décision finale.
11. Une session lors de la récente réunion du personnel en octobre à Atlanta vit pour la première fois en deux ans une femme être sollicitée comme présidente d’une importante réunion.

Sans aucun doute, cette liste paraitra étrange pour certains, mesquin pour d’autres, risible pour la plupart. La liste pourrait se poursuivre tant qu’il y a des femmes dans le mouvement. Sauf que la plupart des femmes ne parlent pas de ce genre d’incidents, parce que le sujet dans sa globalité n’est pas un sujet de discussion. — étrange pour certains, mesquin pour d’autres, risible pour la plupart N’importe quelle personne blanche a du mal à comprendre pourquoi le Nègre n’aime pas être appelé « garçon » ou être considéré comme « musicien » ou « athlétique, » parce que le blanc moyen ne réalise pas qu’il part du principe qu’il lui est supérieur. Et, naturellement, il ne comprend pas le problème du paternalisme . De la même manière, le membre moyen du SNCC trouvera difficile de discuter du problème des femmes à cause de ses principes de supériorité. Ces principes de supériorité mâle sont aussi répandues, profondément enracinés et tout aussi invalidant pour les femmes que la suprématie blanche ne l’est pour les Nègres. Posez-vous la question de savoir pourquoi, dans le SNCC, les femmes compétentes, qualifiées et expérimentées se voient assignées automatiquement les types de tâches « féminines » tels que la frappe, le travail de bureau, le téléphone, le classement, le travail de documentation, la cuisine et le rôle d’assistante dans le travail administratif, et rarement des tâches de type « éxécutif »

Les femmes au sein du SNCC se trouve souvent dans la même situation que le bon Nègre embauché dans une entreprise. La direction pense qu’elle a fait sa B.A. Pourtant, chaque jour, le Nègre endure une atmosphère, des attitudes et des actes teintés de condescendance et de paternalisme, caractérisés par le fait qu’il ne bénéficie pas des mêmes promotions que des blancs de qualification égale ou inférieure. Ce document est anonyme. Imaginez le genre de choses que l’auteure, si elle était identifiée, subirait pour avoir soulevé ce genre de discussion. Rien d’aussi extrême que d’être exclue ou licenciée, mais ce genre de choses qui tuent de l’intérieur–insinuations, ridicule, compensations excentriques.

Ce document est cependant diffusé parce que l’on doit savoir que beaucoup de femmes dans le mouvement ne sont pas « heureuses et contentes  » de leur statut. On doit savoir que beaucoup de talents et d’expériences sont gaspillés par ce mouvement lorsque des femmes n’obtiennent pas des tâches proportionnées à leurs capacités. On doit savoir que, de la même manière que les Nègres étaient le facteur crucial de l’économie du coton dans le Sud, les femmes dans le SNCC représentent le facteur crucial qui assure le fonctionnement quotidien du mouvement. Cependant, elle n’ont pas leur mot à dire dans les prises de décisions quotidiennes.. Que peut-on y faire? Probablement rien à l’heure qu’il est. La plupart des hommes de ce mouvement se sentent probablement trop menacés par l’éventualité d’un débat sérieux sur ce sujet. Peut-être parce qu’ils viennent de rompre récemment avec un système matriarcal au sein duquel ils ont été élevés. Alors, de nombreuses femmes sont aussi inconscientes et insensibles que les hommes à ce sujet, tout comme beaucoup de Nègres qui ne comprennent pas qu’ils ne sont pas libres ou qui veulent faire partie de l’Amérique blanche. Ils ne comprennent pas qu’ils doivent abandonner leur âme et rester à leur place pour être acceptés. Alors aussi, beaucoup de femmes , pour être acceptées par les hommes, dans les conditions imposées par les hommes, s’abandonnent à la caricature de la femme –étourdie, malléable, un bibelot pour satisfaire les hommes.

Peut-être que la seule chose qui peut sortir de ce document est la discussion—au sein des rieurs—mais la discussion tout de même. (Ceux qui rient les plus forts sont souvent ceux qui ont le plus besoin de la béquille de la supériorité mâle) Et peut-être que quelques femmes commenceront à prendre conscience des discriminations quotidiennes. . Et peut-être qu’à un moment donné du futur, la totalité des femmes de ce mouvement deviendront assez éveillées pour obliger le restant du mouvement à cesser la discrimination et à entamer un lent processus pour changer les valeurs et les idées afin que chacun comprenne progressivement que nous ne vivons plus dans un monde d’hommes, pas plus que dans un monde blanc.

Novembre, 1964

Anonyme

_______________________________

Sur les luttes des femmes de couleur, on peut voir, entre autres :

Chicanas Speak Out – Women: New Voice of La Raza

Black Women’s Manifesto  – Third World Women’s Alliance.

Publicités